Justines

Marquis de Sade : Justine, de Jess Franco (Espagne, 1968), et Justine, de Claude Pierson (France, 1972).

Ces deux films ont déjà été chroniqués par mon ami le Dr. Orlof (voir ici et là). Je tenais toutefois à apporter également, quoique de manière bien plus brève, ma pierre à l'édifice.

Parlons tout d'abord, puisqu'il faut bien commencer par l'un des deux, de celui de Franco, le premier par ordre chronologique. Je vous renvois vers les commentaires et le synopsis du Dr. Au service d'une distribution de grande qualité (Romina Power, Klaus Kinski, Jack Palance, Howard Vernon), le maître Jess nous livre un excellent film. Klaus est un Divin Marquis plus vrai que nature, même si, comme cela est souligné par ailleurs, on ne le voit que dans deux brèves séquences du film, l'une au début, l'autre à la fin. Son regard à la fois glacial et inquiétant convient parfaitement au rôle. Klaus semble ici suffisamment malsain pour parvenir sans peine à nous faire pénétrer l'âme virevoltante du marquis. Il ne faut en effet jamais oublier que c'est presque toujours du fond de sa geôle humide, froide et sombre qu'il écrivit la plupart de ses nouvelles ou romans, depuis la Phlosophie dans le Boudoir (et sa scène finale d'anthologie !), jusqu'au diptyque la Prospérité du vice / les infortune de la vertu. L'histoire de Justine est celle de l'infortunée vertueuse qui, refusant de céder aux penchants érotomanes et pervers de ses semblables, voguera de Charybde et Scylla. Pour ceux que ça intéresse, et je pense qu'ils sont relativement nombreux à me lire, vous pouvez télécharger gratuitement sur l'excellent site ebooksgratuits plusieurs textes de Sade, y compris Les infortunes de la vertu.

D'autre part, le sublime moine pervers interprété par l'inoubliable Jack Palance (mort il y a deux mois, paix à son âme) laissera sans doute une trace indélébile dans ma mémoire. Impossible de ne pas repenser, au passage, à Phil Defer, croqué par Morris dans un célèbre Lucky Luke. Quelle gueule ! parfaitement adaptée au personnage, Jack exhale le vice comme d'autres la subtilité (non, je ne pense vraiment pas à Audrey Tautou, que les choses soient parfaitement claires).

Ce film, formidablement différent de tout ce que j'ai pu voir jusqu'à présent du maître, correspond à la période durant laquelle il a pu bénéficier du maximum de moyens. On est bien loin des productions à deux francs (pardon, pesetas) tournées avec sa muse Lina Romay, où la faiblesse financière était compensée par des innovations visuelles parfois un peu lassantes (zooms multiples, contre-plongées en floutage en tout genre). On est encore plus loin des pornos pas du tout chics de Jess des années 80-90 qui, malgré leurs innombrables défauts, restent parfois encore des OVNIs cinématographiques, même pour ce genre lui-même ! (je pense par exemple à l'incroyable Falo Crest, j'en parlerai prochainement).

Pas tellement fidèle au roman, surtout sur la fin, ce film pourrait presque passer à une heure de grande écoute de nos jours (il date des années soixante, ne l'oublions pas !). Pour autant, l'image, les scènes, les situations, l'actrice, tout est subversif ici, si l'on veut bien se donner la peine de se transporter presque quarante ans en arrière ! Jess signe ici un très grand film, qui mérite vraiment le détour. Un must.

Je serai moins dithyrambique au sujet de la version de Claude Pierson. Cette adaptation "académique" reprend fidèlement non seulement les scènes du roman, mais encore son texte, ce qui rend la vision de ce film assez longue et, pour tout dire, pénible. Aucune finesse, aucune inventivité, tout cela reste très convenu et sonne vraiment comme un médiocre érotique des seventies, comme seuls les Français savaient les (mal)faire. On n'est pas surpris de mettre dans cette liste Madame Claude, Histoire d'O, Emmanuelle et autre médiocrités pitoyables de platitude et de mièvrerie[1], à une époque où (faut-il le rappeler !) les Italiens rivalisaient de génie, les Espagnols n'étaient pas à la traîne, les Allemands non plus (qui partageaient avec les Italiens un goût prononcé pour la comédie polissonne façon Toubib du régiment, habit tyrolien en plus évidemment), et les Danois, eux, inventaient carrément le porno !

Je n'ai pas eu l'heur de découvrir les autres production de Pierson, qui enchaîna lui aussi (et définitivement) dans le porno. Je ne résiste toutefois pas au plaisir de vous citer quelques titres, ô combien révélateurs d'une époque (et ça me permet de ne pas trop évoquer ce film, sur lequel en définitive je n'ai pas grand-chose à dire) : Les Goulues, 'Couple débutant cherche couple initié (initié à quoi ? j'aimerais bien savoir...), La Marquise von Porno, Chaleurs intimes, Cuisses en délire, Le Feu à la minette, Blondes humides, et je vous en passe... Tout ça a 25 à 30 ans d'âge, ça laisse rêveur. Je suis de ceux qui pensent que la liberté d'esprit, de pratiques, de propos, que nous connaissions il y a trente ans est sans commune mesure avec la chape de plomb moralisatrice sarko-ségoliste de nos jours, où chacun rivalise de conformisme et participe, chaque jour durant, à l'érection (pardon) de nouveaux interdits. Ô que j'aurais aimé vivre cette Belle Époque, comme un acteur véritable, pas comme le nourrisson que j'étais !

Pour revenir un instant au film, passez votre chemin, c'est ennuyant à mourir, mieux vaut prendre le temps de lire le Divin Marquis, sans aucune hésitation. Même Alice Arno, l'héroïne de cette version, me semble bien moins fraîche et à croquer que Romina Power, celle de Franco. Ce Justine, c'est un peu comme les Rois Mage en Galilée de Sheila : certes, ça ne tue pas de la connaître, mais, très franchement, je n'aurais pas été frustré de m'en passer.

Notes

[1] Je mettrai tout de même un peu à part l'innénarable Max Pécas qui n'a pas filmé que des seins nus à St Trop, mais aussi Les mille et une perversions de Félicia, pour moi non seulement son meilleur opus, mais encore l'un des meilleurs films érotiques que j'ai pu voir.

Fouchardises

ça :

Il est vrai que l’habitude des mœurs politiques abolit jusqu’à la notion instinctive du dégoût.

ça :

Mais il y a quelque chose qui est clair dans le syndicalisme, c’est la spéculation la plus sûre sur l’instinct le plus fort dans l’âme humaine : la spéculation sur l’égoïsme corporatif qui, substitué à l’égoïsme individuel, prend alors le nom de solidarité.

ou encore ça :

Ou bien les deux conjoints sont d’accord pour se séparer…De quel droit un tiers, fût-il revêtu d’une robe de prêtre ou d’une toge de magistrat, prétend-il les maintenir rivés à la même chaîne ?

C'est Georges de la Fouchardière. Je vous invite à le découvrir, Ô fidèles lecteurs adorés !, ici et là.

Mensonges

En France la politique c’est encore pour l’essentiel l’affaire des fonctionnaires et des hommes des appareils.

Cette noblesse d’Etat choisit, à la sortie de son école de référence, la gauche ou la droite, comme dans d’autres traditions on doit choisir entre la confection homme et la confection femme.

Leur souci est d’abord de miser sur le bon numéro qui les entraînera le plus haut sur le chemin des avantages et des honneurs.

Les grands partis deviennent ainsi des armées de porte-cotons dont la complaisance à l’égard des puissants n’a rien à envier aux hommes de cour de l’ancien régime.

Le plus souvent d’ailleurs c’est pour pratiquer une politique dans le fond assez semblable qui limite son imagination et sa créativité à exiger davantage de moyens c'est-à-dire à accroître les dépenses de l’Etat.

On arrive ainsi à cette perte de repères qui caractérise la situation politique actuelle : la Gauche qui devrait porter une volonté de changement est devenue le grand parti de l’immobilisme et de la conservation des avantages acquis des serviteurs de l’Etat.

La Droite qui devrait être centrée sur le réalisme économique n’échappe plus aux vertiges de la démagogie, Chirac en est l’exemple même.

Face à cette situation, il est temps que la France qui bosse vienne demander des comptes à la France qui dépense !

Les Français dans leur immense majorité n’aspirent pas à être les assistés d’un Etat nounou, ils veulent d’abord qu’on leur donne leur chance !

Le temps est venu pour les citoyens de s’emparer de la politique pour mettre fin aux mensonges qui caractérisent l’offre politique actuelle.

Le mensonge le plus flagrant est sans doute celui que constitue la candidature de Ségolène Royal.

Mensonge sur la personne d’abord. Tous ceux qui ont travaillé avec elle retiennent son autoritarisme (on croit rêver quand elle parle de démocratie participative, elle en est l’inverse), son incapacité à travailler en équipe et sa relation compulsive avec les médias. En un mot plutôt la turpitude que la bravitude.

Mensonge sur le programme ensuite qui en prévoyant la généralisation des 35 heures et l’abandon de la réforme des retraites annonce une accélération de l’endettement du pays, l’explosion des impôts, la perte de la compétitivité des entreprises et la reprise du chômage.

Ce n’est pas pour autant qu’il faille donner des satisfecit à droite, on attend que Sarkozy arrête les effets d’annonce et précise ses objectifs et la méthode pour y parvenir.

Le fatalisme serait d’accepter cette situation. Homme d’entreprise, je suis fier d’avoir fait ce choix car il est celui des réalités et de l’exigence des résultats. Les tricheurs, les marchands d’illusions ne durent jamais très longtemps dans le monde de l’entreprise. J’aimerais qu’il en soit ainsi en politique.

Refuser le fatalisme, permettre à chacun d’être responsable, redonner la parole à la France des réalités, supposent que nous soyons nombreux à nous engager pour assurer la relève de la classe politique traditionnelle.

C’est le vœu que je forme à l’orée de cette année 2007, en souhaitant la meilleure chance à tous les futurs candidats qui s’engageront sur ces bases.

Gilles Norroy

Lire cet excellent article ici

Sur le droit au logement opposable (suite)

Voila ce que me dit ma boule de cristal: Lorsque cela se fera, on constatera une inflation de SDF et de mal logés, car cela deviendra profitable de se retrouver (plus ou moins réellement) à la rue, en se faisant expulser par exemple (l'Ecosse en fait l'expérience actuellement, avec 1% de sa population qui se déclare sans logement). Il y aura inflation de loyers impayés, les investissements privés dans l'immobilier locatif chuteront, il deviendra encore plus difficile de se loger... Les tribunaux administratifs seront engorgés de plaintes venant, non pas de pauvres gens qui ne peuvent payer un loyer, mais de chicaneurs opportunistes qui tenteront d'obtenir des dédommagements des autorités. Les pouvoirs publics seront obligés de bâtir beaucoup plus, pour compenser les carences de l'investissement privé: avec quel argent ? Les montants des impayés aux offices d'HLM, déjà très importants, vont croître encore puisque même les mauvais payeurs auront un droit opposable au logement....

Anonyme sur le site de l’iFRAP.

Le droit au logement est-il opposable ?

Maître Eolas, une fois de plus, voit juste (ici et ici) :

Et plutôt que d'expliquer comme à un peuple d'adultes ce qu'il a fait, le gouvernement préfère, face à une vague médiatique à l'approche d'une échéance électorale majeure, prendre le peuple pour des enfants et faire voter un joli gadget qui scintille, qui passe bien à la télévision, mais qui n'apportera rien et va perturber le fonctionnement du parlement qui travaille déjà à plein régime à moins de deux mois de la fin de ses travaux. Et pour éviter que les journalistes ne se posent trop de questions sur le fonctionnement, on recouvre le tout d'un nappage de jargon juridique, qui est le meilleur épouvantail à questions : un droit au logement "opposable", une commission de conciliation et un recours devant le tribunal administratif. Des questions ? Non ? Merci, et bonne année.

Et ce qui à mon sens est le problème principal demeure, qui n'est pas tant le manque de logements existants : on sait qu'il y en a des centaines de milliers de vides. C'est que le droit français fait tout pour décourager les propriétaires de louer. Le revenu foncier est le plus taxé de tous : il est soumis au barème progressif de l'impôt sur le revenu, plus les 11% de prélèvements sociaux que sont la CSG et la CRDS, dont seulement 5% sont déductibles... l'année suivante. La loi de finance qui vient d'être votée a en plus supprimé l'abattement forfaitaire de 14% sur ces revenus.

Ajoutez à cela les règles protectrices du locataire, qui partent d'un bon sentiment, mais achèvent de décourager bien des bonnes volontés. Elles contraignent le propriétaire à ne pouvoir récupérer son bien que tous les trois ans, à certaines conditions et en respectant un préavis de six mois, et s'il se trompe, c'est reparti pour trois ans ; que l'expulsion d'un locataire qui ne paye plus est terriblement longue, coûteuse et compliquée, quand la préfecture veut bien accorder l'assistance de la force publique qui seule permet l'expulsion effective. Chaque année, des milliers de propriétaires se font saisir et vendre aux enchère leur bien occupé par un locataire qui ne paye pas ; la vente d'un bien occupé se faisant à un prix largement inférieur au prix du marché, il n'est même pas certain que le propriétaire récupère quelque chose après la vente.

C'est un paradoxe bien connu qui veut que protéger une situation la rend plus difficilement accessible. Il en va du logement comme du travail. Mais cet aspect là est intouchable.

Il existe un fantasme du travail et du logement à vie, et un mythe du propriétaire nanti exploitant le pauvre locataire qu'il faut toujours protéger. Il va sans dire qu'aborder un problème via un prisme déformant est le meilleur moyen de ne pas le régler. Et que le coercitif n'a jamais réglé un problème aussi bien que l'incitatif.

S'il est une chose à retenir de cet avant projet pour démontrer l'inanité du mécanisme, c'est que le droit de saisir le juge administratif, coeur du droit opposable, est soumis au feu vert d'une commission, et surtout que les indemnités ainsi obtenues au terme de plusieurs annés de procédure ne seront pas versées au mal logé mais à un Fonds public d'aménagement urbain qui vise à financer des travaux d'équipement des collectivités locales. Pour résumer, les collectivités locales se verseront de l'argent à elles mêmes, sauf que viendra se déduire de ce jeu d'écriture le coût de fonctionnement des commissions...

J'écris cela alors même que le principe de l'intervention de l'État pour donner à chacun un toit me semble légitime (vous avez bien lu) ; le problème, c'est d'éviter les innombrables effets pervers causés par une règlementation inadéquate. Qu'en revanche, conformément au plan Borloo, le gouvernement aide financièrement la création de logements sociaux, publics ou privés, cela me gêne bien moins. Mais à un Etat famélique, criblé de ses 2 000 milliards de dettes, on ne peut pas demander grand'chose...

L'égalité n'a rien à voir avec l'équité

On a souvent tendance à confondre égalité et équité. Cela arrange pas mal d'élus ou de candidats. Cela ne complique pas trop le travail de réflexion des journalistes. Des économistes de supermarchés, Thomas Piketty par exemple, tentent de proposer au parti socialiste de construire l'ensemble de son projet électoral autour de "la lutte contre les inégalités".

Pourtant, les inégalités ne sont pas automatiquement inéquitables. Et par conséquent toute inégalité n'est pas à combattre. Parfois même une inégalité sera parfaitement légitime.

Il y a en réalité quatre types d'inégalités.

  • Les inégalités fonctionnelles : celles qui correspondent à des différences dans les compétences et dans les responsabilités ;
  • les inégalités non fonctionnelles mais justifiables : celles qui résultent des choix anonymes du public, comme ceux qui font que le grand sportif adulé par le public perçoit des revenus bien supérieurs à celui du spécialiste en physique nucléaire ou en cinéma d'exploitation des années soixante-dix ;
  • les inégalités ni fonctionnelles ni justifiables mais qui ne sont pas injustes : celles qui résultent de ce que certaines entreprises sont plus dynamiques que d'autres, et peuvent par suite verser à leur personnel des salaires plus élevés, à compétences et responsabilités semblables ;
  • les inégalités injustes : celles qui résultent de rentes de situation ou de la puissance des corporatismes.

On feint souvent de croire que toute inégalité est inéquitable. C'est le dada de ce fameux Piketty, pour ne citer que lui.

Or, en toute logique, une politique conséquente de lutte contre les inégalités ne devrait pas tenter d'abaisser les inégalités globales, mais uniquement les inégalités injustes, en sus de la protection à accorder aux plus faibles. C'est moins démago, c'est vrai, mais à titre personnel je ne me présente à aucune élection ;)

Interlude

Le Google public est mort-né

L'Allemagne se retire de Quaero, le moteur de recherche franco-allemand. D'ici une quinzaine d'années, il y aura peut-être en France un moteur de recherche public, proche de l'interface d'Alta Vista version 1, et que personne n'utilisera. N'importe quoi. Les Allemands ont enfin recouvré la vue ; qu'en sera-t-il des Français ?

Droits de l'homme à géométrie variable

A propos du départ de France de Johnny, Le Meilleur des mondes écrit fort justement la chose suivante :



Aujourd'hui, dans le monde entier, des milliards de gens se déplacent pour accroître leur prospérité, améliorer leurs conditions de vies. Personne ne regardera comme un parvenu ou un traître l'ingénieur toulousain venu à Paris pour chercher un emploi, ou le médecin qui, à honoraires fixes, préfèrera s'établir à Nice plutôt qu'à Vesoul en regard à son cadre de vie. Dans une échelle toujours plus locale, des familles changent de ville ou de quartier pour des raisons d'impôts locaux et de coût du logement. Ces déplacements permanents ne sont qualifiés d'émigration et d'immigration que lorsqu'ils impliquent des frontières étatiques. Mieux encore, c'est au sein de milieux de gauche que l'on trouve nombre de groupes militant pour l'immigration - pour que des Maliens et des Sénégalais, par exemple, puissent fuir la misère de leur pays et s'installer sur de plus verts pâturages en France.

Cette liberté admise, évidente, cardinale pour qui prétend respecter les Droits de l'Homme, est battue en brèche dès que l'individu en droit d'en jouir dispose d'une richesse ou d'un patrimoine fiscalement intéressant pour l'Etat qui l'abrite. Le principe devient élastique, perd de sa substance: on commence à discuter des possibilités légales d'empêcher le passage à l'acte du candidat au départ, ou d'une façon de poursuivre sa taxation au-delà de la juridiction étatique. Faute d'avoir les moyens légaux de l'atteindre, on l'insulte, on le couvre d'opprobe, en espérant que les insinuations et les sous-entendus réussiront là où les texte de loi ont malheureusement échoué (pour l'instant.) Le principe est écorné par le simple intérêt comptable.

C'est dans des cas particuliers, symboliques, que se dégagent les tendances et que s'incarnent des visions antagonistes. Le départ de Johnny Halliday pour Gstaad en est incontestablement un; il oppose l'individu prospère et indépendant à une vision collectiviste où la liberté de mouvement d'un individu devrait être subordonnée à son utilité sociale. Il est assez ironique de voir que les tenants socialistes de telles dispositions, qui dépouillent l'homme riche de sa condition d'être humain pour en faire une tête de bétail, se considèrent en plus comme les plus fervents adversaires de l'exploitation de l'homme par l'homme.

Sur le droit au logement

Sur le droit au logement, j'aurais beaucoup de choses à dire, mais du tout le temps de les écrire. Je voudrais seulement ici insister sur un point : pourquoi le sujet intègre-t-il si rapidement le calendrier politique (Xavier Emmanuelli et ses propositions, le projet de loi, la profession de foi de Chirac, etc) ?

Pour deux raisons cumulatives :

  • la campagne des présidentielles qui débute met la pression aux candidats, et les oblige à draguer tous les électeurs
  • le poids immense pris par le quatrième pouvoir qui, n'en déplaise à Thierry Crouzet, est plus puissant que jamais. L'idée géniale consistant à poser des tentes à des endroits médiatiquement stratégiques a permis de faire l'actualité.

Moralité ?

Vous êtes partisan de telle ou telle thèse, vous défendez telle ou telle valeur ; faites dans la provocation et prenez en otage les candidats à la présidentielle : alors vous aurez gain de cause. Cela devrait tous nous faire réfléchir.

Misère du relativisme (seconde partie)

Dommages politiques

Parfois ce sont même les données de fait qui ne sont plus respectés : aux États-Unis, les textes de Shakespeare ou de Dickens sont parfois amputés, pour ne pas heurter la sensibilité des lecteurs.

Le relativisme, par les confusions qu'il entraîne, dévalorise le sens critique, entrave la compréhension du passé et des cultures étrangères, favorise la démagogie. Le politique ne cherche plus à convaincre l'électeur, mais se concentre au contraire sur son image et sur sa communication.

il entraîne des confusions intellectuelles : c'est par exemple le cas avec la confusion entre égalité et équité. Or on sait depuis Aristote que les inégalités ne sont pas forcément inéquitables. Or, par le relativisme on feint de croire le contraire, que toute inégalité est inéquitable. Ce qui a des conséquences en terme de choix politiques : on ne devrait chercher à résorber que les inégalités injustes, et à aider les plus faibles, mais certainement pas les inégalités globales.

C'est la même chose pour le culte de l'assistance comme seul remède au sous-emploi.

C'est encore vrai dans le domaine culturel : il y a un véritable académisme de l'avant-garde, on pourrait presque parler de « biodiversité culturelle ».

Enfin, le relativisme atteint la science elle-même : on oppose de plus en plus à présent la théorie néo-darwinienne de l'évolution, malgré ses multiples confirmations, à la théorie du dessein intelligent. Du reste, c'est la notion même de progrès qui se marie très mal avec le relativisme.

Contre le sens commun

contrairement à ce que l'on pourrait imaginer, le relativisme est plutôt le fait des intellectuels que du public. Le système de valeur des individus est bien plus structuré qu'on le croit généralement.

Ceci n'empêche pas qu'un processus de rationalisation des valeurs est en cours actuellement. Les jeunes générations acceptent bien mois qu'auparavant une valeur issue de la tradition, et exige plus fréquemment qu'elle soit fondée en raison (exemple de l'autorité, de la morale).

Ceci est fort éloigné du relativisme, qui postule que les individus se contentent d'entériner les valeurs qui leur sont inculquées dans leur enfance, ou qui veut que ce choix soit purement irrationnel.

Même en matière artistique, ce processus de rationalisation des valeurs conteste la thèse relativiste selon laquelle tout se vaut en art. C'est au niveau des élites culturelles qu'on trouve ce genre de discours.

Utilité des conceptions relativistes ?

le relativisme cognitif argue du fait qu'il y a des discussions entre scientifiques sur le court terme, que les notions d'objectivité et de vérité sont des leurres. Or, ce qui est vrai sur le court terme ne l'est pas forcément sur le long : on a bien débattu de la forme de la terre au XVIe siècle, ce n'est plus le cas de nos jours. Le relativiste considère même que la variation des mœurs d'une culture à l'autre ne saurait être autre chose que le reflet de « l'arbitraire culturel ». Le relativiste oublie donc que les normes et les valeurs s'expliquent par des raisons, qui, elles, ont un caractère universel.

le relativisme moral est fondé sur les mêmes erreurs de raisonnement : là encore, si on ne peut pas tirer un raisonnement général d'une observation particulière, il n'empêche que les règles morales sont fondées sur des raisons objectives.

le relativisme artistique, enfin, est également source de confusions : malgré Duchamp et son urinoir, la critique artistique a longuement disserté sur les critères permettant de considérer qu'une œuvre est une œuvre d'art.

Comment expliquer que les contre-vérités du relativisme aient fini par s'insinuer dans beaucoup d'esprits ? De deux manière complémentaires : en suivant Tocqueville, parce qu'on est tenu dans les sociétés modernes de considérer comme également respectables des opinions incompatibles ; en suivant Pareto, parce que le relativisme est certes faux mais utile :

  • confondre égalité et équité, c'est légitimer certaines revendications, car on est plus sensible à une demande faite au nom de l'équité qu'à une demande faite au nom de l'égalité
  • déclarer toutes les cultures égales, c'est ménager la susceptibilité de ceux qui sont issus de cultures étrangères
  • déclasser la catégorie de l'universel, c'est faciliter les relations avec les non-Occidentaux
  • soutenir que la science est une interprétation du monde parmi d'autres, c'est limiter le pouvoir de la science

Pour une sélection rationnelle des idées

On peut balayer le relativisme en se basant sur Tocqueville, Durkheim ou Weber. L'histoire occidentale procède à une sélection rationnelle des idées, certes par en laboratoire, mais sur la place publique. Si rien ne permet d'affirmer l'automaticité de l'inscription des idées justes dans le réel, les effets de cette sélection apparaissent facilement sur le long terme (exemple : le suffrage universel).

Cet évolutionnisme affirme donc, contre le relativisme, qu'il y a dans l'histoire des idées un irrécusable progrès moral. C'est le cas de l'égale dignité de tous, de la tolérance, des droits politiques, puis sociaux et économiques.

C'est vrai également de la conception du pouvoir politique : le principe de la séparation des pouvoirs a été expérimenté, justifié, sélectionné, installé et n'est plus contesté. Il est est de même de la séparation des pouvoirs spirituels et temporels.

Ce processus continue de nos jours : une justice internationale commence à s'esquisser. Les sanctions pénales se radoucissent, car, comme le disait Tocqueville, l'égalité de tous a une influence sur la « sensibilité politique ».

Changement de direction ?

En liquidant les grandes théories du progrès (Spencer, Marx, Comte), le relativisme a jeté le bébé avec l'eau du bain. La disparition de ces idéologies n'entraîne pas la disqualification de la notion de progrès elle-même.

Mais, comme le progrès résulte de l'action des hommes, il doit être entièrement détaché de tout déterminisme historique.

Le rôle du politique, essentiel, est précisément de neutraliser les forces historiques qui viennent contrecarrer la sélection rationnelle des idées.

Soyons optimistes : si les sciences humaines ont copieusement alimenté le relativisme ces dernières décennies, un changement de cap est en cours. Le relativisme sera bien obligé de s'incliner devant la réalité.

Pourquoi le relativisme est plutôt le fait des intellectuels ?

  • ces derniers sont soumis à une « contrainte de rôle » : ils ont une contrainte forte d'exigence, mais ils sombrent parfois carrément dans l'esprit de système
  • les intellectuels voient souvent leur fonction première comme celle de la critique sociale, et non de la compréhension de la société
  • la sanction des idées par la réalité n'intervient que dans le long terme
  • le conformisme intellectuel est une stratégie rentable en termes de coûts-bénéfices

Misère du relativisme (première partie)

Misère du relativisme – Raymond Boudon

Raymond publie Renouveler la démocratie. Éloge du sens commun, chez Odile Jacob. On y trouvera des développements sur la thèse qu'il expose dans la dernière livraison de Commentaire, dans un article intitulé « Misère du relativisme ». En style télégraphique, voici ses principales thèses.

A chaque époque son idéologie favorite : l'historicisme au XIXe, le relativisme aujourd'hui. Tocqueville avait bien compris que, lorsque les opinions de chacun sont jugées également respectables, il n'y a plus aucune assertion qui puisse être tenue pour vraie et pour objectivement valide.

Il pensait donc que, hors du champ des sciences et des techniques, toute théorie n'aurait que le statut d'une opinion.

Cette « dérégulation intellectuelle » était pour Tocqueville vouée à atteindre la sphère du culturel, mais aussi de la vie sociale et politique.

C'est d'autant plus vrai à présent avec la mondialisation : les mouvements migratoires ont permis l'installation d'individus d'origine diverse en Occident, accroissant l'hétérogénéité culturelle.

Le « marché intellectuel » a offert une offre théorique en réponse à une demande de théories légitimant le relativisme. Si les « maîtres du soupçon » (Marx, Nietzsche, Freud) sont apparus au XIXe, c'est dans la seconde moitié du Xxe siècle que leur pensée a donné lieu à d'infinies déclinaisons dans un sens relativiste.

La déconstruction

Évidemment Raymond évoque l'un de ses dadas : le déconstructionnisme de Derrida. Selon ce dernier, toute vérité est vouée à être déconstruite parce qu'apparente et illusoire. Les Mots et les choses de Michel Foucault sont fondés sur l'idée que l'histoire de la pensée peut être découpée en « époques » qui ont eu, chacune, une conception différente de la vérité. Au XVIIe et XVIIIe, on ne jure que par la raison (tout phénomène doit s'expliquer par ses raisons d'être) ; au XIXe, par l'histoire (tout phénomène doit s'expliquer par ceux qui le précèdent). Or, s'il existe plusieurs conceptions de la vérité, c'est qu'aucune ne s'impose.

Huntington ne dit pas autre chose de nos jours, en prétendant que la notion d'universalité serait une singularité de la pensée occidentale, qu'on ne retrouve pas dans les autres traditions de pensée. Alain Touraine, pour prendre un autre exemple, n'a-t-il pas déclaré à la presse ne pas voir les arguments qui permettraient de rejeter la polygamie, sinon qu'elle est contraire aux coutumes en vigueur dans les pays occidentaux ?

« Nouvelles sociologies » et culturalisme

Depuis les seventies, la « nouvelle sociologie des sciences » de Khun et surtout Paul Feyerabend dit que la science propose des visions du réel qui doivent être tenues pour des constructions parmi d'autres possibles.

la « nouvelle sociologie des arts » affirme que la valeur d'une oeuvre d'art vient de celle que lui donne les acteurs de l'art, par d'une quelconque objectivité artistique

la « nouvelle sociologie des normes » de Boltanski tend à voir toute norme avec des lunettes culturalistes : les individus adopteraient telles ou telles normes et valeurs non parce qu'elles seraient fondées dans leur esprit sur des raisons, mais parce qu'elles leur sont inculquées par le milieu.

D'une façon plus générale, on retrouve bien ici le célèbre culturalisme : il y aurait des forces émanant des cultures, qui imposeraient à l'individu ses croyances morales, esthétiques, politiques. Tous les schémas de pensée théorisant l'individu comme point d'application de forces extérieures échappant à son contrôle, font le lit du relativisme. Le sociologue cherchera donc à enregistrer telle pratique ici, telle autre là, sans chercher à lui donner du sens, et sans bien évidemment la juger.

Effets régressifs

A la différence du marxisme, du darwinisme social ou du positivisme, le relativisme est dénué de contenu. Il dit seulement que toute croyance est fragile et que toute interprétation du monde est bonne à être « déconstruite ».

Ce qui a des conséquences sur l'action des hommes politiques : ils n'agiront plus selon un « intérêt général » qui lui-même peut être déconstruit, mais selon les passions et les intérêts des électeurs[1].

Exemples d'influence du relativisme dans le champ du politique :

  • vote par le parlement d'une série de lois interdisant certaines opinions en matière historique, et en en imposant d'autres (esclavage, colonisation). La question n'est pas de savoir quel jugement porter sur ces sujets, mais de savoir si ce jugement peut légitimement être imposé au public par un vote parlementaire. Considérer que oui, c'est être explicitement imprégné de relativisme[2].
  • Ces votes s'expliquent par la pression exercée sur les parlementaires. Ils sont contraires à trois principes fondamentaux : 1) la réalité des faits historiques ne peut être établie que par la communauté des historiens, obéissant aux règles générales d'impartialité ; 2) il est choquant qu'on puisse poursuivre pénalement un historien, au motif qu'il a insisté sur l'implication, pourtant indiscutable, des Arabes et des Noirs dans la traite ; 3) le principe de précaution : voter des lois qui ont pour conséquence de confier à la seule sagacité du juge le soin d'écarter des décisions (ou poursuites) pourtant absurdes.
  • les caricatures danoises de Mahomet : s'il est légitime de faire preuve de retenue à l'égard des croyances, cette attitude ne doit pas être imposée par l'autorité politique, sous peine de vider de contenu le principe de la liberté d'opinion et d'expression. Or, des pressions sont exercées en ce moment pour limiter cette liberté, comme dans l'exemple précédent.
  • Régression de la connaissance : Durkheim et Weber ont réalisé un progrès immense dans la compréhension de la mentalité des « primitifs ». Ces derniers, en effet, adhèrent selon eux à des explications des phénomènes naturels qui ne doivent rien à la science occidentale, mais ne sont pas dénués de logique ou d'explications. Ceci permettait de bien dissocier la compréhension et l'appréciation. Or, ces progrès paraissent à présent oubliés : il ne s'agit plus de comprendre le passé, mais de le juger. Il ne s'agit plus de comprendre les différences culturelles, mais de seulement les enregistrer. On se contente de mettre les différences de pratiques d'une société à l'autre sur le compte d'une « biodiversité culturelle[3] » (excision, polygamie, etc).

Notes

[1] ce qui est du reste l'une des vulgates de base de l'école du Public Choice.

[2] Raymond évoque l'imbécillité de la chambre des représentants de l'Indiana qui, en 1897, a fixé à 3,2 la valeur de pi. Seul un obscur journal local trouva à l'époque un peu étrange un tel vote.

[3] En soi cette expression est curieuse, car elle incite à concevoir la diversité culturelle comme de même nature que la diversité biologique, ce qui implique que la rationalité humaine tienne peu de place dans l'explication des différences culturelles qu'on observe dans le temps et dans l'espace.

< 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 >

1785 lectures