Homosexualité et cinéma

Durant des années, les films hollywoodiens ont eu pour objet de s’adresser au public le plus large possible, de 7 à 77 ans. Toute scène de nu, de sexe, sans bien sûr ne serait-ce que parler de scènes d’homosexualité était donc proscrite. A vrai dire, cela ne signifiait pas une absence totale de production cinématographique ; simplement, la dichotomie était claire entre, d’une part, des courts-métrages franchement pornos mais clandestins, et, d’autre part, des films grands publics diffusés dans le monde entier.

Seuls quelques précurseurs ouvraient la voie, non à l’homosexualité au cinéma, mais au moins aux scènes plus ou moins érotiques : citons, notamment, Tant qu’il y aura des hommes de Fred Zinemmann, et l’étreinte inoubliable entre Deborah Kerr et Burt Lancaster, ou encore l’orgie d’Intolérances, sans parler des plans fétichistes de Buñuel dans L’Age d’or.

Puis virent les années 60. Non seulement les scènes osées se sont fait plus nombreuses, mais, au surplus, l’homosexualité est devenue souvent explicite. Jacqueline Audry réalise Le Secret du chevalier d’Eon en 1960, dit "Madame ou Monsieur, qui dois-je annoncer?". Bretteur infatigable, pamphlétaire, drag-queen des bords de la Tamise, paranoïaque, membre du service secret de Louis XV et enjuponné sur ordre de Louis XVI, applaudissant aux idées nouvelles, haïssant Robespierre, mort l'année où Napoléon épouse Marie-Louise, le chevalier d’Eon méritait bien un tel film ! Mais la France est, d'une façon plus générale, à la traîne : ce sont des Etats-Unis que viennent les nouveautés, les tentatives ambitieuses du cinéma « grand public ». Dans The Servant (1963), Dirk Bogarde descend dans les profondeurs – enfin, si j’ose dire – d’une relation homosexuelle tourmentée. Dans le Renard, Rydell décrit une relation lesbienne particulièrement brûlante, qui n’est pas sans rappeler Bound des frères Wachovski. Dans un genre proche de The Servant, Henry Fonda s’infiltre dans les bas-fonds des milieux lesbiens et gays dans l’Etrangleur de Boston de Richard Fleischer. Quel film, au passage [1] ! Tony Curtis, très très loin de son rôle dans Amicalement vôtre, y campe un schizophrène terrifiant, et George Kennedy trouve là l’un de ses meilleurs seconds rôles. Enfin !, oserais-je dire, en 1969, Tony Tenser réalise le premier film érotique anglais consacré aux amours lesbiens : Monique, avec Sibylla Kay et Joan Alcorn. Jeunes filles au pair, bisexualité, homosexualité, forment ici un cocktail détonnant. Ce film met en perspective celui de l'année 1966, lorsque Buñuel a réalisé Belle de Jour, avec l’inoubliable baiser de madame Anaïs (Geneviève Page) à Catherine Deneuve.

Comme (presque) toujours, c’est du cinéma de genre que vient le salut. Et je ne parle pas uniquement des films d’exploitation. Mais aussi, par exemple, des polars de Decoin, de Vernay ou bien sûr de Bénazéraf. Nuits blanches et rouge à lèvres, Razzia sur la chnouff, ou encore les Anges du péché de Bresson marquent un tournant.

Au-delà, bien évidemment, c’est le cinéma d’exploitation qui marque une explosion du genre, et ce, non durant les années 70 comme on le croit souvent, mais dès les années 60. C’est vrai notamment du cinéma fantastique, gothique en particulier : Les Maîtresses de Dracula de Terence Fisher, Les Cicatrices de Dracula et The Vampire lovers, tous deux de Baker, avec pour le second Ingrid Pitt et Madolyn Smith, d’après Carmilla de Sheridan Le Fanu. L’Italie n’est bien sûr pas en reste, avec Mario Bava et la scène d’ouverture du premier sketch des Trois visages de la peur, Antonio Margheriti et sa Danse macabre, avec une jeune bi interprétée par la superstar du genre Barbara Steele. Au final, même le péplum le plus classique lorgne vers des scènes homosexuelles suggérées. Je ne citerai que le célèbre Sapho, vénus de Lesbos, de Francisci, dont le titre se passe de commentaires.

Parallèlement, le cinéma bis prend son essor. Aux Etats-Unis, dès 1965, des Nudies sont diffusés en salle, généralement en double programme, à la suite d’un thriller, tard le soir. Il s’agit de petits films correspondant à nos érotiques européens. Ces films, et leurs pendants européen, les films d’exploitation, vont faire florès jusqu’à l’arrivée des salles de cinéma X et des sex-shops, et donc du porno, en 1975 environ. Les films d’exploitation érotiques, ou "sexploitation", n’ont plus grand avenir : trop osés pour le circuit classique, ils sont bien trop tièdes pour face aux pornos. Ils ne seront donc plus distribués.

Avant cela, quelques perles naissent : Thèorème de Pasolini, et le coït homosexuel de Salo…, Les Damnés de Visconti, le Satiricon de Fellini, Love de Ken Russel. L’Italie, vous le savez déjà, invente le genre éroticomique avec Edwige Fenech, Nadia Cassini, Rosalba Neri, qui tournent d'innombrables scènes lesbiennes, Anne Heywood et Tina Aumont qui mettent le feu aux bonnes sœurs des couvents de Rimini[2]. Je n'ose bien sûr pas vous faire l'affront de vous citer encore les innombrables scènes lesbiennes dans tous les films tournés par Laura Gemser, avec ou sans Joe d'Amato. Ni le Caligula de Tinto Brass. Les Espagnols, avec Jess Franco et sa compagne Lina Romay leur tiennent la dragée haute. Les Français, même en retrait, ont néanmoins la chance de découvrir Les mille et une perversions de Félicia en 1975, du génial Max Pécas (sic), avec la sublissime Béatrice Harnois[3].

Il y a aussi bien sûr l’homosexualité – exclusivement féminine – des WIP (women in prison, faut suivre). Je vous renvoie à ma précédente note pour plus de détails, y compris visuels. Ce genre a bien changé de nos jours, car, même s’il perdure encore un peu, il se cantonne à des téléfilms plus ou moins réussis, et plus ou moins érotiques (plutôt moins que plus).

On a l’impression que, depuis les années 80, un très net reflux se fait sentir. Ce ne sont pas les quelques francs-tireurs qui remettent en cause le retour en force du néo-puritanisme anglo-saxon. L’homosexualité n’est le fait que de quelques isolés, même de talent : Bound, Boogie Nights, Basic Instinct, Showgirls. En Europe, c'est pire, c’est carrément le désert de Gobi. L’homosexualité n’est plus représentée qu’à travers la maladie et la tragédie, à l’image des Nuits Fauves de Cyril Collard.

Un cas à part du cinéma homosexuel, mais pas très éloigné, est celui des films consacrés aux transsexuels et aux travestis. Hormis Almodovar et sa Loi du désir, bien peu de choses. Peut-être Brigade de Mœurs, de l’illustre Max Pécas (re-sic), qui se plonge dans ce milieu. Ou encore Si tu vas à Rio…, du très grand Philippe Clair (re-re-sic). Il semble toutefois – je dis il semble car je n’ai pas vu ce film – que le meilleur film du genre provienne du Japon. Il s’agirait du Lézard Noir de Kinji Fukasaku, qui date de 1968. Si vous le connaissez, j’attends vos commentaires.

Voilà terminé ce rapide tour d’horizon, autant vous dire que les années 70 me manquent un peu :)

Notes

[1] Quand je pense que Richard Fleischer, réalisateur non seulement de l’Etrangleur de Boston, mais aussi de Tora Tora Tora !, de La Fille sur la balançoire, de Docteur Dolittle, de Soleil Vert, ou encore du Voyage Fantastique, avec Raquel Welch (dont je vous parlerai un jour), et j’en passe, a, sur la fin de sa carrière , réalisé les deux quiches que sont Conan le Destructeur et Kalidor, la légende du talisman, j’ai envie de citer la formule que de Gaulle avait employé au sujet de Pétain : « la vieillesse est un naufrage ».

[2] Monter des couvents à Rimini, c’est un peu comme construire une abbaye à Ibiza, enfin bon…

[3] On retrouve dans ce film la toute petite Béatrice Harnois (« la mini Maria Schneider »), la jeune héroïne du Sexe qui parle (également présente dans les poétiques Change pas de main de Paul Vecchiali et Exhibition de Jean-François Davy, tous sortis également en 1975, l’année de la femme… Année redoutablement fertile du reste en la matière érotique, puisqu’elle est aussi marquée par la sortie salles des cultissimes Gorge profonde, Derrière la porte verte, The devil of Miss Jones et Histoire d’O.) Béatrice Harnois revêt ici la peau d’une lolita gloutonne, intrigante ingénue perverse, qui penche d’abord davantage vers les courbes féminines - avant de découvrir les sculpturales vertus de l’homme -, parfaitement photographiée (un aspect toujours très soigné chez Max Pécas).

Economie et évolutionnisme

Paul Ormerod est un penseur très original, dont les principaux ouvrage jusqu'à présent ont été Butterfly Economics et The Death of Economics. Son dernier livre, Why Most Things Fail, explore les similarités qui lient l'économie et la biologie évolutionniste, tout particulièrement quant à leurs failles. Beaucoup de choses échouent, et le progrès survient par la sélection naturelle. Beaucoup de mutations biologiques sont suffisamment préjudiciables pour empêcher la survie ; il en est de même pour les innovations économiques. A la différence près qu'en biologie, l'organisme meurt avec sa mutation, tandis que dans les sciences économiques l'entrepreneur a un droit à l'erreur et, après un échec, peut essayer encore.

Ormerod note la prédominance, sinon l'ubiquité, de l'échec économique. Et que la courte durée est souvent synonyme de succès. La plupart des sociétés qui réussissent ne durent pas. Il opte pour l'évolution ponctuée, dans laquelle il y a des périodes d'innovation rapide et saccadé, correspondant aux périodes du changement biologique rapide. Plus nous expérimentons et innovons, plus sont importantes les chances que quelques idées surgissent et gagnent le grand combat de la sélection. Nous devons comprendre l'échec parce qu'il est fondamentalement naturel sinon normal, et concerne chacun de nous - individus, entreprises et gouvernements.

Encore un bouquin qui ne sera probablement jamais traduit dans nos vertes contrées, qui s'imaginent encore, un peu comme les chrétiens au XVIe siècle, être au centre de l'univers.

Protectionnisme

Petite citation :

Le protectionisme culturel c'est aussi affirmer que la culture a une nationalité. Or c'est de moins en moins vrai. Personellement, je regarde des films, lis des livres ou écoute de la musique sans la plupart du temps connaître les pays d'origine, et je serais incapable de le deviner. Ce genre d'idées témoigne d'un profond mépris pour l'individu ; en effet ce sont les invididus qui créent la culture, et pas un pays ou encore moins un Etat. De plus, le propre de l'Art c'est de s'opposer à ce qui se fait déjà.

A lire ici

Sophie à Cannes

Voici ma petite contribution à l'actualité cinématographique, en plein festival de Cannes.

Notez comme je surfe sur l'actualité, mes enfants. Pour votre plus grand bonheur, sans doute.

L'invention de l'Etat - le premier système d'exploitation de l'homme par l'homme (2/2)

Suite de ceci

Dès lors, comment et pourquoi sortir d’un état de nature aussi stable ? C’est ici qu’intervient la théorie du bandit stationnaire.




Il se dégage un chef capable de contraindre ses collègues bandits à rejoindre son gang. Une telle organisation va tenter de rendre plus productive l’activité des bandits, d’où des économies d’échelle, qui détériorent le niveau de vie non seulement des paysans, mais aussi des bandits (cf. supra). Le chef de gang va alors utiliser son pouvoir pour réduire le nombre des bandits, très simplement : en leur imposant un tribut. Ceci entraîne une amélioration du revenu moyen et pour les paysans, et pour les bandits. Par conséquent, le crime organisé conduit à moins de bandits, plus de paysans et à plus de richesse. C’est très logique : la concurrence pour le bien ne peut que produire plus de bien, alors que le monopole est indésirable ; la concurrence du mal (le vol) ne peut que conduire à plus de mal encore, et alors le monopole est désirable justement parce que, comme tout monopole, il réduit sa production, et l’occurrence la production de mal. Dès lors, plus le pouvoir du chef des bandits est élevé, plus la situation s’améliore pour tout le monde. On peut toujours dire qu’une main invisible inspire au chef de gang cette conduite, mais cela n’ajoute rien au raisonnement et on peut donc s’en passer.




Le chef de gang peut préférer un autre mode d’exploitation : se passer des intermédiaires (les autres bandits), pour s’adresser directement aux paysans en leur disant : payez-moi un tribut, et je ne vous volerai rien. Si maintenant, nous appelons « roi » ce chef bandit, et « taxes » les tributs qu’il extorque des paysans, alors nous avons devant nous le modèle d’un premier Etat.




On n’a donc aucun besoin d’un quelconque contrat social pour expliquer l’émergence de l’Etat. Est-ce que ce bandit stationnaire va améliorer la situation comme nous le disent Olson et Jouvenel ?




Cette fois c’est sur les paysans que va peser le tribut, appelé impôt. A quoi aboutit-on ? à une détérioration générale de la situation, car le revenu moyen des paysans a baissé du fait de la taxe. Du coup, un certain nombre d’entre eux rejoignent les rangs des bandits. Les bandits sont donc plus nombreux, il y a moins de paysans, moins de richesse, et le revenu moyen de tous a baissé. C’est exactement le contraire de ce que disent Olson et Jouvenel.




Pourquoi ? parce que le chef de gang et le roi ne taxent pas les mêmes personnes. Le premier ses collègues bandits, le second les paysans productifs. Or, le chef bandit a intérêt à se transformer en roi, car il est plus facile pour un roi d’extorquer un revenu de paysans attachés à leur ferme que pour un chef bandit de tirer un tribut de ses collègues qui sont armés ! Il est plus facile de taxer les activités productives, que les activités improductives. L’invention de l’Etat se fonde donc sur un raisonnement strictement économique. Et elle aboutit au premier système d’exploitation de l’homme par l’homme. Ceci va très exactement à l’encontre de ce qu’on nous enseigne depuis Hobbes, à savoir que l’Etat permettrait de sortir de l’état de nature en améliorant la situation.




Certes, on peut supposer que le roi utilise une partie au moins de ses recettes fiscales pour combattre et faire reculer le banditisme. Il y a intérêt, mais cela n’améliore pas le niveau de vie des paysans. Au contraire, cela le détériore. En effet, la limite à l’extorsion fiscale est le revenu moyen du bandit. Si le revenu moyen du bandit diminue, le niveau de vie du paysan qui est taxé jusqu’à ce que son revenu soit égal à celui du bandit, diminue aussi. Bref, la lutte contre le banditisme accroît les possibilités d’extorsion fiscale. De la même façon, peut-on dire, l’Etat moderne a intérêt, lui aussi, à faire reculer le marché noir, car il limite ainsi les possibilités d’évasion fiscale.




Dans une économie sans Etat, la production est elle-même distribution (chacun reçoit en fonction de ce qu’il apporte). Avec l’Etat, se pose le problème de la (re)distribution. En d’autres termes, il existe dans l’économie un agent qui ne produit rien, qui prélève sur le revenu des producteurs, et qui redistribue ce revenu. C’est le premier et le véritable système d’exploitation de l’homme par l’homme, car, à la différence de l’ « exploitation capitaliste » fondée sur un contrat de travail, ce système d’exploitation-là est basé exclusivement sur la force.

Loin d’être une solution à l’état de nature, l’Etat le prolonge en l’empirant.

Liberté Chérie entre les barreaux des geôles fascistes

Suite à sa dernière action, destinée à fêter à sa manière les dix à l'Elysée de Chirac, l'association bien connue Liberté Chérie, a été victime d'un acharnement policier diligenté par le pouvoir. Non content d'avoir déjà, dans le passé, saisi des tracts de l'association, qui les distribuait des plus pacifiquement, et d'avoir tenté de la faire crouler sous le poids des contraventions, le pouvoir s'en est pris directement et physiquement à ces membres cette fois-ci.

La police, le 8 mai dernier, a reçu la consigne d'arrêter toute personne portant le T-shirt de l'association. Ce qu'elle a fait avec zèle, je puis en témoigner. Heureusement pour nos amis, un journaliste de VSD traînait dans le coin, et a obtenu les informations suivantes :

L'invention de l'Etat - le premier système d'exploitation de l'homme par l'homme (1/2)

Chapitres précédents :

Mancur Olson écrit que, « toutes choses égales par ailleurs, un criminel se trouve mieux dans une société riche que dans une société pauvre : il y a plus de choses à voler »[1] . Mais, par ailleurs, chaque crime réduit la prospérité de la société et donc aussi le montant susceptible d’être volé. Point dont le voleur ne se soucie bien sûr pas du tout, qui continuera à voler tout ce qu’il peut, là où il peut, en escomptant qu’il ne sera pas pris la main dans le sac.

La maffia, elle, a une attitude plus « conséquente » : elle a intérêt à ce que la population qu’elle rackette s’enrichisse, car, plus riche celle-ci sera, plus haut sera le prix auquel elle pourra vendre sa protection. En conséquence (le racket étant mis à part), le monopole exercé par une maffia aboutit à peu de crime ou à pas de crime du tout. Autrement dit, tandis que le bandit individuel prend 100% de la somme qu’il trouve dans la poche de sa victime, la « taxe » que le maffieux prélève sur la population sera toujours inférieure à ce pourcentage, car elle veut être sûre que les gens vont continuer à produire.

Ce raisonnement est analogue à celui qui nous a permis d’analyser les différences entre la chasse – cueillette et l’agriculture[2].

Olson franchit un cran supplémentaire : il affirme que la maffia va consacrer une partie des revenus qu’elle rackette à la production de « biens publics ». Pour quelle raison ? pour accroître encore la productivité du travail, et donc ses propres revenus futurs. Ce changement, dit Olson, ne vient pas d’un contrat social ou d’une quelconque transaction volontaire. C’est une sorte de seconde main invisible, en accord avec l’intérêt général.

On a depuis longtemps recherché l’origine de l’Etat du côté du banditisme. Laozi le disait, saint Augustin l’a développé dans La Cité de Dieu. Grégoire VII, Maurice Duverger, et surtout Bertrand de Jouvenel[3] ont développé cette thèse. Ce dernier expose que l’Etat résulte essentiellement des succès d’une « bande de brigands » qui se superpose à des petites sociétés particulières, bande qui, elle-même organisée en société aussi fraternelle, aussi juste que l’on voudra, offre vis-à-vis des vaincus le comportement du Pouvoir pur. Qu’est-ce que le pouvoir pur chez Jouvenel ? c’est le fait qu’un tel pouvoir n’a pas besoin de se réclamer d’aucune légitimité. Il ne poursuit aucune fin qui soit juste. Son seul souci est d’exploiter à son profit les vaincus. Guillaume le Conquérant, les Grecs de l’Antiquité, les Romains, les Turcs, ont procédé ainsi ; « partout, conclut-il, le grand ensemble, l’ « Etat », nous apparaît caractérisé par la domination parasitaire d’une petite société sur un agrégat d’autres sociétés ».

Cela étant, Jouvenel comprend bien que l’Etat doit maintenir cette force dans un rapport raisonnable avec la masse dominée. Il doit lui rendre des services. Les mêmes despotes qui nous ont laissé dans les pyramides le témoignage d’un égoïsme monstrueux ont aussi réglé le cours du Nil et fertilisé les champs des fellahs. Autrement dit, en durant, le pouvoir de l’Etat se « socialise » ; il doit se socialiser pour durer. Jouvenel ajoute une remarque très juste : si les égoïsmes individuels, laissés à eux-mêmes, doivent produire le meilleur résultat possible, ce qui est l’objet même de la main invisible de Smith, alors pourquoi en serait-il autrement de l’égoïsme gouvernemental ?

En quoi l’analyse économique peut-elle nous aider à comprendre le passage que décrivent Olson et Jouvenel ?

Ce qu’Olson n’a pas vu, c’est que le butin de chaque voleur ne dépend pas seulement de la richesse de la société dans laquelle il opère, mais aussi du nombre de voleurs. Le rendement du voleur marginal baisse et de même le rendement du voleur moyen, d’autant plus vite que plus nombreux sont les voleurs, moins il y a de personnes pour produire des choses à voler, et que le gâteau à partager diminue comme peau de chagrin. Comme toute activité, celle de voler est donc soumise à la loi des rendements décroissants. De plus, le voleur peut devenir volé, et le volé voleur.

Supposons un monde composé de paysans et de bandits. Le paysan est libre, mais il peut à tout moment devenir bandit, s’il y trouve intérêt. La technique et la population sont constantes. Le niveau de banditisme est déterminé par le revenu de ce monde. En effet, seuls les paysans produisent. Au plus il y a de bandits, et donc au plus est élevé le niveau de banditisme, et au plus le revenu créé par les paysans, donc le revenu de toute cette société, diminue. Peut-on trouver un point d’équilibre ? Oui, lorsque aucun paysan ne désire s’adonner au banditisme, et lorsque aucun bandit ne désire se convertir au travail de la terre ; le revenu moyen des bandits est alors égal au revenu moyen des paysans, et au revenu moyen global. Ce résultat est fondamental, car il montre que loin de conduire au chaos, comme Hobbes le prétend, l’état de nature conduit en réalité à un équilibre, qui rappelle les équilibres écologiques qui s’établissent dans la nature entre les prédateurs et leurs proies. Il s’agit d’un équilibre stable : si on réduit le niveau de banditisme, des paysans lâcheront leur terre pour devenir bandits ; si on l’augmente, certains bandits vont retourner au travail de la terre, qui sera plus rentable. Exactement comme le jeu de l’offre et de la demande.

Dès lors, comment et pourquoi sortir d’un état de nature aussi stable ? C’est ici qu’intervient la théorie du bandit stationnaire.

La suite ici

Notes

[1] Mancur Olson, Power and Prosperity, Outgrowing communist and capitalist dictatorship, Basic Books, 2000. Le livre a été publié après la mort de l’auteur.

[2] Cf. le chapitre « la révolution néolithique »

[3] Bertrand de Jouvenel, Du Pouvoir, histoire naturelle de sa croissance, Pluriel.

fin de règne

A lire sur le site de Liberté chérie, cet excellent monologue de notre président, qu'Edouard son nègre a bien voulu nous communiquer.

Un filet de soleil, échappé des lourds rideaux de velours rouge heurte mon oeil droit. Je ne peux plus feindre le sommeil. En cette matinée symbolique, j'ai du mal à détacher mes pensées de ces dix dernières années de pouvoir. Le 7 mai est une date anniversaire que je n'oublie jamais. Je la savoure chaque année un peu plus. Elle me fait frissonner de plaisir. Je me suis battu toute ma vie, sans relâche, pour accéder à cette jouissance intime. Quarante-cinq années de politique, de coups tordus, de complots et d'intrigues. Quarante-cinq années passées à conquérir des bastions, à écraser mes ennemis, à imposer mon nom. De mes premiers pas, des coulisses obscures des ministères, de mon bureau d'écrivaillon au cabinet du ministre, j'ai senti que mon seul champs de bataille était là. J'avais, la jeunesse et, l'ambition aidant, soif de pouvoir comme nul autre. Un peu de sueur et de détermination, quelques coups de coude plus tard et j'étais dans les petits papiers du Président Pompidou, paix à son âme... Ce bon vieux Général nous amusait déjà, mes camarades de promotion et moi. Son intransigeance, sa raideur : il n'était plus que sa propre caricature. Il n'était plus le Président et nous n'étions plus gaullistes de coeur, mais de circonstance. Notre heure à nous, la jeune garde prétorienne du Régime, avait sonné : l'Etat s'offrait à nous. La politique était un banquet et nous allions festoyer. Mais l'heure est déjà bien avancée : je suis en retard.

La suite ici

Tocqueville aujourd'hui

Raymond Boudon sort un nouvel ouvrage, intitulé Tocqueville aujourd'hui, chez Odile Jacob (300 p.).

Celui-ci vise à expliquer en quoi et pourquoi Tocqueville doit être considéré comme un sociologue, dans la mesure où sa réflexion s'est toujours voulue scientifique, à la fois comparative et méthodique. Tocqueville a fondé l'individualisme méthodologique ; il a établi les bases de la méthode compréhensive. Si Dilthey s'est, durant des pages et des pages, épanché sur l'epistémologie sociologique, l'un des principaux courants de cette discipline doit tout à Tocqueville. Max Weber et Emile Durkheim en sont les illustres successeurs. C'est cette méthode qui explique pourquoi les Américains sont plus religieux que les Français ; pourquoi l'Etat français ne sait se réformer ; pourquoi les idées reçues et le politiquement correct connaissent un grand succès. Pourquoi une chape de plomb empêche de dire que l'intérêt général impose de supprimer l'ISF ou le salaire minimum. Pourquoi la réforme de l'école a accouché d'une souris. Pourquoi, dès que la France décide de réformer, les fonctionnaires - dont je suis - sont et seront toujours mieux traités (retraites, service "garanti", 35 heures, etc.)

En un mot, des deux Démocraties à L'Ancien Régime et la Révolution, Tocqueville n'a pas simplement marqué son temps ; il marque le nôtre aussi.

L'Invention de l'Etat - la redistribution

Chapitres précédents :

Si un droit est possible sans Etat, comment allons-nous sortir de l’état de nature pour fonder l’Etat ?

Philippe l’explique, me semble-t-il, de manière absolument utilitariste. Il rappelle les fondements de la courbe convexe des préférences, dite pareto-optimale. En tout point de ladite courbe, on peut améliorer la situation des uns sans nuire à celle des autres. L’efficience est donc atteinte lorsqu’on se situe quelque part sur cette courbe. Tout point situé sur celle-ci est lui-même pareto-optimal. Ce qui ne nous dit pas grand chose de plus. Pour aller plus loin, il faut un autre concept : le principe de justice de Rawls. Celui-ci pose le postulat que l’égalité est un critère de justice. Il faut donc préférer un point inférieur à la courbe pareto-optimale, à un point pareto-optimal mais plus inégalitaire. Ce qui revient à dire qu’il faudrait sacrifier l’efficience à la justice, ou plutôt à l’égalitarisme, utilisé ici comme approximation de la justice.

Si cette approximation apparaît trop grossière, quel autre critère choisir ?

Supposons un état de nature, où existe l’inégalité. On peut déterminer un espace où s’améliore la situation des uns sans entraîner une détérioration de celle des autres. Si les uns et les autres se rencontrent, et instaurent un état de droit, il en résulte une réduction des coûts de transaction : on aboutit à une courbe pareto-optimale. Reste à savoir à quel point de cette courbe on veut parvenir.

Avant que la négociation ne s’engage, les X, une des deux composantes du nouvel état de droit, ont déclaré qu’ils n’accepteraient de conclure que s’ils obtiennent au moins un peu plus ; les Y font la même déclaration. Par conséquent, chaque partie attend une amélioration de son sort, tout en reconnaissant implicitement que son partenaire peut gagner davantage que lui. C’est une façon raisonnable de présenter une négociation.

Il en découle plusieurs conclusions, que je ne ferai que mentionner, vous renvoyant à l’auteur pour les développements :

  • l’état de droit permet d’anticiper un progrès de richesse
  • l’amplitude de la négociation est fonction de l’idéologie ambiante
  • une société, à mesure qu’elle se développe et se complexifie, fait reculer la situation économique d’anarchie, celle de l’état de nature. Ce recul équivaut et a les mêmes effets qu’un élargissement du champ de la négociation.

On peut alors graphiquement présenter l’axiome de Rawls, selon lequel l’inégalité n’est acceptable que si le sort des plus défavorisés est amélioré.

Cela dit, ce modèle a un défaut énorme : il ne se préoccupe que de redistribuer, la production de richesse étant une sorte de donnée. Il n’y aurait pas d’incidence de cette redistribution sur la production de richesse elle-même, ce qui est probablement inexact.

D’autre part, il n’y a pas moyen de savoir comment la population d’une telle société se répartit entre les X et les Y ; on ne peut donc pas mesurer le niveau individuel moyen de satisfaction d’un X et d’un Y, ce qui est très gênant du point de vue de l’individualisme méthodologique.

Into the trees, a sentenced pentagram

Trois nouveautés à écouter sur la radio obscure - bien qu'il ne s'agisse pas nécessairement de choses très récentes.

Tout d'abord, un morceau de Sentenced, intitulé Dead Leaves, extrait de l'album Frozen (qui porte bien son nom, vous trouverez les paroles ci-dessous). Ensuite, un morceau de Pentagram, 1000 in the Eastland, qui m'avait beaucoup marqué à l'époque de sa sortie (1998). Enfin, un remix des Cure qu'Eskoh m'a fait découvrir, en l'occurence le célèbre A forest.

Une orientation un peu plus metal, donc, qu'elle ne l'était jusqu'à présent.

A Forest

Come closer and see
See into the trees
Find the girl
If you can
Come closer and see
See into the dark
Just follow your eyes
Just follow your eyes
I hear her voice
Calling my name
The sound is deep
In the dark
I hear her voice
And start to run
Into the trees
Into the trees

Into the trees

Suddenly I stop
But I know it's too late
I'm lost in a forest
All alone
The girl was never there
It's always the same
I'm running towards nothing
Again and again and again and again

She said "could you take me home tonight?
It's the only way I know."
She said "could you take me home tonight?
There's no other way I know."
She said "you know the way you used to do."
"Of course I'll take you home."
"You know the way you used to do."
"Of course I'll take you home."
This kiss could cost my life.
Is all you see in her eyes.
This kiss could cost my life.
Is all you see in her eyes.
It's all you see in her eyes.
She said "Take my hand, take me home."
She said "Take my hand, take me home.
Take me home.
Take me home.
You took the legend for its fall,
You saw the product of it all,
No televisions in the air,
No circumcisions on the chair,
You made the weapons for us all,
Just look at us now,

Why can't you see that you are my child,
Why don't you know that you are my mind,
Tell everyone in the world, that I'm you,
Take this promise to the end of you.


1000 In The Eastland

cold in the night,my mind freezing
why do they fool me ,how disgracing
meaningles war ,no one can leave it
why do they live on the people bleeding

hiding this truth we kill the peace man
pray for these thousands in the eastland
lie on the ground i'll still be thinkin
how they accept this life in true sin
unreal's the peace,that we still believe in
i hear this sound of madness growin

fighting with hatred feeds the rich men
pray for these thousands in the eastland


Dead Leaves

Yes, autumn´s here again…
to put all forms of life to an end
-Death has taken over and slowly fades the light away

The deadly shadows fall…
and the bleeding sun sinks down below
-The first flakes of snow guide me on my last pathway

Alive no more… what once was green has turned to red
Leaves start their fall… gray with the whiteness of what´s dead

The wintry frost comes crawling
freezing all life that´s on its way
The first dead leaves come falling,
hovering in the air with the rain

I feel the flaming frost…
I feel the burning ice and snow for the first time
since the night she was taken away

Alive no more… what once was green has turned to red
Leaves lightly fall… gray with the whiteness of what´s dead

The wintry frost comes crawling
ceasing all life that´s on its way
Dead frozen leaves come falling,
hovering in the air with the rain

…hovering in the air…

"…and as the last leaf hovers down upon the ground,
the end is at hand - I´ll find the one I came looking for…"

Alive no more… what once was green has turned to red
Leaves lightly fall… gray with the whiteness of what´s dead

The wintry frost comes crawling
freezing all life that´s on its way
The last dead leaves come falling,
hovering in the air with the rain

The End of Life comes crawling

WIP 2 : prisons de femmes

Vous pensiez qu'à la suite de ceci, sobrement intitulé WIP 1, j'allais oublier ma toute jeune série et abandonner au milieu du gué ?

Vous n'aurez pas cette chance. Je vous réserve tout de même quelques lignes pour le genre générique des films dits Women in Prison, donc WIP en abrégé. Genre dans lequel Bruno Mattei s'est particulièrement distingué. J'ose même dire qu'il a tourné les films les marquants du genre avec Pénitencier de femmes (1982), avec Laura Gemser bien sûr. Si j'ai bien compris, Laura, alias Emanuelle est une journaliste infiltrée. Elle subit moultes tortures et humiliations dans une prison de femmes gardées par de sadiques lesbiennes. Heureusement, un médecin tombe amoureux d’elle et enverra une lettre à Amnesty International. Tout finira donc bien dans ce parfait navet. Comme l'écrit SFmag, les scènes où intervient un homosexuel efféminé regrettant sa maman sont également pathétiques et navrantes, avec une homophobie tellement crasse que l’ensemble en devient profondément drôle. Par contre, Bruno Mattei ne semble pas dérangé par le saphisme et ne se prive pas de quelques papouilles entre femmes, indispensables dans le genre. D'ailleurs, en quoi consiste-il, ce genre ?

Et bien, je crois, en pas mal de passages obligés. Un univers carcéral volontiers claustrophobique, des fouilles au corps, des douches collectives pour mesdemoiselles, de la promiscuité, des étreintes avec des gardiennes perverses et néanmoins saphiques, des caresses, des directeurs de prison et/ou médecins libidineux, et un brin de cruauté font la sauce de base des WIP. C'est qu'ici, il faut se baisser pour ramasser le savon, et plutôt deux fois qu'une ! (et en fait, la règle reste vraie même si on est en rupture de savon)

Dans ce genre délicat, Rino di Silvestro (auteur du très bon Les nuits chaudes de Cléopâtre et du vraiment pas marrant Deported Women of the SS Special Section) s'est particulièrement distingué. Il réalise en 1973 La vie sexuelle dans les prisons de femmes, qui a eu un certain succès. Brunello Rondi le suit avec Pénitencier de femmes perverses en 1974, caviardé en France par d'affligeants inserts hards. Bruno Mattei, encore lui, a aussi signé, sous le pseudo de Gilbert Roussel, un Révolte au Pénitencier de Filles (Woman’s Prison Massacre) très proche du film indiqué cii-dessus, au point qu’il est facile de les confondre. Remarquez ils sont presque aussi nuls l’un que l’autres, ce n’est donc pas trop grave !

Bien meilleur est le diptyque délirant d'Eduardo Mulargia, réalisé en 1979, Les évadées du camp d'amour et la Fin des tortionnaires du camp d'amour (ah, quels titres !). Même pénitencier perdu dans la jungle, même casting, même prisonnières trimant comme des esclaves et mêmes dégaine fatiguée d'Antony Steffen. Je ne parle même pas du charme fou d'Ajita Wilson.

L’avantage de ce genre-là, est d’être particulièrement peu gourmand en budget. Il suffira donc de pyjamas avec écrit "PRISON" sur la poitrine, de quelques uniformes de gardes, une ou deux matraques, et d’une prison. Si le dernier élément peu sembler problématique, quelques grilles entreposées dans un salon suffiront.

Ce genre n'a pas totalement disparu, en témoigne Prison à go-go (2003) de Barak Epstein, ou encore la série des Actiongirls, avec Sylvia Saint, Veronika Zemanová et Veronica Vanoza (excusez du peu). Citons encore Prisonnières, en 1988, avec Marie-Christine Barrault, Fanny Bastien, Corinne Touzet, Bernadette Lafont, Agnes Soral et Annie Girardot. Ou encore Red Heat" (1987) avec Linda Blair, Sylvia Kristel, Sue Kiel et William Ostrander, et même The Gauntlet (1977) avec Clint Eastwood. Sans compter les films pornos sur le même thème, que je connais moins. Je citerais toutefois Etreintes à la prison de femmes, avec Marie Noelly, le Désir dans la peau'' (une scène entre Christophe Clark et Elodie Chérie, et pas mal d'autres encore.

Notez qu'il y a bien d'autres films qui ont suivi, même s'il me semble que, là encore, les Italiens ont été précurseurs. Vous en trouverez une liste non exhaustive ci-après. Avec, comme toujours, nombre de nanards pour quelques films à voir.

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