Lyon se lâche

Comme le dit si bien Adam, Lyon est devenue une ville de la teuf et de la cuculture. La fête du vélo, des vieux, des voisins, de la biennale de la danse, de la fête à tonton, de freeVTT, des guinguettes remplies de gogos, du dernier happening du musée d'art concontemporain. C'est la fiesta à tous les étages. Comme le dit si bien le bulletin de propagande d'informations municipales :

Du “Quai des guinguettes” à l'exposition Winthrop du musée des Beaux-arts, des “Nuits Sonores” au Printemps des poètes, de “Tout l'monde dehors” au Concours international de musique de chambre, des festivals Hip hop et Y salsa aux Fêtes consulaires, de la Fête des lumières au festival du film Nouvelle génération, l'esprit “movida” se répand.

Collomb soutient donc l'action des Pokemon Crew, et autres grands couturiers volages de Lyon Mode City.

C'est que Lyon se veut parisienne. Ce n'est plus une ville de ploucs, c'est la ville des animations culturelles. Lyon n'est plus une ville où on va "bosser". Ce concept est suranné et obsolète, il pue la prolétarisation, le gaullisme puritain et les valeurs bourgeoises, comme le dit Zek. Non, Lyon est devenue une ville festive, faite pour des nouveaux citadins cools en rollers, enclins à jouir autant que faire se peut des beautés de l'animation culturelle municipale.

Le lyonnais nouveau habite dans un loft canaille du 4e, en haut des pentes de la Croix-Rousse ; de son 110 m² il admire, chaque matin, juché sur son balcon panoramique, cette ville qui bouge au rythme de la salsa, de la téquila et des tapas. Alors qu'il est à peine sortit du lit, vers 10 ou 11 heures, il part faire une petite balade, qui, de la place Sathonay aux ruelles du 5e, lui permet de flâner le long de ce petit Montmartre. Il jette un regard sans âme à cet agent de la voirie, qui projette de l'eau sur les pavés. Il tient toutefois à ce qu'il n'est pas l'outrecuidance d'éclabousser son jean Versace.

Ce nouveau lyonnais se rend fréquemment sur les quais du Rhône, où il donne quelques cours, et, après avoir effectué son labeur quotidien, traverse une nouvelle fois le fleuve pour déjeuner dans le dernier resto tendance de Bocuse. Il laisse bien évidemment les restos de la rue Mercière aux prolos, sans parler des bouchons de la rue St Jean, décidément faits pour ces cons de touristes. Après avoir passé cet agréable moment en compagnie de consultantes culturelles, décidément meilleures au pieu que sa copine, le lyonnais court en direction de la place Bellecour pour y acheter, dans son kiosque préféré, le dernier numéro de la Pravda. Avant tout le monde. Surtout avant ces jeunes sympathiques adolescents de banlieue, qui, eux, n'ont pas l'heur de pouvoir bénéficier d'un tel privilège. Il se comporte alors comme son compère parisien, que Zek, encore une fois, a si bien décrit :

il le lit jusqu'à la dernière ligne, car il faut être vigilant et se tenir au courant des derniers complots de la conspiration ultralibérale yankee, ainsi que des progrès de la solidarité et de l'exception culturelle et du combat des sans-papiers et d'act-up contre l'injustice.

Jamais il ne se résoud à lire Le Progrès, car il tient par essence la presse locale en horreur. Rien de plus plouc, de plus honteusement has-been. D'autant qu'il s'agit d'un titre du groupe Hersant, le célèbre fasciste, lieutenant de la division Charlemagne.

Il découvre parfois des infos locales en écoutant radio-brume ou radio-libertaire, et c'est grâce à ces excellentes émissions citoyennes qu'il prend conscience du sort maléfique des sans-papiers de Perrache et du malaise social des jeunes de Vénissieux. Il compatit sincèrement à leur malheur, tout en sirotant un verre à la terrasse d'un café branché de la presqu'île. La prise de conscience citoyenne constitue d'ailleurs un sujet majeur de conversation avec ses amis, et bien souvent il en profite pour citer tel argument qu'il a lu le jour même dans la Pravda. Tel article de Mauduit sur les mesures antisociales du gouvernement réactionnaire actuel, tel article de Delhommais ou tiré de l'édito du journal, et consacré au dernier combat culturel du moment. Il dissèrte sur les élections américaines, et raille, avec ses amis, ces connards de yankees, cons à manger du foin, et qui risqueraient de voter à nouveau pour un président fasciste - celui-là qui n'avait en réalité pas gagné les élections de 2000. Tous, se morfondent devant les atteintes sans cesse répétées que porte la mondialisation à l'exception culturelle française.

Après vingt heures, les jeunes de Vaulx-en-Velin se regroupent aux Terreaux. Le lyonnais les croise alors qu'il se rend à l'Opéra. Il va voir la nouvelle représentation de Chico Solié, artiste-peintre cubain auteur de nombreuses digressions sonores faites de raï et de ska. Celui-ci vient en effet de réaliser, sous le haut patronage financier de la municipalité, une reprise postmoderne de Machines are Us si réussie que Lyon Mag lui a accordé une interview extraordinaire dans son dernier numéro. Il évoque d'ailleurs, tant dans la pièce que dans l'entretien en question, ses relations avec les combattants castristes, son penchant pour les petits garçons, son amour de l'Art, sous toutes ses formes. Chico ne manque pas de saluer comme il se doit la mémoire de Ché Guevara, grand résistant, combattant de toutes les libertés, et homme de coeur au demeurant.

Le spectacle terminé, enfin satisfait de lui-même et de sa condition de lyonnais, il termine la soirée dans le nouveau bar à vins incontournable du Quai de la Pêcherie, et retrouve sa copine, qui, elle, a passé la soirée avec des amis rencontrés, il y a déjà quelques mois, au parti socialiste.

Pas besoin de voiture pour tout ça, laissons ces prothèses encombrantes aux crétins affublés d'une famille ou de la nécessité préhistorique de gagner leur vie. Le lyonnais, lui, a trouvé beaucoup mieux pour profiter éternellement des plaisirs de la ville citoyenne : le contribuable !

(Merci Zek !)

Dirty feuj, dirty ralibé

Voici à quoi nous sommes réduits.

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