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Je sais bien que j'ai tendance à vous oublier ces temps-ci, ou, plus exactement, mon emploi du temps particulièrement chargé ne me permet même plus de consacrer à ce blog les quelques minutes pourtant nécessaires si je veux le faire vivre un peu. Faute avouée à demi pardonnée, je vous présente donc mes plus plates excuses.

J'ai par ailleurs assez peu abordé les questions d'actualité depuis quelques temps. Et notamment pas la question de l'hypothétique, sinon fantasmagorique, candidature libérale à l'élection présidentielle. Malgré le fait que je réprouve assez largement cette initiative puérile, bien que je sois bien obligé de tirer mon chapeau à Edouard, pour le travail immense qu'il accomplit, je voudrais tout de même vous signaler à la fois son blog et l'un de ses billets, consacré à Georges Brassens. Il a sans doute raison - au moins en partie - sur ce parolier hors pair, à défaut d'être un grand musicien.

Promis, je me rattraperai la semaine prochaine, y compris du reste à l'aune de ce qui fait à la fois la spécificité et la réputation sulfureuse de ce modeste blog : je vous parlerai d'une actrice injustement oubliée, et qu'il faut réhabiliter. Je n'en dis pas plus pour l'instant !

PS : pas la peine de me harceler au sujet de Lauren Brice, et je ne vise personne en particulier en écrivant cela, j'ai au moins quatre correspondants différents fondus de la belle. Je n'ai pas de photos ou de films à vous communiquer, du moins dans l'immédiat. Et aux dernières nouvelles, elle vit toujours une vie calme et retirée, dans la banlieue de L.A.

PPS : combien pariez-vous que j'aurai une réponse de l'intéressé dans les heures qui viennent ?

Génocide

C'est n’importe quoi. J’ai même du mal à le croire. L’Assemblée nationale française vient d’adopter une proposition de loi du PS visant à sanctionner la négation du génocide arménien. Le 29 janvier 2001, une autre loi reconnaissait déjà officiellement le génocide. Un amendement, présenté par l’enfant d’Arménien Patrick Devedjian, visant à exempter de poursuites les recherches universitaires, scientifiques et historiques, a même été rejeté. Mieux encore, François Hollande, sur la Chaîne parlementaire, a indiqué que si l’actuel gouvernement ne va pas jusqu’au bout de cette démarche, elle sera reprise après 2007 par la nouvelle majorité – si c'est celle de M. Hollande, évidemment.

Comme l’a dit de manière éclairante le stalinien socialiste René Rouquet, Val-de-Marne) il y a selon lui « nécessité d’aller au terme du processus et de combler le vide juridique, aussi cruel qu’inutile, qui subsiste en punissant ceux qui contestent la vérité historique, reconnue et établie par une loi de la République ».

Si d’aventure quelques doutes étaient encore permis, ils disparaissent ici même. L’objet de cette loi est bel et bien d’instituer une vérité d’Etat plutôt qu’une vérité historique, de faire travailler les procureurs et les juges plutôt que les savants et les historiens.

Comme l’écrit l’association Liberté pour l’histoire, « L’Assemblée nationale vient d’ôter le masque : ce ne sont pas d’éventuels “troubles à l’ordre public” qu’elle entend empêcher par ces lois, c’est bien la recherche universitaire et tous les enseignants qu’elle veut, sous peine d’amende ou de prison, soumettre aux vérités officielles qu’elle édicte ».

Pendant qu’on y est, des dispositions similaires pourraient être proposées au sujet de l’esclavage, reconnu par la loi Taubira comme un « crime contre l’humanité ». « Demain, ce sera le tour des Vendéens, et après-demain des Albigeois ! », s’exclame Pierre Nora, qui se dit « épouvanté » par cette « formidable régression ». Ce n’est pas à l’Etat, et encore moins aux députés, d’écrire l’histoire. C'est tout au plus le rôle des professionnels, qui d’ailleurs bien souvent ne sont pas d’accord entre eux, tant la vérité provient de la confrontation des thèses et de l’opinion que chaque individu se fait. La loi ne sert à rien, elle est même néfaste à moyen terme ; seule l’honnêteté importe.

Les pingouins se déchaînent

d Un intéressant article, quoique communisant, est à lire ici. Il date un peu, mais fait le point sur l'ensemble des problématiques liées aux logiciels libres et au monde linux. Les dernières pages sont les plus intéressantes, car elles opposent deux conceptions de la liberté logicielle : celle des libertariens, partisans d'un monde décentralisé, communautaire et associatif, et celle des marxistes, pour qui le libre n'est que la continuation de la lutte des classes par d'autres moyens, ou plutôt la condition de libération du prolétariat exploité. Ne cachant pas ses sympathiques gauchistes, l'auteur n'en a pas moins écrit un des meilleurs textes que j'ai pu lire sur la question.

La profession de soi

Jean-François Revel était un intellectuel brillant, mais qui, à la différence de la plupart de ses congénères, ne racontait pas de conneries, ou plus exactement bien moins que les autres. A titre d'exemple, voici l'une de ses chroniques, datant de 1985, qui prolonge et approfondit mes récents développements sur l'individualisme.


La profession de soi

Si le vocable « individualisme » figurait dans le Dictionnaire des idées reçues, on peut hasarder que Flaubert l'aurait fait suivre du commentaire : « Toujours forcené ». Aucune épithète, en effet, ne revient avec une aussi lancinante fréquence, parmi tous les qualificatifs sévères qui pimentent les diatribes dirigées contre ce vice dévastateur : l'individualisme.

Car, unanimes ou presque, les Français dénoncent les ravages du fléau. Aucun, selon eux, ne nous a fait plus de mal et ne nous menace de plus de catastrophes. Voilà ce que l'on découvre non sans stupeur grâce au livre d'Alain Laurent, modèle à la fois d'histoire des idées et d'analyse de ces mêmes idées.

Depuis le XIXe siècle, les anathèmes contre l'individualisme se bousculent dans les textes philosophiques, politiques et religieux de droite et de gauche. La décennie 1970-1980 ravive l'intensité de l'idéologie anti-individualiste, laquelle, au demeurant, continue à inonder sans prévention partisane tout le territoire de la pensée. A l'extrême droite, une tradition née avec Joseph de Maistre et Bonald, refuse à l'individu l'existence, sinon comme pierre de l'édifice social : conception reprise, renforcée même, par Auguste Comte et par la nouvelle droite actuelle, qui érige la condamnation violente de l'individualisme en thème permanent.

Mais on entend ailleurs des autorités aussi diverses que Jacques Delors, Louis Mermaz, Roger-Gérard Schwartzenberg, Brice Lalonde, le situationniste Raoul Vaneigem, Louis Aragon, Roger Garaudy, Sartre, Foucault, Edmond Maire, Régis Debray, Raymond Barre, le Conseil permanent de l'épiscopat, Jean-Pierre Chevènement, Simone Veil, Jacques Chirac, têtes pensantes et parlantes émergeant d'un troupeau innombrable, vitupérer l'individualisme avec des accents quasiment identiques. A cet égard, le livre d'Alain Laurent constitue un édifiant florilège de citations, fruit d'une recherche érudite qui étale sous nos yeux le cheminement d'une curieuse phobie.

Le procès fait à l'individualisme repose sur quelques poncifs inlassablement ressassés : « repli sur soi » dans une « tour d'ivoire », il mène à l' « atomisation de la société ». Les reproches d'égoïsme et de « narcissisme dissolvant » s'appuient sur une philosophie du « groupisme ». Le tout doit l'emporter sur la partie, le collectif sur le particulier. Pour Philippe Pétain, en 1940, le peuple doit comprendre que « l'individualisme est à l'origine des maux dont il a failli mourir ». A gauche, on attaque l'individualisme comme produit du capitalisme, de la morale bourgeoise, de l'argent roi. Revenant de Chine en 1973, le père Cardonnel juge « malsaine, gangrenée, vicieuse même la notion de liberté individuelle, en fonction de laquelle on juge totalitaire l'ambiance du peuple chinois ». Un courant chrétien qui remonte à Mounier et au-delà rejette individualisme et libéralisme au bénéfice d'un « personnalisme communautaire ». L'auteur du Projet socialiste de 1979 flétrir à son tour « l'exacerbation de l'individualisme, où il décèle, à la suite de méandres qui m'échappent, un « totalitarisme social sournois et subtil ».

La pauvreté intellectuelle de cette litanie consterne. Depuis Constant et Tocqueville, on observe rarement une réflexion originale sur les rapports de l'individu avec la société ou l'État. Récemment, le thème a repris vigueur. Le Michel Foucault dernière manière, celui du Souci de soi, a reconstruit les mille ans de pensée philosophique qui enseignent la réalisation de soi-même non point comme un refus, mais comme une condition de la sociabilité. Des sociologues comme François Bourricaud et Raymond Boudon ont rappelé, dans la tradition tocquevillienne, que le décideur social est toujours, en dernier ressort, l'individu.

Symptôme intéressant : les socialistes ont bondi dans le train de cette nouvelle mode, pour expliquer, bien sûr, que le véritable individualisme, c'est le socialisme. N'allons pas croire toutefois que la réaffirmation de l'individu aille très loin. Même l'essai de Gilles Lipovestski, L'Ere du vide (1983), qui fut lu comme une sorte de manifeste de l'individualisme contemporain, décrit les individus d'aujourd'hui comme des narcisses indifférents et légèrement hébétés. C'est là fournir des arguments au chœur vertueux des contempteurs.

Faut-il être un mouton ou une fourmi pour devenir un citoyen ? Faut-il renoncer à être soi pour se sentir solidaire d'autrui ? Alain Laurent pose la question et il montre avec force que nous devons refuser de tomber dans ce piège. On n'édifie pas une société libre avec des individus esclaves.

27 mai 1895

Alain Laurent, De L'individualisme, PUF.

Respect, bonne foi et choucroute-vodka

Alors qu'Angela Merkel et George Bush s'opposent fermement aux exactions commises par les forces russes dans le Caucase du Nord, et aux restrictions sans cesse croissantes aux libertés publiques en Russie, Jacques Chirac décore Valdimir Poutine de la Légion d'honneur. Il a reçu la Grand-Croix, s'il vous plaît, ce qui est la preuve manifeste de son humanisme notoire. Le tout, bien évidemment, au service de sociétés pétrolières ou gazières empreintes de la plus parfaite bonne foi. Voilà qui force le respect.

Vive la France !

A lire ici

Je vais bien, ne t'en fais pas

Film français (2006), réalisé par Philippe Lioret, avec Mélanie Laurent, Kad, Julien Boisselier.

Comme elle rentre de vacances, Lili, 19 ans, apprend par ses parents que Loïc, son frère jumeau, suite à une violente dispute avec son père, a quitté la maison. Loïc ne donne aucune nouvelle, ni à ses parents, ni à sa sœur. Lili finit par se persuader qu'il lui est arrivé quelque chose, sombre dans un premier temps dans la dépression et l'anorexie, puis veut partir à sa recherche. Arrivée en Bretagne, elle aura la surprise de découvrir que c'est... son père, celui que Loïc insulte dans chacune des cartes postales envoyées à Lili, qui lui donne des nouvelles.

Pardon pour dévoiler d'emblée l'intrigue de ce très bon film, adapté d'un roman éponyme d'Olivier Adam, disponible aux éditions Le Dilettante. A ceci près que le roman est bien plus triste sinon glauque, que le film, qui pourtant ne respire vraiment pas la joie de vivre. Mélanie est excellente, très crédible - hormis lorsqu'elle sombre dans l'anorexie, ça manque un peu de consistance. Accessoirement, elle est très belle, avec ses grands yeux bleus. Je regrette simplement (et ma pudibonderie vous surprendra sans doute) la scène où, en camping en Bretagne, elle se dévoile nue durant une fraction de seconde. C'est inutile, n'apporte rien au film ni au scénario, et n'est rien que la scène à poil que tout film français doit comporter.

Hormis ce point, je ne peux que me ranger à l'avis de Télérama :

Tout est écrit, mais avec une très fine économie de dialogues, un sens consommé du sous-entendu. Et réussir un portrait de jeune fille qui " fasse vrai ", sans caricature ni détails surécrits, est plus subtil qu'il n'y paraît.

Bref, Kad est, quant à lui, particulièrement crédible et efficace, dans son rôle de père dépressif, dépassé par les événements, s'enfermant dans ses mensonges et minable, dans sa maison jumelée de bout de RER, avec ses cravates horribles et sa tronche de croque-mort. Je veux bien croire que c'est le père que beaucoup retrouvent, le soir, à la maison. Et a contrario que tout parent connaît à un moment donné le problème classique de l'émancipation de ses enfants, de leur prise d'indépendance, de leur départ du domicile familial, et du vide qui s'ensuit.

Un film poignant, un poil mélo à mon goût, mais tout de même très réussi.

Sur la Suède

Alors que la Suède vient de changer de majorité, je pense qu'il n'est pas inutile de rappeler l'actualité de ce qu'écrivait Jean-François Revel, l'immense Jean-François Revel, il y a quinze ans déjà. Ses remarques sont encore vraies aujourd'hui, elles sont même encore plus prégnantes.


La Suède jette l'éponge

Les socialistes français n'ont pas de chance dans leur bricolage idéologique. Au moment même où ils se rallient du bout des lèvres à la social-démocratie, la Suède, son incarnation suprême et enviée, la rejette. Lorsque la recette sociale-démocrate était encore une réussite, en 1971, le PS français l'excommuniait pour cause de complicité avec le capitalisme. « La Suède n'est pas assez socialiste », écrivait François Mitterrand dans Politique en 1977. Il ajoutait : « En dépit d'une redistribution des revenus sans égale entre les groupes sociaux, elle n'a pas frappé le capitalisme au cœur, je veux dire au cœur de son pouvoir, la propriété des grands moyens de production. » Quinze ans plus tard, alors que tous les socialistes, à l'Ouest comme à l'Est, cavalent après les investisseurs qui voudraient bien les aider à privatiser, voilà que la Suède, avec son « économie mixte » - leur canot de sauvetage idéologique – coule à son tour.

Car c'est bien le « modèle », comme on appelle tout ce qu'il faut se garder d'imiter, qui vient de sombrer. En 1976, quand les sociaux-démocrates avaient perdu le pouvoir pour la première fois depuis 1932, on avait parlé non de chute du socialisme à la suédoise, mais de simple défaite électorale, due à des excès, notamment fiscaux. Aujourd'hui, c'est la formule sociale-démocrate même qu'on juge à bout de souffle. C'est dans ce sens, à Stockholm et partout ailleurs, que l'on a interprété le retournement du 15 septembre. Il y avait longtemps que le système fonctionnait mal, ne parvenait plus à subvenir à ses besoins et que l' « assistantialisme » universel avait engendré l'inefficacité et les tricheries.

Du reste, le socialisme à la suédoise s'était écarté de la social-démocratie pure, si celle-ci a jamais existé. La première génération des constructeurs de l'État-providence suédois avaient une doctrine fort claire : la production doit rester capitaliste et la redistribution seule être socialiste. En outre, ils n'aspiraient à aucun dirigisme idéologique ou culturel, et, comme tous les socialistes d'avant 1970, professaient une robuste antipathie pour le communisme. Ce système a été dénaturé par la faute d'un homme : Olof Palme, plus marxiste que social-démocrate. Le secteur public est devenu pléthorique, et le secteur privé, de plus en plus soumis à l'État. La fiscalité prit des dimensions despotiques, acculant, on s'en souvient entre autres, un Bergman à la dépression nerveuse et à l'exil. En politique étrangère, Palme s'aligna sur toutes les positions soviétiques, en des années, il est vrai, où Moscou déployait avec succès une grande offensive de charme en direction de l'Internationale socialiste.

Dans le domaine de l'information, des idées, de la culture, enfin, un pesant conformisme fut en douceur imposé à la télévision, à l'enseignement, et même à la presse. Le correspondant à Stockholm de l'hebdomadaire britannique The Observer, journal qui n'est point de droite, Roland Huntford, a pu en être exaspéré au point d'écrire sur la Suède un livre intitulé Le Nouveau totalitarisme (Fayard, 1975). Il y dénonçait, dans le modèle suédois, pas moins que « l'asservissement de l'homme à une bureaucratie toute-puissante, qui a supprimé le jeu normal des institutions politiques ».

Ce jeu pourra-t-il reprendre alors que, par la faute du scrutin proportionnel, l'arbitre de la nouvelle majorité est le petit parti poujado-populo-clownesque appelé Nouvelle Démocratie, qui remporte vingt-cinq sièges ? Pour éviter la farce, les sociaux-démocrates feraient bien de s'allier aux conservateurs afin de mener une politique tout simplement réaliste et atteindre leurs objectifs. Car même eux paraissent l'avoir compris : le socialisme n'est pas mort, il s'appelle capitalisme.

21 septembre 1991

Thank you for Smoking

Thank you for smoking, de Jason Reitman

Film américain. Avec Aaron Eckhardt, Maria Bello, Rob Lowe, Robert Duvall. (1 h 32.)

Ce film est un conté débridé et passablement immoral. Nick Naylor est lobbyiste. Spécialisé dans la défense des industries du tabac. Doté d'un solide sens de la persuasion, sinon de l'humour, il arrive à convaincre les téléspectateurs et parfois même ses adversaires que les grands trusts du tabac sont résolus à aider les adolescents à arrêter de fumer. Et qu'une campagne de 45 millions de dollars sera lancé pour défendre cette thèse. Mieux encore, Nick part en Californie pour financer un film avec Brad Pitt et Catherine Zeta-Jones qui, après avoir fait l'amour, doivent fumer des cigarettes d'une marque créée pour l'occasion (espace fumeur, la classe) ; il doit aussi soudoyer l'ex-icône de Marlboro, afin de l'empêcher de dévoiler qu'il se meure d'un cancer du poumon.

Évidemment, Nick est une ordure, et le réalisateur nous le fait bien comprendre. Affublé de ses copains de MDM (merchants of death), la ligue de l'alcool et celle des armes à feu, il apparaît comme un sinistre personnage. On sent poindre le nez de l'Amérique puritaine. Mais dans le même temps, Nick est terriblement sympathique, attachant, se fait lui-même manipuler par une Katie Holmes au sommet de sa beauté (on dirait Audrey Tautou, mais en bien joué), et il aime son fils, qui le suit partout et est fier de son père. Le sénateur et les associations anti-tabac passent pour des imbéciles et des malhonnêtes, et se font tout autant ridiculisés que le lobby du tabac. En ce sens, ce film est plus subversif et caustique qu'il n'y paraît, et on ne peut qu'épouser sinon la cause du moins la sympathie que Nick dégage, un peu à la manière d'un Jean Yanne. J'adore ce genre de renversement de valeurs.

on écrit ici ou là que Katie ne serait pas à la hauteur du rôle, qu'elle n'exhalerait pas les « vapeurs méphitiques » du reste de la distribution (tout particulièrement les vapeurs alcoolisées d'une sublime et étonnante de cynisme Maria Bello). Je ne peux pas juger, je reste ébloui par sa beauté – que beaucoup trouvent pourtant bien banale. Tout le monde peut se tromper.

libéral-anarchisme

On accuse, souvent à juste titre, les libéraux d'être des conservateurs plus ou moins défroqués. Je dis à juste titre, car il faut bien reconnaître à nos contempteurs une certaine bonne foi en l'espèce : on ne compte plus les soi-disant libéraux qui défendent sur tout ou partie des sujets, surtout de société, des thèses profondément incompatibles avec les fondements de la pensée libérale, qu'elle soit classique ou contemporaine. J'écoutais l'autre jour un débat télévisé, consacré à la dépénalisation des drogues douces. Quelle ne fut pas ma surprise à l'écoute d'un député, pourtant réputé parmi les plus libéraux, qui défendait les thèses des trafiquants de drogue, et s'opposait donc à toute légalisation de l'usage de celles-ci. Qu'il le fasse au nom de valeurs religieuses, morales, idéologiques, ne me gêne guère ; qu'il prétende incarner des valeurs profondément éloignées des siennes, me pose un certain problème, car je m'en trouve, à mon corps défendant, mêlé.

Il est pourtant clair que le libéralisme a autant à voir avec le conservatisme que la social-démocratie a à voir avec le communisme ; il y a certes eu des points de jonction ponctuels et isolés, je ne les passe pas sous silence, mais certainement pas de rapprochement idéologique. Jamais. Prétendre le contraire est faire preuve de mauvaise foi.

Je vous propose une grille de lecture, simple mais relativement efficace : pourquoi ne pas trier le bon grain de l'ivraie, débusquer le vrai libéral perdu sous les monceaux du collectivisme, depuis les fondements mêmes de ses convictions ?

S'il se réfère à des valeurs morales, au devenir de la société, à la solidarité qu'il faut imposer, aux concitoyens qu'il faut protéger, éduquer, défendre, convaincre, il y a de fortes chances pour que vous ayez affaire à un collectiviste.

S'il se réfère à l'individu, à ses droits, à la liberté d'association, à l'amour qu'on a pour son prochain, pas à un anonyme mais à quelqu'un, s'il refuse le joug des maîtres penseurs, s'il respecte les convictions d'autrui autant que les siennes, s'il pratique le doute socratique plutôt que la certitude bovine, s'il préfère l'éthique de conviction à l'éthique de responsabilité, en un mot s'il aime l'individu et croit en lui autant que je crois en lui, il y a de fortes chances pour que vous ayez affaire à un libéral, je veux dire un individualiste, car pour moi les deux termes sont presque synonymes.

Je le répète pour la énième fois : un libéral est plus proche d'un anarchiste libertaire que d'un conservateur. Les deux sont des individualistes. Les deux refusent de croire à l'illusion de l'être collectif, suprême et désincarné. Appelez ce dernier dieu, nation, société, morale, classe, pauvres, ce que vous voudrez, ce ne sont que des abstractions dont vous vous persuadez, qui n'ont pas plus de consistance que l'opium dénoncé par Feuerbach en la religion.

Refusez l'unanimisme de supermarché, le contrat social de pacotille, la solidarité en carton-pâte ; pensez en individus, libres, responsables. Et dites-vous que rien n'est au dessus du fait d'aimer autrui.

la démocratie frictionnelle

Serge Galam rappelle utilement dans le Monde de ce jour que nous vivons une ère nouvelle, que j'appelle celle de la démocratie frictionnelle, comme on parle de chômage frictionnel. Nombreux sont les exemples, depuis ces quelques années, de scrutins suprêmes (entendez : présidentiels, dans la plupart des cas) aux résultats si serrés qu'ils en sont totalement improbables d'un point de vue statistique, et pourtant bien réels.

En voici quelques exemples, parmi les plus connus : l'élection présidentielle américaine de 200, et les 537 voix mille fois recomptées de Floride ; Bush n'a battu Gore, rappelons-le, que parce que les grands électeurs lui ont donné une majorité de circonstance, alors même que Gore était majoritaire de 0,5% en nombre de voix cumulé sur le plan national.

En 2005, seuls 0,92% des suffrages exprimés ont séparés en Allemagne Schröder et Merkel. Un gouvernement d'union nationale a alors été constitué.

En Italie, cette année, Prodi n'a obtenu que 25 000 voix d'avance sur Berlusconi (sur 38 millions de votants), soit 0,06%.

Enfin au Mexique en ce moment même, le président de droite n'a obtenu que 230 000 voix de plus que le candidat socialiste (soit 0,46% des votants), lequel refuse de reconnaître sa défaite et s'apprête à former un shadow government.

Comme l'écrit Serge,

Mais la question se pose alors de savoir si l’on peut fonder cette légitimité démocratique sur une majorité qui se réduit à quelques milliers de voix, car dans un contexte de dizaines de millions de votes, quelques milliers de voix sont quasiment équivalentes à « une voix ». Et, dans ce cas, on ne peut jamais être vraiment sûr qu’il n’y a pas eu de fraude sur « la voix » en question.

Plutôt que de s'interroger sur les fondements des choix des électeurs, cette nouvelle réalité pose une lumière encore plus crue qu'avant sur le paradoxe démocratique. Celui-ci commence à de plus en plus ressembler au paradoxe syndical : les élus, qui poursuivent leur propre intérêt (Tullock l'a amplement montré), ont en plus tendance à ne plus représenter qu'une frange très minoritaire de la population. Comme les syndicats, pourtant uniques titulaires de la représentativité professionnelle, n'ont que 2 à 6% d'adhérents selon les structures.

Chirac, aux élections de 2002, n'a été élu que par moins de 20% des suffrages exprimés du premier tour. Rapporté aux nombre d'inscrits, et donc au taux d'abstention (qui croît continûment), la représentativité de Chirac en 2002 est comparable à celle de Chirac, alors arrivé troisième, aux élections présidentielles de 1981.

Je n'ai pas la solution miracle pour résoudre ce dilemme, mais je sais une chose : exiger plus de démocratie (par exemple, pour les institutions européennes) amènera tôt ou tard à accentuer cet effet. La bonne solution, même si elle choque l'esprit français, consiste à faire une place aux contre-pouvoirs ailleurs que dans la rue. Car après tout, leur légitimité en vaut bien d'autres. Plutôt que d'avoir au Palais du Luxembourg un mouroir doré et capitonné pour politiques finissants, j'y verrai bien la représentation constituée des lobbies et autres groupes de pression. Évidemment, cela ne règle pas la question du mode d'élection ni celle de représentativité en tant que telle, mais c'est juste une question qui à mon sens mérite d'être posée.

Sur la carte scolaire

Sarko et Ségo veulent réformer la carte scolaire, mise en place depuis 1963 en France. Ségo ne sait pas trop ce qu'elle veut exactement, comme d'habitude, et reste dans le fumeux à-peu-près du flou artistique qu'elle sait si bien cultiver. Sarko, lui, s'est fendu d'une tribune dans le Monde, où il explique que la carte scolaire c'est mal, que ça ne marche pas, et que pour la remplacer, il faut donner plus d'autonomie aux établissements scolaires, à la mode allemande. Aucun détail précis n'est donné, il s'en tient bien plus aux vagues principes qu'au fond des choses.

Au départ, à l'aube des années soixante, la carte scolaire, pendant du collège unique, visait à créer (je devrais dire : construire) la mixité sociale nécessaire à la bonne intégration des enfants de toutes origines. L'État a donc pensé qu'il devrait attribuer une place de maternelle, d'élémentaire, de collège, et de lycée déterminée à chaque moutard, en prenant un critère simple : celui de la localisation. Il a laissé le soin aux communes, qui connaissaient mieux le terrain, de fixer les périmètres scolaires de rattachement géographique des élèves.

Ce principe, charitable quoique constructiviste, entre en contradiction avec quelques évidences :

  • D’abord, la plupart des gens souhaitent que leurs enfants fassent les meilleures études possibles. C’est légitime, surtout quand on sait l’importance de ces études pour l’insertion professionnelle, a fortiori dans un pays comme la France, qui a le culte du diplôme et du concours.
  • Ensuite, la plupart des gens estiment que, entre autres facteurs, avoir de bons élèves pour camarades de classe améliore, ceteris paribus, les chances de réussir. Ils ont probablement raison.
  • Enfin, indépendamment du point précédent, le fait d’être issu d’un milieu social favorisé améliore considérablement les chances de faire de bonnes études.

Si la plupart des gens veulent inscrire leurs enfants dans un établissement fréquenté par les riches, c'est parce que ces établissements sont rares, donc chers. Tandis que les pauvres, eux, ne peuvent se payer que des ZEP. Je délire, puisque l'école juleferrysque est laïque, gratuite et obligatoire ?

Le fait que l'école publique soit gratuite (elle ne l'est pas du tout, elle est même extrêmement chère, sans doute plus coûteuse que le privé, mais financée par les impôts, donc par la collectivité, et non par l'utilisateur, qu'on appelle parfois usager) ne change rien à la question. Comme Antoine le rappelle avec grande exactitude,

Dans les économies soviétiques, certaines marchandises avaient un prix administré si bas qu’elles étaient l’objet de pénurie : l’offre était inférieure à la demande. En contrepartie, ce bas prix avait-il pour conséquence que les chanceux ayant accès à la marchandise rare étaient issus de toutes les classes sociales ? Pas du tout. En présence de pénurie, ce sont les plus riches qui accèdent à la marchandise. Car si le prix de vente est faible, il faut payer des bakchichs pour gagner des place dans la queue ou se résoudre à l’acheter à un prix plus élevé au marché noir. D’une manière générale, pour comprendre comment s’allouent des ressources dont l’offre est inférieure à la demande en raison d’un prix administré trop faible, il faut s’intéresser au prix de tous les petits à côté qui ont une influence sur l’accès aux ressources en question.

Dans le cas des établissements scolaires publics fréquentés par des riches, les petits à-côtés en question prennent souvent la forme d’un appartement dans un centre-ville bourgeois. Est-il besoin de mentionner l’exemple des prix exorbitants des logements dans la carte scolaire du lycée Henry IV ? Loin d’être exceptionnel, cet exemple n’est qu’une version exagérée de ce qui se passe dans la plupart des villes grandes et moyennes.

Ajoutez à cela un second effet, à peine moins visible, celui de la triche : seuls ceux qui ont le capital social le plus important, et qui connaissent la plupart du temps de l'intérieur les rouages de l'éducation nationale (c'est le cas lorsque les parents sont eux-même enseignants, en ont dans leur famille ou amis proches, ou connaissent tel inspecteur de l'Educnat ou directeur d'école) savent qu'il existe des moyens simples de contourner les règles de la carte scolaire (comme apprendre une langue plus ou moins indo-européenne en première ou deuxième langue). Antoine ajoute fort justement, dans ce décidément excellent article :

Et si l’acceptation est conditionnée au fait que l’élève concerné soit doué, ça renforce encore la probabilité que ses parents appartiennent au moins aux classes moyennes. Enfin, si ces choses là ne donnent rien, il reste l’enseignement privé. Loin d’être le privilège des plus riches, celui-ci est bien souvent le refuge des gens juste assez riches pour se le permettre, mais pas assez pour avoir accès aux lycées ultra-bourgeois de centre-ville financés à 100% par l’impôt dans lesquels les élites se reproduisent.

On a l'impression qu'il y a deux types de nomenklatura en France : celle des riches, qui habitent les beaux quartiers, qui abritent les meilleurs établissements publics, et celle des privilégiés (au sens moyen-âgeux du terme), issus de l'administration, qui habitent de moins beaux quartiers mais connaissent tous les bons passe-droits.

Si la carte scolaire n'est pas, et ne sera jamais, un facteur de mixité sociale, c'est parce que l'État, lorsqu'il l'a mise en pratique, n'a pas du tout pensé que les parents, eux aussi, sont dotés d'une rationalité individuelle parfaitement légitime. Et que, dans le choix de leur domicile, la présence d'un établissement scolaire public de renom est fondamentale.

A observer le fonctionnement de la carte scolaire, on en vient à se demander comment certains ont pu penser qu’elle allait être un facteur de mixité sociale. On peut commettre une telle erreur en faisant l’hypothèse que la scolarisation des enfants n’intervient pas dans les choix de localisation des ménages. Dans ce cas, on peut être tenté de tracer une frontière incluant différents quartiers de différents niveaux sociaux, et de décréter que tous les enfants habitant à l’intérieur de cette frontière fréquenteront le même établissement. Le problème vient de ce que, même si la règle est parfaitement appliquée, les gens vont déménager en fonction de cette règle. Car la scolarisation des enfants est un facteur très important dans les choix de localisation des ménages. Si la zone d’un même lycée est, au départ, majoritairement habitée par des riches, alors elle va attirer d’autres riches, qui feront monter les prix des logements et chasseront ainsi les pauvres. Si elle est habitée, au départ, majoritairement par des pauvres, alors les riches vont s’enfuir, faisant baisser les loyers, ce qui attirera d’autres pauvres.

Je ne trouve pas du tout navrante cette attitude, mais au contraire très saine et parfaitement légitime. Elle n'est rien qu'une preuve parmi d'autres de la justesse des thèses de l'individualisme méthodologique.

Comme Antoine, je pense également qu'une simple abolition de la carte scolaire ne changera à peu près rien à la ghettoïsation des riches et des pauvres, et à l'absence de mixité sociale. En effet,

Doit-on s’attendre à ce qu’il en aille autrement en l’absence de carte scolaire ? Ce serait bien utopique. Si l’inscription à Henry IV n’est plus restreinte à cause de la carte scolaire, la demande va s’accroître considérablement, mais pas l’offre. Comment se fera la régulation ? Sans doute par sélection des meilleurs, donc sûrement des plus riches. Et il ne faut pas se faire d’illusion sur la portée d’une mesure qui, par exemple, imposerait un quota de pauvres dans l’établissement. Même si l’on parvient à créer une mixité au sein de l’établissement, c’est au niveau de la répartition dans les classes que la ghettoïsation se manifestera. Bac S allemand première langue pour les riches, bac pro pour les pauvres.

Comme lui enfin, je pense que la méritocratie n'est pas honteuse, bien au contraire. Et qu'à tout prendre, mieux vaut une sélection par le mérite à une sélection par la richesse des parents, même s'il est vraisemblable que le mérite, ou plutôt le niveau d'instruction et le caractère plus ou moins doué d'un enfant, ne sont pas totalement indifférents de la richesse et plus encore de la position sociale des parents. Même si elle rend l'échec plus difficile à encaisser, car elle prive l'intéressé de toute excuse exogène, la méritocratie est juste.

La « mixité sociale » est une chimère, qui ne veut rien dire ; elle est au mieux illusoire, car sauf à abolir par la loi les inégalités, comme l'électricité au plus grand bénéfice des fabricants de bougies, il n'y aura jamais de mixité tant qu'il y aura des inégalités. Ou plus exactement, la redistribution des revenus, à laquelle je ne suis pas opposé, est en soin un facteur d'intégration sociale bien suffisant.

Bien évidemment, j'aimerais aller au-delà qu'un simple questionnement sur la carte scolaire. Suivre l'exemple de la Suède, où, après avoir aboli le statut de la fonction publique, le gouvernement social-démocrate (exemple de toujours des socialistes français, allez comprendre pourquoi) a mis en place, pour la première fois au monde, le principe du chèque-éducation. Ce chèque, un peu comparable à notre CESU, est remis par les autorités municipales, et permet à chaque famille d'envoyer ses enfants dans le privé, avec un financement collectif, en totalité ou en partie selon les revenus de la famille. Comme Guy l'indique, environ 10% des familles suédoises y ont recours. Ce qui a conduit à la fois à la fermeture d'écoles publiques de mauvaise qualité et au licenciement de quelques profs médiocres. Les autres établissements ont considérablement gagné en qualité, grâce à cette vraie concurrence entre toutes les écoles, publiques comme privées.

Depuis quelques années, d'autres pays ont adopté ces chèques : le Danemark, la Nouvelle-Zélande ou encore les États-Unis. Voilà le vrai débat de la campagne présidentielle en matière d'éducation, et je doute qu'il soit présenté sur la scène médiatique. A nous, bloggeurs, de lancer ce débat de fond, et de contraindre les médias officiels à s'y pencher.

Bien évidemment, chèque-éducation ou pas, carte scolaire réformée ou supprimée, il faudra laisser toute latitude aux établissements pour définir leurs programmes, le contenu éducatif, les dépenses (frais de fonctionnements, salaires, etc...) afférentes. En soi, c'est déjà une révolution, et pourtant c'est si peu.

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