Une femme coréenne

Réalisé par Im Sang-Soo (Corée du Sud, 2005). Avec Hwang Jung-Min, So-Ri Moon, Yun Yeo-Jung.

Ce film, mi-dramatique mi-érotique, a connu un grand succès en Corée. De plus, en 2003, Une femme coréenne a été présenté en compétition officielle de la 60e Mostra de Venise et a également reçu le Lotus d'or au Festival du film asiatique de Deauville en 2004. Comme le dit Im :

"Une femme coréenne est l'histoire de ma vie, celle de ma femme, celle de ma famille, celle de mes amis." affirme le réalisateur, "Cette génération (celle des années 80) a été la première à profiter d'une Corée nouvellement démocratisée, et de l'émergence du féminisme. (...) Le problème est que la Corée n'avait qu'une vague connaissance de ces valeurs que sont la démocratie et le féminisme, et qu'aujourd'hui les Coréens ont du mal à mettre en pratique ce qui n'était que de lointaines théories. Cette génération s'efforce d'être heureuse, mais se heurte à la difficulté d'appliquer son nouveau statut de génération libre."

Il s'agit dans ce film de l'histoire d'une ancienne danseuse mariée à un avocat de renom infidèle. Femme au foyer, elle décide de sortir de sa torpeur quotidienne en cédant aux charmes de son jeune voisin, un adolescent timide. Son mari a une maîtresse, avec qui il pratique diverses formes de fétichisme. Il en est d'autant moins apte à honorer sa (pourtant) sublime épouse. Or, celle-ci a une importante libido (litote), et son adolescent de voisin n'y est pas totalement insensible (euphémisme).

Etonnant film, étonnant de cette liberté à peine trouvée par les Coréens (je devrais écrire : par les Coréennes) des années 2000. Décidément, le cinéma coréen contemporain est bien l'un des meilleurs, et des plus créatifs, comme Deux soeurs vous l'avait déjà montré.

Ici, Im film une histoire empreinte d'une formidable sensualité, toute orientale, qui nous donne une image particulièrement étonnante de la femme coréenne. Pour l'occidental que je suis, les asiatiques, d'une manière générale, sont à la fois parmi les plus belles, mais aussi parmi les plus mystérieuses, les plus réservées et les plus timides. Si elles ont une chaude réputation, c'est plus du fait de leurs techniques ancestrales et imparables, que de par leur tempérament - vraiment pas de feu. Je sais que des films, anciens (L'Empire des sens de Nagisa Oshima) ou récents (Fantasmes de Sun-woo Jang) ont montré la sensualité à fleur de peau des charmes extrême-orientaux.

Mais l'image du quotidien est plus forte que ces représentations.

Plus forte, jusqu'à ce film, qui développe une image particulièrement libérée de la femme coréenne. L'époux, frappé par la faute liée aux crimes de la guerre de Corée causera par son infidélité et son mépris des générations antérieures, la mort inéluctable du fils adoptif, mort pourtant qui permettra à l'épouse de réaliser seule cet avenir en cause. La sexualité vaine de l'homme l'ancre à son histoire et à sa dégradation, tandis que la sexualité féconde la femme engendre et libère. Une salle de danse dessine le lieu où la femme se préserve dans la singularité et la beauté de son corps, et le lieu où se concrétisera la rencontre amoureuse portant rupture avec la culpabilité de l'homme.

Tropmortel résume cela en des termes très justes :

Les rues en dédale qu'on parcourt à vélo, la place des enfants et des gens âgés, la danse contemporaine, la mésentente des couples,... et toujours le spectre et les cicatrices de la guerre avec le Nord, tout cela évoquant le sentiment d'une société à la fois si proche et très différente. Comme chez Kim Ki-Duk, mais avec beaucoup plus de raffinements, Im Sang-Soo tisse avec ce film l'histoire de la Corée contemporaine, de l'éclatement de la famille à l'apaisement des douleurs, la reformulation des bases d'une société en souffrance.

Ce film est un concentré de vie : adultère, sexe, mort avec une pointe de vengeance et de désespoir. En prime, So-Ri, qui est tout simplement sublime. Mieux que ça : ultime. Que du bon, en somme. :)

La Béatrice

Dans des terrains cendreux, calcinés, sans verdure,
Comme je me plaignais un jour à la nature,
Et que de ma pensée, en vaguant au hasard,
J'aiguisais lentement sur mon coeur le poignard,
Je vis en plein midi descendre sur ma tête
Un nuage funèbre et gros d'une tempête,
Qui portait un troupeau de démons vicieux,
Semblables à des nains cruels et curieux.
A me considérer froidement ils se mirent,
Et, comme des passants sur un fou qu'ils admirent,
Je les entendis rire et chuchoter entre eux,
En échangeant maint signe et maint clignement d'yeux:




— "Contemplons à plaisir cette caricature
Et cette ombre d'Hamlet imitant sa posture,
Le regard indécis et les cheveux au vent.
N'est-ce pas grand'pitié de voir ce bon vivant,
Ce gueux, cet histrion en vacances, ce drôle,
Parce qu'il sait jouer artistement son rôle,
Vouloir intéresser au chant de ses douleurs
Les aigles, les grillons, les ruisseaux et les fleurs,
Et même à nous, auteurs de ces vieilles rubriques,
Réciter en hurlant ses tirades publiques?"

J'aurais pu (mon orgueil aussi haut que les monts
Domine la nuée et le cri des démons)
Détourner simplement ma tête souveraine,
Si je n'eusse pas vu parmi leur troupe obscène,
Crime qui n'a pas fait chanceler le soleil!
La reine de mon coeur au regard nonpareil
Qui riait avec eux de ma sombre détresse
Et leur versait parfois quelque sale caresse.

Tels sont les vers de la Béatrice de Beaudelaire. Ce sont aussi les paroles d'une chanson de Glis, qui est en écoute dans la radio obscure. Lorsqu'on sait que chante Jean-Luc de Meyer, le mythique leader des 242, on ne peut qu'être impressionné par celui qui, comme D-Side l'écrit, a une "voix de mutant". Bien que je n'ai jamais spécialement écouté les deux-quatre-deux, je dois bien reconnaître que le style enfanté par nos amis Belges a été très fructueux. Et, parfois, les élèves ont dépassé le maître. C'est la dure loi de la vie.

Soul of Ice

Ajout de ce morceau que j'adore de Blutengel. J'espère que vous l'apprécierez autant que moi.

Sinon, je reviens d'un concert dans lequel ont officié trois groupes de rock indépendant. Le premier rappelait un mélange de Mass Hysteria et de Prodigy, le second a livré un heavy metal, certes classique, mais d'excellente facture, et le dernier, quant à lui, un néo-métal du meilleur effet. Une bonne soirée, donc.

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Rome, ville ouverte

Film (1945) de Roberto Rosselini, avec Anna Magnani (Pina), Aldo Fabrizy (Don Pietro Pelligrini), Marcello Pagliero (Giogio Manfredi, alis Luigi Ferraris), Harry Feist (Major Bergmann), Francesco Grandjacquet (Francesco), Maria Michi (Marina Mari), Giovanna Galetti (Ingrid). 1h44.

Je ne sais pas si mes maîtres, DrDevo et Pierrot, en ont déjà parlé, mais je tenais tout de même à poser ma petite pierre sur l'édifice consacré à ce film de Rosselini.

Les Allemands perquisitionnent un immeuble où habite Giorgio Manfredi, un des chefs du Comité de libération Nationale. Il a le temps de filer par les toits.

Il se rend dans l'appartement de son ami Francesco, un typographe qui va se marier le lendemain avec sa voisine de palier, Pina, veuve et mère du petit Marcello. Il envoie celui-ci chez l'abbé Don Pietro Pellegrini, ami des résistants, pour qu'il aille chercher à sa place une somme d'argent dans une imprimerie clandestine et qu'il la remette à un cheminot.

Ce soir même, Manfredi retrouve Francesco de retour dan son appartement. Une explosion provoquée par des gosses a lieu à la gare voisine. Quand, ils rentrent chez eux ces petits résistants en herbe sont beaucoup plus terrorisés à l'idée de se faire engueuler par leurs parents, ce qui ne manque pas de leur arriver, que par les risques courus lors de l'entreprise qu'ils ont menée à bien. Parmi eux se trouve Marcello, le fils de Pina. Celle-ci, découragée, à bout de force, fond en larmes et Francesco doit lui remonter le moral. Il ne faut pas se décourager, lui dit-il car notre cause est juste.

La maîtresse de Manfredi, la danseuse de music-hall Marina Mari, se drogue. Elle se fournit auprès d'Ingrid, une aventurière qui travaille pour le compte du major Bergmann, officier de la Gestapo, chargé de retrouver Manfredi.

Le lendemain matin, jour du mariage de Pina et de Francesco, les Allemands encerclent l'immeuble. Don Pietro dissimule les bombes artisanales fabriquées par un des gosses sous le lit d'un vieillard paralytique auquel il est censé donner les derniers sacrements. Il a du au préalable assommer le vieil homme, rétif, avec une poêle à frire. Francesco est arrêté et monte dans un camion de prisonniers. Pina court vers lui en hurlant et est abattue par un soldat allemand. Les résistants attaquent le convoi et libèrent les résistants. Francesco et Manfredi logent chez Marina. Manfredi découvre qu'elle se drogue et a une violente dispute avec elle.

Le lendemain dans la rue, la Gestapo arrête Manfredi, Don Pietro et un déserteur allemand qui s'était réfugié chez le prêtre. Cette arrestation a pu avoir lieu grâce aux renseignements fournis par Marina à Ingrid. Les trois hommes sont emprisonnés. Manfredi sera longuement torturé et mourra sans avoir parlé. Don Pietro sera exécuté sous l'œil des enfants dont il s'occupait dans le quartier de Pina.

Ce film, relativement dur pour l'époque, est considéré comme un chef-d'oeuvre du néo-classicisme. Je ne puis le contester. Je tenais néanmoins à souligner le fait que, si la réalisation est assez imparable, et très moderne pour l'époque, j'ai trouvé les seconds rôles des plus caricaturaux. Les Allemands sont à peu près aussi crédibles que ceux de Salon Kitty. D'où ma question : ce film ayant été tourné dans l'immédiat après guerre, par des gens qui ont connu de près sinon de très près l'enfer de la guerre et du nazisme, n'est-il pas plus proche de la réalité des années d'occupation que les films plus proches de nous ? Les Allemands étaient-ils vraiment aussi barbares, aussi médiocres et avaient-ils tous un balai de Gulliver planté dans le cul ? Voilà qui m'interroge. Allemagne année zéro confirmera mes propos, je crois.

Au final, les nazixploitations ne sont peut-être pas si éloignés de la réalité qu'on pourrait le penser, je pense à Gestapo's last orgy, tout particulièrement. Ca m'interpelle, comme on dit.

Création d'un comité de lutte contre le libéralisme

Aol Info France

Mercredi 24 mai 2017

Paris ( Reuters ) : le Président de la République Jacques Lama a décidé conjointement avec son numéro deux du gouvernement, le ministre de l'Emploi Bruno Gocho, de créer un comité de lutte contre le libéralisme : " le libéralisme est un mal absolu qu'il est urgent d'éradiquer, il pervertit nos propres enfants, qui risqueraient alors de sombrer dans un nationalisme exacerbé " dixit Bruno Gocho, défendant ainsi le point de vue de Henri Courtevue, Président de la puissante organisation Attac.

Il va de soi que l'opposition ( centre-droit ) s'oppose à ce projet, mais pour des raisons différentes de celles auxquelles on pense : partisane d'un espèce de catholicisme social, elle lui reproche de ne pas aller assez loin. Quoi qu'il en soit, si le projet de loi passe et se voit approuver par la majorité des députés de l'Assemblée Nationale, le forum libéraux.org et les associations libérales Liberté Chérie et Contribuables Associés, de mouvance fasciste ont du souci à se faire. Sabine Herold, par ailleurs directrice générale de la société Axa et porte-parole de Liberté Chérie, organise une manifestation contre ce projet de loi.

Si le projet de loi est contesté et a peu de chances d'aboutir en raison de l'opposition du Conseil constitutionnel ( saisi par le Président du Sénat récemment ), il va de soi qu'il remet en jeu une critique du libéralisme qui devient de plus en plus virulente auprès des milieux populaires. Le projet de loi prévoit notamment d'interdire toute association, toute fondation, tout institut qui défendrait les idées libérales. Il prévoit en outre de faire arrêter toute personne ou groupes de personnes qui défendrait les idées libérales aussi bien dans la rue ( en distribuant des tracts ) que dans des locaux ( suppression des comités libéraux ). Ces personnes s'exposeraient alors à des sanctions sévères, risquant alors 8 ans d'emprisonnement et 200 000 euros d'amende. Ces personnes seraient alors prises en charge par l'Etat qui les conduirait dans des centres d'internement spécialisés.

(from Freeman)

L'Invention de l'Etat - l'efficience du droit "primitif" (2)

C'est la suite de ceci.

Le droit de la responsabilité

Dans les sociétés primitives, il n’y a pas de loi pénale, puisqu’il n’y a pas d’Etat. Comme le dit Coase (voir plus haut), dès lors que les coûts de transaction sont élevés, le recours à la règle de la responsabilité est préférable. De fait, le dédommagement vient prendre la place de la vengeance. Il n’y a ni Etat, ni cour de justice. Dans ces conditions, la maximisation de la richesse (l’efficience) donne avantage au dédommagement sur les représailles. Comme tout le monde surveille tout le monde – du fait de la grande proximité qui unit les gens primitifs – le calcul du dédommagement sera d’un coût négligeable.

La loi du talion est-elle efficiente ? Voire la loi « renforcée » de Rothbard (le criminel doit perdre ses droits dans la mesure où il a privé la victime des siens, soit, par exemple, deux yeux pour un œil, deux dents pour une dent) ? En réalité, nous dit Philippe, aucun prix coutumier, aucune règle générale n’est aussi efficiente qu’une libre transaction entre l’auteur du dommage et sa victime.

Comme je l’écrivais plus haut, la responsabilité primitive est collective. La parenté, tout particulièrement, vient compenser l’absence d’Etat. Elle permet aussi de monter le niveau de dédommagement à un niveau supérieur à ce qui pourrait être supporté individuellement par l’auteur du dommage, et donc de mieux indemniser la victime. De plus, si la dissuasion du dédommagement n’est pas assez forte pour l’auteur éventuel d’un délit, elle peut l’être assez pour que sa famille lui intime l’ordre de ne pas passer à l’acte. La responsabilité collective permet d’élargir au niveau de la famille ou du clan « l’assiette fiscale » du dédommagement – ce qui renforce la crédibilité de la dissuasion – , même si cet élargissement peut ne pas être suffisant pour crédibiliser la menace. Il se peut que la victime (ou sa famille) estiment que les coûts des représailles qu’ils pourraient exercer ne seront pas compensés par le dédommagement qui en résulterait.

Par conséquent, pour que la dissuasion soit crédible, il faut que l’individu ou sa famille s’engagent sur l’honneur à exercer des représailles dans tous les cas, même si le jeu n’en vaut pas la chandelle. D’où l’importance cruciale de l’honneur dans ces sociétés. Non pour des raisons morales, mais pour des raisons d’efficience. Dès lors, seule la loi du talion est efficiente dans une société primitive, dès lors que le volé est absolument sûr de retrouver son bien, que la victime est sûre d’être dédommagée sans frais, que les coûts du vol et de la protection contre le vol peuvent donc être réduits à rien. A contrario, la loi du talion ne peut être efficiente dans une économie comme la nôtre, où la probabilité d’être pris et condamné est toujours notablement inférieure à 1, où les frais de justice sont considérables aussi.

Autre trait caractéristique du droit primitif de la responsabilité : la prégnance de la responsabilité sans faute. Plusieurs facteurs explicatifs peuvent être avancés, dont le principal est le coût élevé de l’information. Comment distinguer l’accident de l’intention ? Comment apporter la preuve d’une faute ? Philippe montre très clairement que la recherche de la preuve coûte cher. C’est ce qui explique cette règle qui semble bizarre, selon laquelle la punition est plus sévère quand le délinquant est pris en flagrant délit que lorsqu’il est appréhendé plus tard[1] . L’explication est pourtant simple : dans un contexte de coûts d’information élevés, plus le temps passe, plus la preuve est difficile à apporter. Réduire la sévérité de la peine est une façon de réduire le prix payé par un innocent en cas d’erreur judiciaire. Voici pourquoi on s’économie de la recherche de la faute.

Ce n’est pas un hasard si le droit romain, le droit médiéval et de la Renaissance, ont maintenu un régime de responsabilité sans faute. En dépit du reste de l’influence du christianisme, qui, lui, justement, prend en considération la faute. Ce régime est revenu en force dès le XIXe siècle (accidents du travail, puis accidents automobiles). Pourquoi ? pour des raisons d’efficience, les coûts d’informations, dans ces domaines, étant trop élevés.

Inversement, si les coûts d’information diminuent, alors la responsabilité pour faute jouera un rôle croissant, non pour des raisons morales ou religieuses, mais pour des raisons économiques : la faute éventuelle sera plus facile à définir et à découvrir.

Moralité ? un droit a bien existé sans l’Etat, avant l’Etat.

Notes

[1] A.S. Diamond, Primitive Law and Present, 1971, p.78

Marie Noelly

J'ose espérer que vous connaissez cette actrice, dont je vous ai incidemment parlé a moultes occasions. Elle officiait dans les productions de Marc Dorcel, à la charnière des années 80 et des années 90. C'était une grande artiste, au moins par la taille. La première des grandes brunes ravageuses, créneau qu'occuperont ensuite Zara White et Deborah Wells, pour ne citer qu'elles.

La suite ci-après, mais pas pour les mineurs.

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L'Invention de l'Etat - l'efficience du droit "primitif"

Chapitres précédents :

On nous vante souvent les mérites de l’économie ancienne, on nous lit Rousseau, Simmel, Mauss, et on apprend quel était l’altruisme (supposé) de nos ancêtres. Seulement, on peut en réalité expliquer ces vertus des temps anciens, aussi bien, sinon mieux, par le raisonnement économique. Philippe nous montre ici comment et pourquoi a existé un droit avant l’Etat.

L’état de nature n’est pas forcément un état de guerre de tous contre tous. Bien sûr, apparaît un chef en temps de guerre, mais, une fois la paix revenue, l’Etat au sens moderne du terme n’a pas lieu d’être, du fait des coûts de transaction dirimants, aggravés par l’absence d’écriture. Par conséquent, la possibilité de devenir un commensal est des plus limitée. La variété des productions est elle aussi limitée. Tout comme les échanges, du fait des coûts de transport et de négociation élevés, ainsi que de l’absence de monnaie. Si tous ces coûts de transaction restent élevés, il faut bien que ces sociétés puissent s’adapter à cet environnement peu propice au développement ; elles instituent donc un droit de propriété collective, et non individuelle comme de nos jours. Posner l’a clairement démontré. C’est je crois le premier trait du droit dit « primitif ».

Le deuxième trait, c’est le sort et le rôle des femmes. Celles-ci constituent en effet un des biens capitaux, et même l’un des plus importants. Et l’échange de surplus de biens de consommation contre des femmes est envisageable. Mais, comme le nombre de bouches à nourrir doit rester limité, la polygamie, si elle est autorisée, sera donc forcément limitée.

Il faut par ailleurs s’assurer contre les aléas. C’est par une sorte de « contrats à terme » qu’on y parvient. Ceux-ci proviennent de l’existence d’une famille élargie, dont le rôle est crucial. Plus large est la famille, plus divisés sont les risques, et plus efficaces sont les mécanismes d’assurance contre le risque de famine. Pour autant, il ne faut pas que la famille soit trop élargie, pour réduire le risque moral (i. e. l’individu qui, du fait de cette assurance, prend plus de risques qu’il ne devrait) et les comportements de commensaux.

Il faut aussi insister sur la place du don. On connaît les observations de Lévi-Strauss et de Marcel Mauss, qui ne nous donnaient pas de raisons rationnelles d’agir ainsi en société primitive. Mais en réalité, dans une économie où la variété des biens est limitée, où leur conservation est risquée et coûteuse, distribuer ce que l’on a d’aventure en surplus est sans doute la chose la plus utile, la plus raisonnable et même la plus rationnelle que l’on puisse faire. Le don est un mécanisme assurantiel qui répond aux mêmes objectifs que la parenté élargie. Plus tard, les riches prêtent sans taux d’intérêt, ils sont obligés de le faire, un peu comme s’ils payaient une prime à une compagnie d’assurances. Un prêt sans intérêt ressemble à un don, surtout dans des sociétés où il n’y a pas de moyens pour remédier aux défauts de remboursement par un recours en justice. D’ailleurs, le danger lié à l’apparition d’un éventuel commensal est minime, dans une société où la population est immobilisée par groupes ou par villages, où chacun est surveillé par chacun.

Il suffit d’envisager une possibilité d’accumulation pour aboutir à la féodalité. Lorsque le surplus peut être accumulé, alors il peut servir à acheter ou à louer des hommes, à se garantir leur loyauté. Bref, à tisser des liens de protecteur à protégé.

Cinquième trait du droit primitif, l’usage de la polygamie. Apparemment, elle est une source d’inégalité économique accrue. En réalité, elle contribue à l’égalisation des situations. La femme étant un bien capital coûteux à acheter, il est sûr que seuls les hommes les plus riches peuvent pratiquer la polygamie. Mais comme l’inégalité est limitée en économie primitive, la polygamie l’est aussi quand elle est autorisée. Et elle tend à réduire les inégalités de revenus puisque elle accroît le nombre de personnes (les femmes et leurs enfants) que le chef de famille fortuné doit entretenir et qui se partageront ses biens après sa mort.

Sixième et dernier trait, l’existence de prix coutumiers. C’est une autre façon de réduire les coûts de transaction. Bien sûr, ces prix causent une perte d’efficience en ce qu’ils s’écartent du prix qui s’établirait à la suite d’un échange libre. Mais étant donné des coûts de transaction élevés, ils peuvent s’avérer plus efficients en ce qu’ils font gagner du temps dans la négociation, et qu’ils peuvent être anticipés par producteurs et par consommateurs.

L’absence de loi

Qu’en est-il précisément, à présent, de la loi, ou plutôt de l’absence de loi étatique en société primitive ? Evidemment, Philippe fait remarquer à juste titre que ceci ne signifie pas absence de loi tout court, ou, si vous préférez, au sens « naturel » du terme. Bien au contraire. Revenons un instant à la philosophie du droit, celle d’Hans Kelsen. Pour celui-ci, on distingue en effet l’être et le devoir-être. L’être, c’est le domaine de la nature, où l’on établit des liens de causalité (par exemple, le feu ça brûle, comme dirait les 2BeFree) ; le devoir-être, c’est le domaine de la société, qui est régie par les règles de l’imputation (un acte de volonté, une norme, même morale). Si la chaîne de causalité est infinie dans les deux sens, et est indépendante de toute intervention humaine, la chaîne d’imputation est bien plus courte. Le juriste tranche délibérément dans la chaîne infinie des causes et des effets pour se concentrer sur certains faits choisis comme décisifs, car il est lui-même dans l’obligation de trancher les questions qui lui sont soumises, et de décider.

Dans les sociétés primitives, le dualisme entre l’être et le devoir-être est ignoré. Ce qui signifie que la nature est interprétée à l’aide de la notion d’imputation (un bœuf qui a tué une personne doit être tué). L’emploi de l’imputation dans l’explication des phénomènes naturels accroît encore les coûts d’information !

Le droit des contrats

Les contrats, en économie primitive, ont plusieurs caractéristiques. Ceux qui ne sont pas réalisés (ceux qu’aucune des parties n’a commencé à exécuter au moment de la rupture) ne sont pas respectés. Par ailleurs, les dommages ne sont pas accordés en fonction de la perte des profits attendus, le critère standard étant la restitution du bien. Pourquoi en est-il ainsi ? parce que le droit des contrats est surtout nécessaire dans les cas où un laps de temps assez long sépare l’accord de l’exécution. Quand ces deux actes sont simultanés, le contentieux est beaucoup plus rare ou plus facile à régler. En économie primitive, la simultanéité est plus fréquente qu’en économie moderne. D’où le principe de restitution pure et simple. Comme les prix changent lentement, le bien qu’il faut restituer n’a pu changer de valeur en si peu de temps.

D’autre part, une rupture de contrat quand l’autre partie a achevé l’exécution est souvent traitée comme une sorte de vol de la personne lésée. Enfin, le vendeur est responsable pour tout défaut de la marchandise qu’il écoule (caveat venditor). Là encore, cela provient du niveau élevé des coûts d’information en économie primitive. Les échanges avec des étrangers sont sporadiques, si bien qu’on ne peut pas acquérir l’expérience suffisante pour pouvoir exercer un contrôle véritable sur ce qu’on achète. Il est donc efficient que la responsabilité du défaut soit supportée par le vendeur, d’autant qu’il peut, plus facilement que l’acheteur, répartir le risque de défaut. Il en est de même pour le mariage. Le prix de la mariée vient se substituer à la pratique du rapt, parce que ce paiement est moins coûteux que le combat pour un rapt ; parce qu’il est sans doute plus efficace, du point de vue des femmes, de compter sur la capacité à payer de son futur mari que sur sa capacité à combattre, si elle cherche un producteur et un protecteur pour elle et ses enfants ; parce que la société en question est sortie du minimum vital, et qu’un surplus peut être dégagé au moins par certains pour l’achat de femmes.

A suivre : le droit de la responsabilité

Queyranne, mégalo

Je parle de l'un de mes anciens profs, l'un des plus nuls au demeurant, qui est à présent président de la région dans laquelle j'habite. Non content de créer un logo presqu'aussi cher que celui de l'ANPE (75 000 € pour la création, 2,5 M€ pour la communication), soit l'équivalent de près de la moitié des crédits de paiement consacrés en 2005 à la santé et à l'action sociale (qui, du reste, diminuent).

Queyranne, non content de faire exploser l'enveloppe budgétaire de la région en 2005, au détriment bien sûr du contribuable, pense que le siège de la région, situé à Charbonnière, n'est sans doute pas assez bien pour quelqu'un de son rang. Il a donc décidé, en catimini[1], de transférer ledit siège au centre de Lyon, pour le coût bien modique de 100 M€ !

Cette somme, c'est approximativement celle que la région consacre à l'action économique. Mais pour Queyranne, mieux vaut paraître que de se soumettre à la dure loi de l'économie. Bienvenue chez les gentils, ici tous les cochons roses volent et même les talibans ils portent des piercings comme nous.

EDIT : voici une brève qui se passe de commentaire, lue sur la Lettre du cadre territorial :

La commission d'enquête parlementaire sur la fiscalité locale se souviendra certainement de son déplacement le 19 avril dans le Languedoc-Roussillon. Pendant cinq heures, ses membres ont essayé de savoir pourquoi Georges Frêche, président socialiste de l'exécutif régional, avait augmenté les impôts de 52%. Non sans humour, Frêche a reconnu que les transferts de charges de la décentralisation n'expliquaient pas, du moins cette année, cette hausse importante : " Cette augmentation est uniquement due à la multiplication des promesses non financées de mon prédécesseur Jacques Blanc. Et puis c'est plus facile d'augmenter les impôts en début de mandat. Les gens oublient au bout de six ans ! ", a déclaré, avec ironie, le président socialiste. Hervé Mariton, député UMP de la Drôme, rapporteur de la commission, n'a apprécié que très modérément.

Notes

[1] Queyranne a lancé l'appel d'offres un mois avant que l'assemblée régionale ne délibère. Que c'est beau de la part d'un si grand docteur ès démocratie

Human sculpture

Une sculpture féminine du plus bel effet !

Un long dimanche de fiançailles

De Jean-Pierre Jeunet, avec Audrey Tautou, Gaspard Ulliel, Jean-Claude Dreyfus, Ticky Holgado, Albert Dupontel, Marion Cotillard, Jodie Foster, etc.

Que dire sur ce film ?

De Jeunet, j’avoue avoir véritablement apprécié Alien, la résurrection. Tant pour les subtilités scénaristiques que pour l’onirisme graphique, la qualité visuelle de notre réalisateur de Roanne. Toutefois, j’ai trouvé que le bouchon avait été poussé un peu trop loin dans Amélie Poulain, film médiocre au possible, sorte de conte de Perrault tourné comme un clip pour MCM. On pourra toujours arguer du fait qu’il s’agit d’une belle histoire, et alors ? il y en a plein d’autres des belles histoires, et elles ne suffisent pas à faire un beau film. Sauf à considérer que le Prince de New York en est un.

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Un DVD gravé, un artiste fonctionnarisé

Lu dans les Echos de ce jour, un article sur l'implosion possible de la Commission d'Albis, qui fixe la rémunération sur les supports numériques vierges, du fait du lobbing de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques. Celle-ci exige, en effet, que la France augmente la taxation prélevée sur les ventes de DVD vierges (1,59 €, soit le plus cher de toute l'Europe). De plus, elle demande que les clefs USB, les disques durs de plus de 80 Go, et autres cartes flash, soient aussi soumises à la Dîme sinon à la Corvée.

Ce que ces charmantes personnes oublient de dire, c'est qu'en 2004, jamais les recettes prélevées sur les ventes de DVD et CD n'ont été aussi élevées (190 M€, en hausse de 15%). Autrement dit, aujourd'hui, la taxation perçue sur les supports numériques dépasse - et de loin - le montant de la participation des chaînes de télé au financement des films (124 M€). Comme le dit Gilles Sauvanaud, du Syndicat national des supports d'enregistrement (SNSE), qu'on ne peut assimiler à un hacker patenté,

Cette taxe, la plus forte d'Europe, engendre une distorsion de concurrence avec les autres pays. Les ayant-droits sont accrochés à leur magot (j'ajouterais : comme une sangsue à sa proie) et ne veulent pas bouger.

Le résultat est double : en 2004, 40 millions de DVD ont été vendus en France, soit l'un des plus faibles volumes d'Europe. Le prix trop élevé de ces supports pousse les consommateurs français à s'approvisionner à l'étranger (30 à 40% des volumes sont concernés).

On nous refait donc éternellement le coup des magnétoscopes. Lorsque les hommes de l'Etat ne parviennent pas à faire payer le contribuable, ils trouvent un autre stratagème. On pourrait d'ailleurs imaginer qu'ils le fassent : que chaque foyer possédant un PC paye une taxe, qui un beau jour, à la manière de la redevance télé, serait intégrée à la taxe d'habitation, par exemple.

Voyant l'impopularité de cette position, ils ont choisi la voie détournée de la taxation du consommateur. Le résultat est le même, bien sûr : la contrebande à la Robin des Bois[1]. Mais, messieurs des censeurs, messieurs les taxeurs, répondez s'il vous plaît à cette simple question : pourquoi les artistes devraient-ils être au crochet de l'argent du contribuable ? pourquoi faudrait-il payer pour des artistes qu'on n'apprécie pas, alors qu'on achète les CD de ceux qui nous plaisent ? pourquoi l'Etat devrait-il dicter nos choix ? pourquoi la culture devrait-elle vraiment être une marchandise, alors qu'on nous dit qu'elle n'a pas de prix ?

Notes

[1] Il faut au passage le répéter : Robin des Bois est un héros libertarien, pas un héros anarchiste ou socialiste, ou papou ou tutti quanti. Il ne prenait pas aux riches pour donner aux pauvres, il prenait aux hommes de l'Etat, au shérif, pour donner aux pauvres. Ce qui change vraiment tout

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