Olivia del Rio

Olivia del Rio est une actrice porno d'origine brésilienne, mais qui a connu ses heures de gloire, au milieu des années quatre-vingt dix, en France puis dans le reste de l'Europe. Elle a grandit à Belo Horizonte, l'une des trois villes de la conurbation composée avec Sao Paulo et Rio de Janeiro. Issue d'un milieu très modeste, typique de sa couleur de peau (typée, mais pas noire), elle a été élevée au milieu de huit frères et sept soeurs.

Comme l'écrit Wikipédia, Olivia quitta le Brésil pour la France où elle fut d'abord femme de ménage pour vivre. Elle se retrouva d'ailleurs à faire le ménage chez Patrice Cabanel, un réalisateur de films X amateurs. Ce dernier lui proposa de se lancer dans le X, offre qu'elle accepta.

J'ai longtemps cru deux choses la concernant :

qu'elle avait été mannequin dans son pays avant d'arriver en Europe. Ce bruit, lancé par Private, semble faux. Si quelqu'un a des infos sur la questions, je suis bien évidemment preneur. Il se peut que je me trompe.

que sa rencontre avec Cabanel l'avait amenée à tourner des films amateurs, avant d'exploser par sa carrière dans une grande major du X. Un peu à la manière de Laure Sinclair, si vous voulez. D'après l'internet movie database, qui est une source digne de foi, cette idée semble erronée puisque ses premières apparitions sont déjà sous le signe de Private (les classiques Triple X, Private video magazine, etc).

Elle a toutefois connu une évolution de carrière très particulière, puisque, ayant débuté dans la plus grande société européenne du porno (de qualité), pour ensuite passer au porno-chic, elle a fini par des gonzos, ce qui est en règle générale l'inverse du parcours que réalisent les meilleures actrices de leur génération. Il faudrait sans doute que je consacre un billet à ce genre très particulier, bien qu'en l'espère je doute d'avoir beaucoup à ajouter à ce que l'encyclopédie précitée indique.

Olivia avait un style « exotique » fort agréable. Une beauté rare et excitante.

Parmi ses principaux films, en voici quelques titres évocateurs ou cruciaux : le Caligula de Joe d'Amato, suivi de Messaline (1995 et 1996), le Désir dans la peau (déjà cité, à propos de Laure Sinclair), La Princesse et la pute, La Ruée vers Laure, L'Innocence pervertie, Le Ramoneur des Lilas (??), Exhibition 99, Les Trois anges de Charlie, puis pour les gonzos, qui bien sûr font preuve de la plus parfaite poésie : la série des 100% blowjobs, Look What's Up My Ass, I Like It Black 2, Cum Dumpsters 4, Big Sausage Pizza (!), Asses in the Air 5, Super Size Meat, If the Balls Fit, Suck 'Em!, Coxxxuckers et autres joyeusetés.

Elle a depuis effectué une carrière "bien remplie". Elle est l'une des spécialistes de la sodomie et de la double pénétration. C'est sans doute la raison pour laquelle elle avait des prédispositions objectives pour pratiquer ses gonzos – je crois bien n'en avoir vu aucun. Wikipédia indique par ailleurs qu'aujourd'hui elle produit et réalise ses propres films. Je n'en savais rien et suis donc à votre entière disposition pour tout renseignement complémentaire sur la question. Elle est mariée et a deux filles. Elle vit entre la France et le Maroc, où elle dirige un bar branché avec son mari. J'imagine qu'un peu à la manière de Laetitia, ce bar est un point d'ancrage pour recruter de nouvelles actrices et de nouveaux acteurs.

Voilà, n'hésitez pas à me dire ce que vous pensez d'elle !

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Israël et le Liban

J'avais en préparation un petit billet, mais je préfère dans l'immédiat vous renvoyer à celui de Guy. Il est d'un grand intérêt de lire notamment ceci :

Quatrième fait : pourquoi diable Israël, minuscule enclave à l’échelle du monde arabe et plus encore du monde musulman, cristallise, depuis soixante ans, toutes les haines des mondes arabes et musulmans ? N’y a-t-il pas disproportion ? Hassan II, roi du Maroc, expliquait avec ironie que l’antisionisme était l’aphrodisiaque du monde arabe. Israël détourne les Arabes de leurs difficultés économiques et de leurs propres tyrans. Israël est, dans le monde arabe, le seul motif autorisé de manifestations publiques, le seul lien social parfois entre sectes et ethnies dans des nations arabes fragmentées : À bas Israël fait l’union. Sans la diabolisation d’Israël, comment les gouvernements arabes justifieraient-ils la tyrannie qu’ils exercent sur leur propre peuple et leur appauvrissement ?

Marie Stuart

Copeaudcast consacré à ''Marie Stuart'', de Stefan Sweig.

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Les Textiles

Les textiles, film de Franck Landron (2003)

Avec Barbara Schulz, Alexandre Brasseur, Magali Muxart, Simon Bakhouche.

Le synopsis de ce film tient sur un demi-papier à cigarette : un couple de boulangers parisiens découvre une petite annonce portant sur l'acquisition d'une maison dans le sud, pour la modique somme de 32 000 euros. Suspectant une erreur ou un piège, le couple se renseigne, est rassuré, et décide de sauter sur cette occasion faramineuse. Seul petit hic : arrivé sur place avec ses deux enfants, madame réalise que l'île sur laquelle se trouve la maison paradisiaque est en fait une île... de nudistes. Incitée à se déshabiller comme tout le monde, elle résiste, empêche ses enfants d'en faire autant, demande à son mari resté à Paris de revendre au plus vite cette demeure, ou, mieux encore, de casser la vente. Elle fera néanmoins connaissance et sympathisera rapidement avec le couple voisin, lui, un peu pervers mais moins que pas mal d'autres, elle, plantureuse et convaincante, sans aucun doute bi et légèrement nympho.

Le mari de la boulangère (joué par le fils de Claude Brasseur) rejoindra sa petite famille tard dans le film, et ne sera pas au bout de ses surprises...

Ce film est si mauvais qu'Audrey Tautou aurait presque pu y jouer. On ne croit pas un instant à cette histoire à dormir debout, où tout ou presque est mal filmé, sauf peut-être les pérégrinations de Madame. Surtout, ce film n'est qu'un gigantesque prétexte à visionnage de multiples scènes de cul, entendez par là la nuée de figurants ou acteurs tout nus qui émaillent les différentes scènes. C'est tellement hypocrite qu'il vaut mieux regarder un véritable film de genre, ils sont (parfois) de bien meilleure facture, ou même Mon curé chez les nudistes, qui est plus drôle, même s'il s'agit d'un comique involontaire.

Avec un scénario un peu plus travaillé, il aurait été possible de faire un film sympathique, une comédie sur les attitudes respectives des nudistes et des « textiles » (ceux qui sont habillés) en société ; ou encore un film érotique sur le désir qui s'accroît, celui de voir céder les boulangers à l'appel de la nudité et de l'amour libre, là-bas, dans les dunes, sous l'oeil avisé et exercé des voyeurs (les « marcheurs »).

Au lieu de cela, on assiste à un entre-deux hypocrite, où seul se dégage l'intérêt du film : il n'en a aucun.

En guise de contrepoint, le Guide des films dirigé par Jean Tulard a bien aimé ! Il y est écrit :

On peut y voir comme une sorte de conte moral sur l'intégrisme des uns ou des autres.

Moi j'y vois surtout des zizis et autres joyeusetés. Chacun la monture de ses lunettes, si j'ose dire.

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Alain Laurent, Le libéralisme américain - l'intégrale

L'analyse complète de l'ouvrage d'Alain, augmentée de quelques commentaires, est disponible ici.

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Alain Laurent, Le Libéralisme américain : Chapitre 7 – l'anti-liberalism et le libéralisme des premiers néo-conservateurs 1940-1970

Alors que la plupart des libéraux répugnent à se nommer « conservateurs », d'autres, moins axés sur la liberté économique, ont en revanche revendiqué ce label de « conservateurs libéraux », avec un sens précis : conserver et défendre la liberté dans l'esprit premier de la constitution américaine. Ce « credo jeffersonien » les distingue radicalement des new conservatives, qui, eux, sont des réactionnaires traditionnalistes franchement anti-libéraux. Les premiers, qui sont comme on le verra d'anciens marxistes, préparent dans une large mesure l'arrivée des néo-conservateurs au sens contemporain (Kristol, Podhoretz). Mais ils sont aussi d'une certaine manière des artisans du renouveau libéral classique, dont ils proposent une version plus imprégnée d'histoire et de réflexion philosophique.

Des new conservatives anti-libéraux au libéralisme du National Review

Richard Weaver est le pape des new conservatives. Il publie en 1948 Ideas have consequences, qui fustige le liberalism mais aussi l'individualisme, lequel a détruit le bel « ordre social organique » ancien, fondé sur la soumission à une transcendance. Vierek, Kirk, Kendall, Chambers et Nisbet lui emboîtent le pas. Ces penseurs s'affirment les descendants de Burke, Maistre, Santayana et Eliot, auquel s'ajoute un certain fondamentalisme catholique. S'ils tiennent la propriété pour un bien infiniment précieux qu'il faut protéger, ce n'est qu'une convergence partielle avec les libéraux, car la conception qu'ils en ont est exclusivement patrimoniale et fort peu capitaliste. Ils n'hésitent pas à fustiger à la fois le liberalism et le libéralisme historique, car la « perversion » du second a engendré celle du premier.

Pourtant, l'improbable synthèse entre libéralisme classique et new conservatism est réalisée par William Buckley, qui conjugue un anti-liberalism virulent (Up from liberalism, 1959) et un anti-communisme particulièrement offensif. Il s'attire la sympathie d'anciens communistes et trotskistes repentis, pour qui la défense de la liberté occidentale passe par la lutte contre l'impérialisme soviétique, la subversion communiste de l'intérieur et le liberalism qui en fait le lit. Buckley fonde en 1955 le National Review, qui deviendra l'organe officiel des néo-conservateurs, avec deux éditorialistes de choc.

Le premier, Frank Meyer, est un ancien responsable du parti communiste américain, qu'il a délaissé en 1945. Le second éditorialiste est le célèbre James Burnham, qui a été un activiste trotskiste jusqu'en 1940.

Frank Meyer, le libertarian conservative

Meyer promeut le « fusionnisme », l'alliance entre les libéraux classiques et les new conservatives. Il rédige en 1962 In defense of freedom – a conservative credo où il attaque férocement les liberals. C'est un jusnaturaliste individualiste, partisan de la liberté du marché et de l'Etat minimal. Il s'identifie aux libéraux classiques, les accusant d'avoir au fil du temps sombré dans un utilitarisme pernicieux. Toutefois, la liberté individuelle ne peut selon lui être préservée qu'adossée à un ordre moral objectif, issu du respect des traditions autant que de l'adhésion à la raison. Il considère enfin que les new conservatives sont des extrémistes dont la mentalité n'est rien moins que collectiviste.

Pour lui, le liberalism est aussi collectiviste, et n'est rien d'autre qu'une tentative sournoise de préparer le lit communiste aux États-Unis.

Meyer prend une part active à la campagne présidentielle de 1964, en soutenant contre Johnson Barry Goldwater, et rencontre à cette occasion Ronald Reagan, dont il devient le mentor. Il s'oppose au début des années 70 aux nouveaux courants liberals, ceux de la contestation contre-culturelle étudiante, qui annonce la montée du relativisme multiculturel, et des politiques d'affirmative action.

James Burnham, le « freedom fighter »

Le célèbre auteur de l'Ere des organisateurs ne rejette pas totalement le Welfare State, et concentre ses textes sur les dérives étatiques du liberalism (plutôt que d'offrir un plaidoyer positif du libéralisme). En 1947, il publie une retentissante déclaration de guerre antisoviétique (The Struggle for the world, suivi de The Coming defeat of communism en 1950 et de Containment or liberation en 1953), en soutenant qu'il ne faut pas seulement contenir l'URSS mais la faire reculer et l'anéantir. Il considère que la faiblesse occidentale face aux soviétiques vient des liberals, ce qu'il expose dans un ouvrage dévastateur, le plus violent à l'encontre du liberalism : Suicide of the West : an essay on the meaning and destiny of liberalism, en 1964. Il accuse le social-étatisme des liberals, et, ce qui est moins classique, propose un diagnostic de fond, d'ordre psychologique, moral et culturel, du liberalism. Pour Burnham, et sa thèse a été plusieurs fois reprise depuis, au fond du liberalism se trouve un sentiment hypertrophié de culpabilité. C'est cette culpabilité qui amène les liberals à la compassion permanente, à l'irresponsabilité des criminels, au relativisme culturel dégénérant en tiers-mondisme, et donc à l'auto-destruction du monde libre.

Ensuite, son combat pour la liberté prendra exclusivement le visage de la lutte contre l'impérialisme soviétique, surtout dirigé contre ceux qui pactisent avec lui[1].

Le virage modérément libéral des ex-liberals devenus les premiers néo-conservateurs

A la différence des new conservatives et des « conservateurs libéraux », les néo-conservateurs naissent dans les années 70 parmi des transfuges authentiques du liberalism. Bien évidemment, la parenté est évidente avec Meyer et Burnham, mais aussi avec Sydney Hook et Max Eastman (qui participera à la création de la Mont-Pèlerin Society). Ce qui les distinguent tous des futurs néo-cons, c'est leur attachement à la sécularisation de la société, ce qui est peut-être un héritage de leur passé de gauche ou d'extrême-gauche.

Le néo-conservatisme, lui, prend forme autour de deux figures centrales venant d'entamer leur divorce d'avec le liberalism : Irving Kristol et Norman Podhoretz. Le premier est un ancien élève de Dewey, connu pour la qualité des revues intellectuelles qu'il anime (The Public interest, Commentary). Le second est le rédacteur en chef de Commentary[2]. Ni l'un ni l'autre ne veulent rejoindre la mouvance du National Review, car ils se considèrent toujours comme des liberals, proches du parti démocrate mais dénués de toute complaisance envers le pacifisme, le tiers-mondisme, le culpabilisme occidental et la contre-culture.

Ils défendent l'idée d'une intervention importante mais améliorée de l'Etat dans la vie sociale, et se réclament de Leo Strauss, ce qui rend difficile toute filiation avec le libéralisme classique, qui, loin de prôner un retour à la loi naturelle, a érigé des droits naturels individualistes.

La nouvelle génération de néo-conservateurs, celle d'aujourd'hui, a en revanche intégré les fondamentaux du libéralisme classique, en les mettant au service d'un messianisme géopolitique musclé. Leur doctrine n'est ni celle de Bush, plus traditionnellement conservatrice, ni celle des fondamentalistes chrétiens (Jerry Falwell, Pat Buchanan), ni celle des paléo-conservateurs (héritiers des new conservatives), lesquels sont tous d'anti-libéraux acharnés.

Épilogue : l'usage intellectuellement légitime du mot « libéralisme » en 8 points

  • le libéralisme, c'est l'idéal de liberté individuelle + la volonté de limiter la sphère légitime d'intervention de l'Etat + la garantie par celui-ci de l'exercice de la liberté politique, de la liberté économique et du droit pour chaque individu de librement choisir sa vie et d'agir en conséquence.
  • Le new ou le modern liberalism n'ont rien à voir avec le libéralisme, mais tout à voir avec la social-démocratie.
  • si le libéralisme historique était de gauche, l'apparition du socialisme et du communisme l'ont décalé sur sa droite.
  • ceux qui veulent sauver le libéralisme de ses dérives « ultra » le comprennent moins bien que ses adversaires sincères qui, eux, ne le travestissent pas (allusion à Monique Canto-Sperber)
  • on ne peut même pas assimiler démocratie libérale et démocratie sociale.
  • l'idée de « socialisme libéral » ne veut donc rien dire. On y travestirait soit le libéralisme, soit le socialisme.
  • le problème de l'égalité est central : si les libéraux adhèrent à l'idéal de juste égalité des chances, ils s'opposent à toute égalisation des conditions matérielles coercitive et spoliatrice.
  • Bien entendu, le libéralisme peut évoluer. Mais si les mots veulent encore dire quelque chose, ceux qui s'éloignent d'une école de pensée dont ils se réclament malgré tout, feraient mieux de choisir un nouveau nom de baptême.

Notes

[1] The War we are in : the last decade and the next, 1967.

[2] Tous deux, de même que Daniel Bell, le co-animateur de Public interest, sont même du comité de patronage de la revue Commentaire fondée par Raymond Aron.

Alain Laurent, Le Libéralisme américain – Chapitre 6 : la revendication libérale des « néo-libéraux »

Aux côtés de Mises et Hayek, une ribambelle de nouveaux universitaires forment la garde rapprochée des néo-libéraux à l'assaut du Welfare state (Friedman, Knight, auxquels s'adjoignent des universitaires plus confirmés, Davenport, Director, Harper, Machlup). Leur montée en puissance durera en gros jusqu'en 1974, date de la reconnaissance de certains d'entre-eux, qui obtiennent le prix Nobel d'économie[1]. Du reste, très vite après la date charnière de 1947, plusieurs écoles vont essaimer, signe de vitalité de ce courant de pensée. Aux Autrichiens s'opposent les monétaristes de l'école de Chicago, les théoriciens de l'école du Public Choice de Virginie, les objectivistes. Quelles sont les lignes de force théoriques de ces nouveaux venus ?

Priorité à l'éthique individualiste et au droit

La forte présence au Mont-Pèlerin d'économistes ne doit pas tromper : c'est avant tout la dimension morale et normative qui lie ces auteurs. Cette éthique libérale préalable s'adosse à un refus initial de la coercition lorsqu'elle émane d'interventions arbitraires ou excessives de l'Etat dans les relations entre « adultes consentants ». On donne donc la priorité à tout ce qui est « volontaire » (échange et coopération). Leur réflexion est basée sur la primauté du droit de propriété, car il est le mieux en mesure d'assurer à l'individu une réelle indépendance envers le pouvoir politique et une effective liberté de choix et d'action dans sa vie courante. En cela, les néo-libéraux américains sont fidèles à leurs devanciers européens du XIXe, et fort éloignés de l'homo aeconomicus étroit. L'individualisme les caractérise, même s'il n'a pas nécessairement le même sens partout : il est « spontanéiste » et « évolutionniste » chez Hayek, il est autodétermination morale et libre volonté chez Mises, sinon rationaliste chez Buchanan. Chodorov publie the New Individualist Review, qui redécouvre les libéraux historiques des XVIIIe et XIXe siècles (ce qui marque clairement leur filiation et leur dette envers eux). L'écrivain John Dos Passos est un de leurs contributeurs réguliers.

Ayn Rand est l'individualiste par excellence. Elle écrit que

L'individualisme est le seul principe qui bénéficie à la fois à l'individu et au reste de la société – mais ce n'est pas le bien social qui en est le critère et la justification, c'est le droit de l'individu de vivre sa propre vie pour son propre compte, ce qui signifie sans se sacrifier aux autres ni sacrifier les autres à soi-même.

L'immense succès populaire d'Atlas Shrugged, son épais roman paru en 1957, constitue le socle de sa doctrine individualiste-rationnelle, l'objectivisme.

Leur laissez-faire n'est pas absolu mais limité ; dans la pratique sociale, il ne consiste certes pas à laisser faire n'importe quoi, et d'abord pas ceux qui violent le droit des autres ni des mécanismes aveugles à leurs effets pervers. L'édification d'un état de droit est l'indispensable condition de possibilité du déploiement de l'individualisme néo-libéral et du capitalisme de libre-marché.

Le « libéralisme » disputé aux liberals

La doctrine des néo-libéraux reprenant point pour point les fondements du libéralisme historique, ceux-ci s'indignent logiquement de se voir dépossédés de l'usage du terme « libéralisme » par leurs adversaires. Mises, Hayek, Knight, et surtout Milton Friedman consacrent de longs développements à ce qu'ils considèrent comme une contrefaçon des liberals. Ce dernier, dans Capitalism and Freedom, n'hésite pas à revendiquer à son compte et à employer dans le sens originel qui était le sien le terme de libéralisme. Mais ce ne fut qu'un baroud d'honneur, le terme liberalism gardant par la suite sa connotation gauchiste aux États-Unis.

Rand vs Rothbard

Ayn Rand a toujours été un peu à part, par son souci de construire une doctrine globale néo-aristotélicienne, une philosophie totale de la vie baptisée « objectivisme ». Pour survivre et se développer en tant qu'être pleinement humain, l'individu ne peut que recourir à la raison, laquelle doit logiquement le pourvoir d'un « code de valeur » issu d'une « nécessité objective » fondée sur l'appréhension du réel. Rand en déduit une éthique anti-sacrificielle et anti-collectiviste affirmant la légitimité exclusive de la poursuite du self-interest calé sur le droit individuel de propriété, l'échange librement consenti et le principe de non-initiation de la force. Ses conclusions sont proches de celles des autres néo-libéraux, mais ses prémisses si particuliers tiennent Rand à part de la tradition libérale classique. Ce qui n'est pas sans intérêt lorsqu'on sait que Rand a eu une influence considérable, notamment sur les campus[2].

Dès 1958, l'un de ses tout premiers admirateurs, Murray Rothbard, rompt avec elle, excédé par son autoritarisme dogmatique et par sa volonté de maintenir un État minimal. Ancien étudiant de Stigler et Mises, Rothbard est un adversaire absolu de l'Etat, thèse qu'il expose dans For a New Liberty en 1973. Il y expose que l'idée libertarienne est née du libéralisme classique des XVIIe et XVIIIe siècles, et spécifiquement de la révolution anglaise du XVIIe siècle. Au cours du XIXe siècle, ce libéralisme classique s'est essoufflé, et a peu à peu renoncé à son idéal initial (introduire la liberté individuelle dans tous ses aspects inter-reliés : économie, religion, libertés civiles). S'il formule le même diagnostic que Hobhouse ou Dewey, Rothbard lui donne une solution totalement inverse : devenus des « utilitaristes technocratiques » et de prudents réformateurs soucieux de préserver le statu quo, les libéraux du XIXe siècle ont toléré sinon accueilli la croissance du pouvoir exécutif et de la bureaucratie oligarchique des fonctionnaires. Ils ont donc laissé le champ libre au socialisme. Il faut donc retrouver l'esprit et la virulence des premiers libéraux classiques et reprendre le chemin vers un laissez-faire intégral porté par le droit naturel de propriété de l'individu souverain. Rothbard veut donc la disparition totale de l'Etat et l'avènement d'une société complètement privatisée, reposant uniquement sur la coopération volontaire pacifique d'individus propriétaires d'eux-mêmes qui choisissent librement avec qui et comment ils échangent.

Au même moment (1973), David Friedman (le fils de l'autre) sort The Machinery of Freedom, qui, fondé sur le primat absolu du droit individuel de propriété privée, aboutit à un anarcho-capitalisme de type utilitariste. Tandis que Robert Nozick, dans Anarchie, État et utopie (1974) pense l'Etat ultra-minimal, détenteur légitime et exclusif du droit d'user de la force pour protéger les droits de propriété d'individus souverains. Il illustre la variante dite minarchiste, à mi-chemin entre le libertarianisme radical et le libéralisme classique.

Le désaccord et la rupture entre Rothbard et Rand ne portent pas seulement sur des considérations philosophiques. Il s'agit aussi d'une opposition liée à l'actualité internationale du moment. Les anarcho-capitalistes se joignent dans les années 60 aux pacifistes opposés à la guerre du Viet-Nâm, tandis qu'Ayn Rand prend fermement parti pour l'intervention militaire des États-Unis. Elle considère que les anarcho-capitalistes sont des traites irresponsables, car il faut partout combattre, sous l'étendard de la liberté, le régime soviétique. Les anarcho-capitalistes, eux, considèrent que les guerres ne sont rien que le produit de l'étatisme, contre lequel il faut lutter toujours et partout. Rothbard s'engage dans une véritable croisade contre les « cold warriors »[3]. Ayn Rand, pour qui il faut faire la guerre pour la liberté, a été rejointe dans son combat par d'autres intellectuels qui ne comptent pas parmi les néo-libéraux : d'ex-marxistes puis d'ex-liberals revenus de leurs premiers amours et convertis à une version particulièrement musclée du conservatisme libéral.

Notes

[1] Hayek (1974) , Friedman (1976), Stigler (1982), Buchanan (1986), Coase (1991), Becker (1992), Lucas (1995).

[2] Hillary Clinton elle-même a reconnu avoir eu « un moment Rand ».

[3] George Riesman, dans Capitalism – a treatise on economics, qualifie Rothbard d' « admirateur de l'Union soviétique ».

Alain Laurent, Le Libéralisme américain : Chapitre 5 – 1920-1947 : préhistoire anti-étatiste et individualiste du « revival » libéral classique aux États-Unis

L'American way of life a été intellectuellement théorisé par des penseurs anarcho-capitalistes défenseurs de la souveraineté absolue de l'individu (Lysander Spooner ou Benjamin Tucker). C'est dans le même esprit que cette tradition anti-collectiviste typiquement américaine va s'exprimer, dès avant le New Deal, et qui ne fera que s'amplifier avec le développement des liberals.

1920-1940 : les réfractaires de la première heure

Albert Jay Nock rappelle que la philosophie politique individualiste du gouvernement limité léguée par Jefferson est le meilleur point d'appui doctrinal. Dans le célèbre Our enemy the state (1935), Nock oppose le « gouvernement » (un syndic de copropriétaires gérant la coordination des droits naturels et facilitant leur coopération volontaire) et l' « État », de nature constructiviste.

Nock est suivi par Henry Simons, Frank Knight (le seul à utiliser aux États-Unis le terme « libéral » au sens européen du terme), mais surtout par des journalistes ou écrivains, qui, à la différence des économistes, défendent un anti-liberalism sur un plan essentiellement éthique. Ainsi, Nock est secondé au sein de son hebdomadaire The Freeman par Franck Chodorov. Ce dernier collaborera par ailleurs avec Henry Louis Mencken, partisan d'un individualisme farouche. Il considère Roosevelt comme sa bête noire, compagnon de route des premiers anti-étatistes plutôt que refondateur précoce du libéralisme classique.

Henry Hazlitt, à la tête de l'American Mercury puis en tant que chroniqueur du New York Times, devient un activiste néo-libéral célèbre et fait connaître Mises aux lecteurs américains dès la fin des années trente.

Enfin, des intellectuels marxistes ou trotskistes se convertissent au néo-libéralisme (William Chamberlin par exemple).

1943 : le coup de tonnerre de trois femmes

Par un heureux fruit du hasard, l'année 1943 marque trois coups de semonce du renouveau individualiste, de la part de trois femmes, dont aucune n'est économiste. Chacune de ces insoumises fondent leur démarche sur des considérations morales où la réaffirmation des vertus de la responsabilité individuelle et de la propriété privée tient la première place.

The Discovery of Freedom, de Rose Wilder Lane, et The God of the machine, d'Isabel Paterson, dénoncent les méfaits du Welfare state et la notion de bien collectif, dénuée de sens pour elles. Seule la propriété privée est un principe d'organisation sociale conséquent.

La célèbre Ayn Rand choisit, elle, la voie de la fiction. Elle publie en 1943 La Source vive, que King Vidor adaptera peu après au cinéma. Howard Roark, un architecte qui lutte seul contre tous pour faire reconnaître son droit de libre créateur, est dans ce roman traduit devant un tribunal pour y répondre d'une accusation d'asociabilité et de sabotage hostile au sort des masses ; il y défend sa propre cause dans un plaidoyer retentissant en faveur de l'indépendance individuelle, qui connaîtra un succès littéraire important.

1944-1947 : du libéralisme classique retrouvé au « libertarianism »

C'est à partir de 1944 que les précurseurs du renouveau du néo-libéralisme vont être épaulés par deux auteurs originaires d'Europe continentale : Mises et Hayek. Mises reprend à New York son séminaire d'avant-guerre, qu'il animera jusqu'en 1969, et que fréquenteront de futurs libertariens de renom (Israël Kirzner ou Murray Rothbard). Il publie en 1944 The Omnipotent government et Bureaucracy. Hayek publie quant à lui la Route de la servitude, ouvrage couronné d'un grand succès en librairie, et qui l'amènera à traverser le pays pour de multiples conférences, et par la même à nouer des contacts avec ceux qui fonderont la Mont-Pèlerin Society (Friedman, Hazlitt, Chodorov, Chamberlin, Morley).

Hazlitt connaît à son tour un grand succès de libraire avec Economics in one lesson en 1946. Il va, par un langage simple et accessible, montrer à des milliers de lecteurs les effets calamiteux à long terme des politiques keynésiennes et du New Deal. Il participe aussi à la création de la Fundation for Economic Education (FEE), initiée par Leonard Read, lequel diffuse des centaines de milliers d'exemplaires de la Loi de Frédéric Bastiat (dont un certain Ronald Reagan fera son livre de chevet).

C'est ce même Read qui propose en 1947 de récupérer le terme « libertarian » (et qui avait un sens voisin du français « libertaire »), en lui conférant une signification nouvelle, moins anarchisante et plus libre-marchéiste. Cela étant, ce terme a été récusé par nombre d'auteurs, y compris de premier plan (Hayek, Mises, Rand). Il semble donc que coexistent depuis deux sens différents du terme « libertarien », qu'il ne faut pas confondre : un sens pointu, équivalent à anarcho-capitalisme (Rothbard) ; un sens plus large, équivalent à libéralisme au sens européen[1] (et conforme à ce que voulait Read).

Certains iront même jusqu'à revendiquer le terme de « libéraux » pour leur propre compte, comme l'histoire des idées les y autorise.

Notes

[1] Par exemple chez Charles Murray, What it means to be a libertarian, ou David Boaz, Libertarianism – A primer.

Alain Laurent, Le Libéralisme américain : Chapitre 4 – 1938-1947 : d'un « néo-libéralisme » à l'autre : colloque Walter Lippmann et Mont-Pèlerin Society

De jeunes auteurs venus de toute l'Europe, aux idées parfois très contrastées les uns les autres, vt néanmoins tous puissamment contribuer à régénérer la tradition libérale classique en l'amendant, la révisant ou l'adaptant, sans cependant céder quoi que ce soit de fondamental aux divers partisans de la social-étatisation du libéralisme.

Parmi eux, s'impose celui sans qui, sur le fond, rien n'aurait été possible de ce retour en force du libéralisme, et qui fut sans doute le protagoniste central des deux réunions.

Mises, l'homme-clef

Auteur du Socialisme en 1922, puis du Libéralisme en 1927, Ludwig von Mises est le digne représentant d'une déjà longue lignée d'auteurs dits « Autrichiens » : Menger, Böhm-Bawerk, von Wieser. L'interprétation qu'il propose du libéralisme dans Socialisme s'éloigne au possible de Hobhouse et des new liberals. Le libéralisme, selon Mises, c'est effectivement la paix, la tolérance, l'égalité devant la loi, les droits individuels fondamentaux, mais c'est aussi le primat du libre-contrat, le respect intégral du droit de propriété – la propriété privée des moyens de production est le vecteur de l'économie de marché. Contraint de fuir le régime nazi, Mises rejoint jusqu'en 1940 l'Institut des hautes études internationales de Genève, qui devient le sanctuaire des intellectuels libéraux germaniques proscrits. C'est là qu'il nouera les contacts, divers et cosmopolites, qui serviront de base à la réunion du colloque de 1938.

Acte I : les ambiguïtés du « néo-libéralisme social » de 1938

Du 26 au 30 août 1938, 26 participants se retrouvent à Paris, à l'invitation de Louis Rougier, pour débattre des thèses issues de la Cité libre de Walter Lippmann. Rougier, obscur professeur de philosophie à Besançon, veut découpler « l'identité libérale » du « laissez-faire, laissez-passer manchestérien ». A cette fin, il faut élaborer un néo-libéralisme « positif ».

Parmi les principaux participants au colloque, on trouve quelques figures qui deviendront célèbres après-guerre.

C'est le cas par exemple de Friedrich von Hayek, déjà connu, Michael Polanyi, théoricien de l'ordre spontané, Wilhelm Röpke, Charles Rist, Etienne Mantoux, Gaétan Pirou, Robert Marjolin, ou encore Raymond Aron (simple secrétaire de séance) et Jacques Rueff (sans doute le plus libéral des Français, et de loin, qui peaufine ce qui deviendra en 1945 l'Ordre social). Si tous considèrent que le temps du laissez-faire intégral et de la croyance en une harmonie sociale naturelle est passé, ils ne s'accordent pas sur les solutions à y apporter. Il ne faut pas un État-providence bureaucratique, ni un « socialisme libéral ». Trois points de friction opposent une majorité « révisionniste » à une minorité plus radicale.

1.l'attitude à adopter envers l'héritage du vieux libéralisme

Lippmann et Mantoux s'opposent à la « secte des économistes du XIXe siècle ». Mises estime au contraire que le libéralisme n'a pas démérité en soi, pour peu qu'on le libère de toute collusion avec l'Etat.

2.les origines de la crise de 1929 et les remèdes à y apporter

Baudin, Mantoux, Rustow, Rougier et Lippmann incriminent le dogme du laissez-faire. Les autres, au contraire, que ce sont les interventions de l'Etat protectionniste qui ont engendré la crise. Pour Mises, les monopoles sont le « résultat de la législation politique ».

3.les degrés et modalités d'intervention de l'Etat dans la sphère économique et sociale

La majorité préfère un libéralisme « social » disposant d'une certaine capacité d'intervention positive, à base juridique ou fiscale. A contrario, les Autrichiens s'en tiennent au principe libéral classique d'intervention « négative » limitée de l'Etat.

Puisqu'il fallait trancher sur la forme comme sur le fond, Walter Lippmann choisit une voie sociale et la baptise « néo-libéralisme », faute de mieux. On ne saura jamais si ce néo-libéralisme social aurait pu notablement infléchir le libéralisme classique, car les application pratiques du colloque de 1938 (création d'un Centre international d'études pour la rénovation du libéralisme, publication des actes du colloque) sont renvoyées à plus tard à cause de la guerre. Plus tard qui ne viendra jamais.

Acte II : le néo-libéralisme radicalisé de 1947

Le 1er août 1947, se réunissent dans les salons de l'hôtel suisse du Mont-Pèlerin 36 personnalités libérales venues de toute l'Europe et des États-Unis. A l'invitation de Hayek, on retrouve Mises, Polanyi, Röpke, Rustow et Rueff, et personne d'autre de 1938. Rougier a été exclu pour cause de collaboration pétainiste, Raymond Aron affiche des sympathies socialistes. Les nouveaux venus sont bien moins interventionnistes que les précédents : certains sont encore relativement modérés (Walter Eucken, Bertrand de Jouvenel, Lionel Robbins ou Karl Popper). D'autres sont franchement plus pro-market (Frank Knight, Henry Hazlitt, Leonard Read, Felix Morley, John Chamberlain, George Stigler, Milton Friedman ou Luigi Einaudi).

Hayek est entre-temps devenu célèbre grâce à la Route de la servitude, dans laquelle il ne prétend pas qu'il suffirait de revenir au libéralisme du XIXe siècle. Il prône au contraire un libéralisme ouvert à une pleine liberté économique source de progrès social, à condition d'être juridiquement encadrée par un état de droit enforcé par un État limité, ce qui n'est pas la même chose. Il évoque la tradition empirique anglo-écossaise de l'ordre spontané.

On retrouve toutefois en 1947 la même opposition qu'en 1938 entre libéraux « interventionnistes », adeptes d'une « économie sociale de marché » (Röpke, Rustow, Eucken) et libéraux adeptes du libre marché (Mises, Friedman). Cela étant, la conférence de 1947 débouche sur une décision commune capitale : créer une société de pensée, qu'Hayek voulait d'ailleurs dénommer initialement « Acton-Tocqueville Society », et qui, de réunion en réunion, définira le corpus du néo-libéralisme au sens contemporain du terme.

Ordo-libéralisme, libéralisme social et néo-libéralisme européen

Michel Foucault, dans son cours de 1978-79 au Collège de France, a été indiscutablement le premier à se pencher sur l'héritage néo-libéral en France, alors que la pensée libérale allait renaître dans ce pays[1]. On peut considérer, à la différence de Foucault du reste, que l'ordo-libéralisme allemand, partisan d'une « économie sociale de marché », prolonge les préoccupations de 1938, mais il n'influence pas du tout les orientations totalement anti-interventionnistes des néo-libéraux autrichiens ou américains fréquentant les sessions de la Mont-Pèlerin Society. Röpke, dans la Crise sociale de notre temps et Civitas humana, a défini les principes directeurs de l'ordo-libéralisme. S'il critique très vertement le libéralisme du XIXe siècle, et le « darwinisme social du laissez-faire », « l'économisme » et « l'aveuglement sociologique », rappelant les conclusions du colloque Lippmann de 1938, Röpke prône un révisionnisme constructif. Ce dernier s'éloigne toutefois du new liberalism anglais et plus encore des liberals américains, car il intègre à sa pensée aussi bien la libre concurrence que la propriété privée, ainsi que la valeur de la responsabilité individuelle. L'Etat doit dès lors s'opposer aux tendances monopolistiques du capitalisme abandonné à lui-même, doit être le gardien de l'ordre de marché concurrentiel, le protecteur d'un tissu social de coopération volontaire.

L'ordo-libéralisme considère que le laissez-faire ne peut aboutir qu'au désordre et à sa propre auto-destruction. L'ordre de marché, qui n'est ni naturel ni spontané, doit au contraire être construit et soutenu. Comme cet ordre de marché est imbriqué dans un ordre social global, qui serait constamment menacé si une partie de ses acteurs était (sur le marché du travail) spoliée du résultat de leur activité ou était handicapée dans ses efforts pour entrer sur ce marché, un minimum d'interventions sociales limitées de l'Etat peut être indispensable à la régulation d'une économie de libre marché[2]. Loin d'être des descendants du « socialisme libéral »[3], les tenants de l'ordo-libéralisme représentent plutôt une troisième voie entre le néo-libéralisme social de 1938 et le néo-libéralisme radicalisé de 1947.

Seul peut-être Raymond Aron représenterait la continuité, sinon la synthèse, entre libéralisme classique et social-démocratie.

A contrario, le néo-libéralisme radicalisé tendance 1947 n'est peut-être rien d'autre que le libéralisme historique restauré, car l'insistance des néo-libéraux (au sens contemporain) sur le caractère indissociable entre liberté politique et liberté économique les amène naturellement à considérer que le marché est la conséquence logique du primat conféré aux droits individuels fondamentaux sous le règne d'un état de droit. Ce n'est donc pas tant un « économisme » que cela.

Si Rueff ne peut être considéré comme le prophète européen du néo-libéralisme radicalisé, car il a légitimé la « contrainte fiscale » en opposition à la plupart des autres libéraux de tendance autrichienne, ce sont les Italiens Einaudi et Leoni qui apporteront la parole nouvelle. Einaudi, intellectuel de renom, ministre des Finances en 1947 et premier président de la République italienne, est un anti-keynésien radical et n'a cessé de défendre en les réactualisant les principes les plus classiques d'une pleine liberté économique associée à la liberté politique et à la souveraineté de l'individu[4]. Bruno Leoni, futur président de la Mont-Pèlerin Society, a été, avec son ouvrage majeur La Liberté et le droit (1960), le concepteur d'une critique quasi libertarienne de la démocratie représentative et majoritaire au nom des droits individuels fondamentaux. Sa conception évolutionniste du droit opposé au positivisme de la législation a du reste fortement influencé Hayek.

Bien évidemment, ce sont des États-Unis que viendront les principaux acteurs du renouveau libéral. Le paradoxe est que ceux-ci n'aient pu se présenter comme libéraux, tout en y réinstallant en force le libéralisme classique. Tandis que les principaux de ces acteurs étaient d'origine européenne.

Notes

[1] En 1978 paraît le premier numéro de la revue Commentaire dirigée par Raymond Aron ; Henri Lepage, à la tête des Nouveaux économistes, publie Demain le capitalisme ; Pierre Rosanvallon, l'année suivante, le Capitalisme utopique.

[2] On est loin de la vision autrichienne, pour qui l'ordre de marché est par nature auto-organisé et spontané ; son auto-régulation catallactique ne peut subsister que s'il échappe à toute intrusion constructiviste étatique.

[3] Röpke rejette avec férocité le socialisme, notamment dans Au-delà de l'offre et de la demande (1958).

[4] Voir ses Lezioni de politica sociale e economica (1944).

Alain Laurent, Le Libéralisme américain : Chapitre 3 – 1890-1925 : « socialisme libéral » contre libéralisme classique

En France, la tentative de renouvellement du libéralisme prend la forme du solidarisme. Cela étant, il semble que les solidaristes soient plutôt des défenseurs d'une « troisième voie » que du libéralisme.

Les solidaristes français n'ont jamais été des libéraux

Emile Boutroux désigne très clairement l'ennemi du solidarisme : le libéralisme et l'individualisme. Léon Bourgeois a bien précisé que pour lui la solidarité ne saurait provenir du libre choix ou de la coopération volontaire des individus, comme chez les libéraux, mais de l'obligation de s'acquitter d'une « dette sociale » contractée par la société pour eux. L'homme naît débiteur de l'association humaine. L'individu n'est qu'un fragment d'un organisme vivant, la société, et se trouve donc en son fond collectivisé dès sa naissance ; il doit alors vouer une part de son activité au collectif. La doctrine solidariste en tire la notion de « quasi-contrat », qui lie les individus entre eux sans leur consentement, à l'opposé de la référence libérale au libre-consentement et à la souveraineté individuelles. Célestin Bouglé, un autre solidariste, fait sans doute preuve de grande clairvoyance lorsqu'il affirme que le solidarisme est un anti-libéralisme.

Léon Bourgeois, lui, préfère le terme de « socialisme libéral »[1], ce qui au final est assez évocateur : le solidarisme c'est avant tout du socialisme, qui a la particularité d'être libéral, et non un « libéralisme social », un libéralisme particulièrement social.

La présence de ce passage consacré au solidarisme n'apporte pas grand-chose à la démonstration de Laurent, dans la mesure où jamais les solidaristes n'ont tenté de redéfinir, ni même de s'approprier, le terme de libéralisme.

Le moment européen du « socialisme libéral »

Aux côtés des new liberals anglais et des solidaristes français, des penseurs allemands ou italiens viennent apporter leur pierre à l'édifice d'un « socialisme libéral », qui n'a plus rien à voir avec le libéralisme.

Laurent commence par un cas particulier (ce qui est étrange d'un point de vue didactique), celui de Franz Oppenheimer, qui certes emploie le terme de « socialisme libéral », mais pas du tout dans le sens du recours à l'Etat pour redistribuer ou collectiviser. Ce qu'il souhaite, dans Der Staadt (1908), c'est qu'aucune discrimination n'empêche les pauvres et les « opprimés » d'entrer dans le libre jeu du marché, rien de plus. Il est du reste considéré par Rothbard comme un précurseur de l'anarcho-capitalisme, de par sa distinction désormais classique entre les deux moyens de conservation de soi[2]. En réalité, Oppenheimer n'est pas un socialiste libéral, mais un libertarien de gauche, qui a fortement influencé les tenants de l'ordo-libéralisme par exemple.

En Italie, la donne est différente. Existe le terme de « libérisme », équivalent au libéralisme économique de laissez-faire, en sus du libéralisme (politique). Piero Gobetti, dans la Rivoluzione liberale (1923) dénonce la confusion entre libéralisme et libérisme, tout en reconnaissant à l'individualisme économique la paternité de l'opulence de l'Italie du Nord. Si donc le libérisme n'est pas tout le libéralisme, ce n'est pas non plus pour lui une perversion. Il reproche au libérisme d'ignorer et d'exclure le prolétariat, sans toutefois vouloir un « socialisme libéral ». Le libérisme doit reconsidérer ses principes, contre la mainmise des oligarchies mais aussi la mystification de l'harmonie universelle des intérêts. Intégrant (à la manière de Comte et Dunoyer) la lutte des classes au libéralisme, Gobetti allait peut-être refonder véritablement le libéralisme, s'il n'avait été assassiné par les fascistes à l'âge de 26 ans.

Benedetto Croce, dans Liberismo e liberalismo (1928) indique que si les deux notions partagent une commune opposition à l'autoritarisme, se séparent dès lors que le libérisme tend indûment à se constituer en « loi suprême de la vie sociale »[3]. Il considère que l'économie de marché est nécessaire, mais qu'elle ne doit pas sortir de son champ paradigmatique, et qu'elle ne doit pas contaminer l'éthique de la société globale par son utilitarisme réducteur. Pas plus que Oppenheimer ou Gobetti, Croce n'adhère à la notion de socialisme libéral, se considérant lui-même fort peu socialiste.

En Italie, seuls Guido de Ruggiero et Carlo Rosselli s'engagent dans la voie du « socialisme libéral ». De quoi s'agit-il ? Il y aurait d'une part une évolution socialisante du libéralisme, et d'autre part une libéralisation des pratiques socialistes. Le tout sur un fond organiciste, bien entendu. L'organicisme est bel et bien le symbole même de la rhétorique réactionnaire, invoqué dans pratiquement toutes les offensives idéologiques anti-libérales et anti-individualistes. Apuré du libérisme, le « socialisme libéral » se réduit à la méthode politique (self-government, pluralisme, etc) et à la démocratisation, ce qui vide le libéralisme de toute référence à la souveraineté de l'individu et à la liberté économique. Plus rien du libéralisme ici, tout du socialisme en revanche.

En Espagne enfin, José Ortega y Gasset a cherché à réinterpréter dans un sens constructif le libéralisme classique. Dans La Révolte des masses (1930), il choisit de défendre, de manière chevaleresque et désintéressée, le « vieux libéralisme », en donnant à celui-ci un sens nouveau, mais pas celui du new liberalism, du solidarisme ou du « socialisme libéral » : celui d'un renouveau d'un « individualisme » libéré des interprétations « collectivistes » de Stuart Mill ou de Spencer, en préservant l'individu d'être absorbé dans le culte et le règne des « masses ».

1890-1925 : résistance du libéralisme classique en Europe continentale

Le libéralisme classique a toujours eu des partisans et défenseurs en Europe continentale, ce qui interdit de s'emparer du mot et de l'idée de libéralisme pour en usurper le sens. C'est particulièrement vrai en France. Emile Faguet par exemple, publie en 1903 son Libéralisme. Il définit ce dernier comme les droits de l'homme, dont le droit de propriété est le premier. Le droit de propriété nécessite alors un respect absolu et une protection sans faille de la part de l'Etat. S'il rejette le droit naturel, Faguet justifie pourtant la souveraineté de l'individu dans un sens radicalement différent de celui des socialistes. Comme il l'écrit dans Socialisme (paru en 1907) :

Hors du collectivisme, point de socialisme. Et le collectivisme est impossible. (...) On ne peut s'évader du système capitaliste et il faut savoir qu'on y restera toujours.

Yves Guyot constitue une autre figure française majeure. Il établit le caractère indivisible du lien entre une liberté économique qui inclut la liberté du travail et une liberté politique calée sur une conception individualiste de la démocratie. Par ailleurs, alors qu'il est membre du parti radical (comme Bourgeois), Guyot déploie toute son énergie pour mener un combat implacable contre le socialisme accusé de faire renaître le despotisme jacobin et de conduire tout droit au collectivisme[4].

A ces deux auteurs, on peut ajouter les contributeurs réguliers du Journal des économistes (Leroy-Beaulieu, Léon Say, Schatz, d'Eichthal ou encore Follin). Tous s'attaquent tout particulièrement au solidarisme, accusé, sous couvert de générosité humanitaire, de mener tout droit au socialisme. Ils pensent donc que le solidarisme est une véritable machine de guerre lancée contre le libéralisme. Notons au passage que l'ambigu Pareto viendra leur apporter sa contribution dans ledit Journal.

Cela étant, après la Première guerre mondiale, le libéralisme français s'étiole, puis devient totalement silencieux. Il n'y a guère qu'Alain pour défendre une éthique républicaine individualiste et méfiante à l'égard de l'Etat. Dans ses Propos d'économique (1934), il ose, dans un contexte très difficile pour la pensée libérale, se prononcer en faveur du libre marché et d'un retour à la propriété individuelle.

C'est dans cette fin des années trente, alors que le libéralisme classique est moribond et que nombreux sont ceux qui veulent se partager sa dépouille, qu'un groupe d'intellectuels venus de divers horizons décidera de saisir le taureau par les cornes et de faire renaître un libéralisme authentique, pas un socialisme plus ou moins libéral.

Notes

[1] Léon Bourgeois, La Philosophie de la solidarité.

[2] Les moyens économiques (le travail et l'échange équitable de son travail contre le travail d'autrui) ou les moyens politiques (le rapt, appropriation violente et sans compensation du travail d'autrui). Voir par exemple Murray Rothbard, Anatomie de L'Etat.

[3] Ce texte est une réponse de Croce à Luigi Einaudi, le principal libériste italien de l'époque.

[4] Voir la Tyrannie socialiste (1893), Les principes de 1789 et le socialisme (1894), La Comédie socialiste (1897) et Sophismes socialistes et faits économiques (1908).

Alain Laurent, Le Libéralisme américain : Chapitre 2 – Etats-Unis 1930 : l'avènement des liberals

Le libéralisme au sens classique a commencé à être battu en brèche aux États-Unis dès la fin de la guerre de Sécession. Ensuite, au début du Xxe siècle, sous la présidence de W. Wilson, l'adoption du XIIIe amendement (qui autorise l'instauration de l'impôt sur le revenu) puis la prohibition sous les Républicains Coolidge et Hoover ont marqué l'accroissement indéniable de l'influence des liberals, qu'Albert Jay Nock critiquera en 1928. Évidemment, après la Grande Dépression, le New Deal et le Welfare State de Roosevelt (élu en 1932) représenteront l'application concrète la plus aboutie de l'idéologie des liberals.

Dewey et le modern liberalism

John Dewey fait paraître en 1930 Individualism, old and new puis en 1935 Liberalism and social action, dans lesquels il met en cause le libéralisme classique au profit d'une révision économique fondamentale. L'individu n'y est plus qu'une construction sociale ne pouvant s'accomplir que par l'immersion dans le collectif. Sa perspective est à la fois organiciste et historiciste. Il s'en prend à l'école de Manchester et aux utilitaristes anglais, occultant au passage jusqu'à l'existence d'autres courants dans la pensée libérale classique. Il s'en prend – et ceci me semble être parfaitement paradoxal avec la phrase précédente, au droit naturel, qui selon lui crée une sorte d'individu tout fait, un donné complet possédant mystérieusement ab initio une liberté de pensée et d'action totale, qui interdit donc tout possibilité d' « action sociale », et à la désignation du gouvernement en ennemi fatal de la liberté (alors que nombreux sont ceux qui ont fait du gouvernement un instrument pour assurer et développer les libertés des individus). Il s'en prend enfin à l'utilitarisme, au laissez-fairisme, qu'il considère comme une dégénérescence du libéralisme originel. Évidemment, Dewey ne voit son bonheur que dans un individu ne tirant existence et épanouissement qu'organiquement associé à ses semblables, et non pas de manière individualiste.

Par ailleurs, évolutionniste, Dewey reproche au libéralisme classique son an-historisme, son abstraction intemporelle, alors que pour lui, ce qui importe c'est la relativité historique.

Il propose donc d'instaurer un « contrôle social des forces économiques » et même une planification pure et simple. Mais ce n'est pas un social-démocrate pour autant, dans la mesure où son ambition est de refonder le libéralisme sur une égale liberté concrète entre les individus, là où le libéralisme ancien se contentait de prôner une égale liberté seulement abstraite.

Alain Laurent donne une autre interprétation : s'éloignant de fait des credo des Pères fondateurs, ayant des amitiés inavouées avec les socialistes européens (comme Hobhouse), Dewey choisit pour contourner l'obstacle de ne pas appeler les choses par leur nom, mais récupère à son profit un label attractif, quoique tombé en désuétude et peu usité aux États-Unis.

La reconstruction ambiguë du libéralisme par Lippmann

La formule de Dewey fait florès, toute la gauche américaine s'en réclame dès les années Roosevelt. On ne parle d'ailleurs même pas de New liberalism ou de Modern liberalism, mais de liberalism tout court, le terme semblant se suffire à lui-même. Ce qui est logique puisque le libéralisme (au sens classique) a alors totalement disparu de la circulation. Les universitaires, artistes, journalistes, tout le show-biz de la côte Ouest reprend à son profit un étendard présentable et cool.

Mais en même temps Dewey est concurrencé par un autre penseur, plus modéré mais en même temps plus ambigu, en la personne de Walter Lippmann. Dans The Good Society (1937), il cherche à refonder le libéralisme sur des bases entièrement neuves. Mais à la différence de Dewey il se prononce contre une intervention excessive de l'Etat dans l'économie et contre le collectivisme. Il considère que la philosophie libérale est devenue insoutenable au moment où ses idées dynamiques se sont transformées en « un dogme obscurantiste et pédantesque ». Le libéralisme serait devenu une « vaste négation » et une « défense conformiste des classes dirigeantes ». La cause principale ? Les « illusions du laissez-faire » qui, justifié à l'origine, est devenu un dogme proscrivant toute action de l'Etat, incapable de construire un ordre social stable et équitable. Si, pour Lippmann, le mot même de libéralisme est à tout jamais perdu, son contenu doit, lui, être repensé. L'Etat doit, selon lui, satisfaire les droits sociaux et économiques en accompagnant la société civile, mais sans la diriger. L'Etat interviendrait donc de façon latérale et ciblée, à l'image de l'impôt progressif. Lippmann, plutôt qu'un adepte du New Liberalism, tente plutôt d'en corriger les excès et le critique. Il développe une sorte de troisième voie entre un modern liberalism gauchisé et un libéralisme classique moribond, qu'il entend améliorer de l'intérieur.

40s-50s : l'hégémonie absolue des liberals

A l'université, dans les médias, au gouvernement, dans la haute fonction publique aussi bien qu'au cinéma, les liberals règnent alors sans partage. Il n'y a bien qu'Isabel Paterson qui s'en prend avec virulence à leur omniprésence. Alain Laurent souligne avec raison l'influence conjointe de présidents des États-Unis (Roosevelt puis, quoique à un degré moindre, Truman), d'intellectuels (Arthur Schlesinger) et d'associations citoyennes (American democratic action, American civil liberties union).

Après 1960 : à gauche toute !

Au welfarisme désormais classique, s'ajoute à partir de 1964-65 l'affirmative action. Ce dernier devient emblématique des dérives égalitaristes qui entraînent le liberalism toujours plus loin du libéralisme classique – et contre lui. S'ajoute quasi simultanément l'éloge de la contre-culture, du pacifisme, du multiculturalisme et du relativisme culturel. Le respect des impératifs de l'égalité et de la tolérance est poussé à l'extrême. Le « politiquement correct » envahit les universités, une véritable police politique de la pensée y règne en maître. C'est d'ailleurs un anti-liberal d'origine indienne, Dinesh D'Souza qui, en 1991, formulera la plus virulente critique de ce système totalitaire.

Parallèlement à ce gauchissement extrême, l'autre branche des liberals, celle des sociaux-démocrates, est elle aussi approfondie, par le truchement de Rawls et de Dworkin. Alain Laurent revient sur sa classification de Rawls, qui pour lui n'est pas un libéral, et que sa Théorie de la Justice est une forme larvée d'extrême collectivisme. Rawls appelle de ses voeux une redistribution massive et pourquoi pas forcée, des revenus. Il conserve intacte la nature humaine (tandis que Dewey voulait la changer), mais il veut en corriger les aléas par une collectivisation utilitariste des talents individuels et du résultat de leur emploi par les intéressés, mis malgré eux au service de la collectivité. Nozick, le plus éminent critique de Rawls, considérera à raison que ce dernier foule aux pieds à la fois la propriété de soi, et le droit de propriété sur les productions de sa propre activité, qui sont deux fondements indiscutables du libéralisme classique. Et qu'il est donc tout sauf un libéral.

Aujourd'hui encore, les liberals sont omniprésents aux États-Unis. Ils sont certes critiqués par les néo-conservateurs, qui pourtant parviennent de leurs rangs (Podhoretz, Kristol, Kaplan), mais aussi par les liberals restés au bercail, critiquant l'hubris liberal de l'intérieur. Paul Berman est de ceux-là. Il dénonce l'ingénuité enfantine des liberals, les dérives du relativisme et du multiculturalisme[1].

Ce qui est très particulier, c'est que si les courants sociaux-démocrates et socialistes existent à peu près partout, nulle part ils ne se nomment « libéraux », hormis aux États-Unis. Il est vrai qu'ils défendent les libertés civiles (la plupart des autres aussi), et ne remettent pas en cause l'économie de marché (en général, et à la différence de certains de leurs homologues étrangers). Mais le fossé avec le libéralisme classique est immense.

Peut-être, d'ailleurs, que leur principale contribution au libéralisme est un effet collatéral involontaire : par leur présence, les liberals ont redonné une vigueur inespérée aux libéraux classiques, tout particulièrement en Europe continentale.

Notes

[1] Paul Berman, les Habits neufs de la terreur, 2003. Voir aussi Alain Frachon et Daniel Vernet, L'Amérique messianique, 2004.

Alain Laurent, Le libéralisme américain : chapitre 1 – Angleterre 1880-1930 : le New liberalism

En 1884, Herbert Spencer[1] déplore le changement de signification du terme "libéralisme", jusque là compris au sens classique du terme (libre-propriété, droits individuels, lutte contre la coercition de l'Etat, liberté des contrats, etc), en une sorte de quasi social-démocratie. Il s'indigne d'ailleurs moins du caractère coercitif des mesures prises par les derniers gouvernements de l'époque, que du fait que ce soient des soi-disant libéraux qui les prennent. Comme Spencer l'ajoute :

De même que dans le passé le vrai libéralisme s'opposait à l'extension de l'autorité illimitée de la monarchie, de même le vrai libéralisme actuel doit s'opposer au développement d'une autorité parlementaire illimitée.

Spencer sera d'ailleurs très clairvoyant en affirmant que si les libéraux dévoient le libéralisme, ce seront des conservateurs éclairés, ceux qui défendent l'individualisme contre le socialisme (Thomas MacKay, Auberton Herbert) qui marqueront le renouveau du libéralisme (ce sera le cas en Angleterre avec Maggie, bien évidemment).

Qui sont les auteurs incriminés par Spencer ? quels sont ceux qui confirmeront, dans l'Angleterre Victorienne et après la Première guerre mondiale, ses dires ? Alain Laurent en distingue quatre, Stuart Mill, Green, Hobhouse, Keynes.

Mill et la voix de sa mé-mère

John Stuart Mill est un auteur très particulier, qui a considérablement évolué au cours de sa carrière intellectuelle, sans toujours renier ses écrits d'origine, un peu à la manière d'un Proudhon, par exemple. Partisan du laissez-fairisme, il est à la fois l'une des plus grandes figures du libéralisme moderne (Principles of political economy, 1848), anti-étatiste et partisan du libre-contrat (On Liberty, 1859), et un précurseur d'une sorte de socialisme light, essentiellement sous l'influence de sa femme et de sa fille. La troisième édition de ses Principles, ne datant pourtant que de 1852, constitue déjà une considérable évolution de Mill, bien que On Liberty ne la mentionne pas. Entre-temps, la révolution de 1848 a porté ses fruits, et son « esprit » a atteint l'Angleterre. Son « socialisme tempéré », comme il le nomme lui-même, vise tout particulièrement la notion de propriété, pourtant cardinale pour tous les libéraux. Il considère sur la fin de sa vie que la propriété, et partant l'héritage, doivent être tempérés par l'évolution du progrès social, et que la distribution, que la propriété vient contrecarrer, doit résulter de conditions dépendantes de la volonté humaine (autrement dit, du gouvernement). Mill n'est pas un socialiste pour autant ; dans son dernier essai, On Socialism, paru après sa mort, il est attentif au sort des plus défavorisés, en pleine crise de paupérisme industriel, reprend à son compte certaines thèses socialistes, mais uniquement celles qu'il estime compatibles avec l'idéal de la liberté individuelle, qui ne l'a jamais abandonné. Il écrit :

Les socialistes ont généralement une notion imparfaite et unilatérale de la concurrence (...) L'intérêt personnel sera pour longtemps encore un stimulus plus efficace pour la plus vigoureuse et prudente conduite de l'économie que les motifs moralement les plus élevés.

Il pense donc qu'il faut refonder autrement l'institution de la propriété, qui, sous réserve de compensations adéquates, en abandonnant les formes excessives et non méritées de propriété (l'héritage). Utilitariste, Mill dénie à la fois le droit naturel de la propriété, d'ordre axiomatique, mais plus encore en lui donnant le statut d'un instrument politique comme un autre, il altère la base même de la théorie du libéralisme économique. Il va bien plus loin que les pourtant modérés Constant et Tocqueville (le premier ne croyait pas au droit naturel de la propriété, mais lui conférait tout de même un caractère inviolable une fois acquise ; le second a vigoureusement défendu la propriété, quoi qu'on en dise[2]). Alain Laurent note avec esprit que la conception de l'intervention de l'Etat finalement défendue par Mill va à l'encontre de Mill lui-même, qui s'est plus que tout autre opposé à la tyrannie de la majorité. Or, c'est bien de cela dont il s'agit quand une majorité politique peut décider de ne plus reconnaître le droit de propriété d'une minorité.

Green et le holisme réactionnaire

Thomas Hill Green est plutôt un défenseur de la liberté qu'un libéral. C'est lui qui a inventé la summa divisio liberté négative (ne pas être entravé dans son action) et liberté positive (pouvoir effectivement réaliser ses projets), que reprendra Isaïah Berlin. Il considère que les libéraux (auxquels il ne s'assimile pas) se sont limités à la seule dimension négative de la liberté, celle du laissez-faire. pour atteindre la liberté positive, l'intervention de l'Etat serait alors nécessaire[3]. La loi et l'Etat doivent selon lui modeler l'activité socio-économique, très inquiétante en son temps. Allant bien plus loin que Mill, Green considère que la loi et l'Etat sont un « tout organique », qui sont non pas en droit mais en devoir de jouer le rôle d'instruments de moralisation des individus, afin de les faire accéder à la « liberté morale ». pour lui, et on est très très loin du libéralisme classique, les droits individuels n'ont de valeur que s'ils s'appliquent à la poursuite des fins morales ancrées dans le bien commun de la société.

La parution quasi simultanée des écrits de Mill et de Green va amener nombre d'intellectuels à réfléchir à ce qu'il faudrait changer dans le libéralisme classique, tout en répondant au défi des revendications croissantes d'égalité sociale proféré par les socialistes fabiens. Hobhouse en sera le principal contributeur.

Hobhouse, inventeur du New Liberalism

Au tournant du Xxe siècle, Leonard Hobhouse est un proche du parti travailliste, à peine naissant. Ce sont dans les années 1908-1911 qu'il écrira sur la nécessaire refondation du libéralisme. Dans Liberalism, paru en 1911, attaque frontalement la conception lockéenne de l'individualisme, ainsi que le libéralisme manchestérien (celui des utilitaristes, Bentham, James Mill, etc). Il considère tout particulièrement que ce libéralisme-là a échoué. La liberté du plus grand nombre est fictive, seule reste l'inégalité et la pauvreté des masses. Il considère lui aussi qu'une société saine est nécessairement organique, au sens de Hegel. Ce qui bien sûr renvoie à une conception holiste du social : l'individu n'est rien en dehors de son étroite intégration à un tout social. La référence biologisante à ce qu'il entend par « tout » n'est bien sûr pas sans rappeler les hérauts de la contre-révolution française, de Maistre en tête. Pour Hobhouse, c'est au nom du bien commun arrimé au « tout organique » de la société, que les individus sont invités à corriger la notion qu'ils ont leurs droits.

L'idéologie de Hobhouse est donc nouvelle. Il la nomme malgré tout « libéralisme », ou plus exactement « New Liberalism », puisque son objet est d'accompagner l'évolution intellectuelle de libéraux sincères qui, selon lui, se sont fourvoyés face au paupérisme et à la misère.

Keynes et le labour-libéralisme

Lloyd George, Premier ministre de 1916 à 1922, s'inspire fortement des thèses de Hobhouse. Ce sera du reste la seule véritable expérimentation pratique des thèses du New Liberalism, puisque dès 1918 le parti travailliste a rompu son alliance parlementaire avec le parti libéral, à son grand avantage puisque dès 1922, il le supplantera – et définitivement jusqu'à nos jours. Le parti libéral ne cessera alors de se gauchir, pour finalement épouser les thèses socialistes, à l'image de Hobson, l'un de ses doctrinaires. Keynes, qui commence à être connu, est alors proche de Hobhouse et de Hobson. Il s'affirme libéral car partisan du libre-échange, mais souscrit complètement à l'inflexion interventionniste imprimée entre 1880 et 1920. Il réfléchit même aux points de jonction entre libéraux et travaillistes, et a fortement inspiré le programme électoral du parti libéral pour les élections de 1929.

Par un étonnant chassé-croisé, les conservateurs des années quatre-vingt ont épousé le libre marché ; les LibsDems (héritiers du parti libéral) sont à présent plus à gauche que le parti travailliste, mais au final, tout le pays épouse à présent les concepts de l'économie libérale. Ce qui est tout de même très enviable pour le Français que je suis.

S'il ne reste quasiment rien du New Liberalism des années vingt, cette séquence anglaise a toutefois servi de terreau à une plante plus persistante, qui, elle, a poussé aux États-Unis peu après.

Notes

[1] Herbert Spencer, "The New Torysm", Contemporary Review, février 1884.

[2] Alexis de Tocqueville, Discours contre le « droit au travail », 12 septembre 1848.

[3] On est proche de la distinction marxienne entre liberté formelle et liberté réelle, me semble-t-il.

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