L'Homme qui souriait

J'ai évoqué très récemment les tribulations du commissaire Wallander, de la police d'Ystad (Scanie, Suède). J'ai lu presque tous les épisodes du héros de Mankell, hormis les plus récents, et celui-ci, qui date plutôt des débuts de la série. Un vieil avocat de la province scanienne est retrouvé mort dans ce que l'on croit être un accident. Son fils, avocat lui aussi, est assassiné, peu de temps après être allé à la rencontre de Wallander, qui, en pleine dépression (il a fait usage de son arme peu avant) envisage, depuis les plages danoises, de quitter définitivement la police.

Wallander ne peut donc pas abandonner aussi vite celui qui est allé le chercher, celui qui ne croyait pas en la thèse de la mort accidentelle de son père.

De retour d'un congé maladie de plus d'an an, Wallander fera la connaissance d'Ann-Brit, qui de fait et immédiatement, devient sa plus proche collègue. Elle doit faire sa place dans le monde d'hommes un peu machos du commissariat d'Ystad. Hansson, tout particulièrement, la redoute et la défie.

Qui peut bien être à l'origine de ce meurtre, de cet accident qui n'en est pas un ? Qui peut bien en vouloir à ces pauvres avocats de province, dont l'activité ferait mourir d'ennui le plus chevronné des sénateurs obsédé de l'amendement inutile ? Wallander, Ann-Brit, et toute la petite équipe de la police d'Ystad doit le deviner, le procureur doit les appuyer. On partage leurs doutes, leurs moments de faiblesse, lorsqu'on croit faire fausse route.

Toutefois, même si je ne suis pas un obsédé du suspense, et si j'accorde a contrario la plus grande importance à l'épaisseur humaine des personnages, qui Mankell retranscrit assez bien ici encore, et à la crédibilité du travail des policiers, il faut bien avouer qu'ici l'histoire est d'une platitude étonnante. On connaît le coupable dès l'introduction, et toute l'enquête visera à réunir suffisamment de preuves contre un individu si mystérieux, toujours souriant, toujours bronzé, et a priori intouchable...

Pour la faiblesse scénaristique qu'il s'en dégage, je ne vous conseillerai pas ce bouquin, hormis si bien sûr vous voulez approfondir l'œuvre de Mankell, ou bien si, comme je me permets de vous le suggérer, vous choisissez de lire par ordre chronologique ses aventures. Pour les autres, passez ici votre chemin, et mieux vaut me semble-t-il s'orienter vers les quelques titres que je listais brièvement ici.

Sécurité absolue

Des rumeurs alarmantes circulent sur l'Oasis, cette luxueuse résidence californienne érigée aux abords du désert Mohave. Sous prétexte d'assurer la sécurité des locataires, on y pratiquerait le voyeurisme au moyen de caméras et de micros dissimulés. On raconte que tous ceux qui habitent là seraient les victimes consentantes de ce curieux rituel. Est-ce une légende ? Est-ce possible de vivre dans un tel enfer sans devenir fou ? Et si la réalité était pire encore ? Si l'obsession de la sécurité absolue pouvait conduire au meurtre organisé ? Quand la folie tire les ficelles du crime, tout est possible, même le pire... surtout le pire!

Ernst Noman est architecte. Il a vu le cadavre de sa femme, torturée et violée par des criminels qui ont atteint son appartement de Los Angeles en passant par les toits (idée que l'on retrouve dans Le Chien de minuit). Le smog des hauteurs les protégeaient plus que leur victime. Ce n'est pas que Noman n'avait pas prévenu Polly, son épouse, il ne cessait de la mettre en garde, de lui suggérer de partir habiter ailleurs. Mais elle ne voulait rien entendre, et n'avait pas du tout conscience du danger.

Maintenant, ça fait bien longtemps qu'elle est morte. Noman ne s'est jamais vraiment remis de sa disparition. Il a failli sombrer.

Il s'en est sorti en se jetant à corps perdu dans le travail. Face à l'horreur grouillante de la ville, il cherche l'isolement idéal. L'idée lui vient de construire un refuge pour toutes les victimes du banditisme, qui ont été attaquées, volées, dévalisées, violées. Ce sera l'Oasis, construit un plein milieu du désert Mohave, au coeur d'un environnement particulièrement hostile, là où la chaleur irradie le corps et brûle les poumons la journée, et où les pierres éclatent sous la fraîcheur de la nuit. C'est d'arrache-pied, et avec l'aide d'une secte apparemment inoffensive, que Noman parvient à construire cette forteresse imprenable, à base de matériaux militaires, capable de vivre en parfaite autarcie sans que rien ni personne ne puisse entamer l'épaisseur de ses défenses. Le réseau électrique est inattaquable, les citernes d'eau douce sont pleines, les réserves de vivres aussi.

A présent l'Oasis va bientôt accueillir ses premiers habitants, triés sur le volet.

C'est le moment que choisit Patti Grizzle pour écrire une biographie de Noman. Ceci n'est qu'une couverture : elle veut surtout vérifier si les bruits qui courent sont vrais. Si la cité est une sorte de Truman Show collectif, où le voyeurisme sécuritaire pousse les habitants à vivre à la fois enfermés et sous l'oeil permanent des caméras et des micros dissimulés.

Mais elle vient de disparaître. Nul ne sait ce qu'elle est devenue. Les flics ont abandonné les recherches.

Oswald Caine, romancier sans grand talent mais à succès, qui a le même éditeur que Patti, et qui, accessoirement, est son ex, part à sa recherche. Il est moins sensible au délire sécuritaire qui anime Patti, il pense donc être en mesure d'analyser plus froidement la situation, d'autant que Noman lui semble être quelqu'un de relativement sage et pondéré.

Hum, il n'est pas tout à fait au bout de ses surprises, et il ignore encore ce qui se terre dans le sous-sol de la citadelle.

Outre le fait que Serge signe, comme presque toujours, un roman d'une grande originalité, on retrouve ici quelques-uns de ses thèmes favoris : l'enfermement, le voyeurisme, la vérité masquée, quelques-uns des thèmes que l'on retrouve, notamment, dans La Mélancolie des Sirènes par trente mètres de fond. Plus largement, le délire sécuritaire du personnage principal ne peut pas ne pas nous faire penser à la société contemporaine, celle qui installe des caméras dans les rues de la quasi totalité des grandes villes françaises, celles des radars automatiques, de l'interdiction de fumer dans les lieux privés accueillant des clients, en un mot, celle des interdits et du voyeurisme, le tout bien évidemment dans le but d'assurer notre sécurité, cela va sans dire.

La sécurité ne doit pas venir au détriment de la liberté, comme c'est trop souvent le cas.

Ce passage pourrait être prononcé par tel ou tel candidat à la présidentielle, pour céder à l'actualité (c'est Noman qui parle) :

Vous savez que dans les grands centres pénitentiaires les prisonniers ont maintenant le droit de faire venir leur femme pour tirer un coup ? aboya l'architecte avec un ricanement douloureux. Oui, oui ! je n'invente rien. On leur permet de s'isoler dans une pièce le temps de régler leur petite affaire. C'est trop inhumain de les condamner à l'abstinence prolongée, n'est-ce pas ? ça ne se fait pas entre gens civilisés. Putain de libéraux ! Putains d'humanistes ! (...) La prison est peu à peu devenue une sorte d'hôtel, de caserne où l'on attend sa remise de peine en regardant la télévision, en jouant aux cartes, en faisant du sport et en baisant sa bonne amie une fois par mois avec la bénédiction des gardiens. Sachant tout cela, je vous pose la question : est-ce encore une punition ?

Un petit livre que je vous conseille donc.

Henning Mankell

Il faut lire Henning Mankell car il est beaucoup plus qu'un auteur de polar venu du froid (Suède). Loin des clichés d'une Suède aseptisée, il décortique les maux d'une société où les repères sociaux et familiaux se délitent, il en tire aussi quelques fils ténus porteur de bribes d'espérance. On retrouve avec émotion, de roman en roman, l'inspecteur Kurt Wallander, anti-héros, flic avec états d'âme, jamais blasé. Au fil des romans de Mankell, il prend humanité et épaisseur, contre-poids en sorte à l'univers sordide dans lequel on le suit, sans un instant d'ennui au fil des pages. Tout autour de lui, les autres personnages évoluent aussi : ses collègues du commissariat, son ex-femme, sa fille avec laquelle il entretient des relations difficiles (et qui devient le personnage de premier plan des romans les plus récents d'Henning), sa nouvelle copine, lettone, son père, qui meurt, ses amis, qui sont rares. Perclus de doute, certes, Wallander est aussi un authentique individu, avec sa grandeur et ses penchants misérables. Bien plus crédible qu'un inspecteur Cadin, du Français Didier Daeninckx. Auteur dont j'ai lu au moins quinze romans, il faudra donc que je vous en parle un jour.

Henning a eu une vie particulière, émaillée d'extraordinaire et de tragique. Très vite abandonné par sa mère, il est élevé par son père, juge d'instance. Il est le gendre d'Ingmar Bergman dont il a épousé en secondes noces la fille Eva. Il partage sa vie entre la Suède et le Mozambique où il a monté une troupe de théâtre, le « Teatro Avenida ».

Revenons un instant à l'inspecteur Wallander, policier de la petite ville d'Ystad, trou paumé de la Scanie, dans le sud du royaume de Suède. Plutôt qu'un long discours, voici les quelques romans que je me permets de vous suggérer, si toutefois vous souhaitez approfondir ce petit billet. J'en citerai quatre, ce qui est amplement suffisant pour découvrir ce désormais célèbre auteur. Vous pouvez les commander rien qu'en cliquant sur les images.

Meurtriers sans visage, c'est la première enquête de l'inspecteur Wallander. En pleine campagne, près de la petite ville d'Ystad, au sud de la Suède, un fermier découvre le corps sans vie de son voisin, atrocement massacré. La femme du malheureux ne vaut guère mieux : étranglée par un curieux nœud coulant, elle n'aura que le temps de murmurer "étrangers", avant de décéder à son tour à l'hôpital. Qui peut bien avoir commis pareille horreur et dans quel but ? Et pourquoi le ou les assassins ont-ils nourri la jument du vieux couple ? L'inspecteur de police Kurt Wallander se serait bien passé de cette enquête alors qu'il regrette le départ de sa femme, que sa fille refuse de le voir et que son père l'inquiète. Évidemment, les médias n'arrangent pas les choses. Mais faut-il vraiment suivre la piste des étrangers ? De nouvelles révélations faites par le frère de la vieille dame assassinée vont orienter et compliquer la tâche de la petite équipe de Wallander.

En toute logique chronologique, pour ceux qui ne connaissent pas encore Wallander, c'est le livre par lequel on doit débuter l'œuvre romanesque de Mankell. Comme l'écrit un commentaire trouvé sur le net, il s'agit ici d'un roman policier sur des problèmes d'aujourd'hui : l'intolérance, le racisme, la distance entre la classe politique et les hommes, la difficulté d'adaptation à un monde en changement... Sans prétention particulière, mais avec beaucoup de recul et d'humanité. Kurt Wallander est un homme comme tant d'autres, qui se pose beaucoup de questions sur l'évolution de notre société.

Un peu comme pour le Guerrier solitaire, l'histoire racontée par Henning dans La Cinquième femme brille par une formidable originalité. Tout commence en Algérie, en mai 1993. Fait divers pour les uns, acte de guerre et "mission sacrée" pour d'autres, cinq femmes sont égorgées dans leur sommeil par des intégristes musulmans. Les victimes sont quatre religieuses et une touriste suédoise, la cinquième femme. Trois mois plus tard, une habitante d'Ystad, Suède, apprend que la cinquième victime n'est autre que sa mère.

Encore un an plus tard, en septembre 1994, l'inspecteur Wallander rentre de vacances et espère un automne calme. Mais il lui faut bientôt éclaircir une série de meurtres à donner froid dans le dos aux policiers les plus endurcis. Un vieil ornithologue a été retrouvé empalé dans un fossé, un autre, passionné d'orchidées, ligoté à un arbre et étranglé, le dernier, chercheur à l'Université, noyé au fond d'un lac. Pourquoi tant de férocité à l'égard de citoyens apparemment paisibles ? Et pourquoi ces mises en scène sadiques ? Parce que - selon la devise de Wallander - les êtres sont rarement ce que l'on croit qu'ils sont. Et si le crime était la vengeance d'une autre victime contre ses bourreaux ? Dans ce cas, l'inspecteur Wallander n'a plus qu'à se hâter pour empêcher un nouveau meurtre tout aussi barbare.

Un roman haletant, fort original, dont on ne sort pas indemne. Pour ma part, je n'avais pas du tout vu vers quelle fin Henning souhaitait nous mener. Autant dire que le suspense, et quel suspense !, est au rendez-vous. Une fois de plus, c'est notre civilisation elle-même qu'Henning interroge : qu'est-ce qui fait l'homme si seul ? Qu'est-ce qui amène un être a priori normal à basculer dans l'horreur ? Une enquête passionnante doublée d'une question à la fois simple et essentielle : qu'est-ce qui rend l'existence si difficile ?

Voici Les Morts de la Saint-Jean, mon préféré. Juin 1996. Nuit de la Saint-Jean. Trois jeunes gens ont rendez-vous dans une clairière isolée où ils se livrent à d'étranges jeux de rôle. Ils ignorent qu'ils sont surveillés. Peu avant l'aube, la fête tourne au drame : Août 1996. Le commissariat d'Ystad somnole sous la chaleur. Alors que des parents signalent la disparition de leurs enfants, Svedberg, un proche collègue de Wallander, est retrouvé mort, défiguré. La peur s'installe dans la région. Pour la première fois, notre sympathique inspecteur, aux prises avec des soucis de santé et des problèmes sentimentaux, est assailli par le découragement et le doute. Svedberg menait-il une double vie ? Pourquoi les jeunes gens étaient-ils déguisés ? Pourquoi le meurtrier visait-il des victimes jeunes et heureuses ? Pris dans l'enchaînement des découvertes macabres et des rebondissements contradictoires, Wallander parviendra-t-il à mener à bien cette nouvelle enquête qui s'annonce particulièrement ardue ?

Ce qui frappe, c'est l'aspect réaliste de la vie du personnage principal. Wallander a une vie à côté de son travail. Il mange (mal), il dort (mal aussi), il a du diabète il a des relations autres que professionnelles (quoi que...) il se pose des questions existentielles. Il doute, y compris de son engagement dans la police. Il ne comprend pas comment des crimes aussi sauvages peuvent être perpétrés. Il a peur que, devant la démission de la police, les individus fassent eux-mêmes leur loi. Ann-Brit, sa collègue, partage les mêmes doutes. Pourtant il faut bien avancer et trouver ce criminel, dangereux pour tous, y compris les policiers.

Last but not least. L'histoire du Guerrier solitaire sort clairement de l'ordinaire, au moins pour les pays de culture francophone. Comment une jeune fille peut-elle s'immoler par le feu, au beau milieu d'un champ de colza ? Et pourquoi ? Pendant que la Suède se protège de la canicule de cet été 1994 en suivant la Coupe du monde de football, l'inspecteur Kurt Wallander, de la police d'Ystad, assiste presque par hasard à cette scène apocalyptique. Pas question de partir en vacances... surtout que, dès le lendemain, s'enchaîne une série de meurtres atroces : un ancien ministre lubrique, un marchand d'art et un petit truand sont retrouvés scalpés... Quel est le lien entre eux ? Comment empêcher l'assassin de récidiver et pourquoi est-il devenu ce meurtrier sans pitié ?

Un roman extrêmement noir, désabusé et triste. Mélancolique même, ce qui vient ajouter une couche supplémentaire à l'image d'Epinal que nous avons des pays nordiques. Un dénouement certes relativement prévisible, mais une formidable capacité à raconter une histoire aussi rêche qu'un papier de verre.

J'espère par ces quelques mots vous avoir donné envie de lire Henning Mankell, ces romans méritent vraiment le détour selon moi. Je n'ai - volontairement - pas évoqué ses productions les plus récentes, car je ne les ai pas encore lues, mais vous pouvez les trouver sans difficulté aucune dans toutes les librairies. C'est tout particulièrement le cas d'Avant le gel, qui opère un transfert des enquêtes entre Kurt Wallander et sa fille, Linda, qui s'est enfin décidée pour une carrière, dans la police, et à Ystad.

Enfin, pour approfondir le sujet, vous pouvez lire ceci, de Pierre Grimaud.

Onanisme

Ce n’est pas tout les jours - qu’on se le dise ! - qu’un fidèle lecteur de ce modeste blog sort un bouquin. Je sais qu’il y a nombre de lettrés parmi vous, lecteurs adorés, je vous salue bien bas. Mais tout de même, peu d’entre-vous ont déjà franchi le Rubicon de la publication. Non qu’ils manquent de talent, du reste : mes amis le Patron ou le Dr. Orlof pourraient parfaitement être édités un jour, et j’espère bien qu’ils le seront ; mais il est difficile de bénéficier d’une telle opportunité, les coûts de transaction de la publication d’un roman ou d’un essai sont bien plus élevés que ceux de la création d’un blog ou d’un quelconque outil numérique.

Bref, disais-je, l’un de mes lecteurs attentifs (c'est lui qui le dit, je le crois volontiers et ça m’arrange) vient de sortir son premier roman, intitulé Onanisme. Il s’appelle Olivier Denans. Je le salue donc au passage. Je vous invite bien évidemment à lire ce billet jusqu’au bout, mais, avant cela, je peux d’ores et déjà résumer mon point de vue de la sorte : si vous aimez lire ce blog, courez acheter ce bouquin, vous ne serez pas déçus. Non que je compare mon style avec celui d’Olivier, il me dépasse et de très très loin, mais la thématique abordée n’est pas sans rappeler certains billets ici présents. Si vous appréciez, je le répète, mes inestimables confrères Dr. Orlof et le Patron, vous apprécierez ce roman. On sent bien l’influence d’Olivier, certains passages ne rappellent rien moins que le meilleur de Céline. Le tout mâtiné de Houellebecq, période Extension du domaine de la lutte, l’écriture chiante et plate en moins.

Onanisme raconte l’histoire de Rémy, la quarantaine. Rémy habite Marseille. Il vit seul depuis que sa femme l’a quitté, apprenant sa stérilité définitive. Il y a dix ans déjà. Il vivait à l’époque à Paris, il avait besoin de refaire sa vie. Marseille était une bonne opportunité. Du moins, pas pire qu’une autre.

Rémy vit seul mais n’est pas malheureux, bien au contraire. Il a construit autour de lui une bulle protectrice qui le sépare du commun des mortels. Développeur de sites web, il n’entretient quasiment pas de contacts professionnels avec le genre humain, hormis quelques échanges de mails. Il n’a pas vraiment d’amis, n’en cherche pas, et encore moins de compagne. Car Rémy est un branleur. Un parfait branleur. Qui élève la masturbation et la vision de films pornos des seventies au rang d’un art consommé. Dans son appart, il y a une pièce entière dans laquelle il a empilé sur chaque mur des milliers de DVD de cul. Rien de moins.

Rémy est un peu le Lebowski de Marseille. Comme le héros des frères Cohen, Rémy s’emporte, vitupère, émaille ses propos d’un anarchisme assumé. Nihiliste convaincu, rien pour lui n’a d’importance, et surtout aucune morale, quelle qu’elle soit, ne peut s’opposer à sa manière de vivre SA vie. Comme l’écrit Olivier dans sa gentille dédicace (na na nè-re), et comme le disait Léo, Rémy pense que ce qu’il y a d’encombrant dans la morale, c'est que c'est celle des autres. Et Rémy n’a vraiment pas envie de s’encombrer. Il a même inventé la « théorie de l’entonnoir » : un peu comme la concentration qui a précédé le big bang, les cultures, les langues, les dialectes, les tournures d’esprit se concentrent de nos jours. Et cette phase de concentration précède de peu celle de l’explosion. Celle de la destruction créatrice. Beau présage.

Entre deux visions des exploits de Brigitte, Marylin, ou plus encore Christie, Rémy mate sa voisine, Evelyne. Celle-ci à la fâcheuse habitude de rentrer tous les jours à la même heure précise de son jogging matinal. Et elle emporte toujours avec elle un attribut suffisant à éveiller l’esprit de Rémy (ainsi que d’un autre branleur, de l’immeuble d’en face) : son cul. Un cul magnifique, parfait, rebondi, souple, doux, tendre, généreux. Un cul de reine. Le cul de la Marie-Antoinette de Marseille. Le cul de Notre-Dame de la Garde. Rémy est hypnotisé par sa voisine comme l’insecte par le caméléon.

Rémy ne cesse de penser à sa stérilité, qui a fait basculer sa vie.

Sa stérilité l’habitait jour et nuit, le faisait rire et pleurer des larmes de sperme, bandait sa queue et brûlait ses neurones, les uns après les autres, patiemment, méthodiquement, sans état d’âme. Cette salope l’enterrait vivant, pelletée après pelletée, elle creusait sa tombe et curieusement il trouvait à son supplice un avant-goût de paradis. Avant que l’obscurité ne baisse son rideau d’éternité sur son effroyable inertie reproductive, il brandissait son sexe comme un glaive, illusoire combat dont il sortirait vaincu.

Rémy mène une fuite en avant. Tout tenter, tout risquer, tout vivre pendant qu’il en est encore temps. Même l’homosexualité, au service d’un Goldoblack bien membré qui lui a défoncé l’anus. Même le SM, l’échangisme. Les pages qu’Olivier consacre à ses périples héraultais sont irrésistibles, emplies de rombières ampoulées, soumises et sodomisées, de notables pervers à la queue molle, de pétasses situées au degré -1 de l’échelle de l’érotisme. Comme l’écrit encore Olivier, après le passage de Rémy dans un donjon SM des alentours de Montpellier,

Cette comédie grand-guignolesque, patchwork invraisemblable pétri de snobisme sexuel et de servilité de bas étage, nourrissait les âmes décharnées de sinistres pantins en mal d’identité. Les smistes reproduisaient inconsciemment une idéologie capitaliste où l’asservissement financier était symbolisé par un fouet.

L’illusion prolétarienne d’une prise de pouvoir, au prix d’un égalitarisme maoïste, régnait en maître dans la planète sadomasochiste, tendance soumission. Le smicard flagellait la femme du notaire pendant que son mari baisait la sienne en levrette, les mains ligotées dans le dos. Ils avaient réinventé la lutte des classes, sans le savoir, version hype, frissons garantis, le bon goût en moins, l’arrogance en plus.

Il y a d’autres passages épiques dans cet excellent roman, je ne résiste pas à l’envie de vous en citer quelques-uns :

Le concept de téléréalité était simple, selon lui. Prenez une quinzaine de trous du cul, enfermez-les dans un loft, dans une ferme, dans un pensionnat ou sur une île déserte, laissez mijoter à feu doux quelques semaines et vous obtiendrez un délicieux étron à partager en famille.

Pourtant, cette façade racoleuse et apparemment conne, cachait en réalité un message dévastateur et monstrueusement élaboré.

Comment donner l’illusion au peuple laborieux qu’il est libre ?

Tout simplement en lui offrant le spectacle de jeunes cons enfermés à double tour dans une cage dorée, truffée de micros et de caméras. C'était en filmant la séquestration volontaire que l’on octroyait au plus grand nombre l’illusion de pouvoir aller et venir à leur guise.

Ou encore ceci :

La société de consommation des vingt dernières années modélisait le sexe comme un produit marketing, estampillé, labellisé, répertorié, accepté, voire subventionné. Il s’attendait d’ailleurs à voir une étiquette AOC sur une croupe ici ou là, tant la traçabilité devenait une obsession. La notion d’interdit et de transgression disparaissait au profit d’un ratio de moralité qui sentait bon la tolérance zéro et le Pétainisme des grandes heures. Baiser oui, mais comme tout le monde. La normalité sexuelle comme médiocre frontière du comportement collectif. Sucer trois queues pendant une double pénétration devenait un must dans ces clubs. C'était une preuve d’engagement personnel et de bon goût partagé.

Toujours à propos des clubs échangistes :

Le libertinage, du moins ce qu’il en restait, ressemblait davantage à un mauvais film de cul américain, tourné en Hongrie, avec trois Polonaises et un étalon italien sur le retour.

Enfin, et ce sera ma dernière citation :

Marseille tirait sa renommée de cette fameuse artère (La Canebière, ndC) qui n’avait d’autre titre de gloire que d’abriter une ligne Maginot séparant le quartier arabe du reste de la ville. Dans la cité phocéenne, nul besoin de banlieue. Haut lieu du melting pot méditerranéen, cette ville avait réussi une ségrégation participative tout à fait exemplaire. Tout le monde cohabitait et les grandes avenues servaient de balises sociales. Plus on se rapprochait de la Canebière, plus les Arabes étaient nombreux ; à l’inverse, une fois accosté sur les rivages du Prado ou du square Monticelli, vous aviez la possibilité de croiser les happy few, ceux qui roulent en Range Rover vogue et qui connaissent un adjoint au maire, les radasses friquées de la corniche qui vont se faire dorer la tranche au Palm Beach pendant que leurs julots baisaient leurs secrétaires entre deux rendez-vous. Marseille c'est ça, un racisme omniprésent, l’hystérie collective pour onze connards en short. Bien qu’elle ne faisait que reproduire un schéma urbain classique, les riches d’un côté, les pauvres de l’autre et au milieu tout le reste, Marseille se démarquait par une jovialité ambiante qui faisait passer un réac de droite, raciste et un brin antisémite, pour un joyeux Provençal, digne héritier de la tradition pagnolesque. La réalité cachait pourtant un apartheid social et racial désastreux, baigné par un généreux soleil, à croire que le beau temps donnait des couleurs avenantes aux pires travers humains.

Tout le monde se croisait, aux terrasses des cafés, sur la rue saint Fé, au stade Vélodrome, sur les plages du Prado. Cependant, le prolo de base marseillais vouait une haine féroce pour son voisin de serviette arabe, et vice versa, une sorte de Palestine provençale, « la putain de ta race d’Arabe » comme on dit ici.

Vous l’avez compris, c'est excellemment bien écrit. Je me suis régalé en le lisant, ou plutôt en le dévorant. J’en redemande donc.

Vous l’avez remarqué, je ne dévoile pas la fin de l’histoire, bien au contraire. Ce sera à vous de la découvrir, en vous procurant ce roman. Vous saurez qui est vraiment Evelyne, ce qu’elle va devenir, et comment l’humanité, sinon la sociabilité, a un peu retrouvé Rémy par un canal inattendu. Lui qui pourtant l’avait abandonnée.

Vous pouvez cliquer sur sa couverture ci-dessus pour commander le premier roman de mon ami Olivier.

Ce qui mordait le ciel

Serge a la particularité de faire preuve d'une étonnante et sans cesse renouvelée originalité. C'est vrai pour nombre de ses romans policiers, ça l'est tout autant pour ses romans de SF. Ce qui mordait le ciel en est un parfait exemple.

Imaginez une compagnie de pompes funèbres, d'échelle intergalactique, qui met sur le marché des technologies ou services funéraires parfaitement adaptés aux rites de chacun des peuples de la galaxie. Supposez qu'un peuple idéalise le corps intact du décédé, mieux que l'embaumeur, mieux que la momie statufiée. Que seul un quartz parfaitement indestructible puisse calmer leur deuil.

Imaginez, donc, que la compagnie parvienne à créer une molécule générée à la mort de l'individu qui la porte ; que celle-ci recouvre instantanément ou presque le corps du mort d'un cristal funéraire. Vous aurez compris quel marché juteux a la compagnie avec la planète Sumar, située aux confins de la galaxie.

Seulement voilà, il y a eu un petit hic : le service d'expédition de la compagnie n'a pas destiné la molécule aux humains de Sumar, mais aux thomocks, joyeux pachydermes situés entre le mammouth et le bovin. Devant la taille des bêtes, ces abrutis du service d'expédition ont cru bon, au surplus, de multiplier par mille la dose.

Cinquante ans se sont écoulés. La compagnie vient seulement de se rendre compte de sa bévue, à l'occasion d'un contrôle de routine. Il faut donc agir, et vite. Elle décide de dépêcher sur Sumar un commercial quelconque, David, qui devra faire un rapport détaillé de la situation à sa compagnie. Afin que celle-ci recrute une armée d'avocats destinés à la couvrir contre tout recours éventuel.

David n'imagine pas, mais alors vraiment pas, à quel point les habitants de Sumar ont dû modifier leurs modes de vie pour faire face au cristal, à quel point leur quotidien a perdu tout repère, tout sens. Les "immobilistes" refusent de bouger et s'adaptent aux conditions créées par le cristal ; les "canonniers" bombardent inlassablement les cristaux ; les "séismophiles" ne sont peut être pas loin de la solution pour détruire ceux ci.

Le style de Serge est certes d'une platitude birkinienne, mais la topographie et le relief de son imagination sont sans borne. Un très bon, quoique très court, roman, que je me permets donc de vous conseiller.

Fouchardises

ça :

Il est vrai que l’habitude des mœurs politiques abolit jusqu’à la notion instinctive du dégoût.

ça :

Mais il y a quelque chose qui est clair dans le syndicalisme, c’est la spéculation la plus sûre sur l’instinct le plus fort dans l’âme humaine : la spéculation sur l’égoïsme corporatif qui, substitué à l’égoïsme individuel, prend alors le nom de solidarité.

ou encore ça :

Ou bien les deux conjoints sont d’accord pour se séparer…De quel droit un tiers, fût-il revêtu d’une robe de prêtre ou d’une toge de magistrat, prétend-il les maintenir rivés à la même chaîne ?

C'est Georges de la Fouchardière. Je vous invite à le découvrir, Ô fidèles lecteurs adorés !, ici et là.

Grande Jonction

Roman futurisco-mystique de Maurice G. Dantec (2006)

Link de Nova est un gamin passionné de musique électrique. Il adore prendre une Gibson et improviser un riff puissant, que crachent en cadence ses Marshall. Il a aussi une autre qualité : il est capable de parler aux machines. Ou plus exactement, d’entrer en relation avec les parties post-machiniques qui maillent la structure physique des individus du milieu du XXIe siècle. Ceux d’après la première Chute, et d’après sa deuxième version, huit ans plus tard. D’une époque où les hommes, plus totalement humains mais pas encore véritablement cyborgs, s’étaient interconnectés à un réseau central. D’une époque où, après un update raté, la Chose était entrée en dévolution. Les machines se sont toutes transformées en légumes, tout juste bonnes à émettre des sons binaires. Les implants électroniques des humains lâchaient à tout moment, causant leur mort immédiate. Les deux tiers de l’humanité ont sombré. Mais, dans ce coin paumé du continent Nord-Américain qu’on appelait jadis Québec, et Heavy Metal Valley aujourd’hui, un petit homme de douze ans, Link de Nova, conjure le mauvais sort et guérit définitivement les machines et les entités post-machiniques qu’il rencontre.

La Chose le sait, la Chose a durant quelques années élaboré un plan pour aboutir à la destruction définitive du genre humain. En s’attaquant au langage même. Les hommes ne sont alors pas transformés en légumes, mais en modems crachant là encore du binaire, pour enfin mourir. Link est sous la protection de deux chasseurs de primes, redoutés et estimés dans ce monde à la Mad Max, Chrysler et Youri. Sans compter le shérif Langlois. Ses parents adoptifs aussi, lui qui est né à la seconde même de la première Chute, mais à l’âge de huit jours. Saura-t-il conjurer la puissance de la Chose ? Et comment faire pour répliquer à l’entité qui attaque le langage, la seule arme dont il disposait jusque là ? Le thomisme et la révélation mystique, le christianisme et le millénarisme, pourront-ils lui porter secours, tout comme cette mystérieuse et gigantesque bibliothèque que son père adoptif et un savant texan font venir, à grand frais dans un monde de ruine, de Rome ?

Maurice G. Dantec n’en est pas à son coup d’essai de roman étrange. Mais disons qu’au plus il avance en âge, et au plus son cas s’aggrave. Non content d’être un mauvais français, émigré, de fustiger l’islam au gré d’une conversion au catholicisme, il inscrit désormais, avec Grande Jonction (et auparavant Cosmos Incorporated) son œuvre dans un mysticisme postmoderne néo-machinique poussant à l’extrême les prémices des Racines du Mal sinon de Villa Vortex.

Vous pouvez le commander rien qu'en cliquant sur l'image. Ne dites pas merci, tout le plaisir est pour moi.

Citoyen de la galaxie

Je poursuis ma lecture attentive quoique tardive des romans d'Heinlein. Après le très médiocre Etoiles, garde-à-vous ! (qui a depuis endossé son label hollywoodien en s'appelant Starship Troopers), j'ai poursuivi avec l'excellent Révolte sur la lune, et le non moins remarquable quoique assez différent En terre étrangère. Je persiste avec à présent un roman beaucoup moins connu, traduit en français il y a longtemps et indisponible depuis, sauf chez un bon bouquiniste de quartier, si vous avez la chance d'en avoir un pas loin.

Citoyen de la galaxie est un roman que Robert a publié en 1957. Soit avant En terre étrangère et Révolte sur la lune. Lisons le quatrième de couverture :

Le marché aux esclaves se tenait sur la Place de la Liberté, du côté du port spatial, en face du capitole des Neuf Mondes. Le marchand de chair humaine psalmodiait les enchères sur un ton monocorde, constamment interrompu par le rugissement des fusées.

Pourquoi un marché d'esclaves dans cet avenir lointain, dans cette Galaxie repue de progrès ? Pourquoi y vendre un jeune homme, thorby, aussitôt après son arrivée ? Et qui est thorby au juste ? Les gens sont libres. Chaque vaisseau spatial est un état souverain. Mais les Libres Marchands ont peut-être trouvé la pire solution au plus difficile problème : comment être humain et survivre dans toutes les situations. Et Thorby se pose une question : à quoi bon être un Citoyen de la Galaxie ?

Une bonne introduction pourrait être constituée par la lecture de cet article de l'ami Sylvain, qui, dans sa critique de Johan Eliot (la lune seule le sait), écrit :

Les seuls à s’être frottés à ce désir d’utopie et à avoir élaboré quelque chose d’intéressant sont finalement des auteurs plutôt classés « à droite ». Je ne reviendrai pas sur le roman « Révolte sur la Lune » mais je mentionnerai du même Robert Heinlein « Citoyen de la galaxie », un roman qui était une réponse en 1956 à la constatation de l’anthropologue Margaret Mead que la Science Fiction moderne ne proposait plus d’utopies. Il y a également des textes de Cyril M. Kornbluth et d’Eric Frank Russell non dénués d’intérêt.

Je n'insisterai pas sur la classification "à droite" de Robert, qui me semble particulièrement discutable, et c'est bien la raison pour laquelle Sylvain l'écrit entre guillemets. Ce que je voudrais souligner, c'est l'importance de ce roman, qui d'une certaine façon préfigure à la fois Révolte sur la lune et En terre étrangère, dans la mesure où le thème de la liberté y est omniprésent. Et son contraire, l'esclavage. Et même lorsque le héros est libre, il ne l'est pas encore tout à fait ; la Famille, qui l'a accueilli et qui est une sorte de guilde de commerçants, un peu à la manière de Franck Herbert, ne lui apporte pas la liberté. Une anthropologue (là encore), qui, dans le roman, étudie les modes de comportement de la Famille, lui dit avant de partir :

Elle : - La famille est libre. C'est leur principale fierté. N'importe lequel d'entre-eux te dira que c'est la liberté qui fait la différence entre eux et les frakis (les autres, quoi). La Famille est libre de parcourir les étoiles sans être jamais enracinée nulle part. Si libre que chaque vaisseau est un Etat souverain, qui ne demande rien à personne, n'implore la protection de personne, ne coopère que si cela l'arrange. Oh, la Famille est libre. Cette vieille galaxie n'a jamais contemplé autant de liberté. Une civilisation de moins de cent mille personnes réparties sur un quart de milliard d'années-lumière au carré et absolument libres d'aller n'importe où n'importe quand. (...) Ah oui, la Famille est libre. - Elle fit une pause - Mais à quel prix ?

Thorby cligna des yeux d'étonnement.

- Je vais te le dire. Pas au prix de la pauvreté. La Famille jouit du niveau de vie le plus élevé de toute l'histoire. Les profits de votre commerce sont fantastiques. Ni au prix de la santé physique ou mentale. Je n'ai jamais vu de communauté où l'on rencontre si peu de maladies. Vous n'avez pas payé non plus en sacrifiant votre bonheur ou votre amour-propre. Vous êtes heureux, satisfaits de vous-mêmes. Votre orgueil démesuré dépasse les bornes ; vous avez évidemment de quoi être fiers. Mais ce que vous avez payé pour votre incomparable liberté... c'est la liberté elle-même. Non, je ne fais pas de jeu de mots. La Famille est libre... A condition que chacun d'entre-vous perde sa liberté individuelle. L'Officier chef et le Capitaine ne font pas exception. Ils sont peut-être encore les moins libres de tous.

De la part d'un ancien militaire, voilà qui a de quoi étonner. Ce roman est un bon et grand roman, je vous invite donc à le lire quand vous le pourrez.

Nathaniel Hawthorne - Le Hall de l'imagination

Nathaniel Hawthorne (1804-1864), quoique peu connu sous nos latitudes, reste l'un des premiers grands écrivains américains (et, par ailleurs, le dédicataire du Moby Dick de Melville). Sa biographie laisse présumer de la particularité de son écriture : né dans une maison "hantée", cet adolescent magnifique, héritier du puritanisme anglo-saxon, se tiendra reclus une douzaine d'années avant de renouer avec le monde par l'intermédiaire de son amour, Sophie Peabody. Son style et ses thèmes seront ceux d'un solitaire, un emmuré à l'imagination malade, obsédé par le Mal et la perversité, sur fond d'égocentrisme esthète. De quoi faire de lui un décadent avant l'heure.

Ce recueil comporte trois nouvelles d'une facture tout à fait similaire : des spéculations d'imaginaire pur, des floraisons littéraires qu'on dirait cultivées sous serre et qui donnent lieu à des fables burlesques et un rien métaphysique. Dans la nouvelle qui donne son titre au recueil, "Le Hall de l'imagination", le narrateur visite une construction féerique qui "occupe dans le monde de l'imagination la même place que la Bourse de Paris, le Rialto et la place de Londres dans celui du commerce". Dans ses innombrables salles se rencontrent poètes, inventeurs, utopistes et mystiques. L'exploration du lieu est le prétexte d'un débat néo-platonicien sur l'Idée et le réel, assez convenu bien qu'amené d'une manière on ne peut plus originale. La deuxième suivante, "Une soirée select", propose un autre "non-lieu" poétique : le Château des airs, nuage solide doré aux rayons solaires dont le maître accueille des invités de marque pour une soirée cacophonique. Arrivent ainsi le Plus Vieil Habitant de la Terre, l'Acteur des Impossibilités Avérées, le Représentant de la Postérité ou encore la Belle sans rivale. Par ce jeu d'abstractions personnifiées, Hawthorne crée une ambiance absurde très réjouissante. Dans "La Correspondance de P.", enfin, un épistolier dérangé relate ses rencontres avec un certain nombre de personnalités célèbres qu'il aurait vues vivantes et dont il décrit l'évolution pathétique ou grotesque : Lord Byron, dépeint en obèse ultraconservateur, ne comprend plus un vers à ses œuvres ; Shelley a retrouvé l'Eglise anglicane ; quant à Napoléon, il erre dans Londres, ridicule, timoré et ignoré de tous. En revanche, d'après le rédacteur, Dickens est mort avant d'avoir fait son oeuvre…

Chaque nouvelle répond aux mêmes principes : un concept issu d'un jeu de l'imagination complètement libre offre une perspective délirante que l'auteur déploie ensuite dans une succession de tableaux ou de personnages. C'est intéressant, surprenant et singulier, mais ça a parfois tendance à trop tenir de la "recette" ; une fois l'idée de la nouvelle installée, il faut bien reconnaître que son développement se révèle poussif. Le recueil demeure un morceau littéraire original et charmant mais, comparé (dans un genre comparable) à l'œuvre géniale de son compatriote et contemporain Edgar Poe, il ne dépasse pas le statut de détail excitant de la littérature du XIXe siècle.

Romaric Sangars

American Gods

Dans le vol qui l'emmène à l'enterrement de sa femme tant aimée, Ombre rencontre Voyageur, un intrigant personnage. Dieu antique, comme le suggèrent ses énigmes, fou, ou bien simple arnaqueur ? Et en quoi consiste réellement le travail qu'il lui propose ? En acceptant finalement d'entrer à son service, Ombre va se retrouver plongé au sein d'un conflit qui le dépasse : celui qui oppose héros mythologiques de l'ancien monde et nouvelles idoles profanes de l'Amérique. Mais comment savoir qui tire réellement les ficelles : ces entités légendaires saxonnes issues de l'aube des temps, ou les puissances du consumérisme et de la technologie ? A moins que ce ne soit ce mystérieux M. Monde, oui, vous savez bien, l'ami de MM. Bois et Ville...

Voici un roman fort original, qui a été décoré d'une multitude de prix (Hugo, Nebula, Locus, et j'en passe). On suit les pérégrinations de l'ami Ombre, au nom improbable et au épaules larges. Sa rencontre avec Voyageur va bouleverser sa vie, tant ce type, cynique, maquereau, voleur, arnarqueur et érotomane, exerce une influence majeure sur Ombre, que d'ailleurs il emploiera. A peine sorti de prison, pour retrouver sa femme qui, elle, n'a rien trouvé mieux que de suçer son meilleur copain en voiture, causant ainsi au couple adultère un accident mortel, Ombre ne sera jamais véritablement tenu à l'écart de son ancien monde.

Pourchassé par les Nouveaux Dieux, ceux de la Technologie, d'Internet, des Medias, de l'Informatique, Ombre devra à moultes reprises se cacher, jusqu'au fin fond du Dakota du Sud, pour échapper à ses ennemis. Il devra aussi raisonner les Anciens Dieux, has-beens par excellence, plutôt poivrots ou clodos, que titulaires de la prestance qui devrait convenir à leur rang. Il y parviendra parce qu'il détient en lui un terrible secret, qui naquit dans les profondeurs de l'Europe, et qu'il a dans sa chair apporté en Amérique. Il ne sera pas le dernier surpris lorsqu'il l'apprendra, tout comme il réalisera ce qui se cache dans la voiture qui, chaque année, coule au fond du Lac du village de Lakeside, à l'occasion d'un bookmaking géant visant à parier sur l'heure et le jour précis de l'événement.

Un bon bouquin, bien écrit et original, ce n'est déjà pas si mal, non ?

Rance 3, télé gothique

J'ai pas mal de choses à dire aujourd'hui, une fois n'est pas coutume. Je tenterai toutefois de faire bref, car le temps m'est compté. Il s'agit en premier lieu, et ce sera l'objet du présent billet, d'une émission que France 3 Rhône Alpes - Auvergne (oui oui, ne rigolez pas encore) a diffusé hier aux alentours de 13h. Le thème en était, à quelques heures d'Halloween, le mouvement gothique. Plusieurs espèces de cette faune interlope étaient présentes sur le plateau, aux tenues plus improbables sinon extravagantes les unes que les autres. Des filles aux bas ultra-sexys, des post-punks à la crète rose et aux lunettes matrixiennes, des cyberpunks ressemblant de près aux membres de Zeromancer, une fille aux cheveux rouges qui ressemble à Coralie, voici quelques-unes des figures de cette émission. Parmi les invités du plateau, un type sympa qui a fait une présentation sommaire quoique fidèle du mouvement, une belle blonde à la voix lascive qui tient une boutique très connue à Lyon, gothico-médiévale, un pierceur punk, deux DJs, mais aussi un soi-disant sociologue, sans doute plutôt un étudiant en troisième année de socio, qui, à l'instar des autres, n'avait manifestement pas grand-chose à dire lors de cette émission. Aux questions pourtant pertinentes et intéressées des journalistes, sa réponse était toujours : oui mais non, c'est plus compliqué que ça, on ne peut pas catégoriser. Et du coup il n'a rien dit du tout, ce qui est embêtant.

Les animateurs évoquent la poésie anglaise du XIXe ? personne ne bronche. Le romantisme allemand ? pas mieux. Notre sociologue fera certes une poussive allusion au divin marquis de Sade, mais elle était bien insuffisante.

On parle musique. Marylin Manson ? non l'est pas gothique. Les Cure ? ben non plus. Qui alors ? ben personne, c'est trop compliqué. L'animatrice connaissait pourtant les 242, ce qui n'est pas rien. Nul n'a cité Depeche Mode, groupe qui pourtant m'a fait passer, de façon fort improbable et pourtant si réelle, du métal au gothique pour ma part.

Un groupe de métal médiéval grenoblois a même joué un morceau, honnête certes, mais était-ce le plus représentatif de ce mouvement ? On peut en douter.

Ce qui m'a le plus gêné, c'est l'absence de réponse aux points qui pourtant me semblent majeurs. A la question du journaliste, qui se demandait pourquoi les goths avaient besoin d'arborer une tenue vestimentaire si particulière, eux qui sont très repliés sur eux-mêmes, et qui pourtant par là cherchent à se collectiviser, aucune réponse convaincante n'a été fournie. C'était pourtant si simple - et pardon de faire très donneur de leçons - de dire que les goths sont des êtes pratiquant l'introspection, individualistes comme la plupart des gens, mais un peu plus que la plupart. Que l'individualisme est un concept positif, qui n'a rien à voir avec l'égoïsme et a fortiori l'égotisme. Que le propre des individus libres, c'est de s'associer librement, ce que les goths font. Leur tenue vestimentaire, pas systématique d'ailleurs, leur permet simplement de se reconnaître mutuellement. On est bien loin de l'esprit de bande des rappeurs, par exemple, qui eux sont des collectivistes dans la mesure où ils se considèrent d'abord comme membres d'une bande, sinon d'un gang, ou encore d'une ethnie, et certainement pas comme des individus.

Autrement dit, ça n'est pas innocent si l'on trouve tant de goths, ou de métalleux, parmi les libertariens. Loin de là.

Da vinci cryptex

Vous avez sans doute lu le Da Vinci Code, bon bouquin mais surtout phénomène de mode qui, de ce fait, perd une grande part de son intérêt.

Mais peut-être n'avez vous jamais vu de cryptex, alors voici ce à quoi ces objets ressemblent :

Par ailleurs, je ne peux résister à la tentation de reprendre in extenso cet interview paru sur l'Internaute de celui qui fut jadis mon professeur, Odon Vallet, sur le phénomène et la polémique nourris par l'ouvrage de Dan Brown :

Odon Vallet est docteur en droit et en sciences des religions. Il donne des cours à la Sorbonne et à l'Université Paris VII. Il est connu pour avoir publié de très nombreux ouvrages traitant de la religion. L'Internaute Magazine a demandé à ce spécialiste des religions ce qu'il pense du phénomène Da Vinci Code.

Etes-vous surpris par le succès de Da Vinci Code ?

Odon Vallet Je ne suis pas surpris de son succès mais de l'ampleur de son succès. Je ne suis pas surpris parce que le thème proposé est très populaire : il fait allusion à Marie-Madeleine qui est un personnage très mystérieux des Evangiles, un personnage que l'on confond souvent avec la femme pécheresse. On en fait une prostituée repentie : il est intéressant de noter qu'il existe son équivalent dans le bouddhisme avec Amrapali, une courtisane qui demandait 50 écus pour la nuit et qui fit don à Bouddha d'un beau jardin. On ne dit pas pour autant qu'elle a couché avec lui. A partir du personnage de Marie Madeleine, on invente une possible postérité à Jésus.

Je suis surpris en revanche que ce succès prenne une dimension mondiale, je ne trouve pas cela scandaleux. Il y a un intérêt porté à la présence du Christ dans le monde non plus seulement à sa postérité spirituelle mais aussi à sa postérité charnelle. Mais justement, là où l'invention devient déplacée, c'est lorqu'elle tend à affirmer qu'il existe à ce sujet un mensonge entretenu par l'Eglise depuis ses débuts.

Justement, Jésus Christ marié et Marie-Madeleine enceinte, est-ce que c'est possible ?

Nous sommes dans l'ignorance totale des femmes qui ont entouré Jésus. Elles sont nommées dans les Evangiles uniquement par leur prénom et beaucoup portent le même. Il y a ainsi plusieurs Maries, Marie-Madeleine appelée aussi Marie de Magdalena... Il est donc très difficile de savoir de laquelle il est question. Quant à savoir si Marie-Madeleine a été enceinte, nul ne pourra jamais le prouver, le confirmer ou l'infirmer. Lorsque Godard dans son film "Je vous salue Marie" présente Marie comme une mère célibataire, c'est tout aussi possible que les autres hypothèses.

Pensez-vous qu'il existe un risque de désinformation à lire Da Vinci Code ?

Le risque principal est de transformer l'histoire en légende. Les événements de l'Evangile ne sont pas des événements historiques bien que l'existence de Jésus Christ soit avérée. Le danger avec ce genre de traitement est de donner naissance à une contre-Evangile tout aussi invérifiable que le premier et donc de donner naissance à une nouvelle Foi, un fidéisme. Mais si ce livre permet de revister certains moments de notre histoire, Bible ou encyclopédie en main, ou bien certains lieux, Guide bleu en main, alors il est intéressant. Je pense notamment à l'Eglise Saint-Sulpice dont il est question dans cet ouvrage, souvent très décriée à cause de ce que l'on considère comme le mauvais goût saint-sulpicien et que beaucoup de gens redécouvrent. Mais attention, il faut toujours garder son esprit critique et se souvenir que le propre du roman n'est pas de remplacer l'investigation mais l'imagination. ll ne faut pas se tromper, et le lire comme un roman.

Je ne vous ferai pas l'insulte de vous présenter l'Homme du Virtuve, que je reproduis ici pour sa simple beauté visuelle. Toutefois je tiens à vous signaler cette page, qui fait le point sur plusieurs subtilités mathématiques abordées par le roman : suite de Fibonacci et nombre d'or.

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