Les intellectuels et la droite

Il y a un intéressant dossier consacré aux intellectuels néoréactionnaires (comme ils disent) ou néoconservateurs venant, classiquement du reste, de la gauche, dans le dernier numéro du Nouvel Observateur. Je vous invite à le lire.

En quelques mots, et parfois avec une bonne dose de mauvaise foi, on y explique comment des intellectuels provenant tous de la gauche, sinon de la gauche de la gauche, basculent, ouvertement (Gallo, Glucksman) ou tendanciellement (Finkielkraut, Taguieff) vers la droite, ou du moins vers l'anti-ségolisme. Et que, par contraste, les compagnons de route classiques se font de plus en plus rares (Stora, Lindenberg, Méda, Todd, Onfray, etc).

Le premier article, d'Aude Lancelin, est fort bien écrit. Mais est totalement vide. On comprend bien en le lisant que son auteur n'a pas compris le sens de la transhumance intellectuelle. Ce qui provoque son désarroi. L'image est fidèle, la photo pas trop floue, mais on peine à plonger dans les profondeurs du logos, alors Aude reste à la surface, surnage plus ou moins, et masque sa vacuité par une plume étincelante. Bel exercice, mais vain.

Vient ensuite une interview de BHL, où ce dernier affirme son accointance, aujourd'hui encore, avec la gauche. Mais la gauche antitotalitaire, la gauche libérale, celle des droits de l'homme en Tchétchénie et en Chine, celle de la Bosnie, qui reste perplexe face aux tergiversations de Royal (certes levées, au moins dans le discours, depuis Villepinte). Ce texte est fort instructif, BHL se donne pour objectif de harceler cette gauche socialiste, afin qu'elle ne cède pas aux sirènes altercomprenantes, et qu'elle n'adopte pas, au nom du PS, la vision du monde des antilibéraux.

Enfin, une brève présentation de trois intellectuels contemporains majeurs de la combat des idées : Jacques Marseille, ex gauchiste diagnostiqueur de l'immobilisme français, du goût pour la rente, de la faillite de l'Education nationale et des gaspillages des dépenses publiques. Pierre Rosanvallon et sa République des idées, social-démocrate bon teint, dont l'engagement répond à une mollesse toute balladurienne, et qui représente sans doute le principal rendez-vous manqué de Royal. Le célèbre Nicolas Baverez enfin, aronien, chef de file des déclinologues, pas pas décliniste. A l'instar de Jacques Julliard (dans Le Malheur français), il exprime le renversement de polarité entre droite et gauche depuis 1995 : la gauche a choisi la voie de l'immobilisme, de la défense des droits acquis, de l'anti-tout (libéralisme, mondialisme, Europe, marché, réalité). La droite, a contrario, a eu le champ libre pour promouvoir le progrès, l'esprit d'entreprendre, l'ouverture, les bienfaits d'un changement inévitable, qui pourtant étaient des valeurs classiques de la gauche.

On ne peut que souscrire à une telle analyse. J'ajoute cependant que le sens des mots a changé, il ne faut pas l'oublier, et la "droite" comme la "gauche" contemporaines ne sont pas celles des années soixante, loin de là. Quant au combat antitotalitaire, libéral et mondialiste, il me semble plus que jamais d'actualité. D'avenir même. Face à un Todd qui prône un néo-protectionnisme, un Monde Diplodocus les soviets, un Alain Soral le lepéno-marxisme, il faut aborder ces vrais sujets. Voici mes désirs d'avenir à moi.

En guise de conclusion, voici, via le Gauchiste repenti, les propos qu'Alain Finkielkraut tient dans Libération du jeudi 8 février 2007 :

(J’ai) été blessé comme s’il s’était agi de moi-même par la phrase d’un document du PS définissant Nicolas Sarkozy comme « un néoconservateur américain avec un passeport français » (la phrase est du député PS Eric Besson). Imaginez un instant que le candidat de la droite se soit appelé Royal, celui de la gauche Sarkozy, et que les porte-parole du premier aient traité le second de « stalinien avec un passeport français », voire d’Américain car il y a une droite souverainiste et une gauche atlantiste. On aurait défilé de Nation à la République et certains auraient même arboré l’étoile jaune. Or, il ne s’est presque rien passé, et pourtant cette dénaturalisation est impardonnable (…) La gauche de gouvernement est intimidée par l’extrême gauche comme elle l’était autrefois par le Parti Communiste. Et puis, elle ne sait réagir à l’incompétence manifeste de sa candidate qu’en exagérant, qu’en hyperbolisant l’opposition droite-gauche. Mais la réalité, c’est qu’aujourd’hui, la droite et le centre sont fiers de leurs candidats, tandis que le gauche est mal à l’aise avec sa candidate, et elle fuit cette gêne dans la haine. Je vous rappelle ce lapsus fasciste qui qualifie Nicolas Sarkozy de « néoconservateur à passeport français ». La gauche officielle est tellement convaincue d’incarner le parti du Bien face au parti de Pétain qu’elle profère des monstruosités en toute bonne conscience.

On trouve sur ce même blog un billet consacré à ce fameux article d'Aude, consacré par le 24e prix Jdanov, ainsi que, parmi les commentaires, celui-ci (de WS) que je trouve parfaitement juste :

Grandiose: dans une phrase elle moque sarko qui est un imbécile parcequ'il cite JJ Goldmann et le chanteur Corneille... et dans la phrase suivante elle cite le puissant intellectuel Philippe Cohen qui a commis une BD satirique!

Copeaulation'05

Voici bien longtemps que je ne vous avais gratifié d'une copeaulation. Mon erreur est, je l'espère, en partie réparée par la sortie de ce cinquième opus. Fidèle à mon habitude de mélanger les genres, le bon et le (moins bon) goût, les époques, mais tout de même autour d'une colonne vertébrale que vous devez commencer à deviner à présent, j'ai choisi pour cette nouvelle copeaulation une optique résolument triste et mélancolique, comme peut l'être un mois d'hiver.

Je préfère ne pas en dire plus, libre à vous de l'écouter en cliquant sur le lien disponible dans la colonne de gauche.

Libéralisme pour les nuls

Un site que je ne connaissais pas, admirable, consacré à la découverte de la pensée libérale, et rédigé par Daniel Tourre. Une sorte de libéralisme pour les nuls, donc. Bonne lecture !

Toujours au sujet des propositions présidentielles

Toujours ce débat sur le chiffrage, à présent de fort justes remarques de Jean-Gilles Malliarakis :

L'événement du jour, si fugace pourra-t-elle paraître dans une semaine, me semble de façon évidente la démission de M. Éric Besson.

Le secrétaire national du Parti socialiste à l'économie et à la fiscalité quitte le navire Ségolène, à la veille d'un naufrage désormais annoncé. On doit certes tenir toute prévision pour dangereuse, car bien des choses peuvent encore perturber les beaux pronostics. Mais actuellement, sur le terrain économique, la démagogie sociale fait la preuve de son irréalisme, car on ne voit pas la moindre retombée positive des 100 propositions de Villepinte.

Raison de plus pour s'interroger, quant au fond de l'affaire, sur de tels chiffrages électoraux. Tout d'abord personne ne sait vraiment sur quel échéancier l'interlocuteur raisonne et calcule. Les uns disent 5 ans, les autres pensent en termes de budget annuel. Par ailleurs, on ne répète jamais assez la nécessité d'envisager la globalité de la dépense publique annuelle, soit actuellement en France 590 milliards d'euros.

La petite différence entre dépenses et recettes, qui s'appelle déficit, non seulement pose problème dans le cadre de l'union monétaire, non seulement se retrouve dans la charge de la dette, mais constitue un appauvrissement net de la nation.

Une de ses dimensions se trouve presque toujours occultée dans le débat : ce que l'État emprunte chaque année, y compris pour couvrir ses échéances, assèche la capacité d'investir du pays. La partie déficitaire des budgets publics se révèle la plus ruineuse de toutes pour l'avenir puisqu'elle se répercute doublement, à la fois sur les obligations imposées aux générations futures et sur les besoins de financement de l'activité productive.

Deuxième aberration du débat sur le chiffrage des programmes politiques. On agrège les promesses de dépenses, essentiellement de redistribution sociale et les diminutions d'impôts et de charges. Ainsi l'évaluation, par Nicolas Sarkozy lui-même, à hauteur 30 milliards d'euros, sur 5 ans, des mesures annoncées dans sa propre plateforme comprend deux parties bien distinctes : 15 milliards de dépenses nouvelles, et 15 milliards d'allégements de prélèvements sociaux et fiscaux. Le parti socialiste ergote à propos du montant de la somme, qu'il évalue à 77 milliards. Le débat n'est pas interdit et il est de bonne guerre.

Il souligne aussi, par son existence même, la faiblesse et la relativité de toutes les comptabilités politisées.

Mais il faut commencer par dire que la question doit pouvoir être posée autrement.

En particulier, on devrait cesser de considérer seulement le seul point de vue étatiste et fiscaliste, celui du coût et du rapport, "pour l'État".

La balance strictement arithmétique a quelque chose de statique et toute évaluation des politiques économiques doit tenir compte de l'effet sur la société, sur ce qu'on appelle la croissance, mais aussi sur l'encouragement à l'esprit d'entreprise et d'innovation, et aujourd'hui plus que jamais sur la compétition internationale incluant la concurrence administrative.

Le phénomène des délocalisations, des migrations de capitaux, de bras et de cerveaux n'a commencé d'être, massivement, perçu du grand public que par l'exil fiscal, en ce sens salutaire, de Johnny Halliday. Il vient hélas de beaucoup plus loin et il inclut des départs beaucoup plus dommageables (encore) pour la science, pour la technologie, pour la médecine, pour l'économie et pour les arts, sans même évoquer les vedettes sportives, de notre pays.

On se préoccupe aujourd'hui, par ailleurs, de la crédibilité et de l'indépendance de l'Insee : faut-il donc rappeler ici que notre veille bête noire remonte à un recul méthodologique, en 1946, sous l'influence du marxisme, par rapport aux statistiques mises en place par le ministère de l'Industrie dans les circonstances historiquement dramatiques, et techniquement mouvementées, de l'occupation ? Même la promotion de son indépendance peut alors faire frémir, s'il s'agit de permettre à la CGT d'y développer son influence, contestatrice certes des thèses du gouvernement, mais moins pertinente encore.

On devrait s'inquiéter plus globalement encore de la pensée unique, et des courbettes incroyables auxquelles se livrent nos technocrates sans même s'en rendre compte. C'est dans les petits détails négligés qu'ils se révèlent le plus cocassement.

Ainsi le porte parole du PS, M. Stéphane Le Foll, expliquant le départ de M. Besson, "pour des raisons personnelles" (comme toujours) a cru intelligent et rassurant de dire : "Tout le monde est d'accord sur le chiffrage" (2) et de minimiser tout "débat interne". Autrement dit, tous les dirigeants socialistes appartiennent à la même école de pensée, aboutissent aux mêmes mots d'ordre, refusent de réfléchir et ne s'en cachent pas.

Nous préférons pourtant recourir à un jugement, pour une fois clair et sans périphrases inutiles, a exprimé par M. Artus, redoutable économiste keynésien à la sauce "Caisses des dépôts" habituellement confit dans ses conformismes sociaux-démocrates et qui formule l'analyse suivante : "Le Smic à 1 500 euros va alourdir de 25 % le coût du travail peu qualifié. Les entreprises préféreront licencier, et nous aurons plusieurs centaines de milliers de chômeurs supplémentaires en deux ans. Plus d'une centaine d'études microéconomiques ont établi que la hausse du smic détruit des emplois non qualifiés. Les ignorer est scandaleux. Quant à l'idée d'une conférence annuelle sur les salaires, qui date des années 1960, c'est précisément ce qu'il ne faut pas faire." (3)

En lecteur de l'Action Humaine de Von Mises (4), et adepte de la praxéologie, on eût certes préféré écrire que les micro-études ont "confirmé", plus que "établi", l'incidence de la hausse du SMIC sur la baisse du niveau de l'emploi, mais à ce détail près on ne peut qu'applaudir à cette exécution.

On remarque par exemple aussi la place de notre affreux "modèle social" dans les préjugés indécrottables comme dans l'exercice obligé des promesses redistributives. Sur les 100 propositions de Ségolène, 16 avancent de nouvelles dépenses de protection sociale, aucune des suppressions de gaspillages monopolistes. Le public, en apparence, trouve de bon aloi, des idées d'ailleurs puisées dans la très riche invention des suggestions "participatives". En particulier 87 % des "sondés" d'applaudir à l'augmentation de 5 % des "petites retraites". Mais au juste les questions : "qu'entendez-vous par petites retraites" ? Et "qui payera", demeurent sans réponses.

Aujourd'hui le boulet de la protection sociale monopoliste, auquel les Français sont si attachés, nous dit-on se trouve financé à 35 % par l'impôt, et tout le monde s'accorde à dire que les cotisations sociales ne peuvent plus augmenter. Par conséquent, toute nouvelle dépense sociale aggravera la part budgétaire, déresponsabilisant les bénéficiaires.

Ce débat, qui est celui de la responsabilité, de l'initiative et des limites de l'assistanat, est beaucoup plus important que celui des chiffres. La droite, ou ce qui en tient lieu, doit avoir le courage de le dire.

1. cf. son entretien paru dans les Échos du 14 février

2. Reuters du 14 février

3. Le Monde daté du 15 février

4. l'Action Humaine de Von Mises, l'un des plus grands Traités d'économie doit être recommandée de préférence dans sa version française intégrale (traduite par l'admirable et discret Raoul Audoin et publiée en 1985 aux PUF dans la collection Libre-échange). Pour les paresseux, une estimable version abrégée est disponible aux Belles-lettres.

Qui parle des vraies questions ?

Personne, à en croire Patrick Artus, et, comme souvent du reste, je le suis volontiers dans son analyse des programmes des deux principaux candidats à la présidentielle. Je pense qu'il est important de lire et de méditer ces paroles pleines de sagesse et de bon sens.

Comment définiriez-vous le programme de Ségolène Royal?

Le pacte présidentiel de Mme Royal est surprenant. La candidate commence par dire que, pour relancer la croissance, il faut stimuler la création d'entreprises ou encore soutenir les petites et moyennes entreprises (PME) et accroître l'efficacité de la dépense publique. On ne peut que souscrire à cette idée, mais rien n'est fait en ce sens dans son programme. Il comporte quelques bonnes mesures, comme l'idée de réserver une part des marchés publics aux PME, de favoriser le cumul emploi-revenu d'inactivité ou de créer un service public de caution, mais il avance aussi des mesures infaisables ou dangereuses, et comporte des trous béants sur la fiscalité, le vieillissement et la protection sociale.

Que vous inspirent ses propositions salariales ?

Le smic à 1500 euros va alourdir de 25 % le coût du travail peu qualifié. Les entreprises préféreront licencier, et nous aurons plusieurs centaines de milliers de chômeurs supplémentaires en deux ans. Plus d'une centaine d'études micro-économiques ont établi que la hausse du smic détruit des emplois non qualifiés. Les ignorer est scandaleux. Quant à l'idée d'une conférence annuelle sur les salaires, qui date des années 1960, c'est précisément ce qu'il ne faut pas faire. Comment voulez-vous mettre autour de la même table de négociations, l'automobile qui se meurt et les entreprises pétrolières qui ne savent pas que faire de leur argent ? Le bon niveau de négociation, c'est la branche.

Faut-il conditionner les aides publiques à l'engagement de ne pas licencier?

C'est le type même de mesure qui vise les grands groupes, mais sera sans effet sur eux, et risque de se retourner contre les PME qui ne peuvent pas gérer la localisation de leurs profits, de leurs capacités. La proposition de faire du contrat à durée indéterminée (CDI) la règle risque d'avoir le même effet.

D'une manière générale, certaines des propositions de Mme Royal entrent dans la catégorie du "généreux mais pas possible", par exemple, la revalorisation des petites retraites, sauf à dire qu'on la financera en allongeant la durée de travail et de cotisation des fonctionnaires, et d'autres témoignent d'une méconnaissance des dossiers. Proposer la création de 120000 logements sociaux par an grâce à une incitation au livret A n'a pas de sens. La Caisse des dépôts a un excès de ressources par rapport aux possibilités de construction de logements sociaux. Le problème, c'est le foncier. Quant à la notion de "logement vacant spéculatif", je ne sais pas ce que c'est…

Et comment résumeriez-vous le programme de son principal adversaire?

Il se résume en une phrase : "Je donne du pouvoir d'achat" . Mais Nicolas Sarkozy le fait en multipliant les exonérations fiscales au risque de gâcher l'argent public ou de créer des distorsions néfastes à la croissance et à son renforcement. Il comporte des mesures intéressantes, mais part un peu dans tous les sens sur le terrain fiscal, laisse de côté le problème de la fiscalité personnelle du chef d'entreprise ou des seuils sociaux, pourtant central dans les PME.

L'exonération fiscale et sociale des heures supplémentaires est-elle de nature à favoriser l'emploi ?

De nombreux secteurs connaissent des difficultés de recrutement. L'ANPE recense 500 000 offres d'emploi non satisfaites. Une enquête du Medef auprès des PME montre que leur difficulté principale sur le chemin de la croissance, c'est le recrutement. Pour ces entreprises, la libéralisation des heures supplémentaires est une excellente chose. Mais pour celles qui recrutent sans difficulté, exonérer les heures supplémentaires de charges et d'impôt revient à privilégier les insiders, les salariés en place. On s'intéresse plus au salaire de ceux qui ont un emploi qu'à l'emploi de ceux qui n'en ont pas.

Que pensez-vous de la quasi-suppression des droits de succession ?

Cette mesure à 5 milliards d'euros n'est pas cohérente avec la volonté de revaloriser le travail. Il faut au contraire maintenir la taxation des successions et réduire l'imposition du travail. Quant au bouclier fiscal à 50 %, pourquoi pas! A condition d'être conscient que c'est une usine à gaz pour ne pas supprimer l'impôt de solidarité sur la fortune (ISF) qui coûte deux fois en TVA non perçue ce qu'il rapporte.

Les deux programmes comportent-ils des lacunes communes ?

Aucun des deux ne s'intéresse sérieusement à l'université ou à l'école. 100 000 jeunes quittent l'université sans diplôme et 100000 autres en sortent avec un diplôme qui ne permet pas de trouver un emploi. C'est une proportion énorme, plus de 40 % des entrants à l'université. Qui dénonce ce massacre ? Qui parle du contenu de l'enseignement au collège et au lycée ? Qui aborde la question de l'évaluation des enseignants ou celle de l'organisation de la recherche ? Personne.

Propos recueillis par Claire Guélaud

Inland En Pire

Inland Empire, film (2007) de David Lynch avec Laura Dern, Jeremy Irons, Justin Theroux

Difficile, très difficile même, de débuter un billet consacré à ce film, où plutôt à cet OVNI cinématographique. Je citerai donc le sage dr. Orlof, pour lequel, en effet

Même si vous n’avez lu aucun papier sur ce film, ce n’est déjà plus un mystère : Inland empire est le film le plus tordu de Lynch (c’est peu dire !), son film le moins narratif et le plus abstrait (pour les esthètes), le plus « disjoncté » (pour les branchés) et le plus incompréhensible (pour les rationalistes). Un « film-monstre » où il faut accepter de perdre tous ses repères pendant près de trois heures et se laisser porter par les infinies ramifications d’une œuvre directement sortie d’un inconscient torturé ou de nos songes les plus obscurs.

Ne sachant, donc, comment évoquer ce film, je crois bien qu'une fois encore je vais me référer à ce que d'autres ont écrit, pour peut-être m'inscrire en reflet, plus ou moins déformant, plus ou moins fidèle, de ce qu'ils ont éprouvé et de ce que, à rebours, j'ai éprouvé à mon tour.

Avant cela, je voudrais dire les choses carrément, quitte à ce que ceux qui ne partagent pas mon point de vue, qui le contestent, ou qui en seront énervés, passent leur chemin. Je n'ai pas aimé ce film. Détesté, non, évidemment, mais je ne l'ai pas aimé. Entrer dans un film de Lynch, surtout lorsque le mode cursif est poussé aussi loin, nécessite de trouver d'ores et déjà la porte d'entrée, la passerelle entre le monde humain et relativement rationnel qui nous anime et le monde monstrueusement étrange, abscons et hermétique du cinéaste le plus étonnant de sa génération. Or, je n'ai pas trouvé cette porte d'entrée. Ce film m'est resté, trois heures durant, parfaitement clos, parfaitement étranger, et je n'ai pu m'empêcher, au bout d'une heure de projection environ, de regarder ma montre et de marquer des signes physiques d'impatience.

Je n'ai pas honte de l'écrire, alors même que j'ai adoré l'ensemble de la cinématographie du maître, et surtout le génial Mulholland Drive, qui restera sans doute longtemps dans ma mémoire comme l'un des quatre ou cinq plus grands films qu'il m'a été donné l'occasion de voir dans toute ma vie, un peu comme Le Voyage au bout de la nuit est pour moi l'un des quatre ou cinq meilleurs romans de tous les temps.

Bref, disais-je, je n'ai pas aimé. Exactement pour la raison qu'évoque le Dr., quoiqu'en creux.

La première fois, on encaisse le choc en sortant de la salle vaguement hébété, pas totalement conscient de tout ce qui s’est déroulé sous nos yeux. C’est d’ailleurs peut-être la seule limite du « système-Lynch » et la raison pour laquelle j’ai un peu moins adhéré à Inland empire qu’à Twin Peaks, Lost highway ou Mulholland drive. Dans ces films, le surréalisme obscur et les zones d’ombre mystérieuses chers au cinéaste se déployaient autour de colonnes vertébrales assez fortes même si ces charpentes défiaient déjà la narration classique et notre rationalité. Ici, il n’y a plus de colonne vertébrale ou si elle subsiste encore, elle se trouve éclatée en mille morceaux épars et bien malin celui qui pourra reconstituer les pièces du puzzle.

J'ai adoré Mulholland Drive parce que, précisément, la narration s'y déployait de manière certes immensément tortueuse, mais encore cognitive pour qui veut se donner la peine d'y réfléchir, de revoir trois ou quatre fois ce chef-d'œuvre absolu du septième art. Or, il n'y a plus cette backbone dans Inland Empire ; le film n'est qu'une immense zone d'ombre, un immense trou noir incompréhensible.

Vous me direz (et le Dr. avec vous) qu'on ne va pas voir un film de Lynch pour le comprendre ; que le réalisateur se fout éperdument des explications que vous pourrez échafauder ; qu'il faut défendre le dessein de l'artiste onirique et abstrait. Certes. Ce n'est pas moi qui dirait le contraire. Pourtant, ce film me laisse comme un goût d'incompréhension et d'inachevé, sinon d'inabouti, qui me laisse un peu indifférent.

Disons le fond de ma pensée : il est impossible à un esprit humain de ne pas chercher à comprendre le déroulé narratif d'une situation et de personnages donnés. Le génie de Lynch consiste à laisser de nombreuses portes ouvertes, afin que chacun puisse habilement se faire sa propre interprétation.

Cela étant, la pirouette était déjà exécutée avec brio dans ses précédents films, et je doute que ceux qui vont au cinéma voir le dernier Lynch n'en soient à leur coup d'essai. Il poursuit le même schéma que dans ses précédents films, à ceci près qu'il pousse la logique encore plus loin. Un peu comme dans une fuite en avant, Lynch masque son absence de renouvellement derrière un rideau de fumée onirique et abstrait, n'apporte rien de neuf, sinon qu'il pousse encore un peu plus loin le bouchon de l'hermétisme.

Et c'est le fait qu'il tourne nettement en rond qui me gêne et me déçoit dans ce film.

Ce faisant, je n'ai pas trop le loisir ni l'envie de vous parler de l'histoire de ce film, qui, pour le coup, me semble bien être l'élément le plus inutile qui soit. A titre d'illustration, je vous renvoie à ce qu'en écrivent d'illustres bloggeurs. Par exemple :

Nikki (Laura Dern) est une actrice à qui l’on vient de proposer un nouveau rôle. Elle a pour partenaire le beau Devon (Justin Theroux, qui incarnait le cinéaste intransigeant de Mulholland drive), réputé pour sa manière de séduire ses partenaires. Sauf que dans le cas présent, Nikki est marié à un homme très jaloux bien décidé à faire respecter les sacro-saints liens du mariage. Or, il se trouve que nos deux comédiens jouent dans un film dont le script semble suivre exactement l’évolution de leurs propres sentiments (Sue trompe son mari avec le beau Billy qui a également des enfants). A moins que ce ne soit l’inverse (Sue serait l’actrice et Nikki le personnage) et c’est là que les choses se compliquent.

A partir de ce moment, Lynch renoue avec ses expérimentations sur les personnages qui se dédoublent, les situations qui se répondent en miroir en complexifiant la structure à l’extrême pour n’en faire qu’un immense jeu de reflets.

Brouillage du temps, brouillage des lieux, brouillage des personnages (un peu à la manière, là encore, de Mulholland Drive, on pourrait supposer que l'épouse brune de Devon dans la « vraie » vie n'est que la blonde Nikki dans son univers psychotique, ou l'inverse d'ailleurs). Voici une belle resucée, quoique portée à l'extrême, de ce que Lynch a déjà produit jadis.

Un point très positif toutefois, l'usage de la vidéo, d'une caméra DV, plutôt que le techicolor. Il rend l'ensemble inquiétant, oppressif, dérangeant, absurde. Les champs / contrechamps en très gros plan, les écrans (qui repassent une scène précédente du film, à la manière d'un Ubik filmé) sur lesquels se reflètent des personnages étranges, l'une des premières scènes (où une vieille voisine de Laura lui tient des propos inquiétants, le tout avec un accent est-européen à couper au couteau), tout est inquiétant ici, et laisse une sensation désagréable, râpeuse, au fond de la gorge. Pareil pour les scènes hallucinatoires où des lapins en costume tiennent des propos incohérents. Pareil, enfin, pour certains lieux dans lesquels l'action (ou son absence) se déroule, notamment l'appartement glauque dans lequel Laura rencontre quelques (superbes) prostituées, polonaises, californiennes ? nul ne le sait.

Évidemment, il y a d'excellents moments, par exemple autour de la mise en abîme, procédé dont Lynch est friand, qui revient de manière fréquente et réussit à créer une confusion artificielle en brouillant la frontière ténue entre le cinéma et la vie réelle (les deux acteurs ne doivent pas tomber amoureux l’un de l’autre) et dont la manifestation la plus probante reste la salle de cinéma dans laquelle le film est projeté (d'ailleurs, le film démarre sur l’image d’un projecteur qui diffuse le film sur un écran) et d’où le personnage de Laura Dern regarde sans doute le film – ou le rôle – de sa vie.

Comme il est écrit par ailleurs, on retrouve ici toutes ses obsessions qu’elles soient noires, endolories ou érotiques: les univers parallèles, les doubles énigmatiques, le baiser saphique, les ambiances torves, la prédilection pour les codes secrets, les combinaisons de chiffres sibyllins, l’angoisse sourde, le don d’ubiquité, la schizophrénie ou l’impression paranoïaque d’être épié. Et c'est précisément ce que je reproche à ce film, qui finalement repasse les plats une fois de trop.

Je sais bien qu'il y a comme une mode bobo à adorer Lynch et le cinéma intello sinon conceptuel qui s'en inspire. Pour avoir adoré certains opus du maître, je ne me résigne pas à courber l'échine devant la mode et l'esprit ambiant. S'il faut tuer le père, faisons-le.

Certains le trouvent méandreux ; je le trouve filandreux.

L'Homme qui souriait

J'ai évoqué très récemment les tribulations du commissaire Wallander, de la police d'Ystad (Scanie, Suède). J'ai lu presque tous les épisodes du héros de Mankell, hormis les plus récents, et celui-ci, qui date plutôt des débuts de la série. Un vieil avocat de la province scanienne est retrouvé mort dans ce que l'on croit être un accident. Son fils, avocat lui aussi, est assassiné, peu de temps après être allé à la rencontre de Wallander, qui, en pleine dépression (il a fait usage de son arme peu avant) envisage, depuis les plages danoises, de quitter définitivement la police.

Wallander ne peut donc pas abandonner aussi vite celui qui est allé le chercher, celui qui ne croyait pas en la thèse de la mort accidentelle de son père.

De retour d'un congé maladie de plus d'an an, Wallander fera la connaissance d'Ann-Brit, qui de fait et immédiatement, devient sa plus proche collègue. Elle doit faire sa place dans le monde d'hommes un peu machos du commissariat d'Ystad. Hansson, tout particulièrement, la redoute et la défie.

Qui peut bien être à l'origine de ce meurtre, de cet accident qui n'en est pas un ? Qui peut bien en vouloir à ces pauvres avocats de province, dont l'activité ferait mourir d'ennui le plus chevronné des sénateurs obsédé de l'amendement inutile ? Wallander, Ann-Brit, et toute la petite équipe de la police d'Ystad doit le deviner, le procureur doit les appuyer. On partage leurs doutes, leurs moments de faiblesse, lorsqu'on croit faire fausse route.

Toutefois, même si je ne suis pas un obsédé du suspense, et si j'accorde a contrario la plus grande importance à l'épaisseur humaine des personnages, qui Mankell retranscrit assez bien ici encore, et à la crédibilité du travail des policiers, il faut bien avouer qu'ici l'histoire est d'une platitude étonnante. On connaît le coupable dès l'introduction, et toute l'enquête visera à réunir suffisamment de preuves contre un individu si mystérieux, toujours souriant, toujours bronzé, et a priori intouchable...

Pour la faiblesse scénaristique qu'il s'en dégage, je ne vous conseillerai pas ce bouquin, hormis si bien sûr vous voulez approfondir l'œuvre de Mankell, ou bien si, comme je me permets de vous le suggérer, vous choisissez de lire par ordre chronologique ses aventures. Pour les autres, passez ici votre chemin, et mieux vaut me semble-t-il s'orienter vers les quelques titres que je listais brièvement ici.

Pornographik

Voici ce que j'obtiens, dans l'une des sociétés dans lesquelles j'ai pas mal roulé ma bosse ces derniers mois, lorsque je tente d'accéder à copeau.org.

Je vous laisse seuls juges.

Mise à mort


Doc Gynéco Clash Ruquier
envoyé par Raed
Une mise à mort, certes pas en direct, mais épicée tout de même. Un groupe de "chroniqueurs" qui martèlent leur propagande sur une chaîne publique, payée par les impôts de TOUS les contribuables. Des passages censurés, comme lorsque Doc Gyneco se fait traiter de "bounty". Une envie folle de prendre l'avion et de me tirer.

Réchauffisme

A la différence de nombre de mes collègues (et néanmoins amis) libertariens, je crois volontiers les conclusions du rapport du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), lorsqu'il écrit que l'importance du réchauffement climatique doit être revue à la hausse, et qu'il y a une probabilité de 90% pour que l'activité humaine soit à l'origine de celui-ci. En ce sens, je m'écarte nettement des écolosceptiques.

La concentration continue, tant du gaz carbonique que du méthane, est inquiétante.

On se demande si les gouvernements sauront résoudre cette problématique.

Pour ma part, il me semble que c'est avec le déplacement intelligent du curseur d'émission de droits à polluer qu'on peut intelligemment résoudre cette question.

Un photographe libertarien

La partie de ce blog intitulée "photographique" a un peu de mal à être actualisée aussi souvent que d'autres parties. C'est la raison pour laquelle je me permets de vous renvoyer, ou de vous faire découvrir car je crois bien que peu de mes lecteurs connaissent l'existence de ce blog, le blog d'un photographe libertarien, intitulé sobrement only photos. Sans pousser à la roue (si j'ose dire), je vous invite à le visiter. Voici un véritable artiste des photos urbaines, de situations d'actualité. Ses photos sont de grande qualité, souvent disponibles en haute résolution, ce qui mérite un grand coup de chapeau.

Julliard se prend les pieds

L'éditorialiste du Nouvel Obs se prend les pieds dans le tapis, et c'est mon ami le gauchiste repenti qui le remet à l'endroit.

< 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 >

630 lectures