Nemo censetur ignorare Copeau

J'aborde rarement l'actualité politicienne, je l'ai déjà dit, vous le savez. Parfois, j'évoque (assez brièvement) l'actualité nationale, voire internationale, mais sous un angle relativement neutre ; j'aborde aussi des questions économiques ou philosophiques, mais jamais, ou plus exactement presque jamais, l'actualité à travers le prisme de la « politique politicienne ».

C'est tout particulièrement vrai de la vie politique locale, que j’ai abordée deux fois maximum en trois ans.

Mais, alors que les élections présidentielles se préparent, c'est de la vie municipale dont je voudrais parler.

Il me semble partager un souci majeur avec mes camarades libertariens, ou libéraux de gauche : notre positionnement n’est pas clair, pour la quasi-totalité des gens. Sauf à lire Thierry Crouzet, qui, lui fait preuve d’une rare honnêteté, le commun des mortels ne sait pas ce que c'est que le libéralisme. L’assimile à la droite, c'est un réflexe connu. Eculé même. Et pourtant faux. Lorsqu’on est de droite et libéral, évidemment, on ne se pose même pas ce genre de question. L’un semble découler naturellement de l’autre. Lorsque, comme mon ami Farid (Farid est un pseudonyme, suffisamment vague pour préserver son identité, suffisamment précis pour que l’intéressé se reconnaisse), on a une position libertarienne jusqu’au-boutiste, refusant tout processus électoral, tout vote, tout engagement, on n’a pas non plus ce genre de questionnement.

Lorsqu’on est de gauche, ou qu’on refuse ce bipolarisme fleurant bon les années soixante, on se pose cette question. Et convaincre nos interlocuteurs du bien-fondé de notre démarche, de la sincérité de notre engagement, est un combat de tous les instants.

Pour me faire mieux comprendre, je prendrai donc mon exemple local, l’exemple lyonnais. S’affrontent un candidat de gauche, qui a des rapports détestables avec le parti socialiste dont il est issu, tant ses idées renvoient plus au centre voire à droite qu’à la doctrine socialiste orthodoxe. Ce qui lui vaut bien évidemment une haine viscérale de la part de nombre de ses camarades, qui ne voient en lui, au mieux, qu’une machine efficace à gagner les élections.

Face à lui, un candidat de droite, ministre des transports, pas plus parachuté à Lyon que le précédent, moins même, comme beaucoup le croient à tort. Un type fortement marqué à droite, à la manière de Sarko, et qui tente vainement depuis deux ans de se départir de cette image qui lui colle décidément trop à la peau.

Le premier n’est pas libéral ; le second encore moins.

Alors qu’il était ministre de la Justice, on dit Garde des Sceaux, Perben, c'est son nom, a présenté et fait voter deux lois profondément liberticides. La seconde en particulier. Les droits de la défense, les libertés civiles, les libertés publiques, les principaux pendants de notre droit pénal et civil ont été impactés par la folie sécuritaire de notre ministre. Comme j’enrage de ne point avoir eu le temps, à l’époque, de ferrailler davantage contre ce projet de loi. Mais cela appartient désormais au passé.

Arrivé aux Transports, notre ministre a fait montre de bien moins d’efficacité. Ou plutôt d’une inefficacité patente. Aucun des projets qu’il était censé porter, d’ampleur parfois stratégique, n’ont abouti. Tous sont restés au point mort. Ce qui est un peu embarrassant pour qui comptait en faire un argument majeur de sa campagne municipale. Ce n’est pas mon problème, c'est le sien.

En tout cas, une chose est sûre : je ne vois vraiment pas pourquoi je devrais spontanément voter pour Perben. Ou, pour dire les choses autrement : je ne voterai certainement pas pour lui. Tout le reste n’est qu’argutie.

Arlette Rouge

Parité et discrimination positive

Peut-on décemment excommunier l'un et béatifier l'autre ? N'y a-t-il pas une légère contradiction ?

Pour la république

Il est de bon ton, chez les libéraux et affidés, de traîner dans la boue la démocratie. Lafronde, par exemple, écrit ceci :

Le suffrage universel s’oppose à la hiérarchie des valeurs. A l’inverse, c’est un relativisme moral qui voue un culte à l’égalité par opposition à une séléction naturelle fondée sur l’expérience, l’histoire, l’effort personnel mais aussi les déterminismes en tout genre. Tout un chacun est immédiatement transformé en acteur politique de premier plan par la baguette magique d’un universalisme abstrait. Et ce au mépris des spécificités individuelles qui fleurissent dans le genre humain ; c’est un fait qui montre que l’on ne saurait accorder à tous la même capacité à peser dans la gestion politique de la Cité. Le fait de donner le même pouvoir politique à l’honorable et estimé chercheur et, d’autre part, au nuisible energumène qui conchie son pays autant qu’il peut mais qui vit de ses largesses, est une falsification ridicule car ce n’est pas l’égalité devant les urnes qui fait l’égalité des esprits et des compétences. Le suffrage universel c’est la guerre déclarée contre l’intelligence.

Pour lui préférer la monarchie, dans une optique toute hoppéenne.

Je pense qu’il s’agit d’une mauvaise lecture de la notion même de démocratie. Celle-ci n’est pas une donnée abstraite, issue de la pensée rousseauiste comme l’eau du puits, mais le fruit d’un accouchement issu des traditions antiques. Remontons donc un peu le temps.

Si la démocratie représente l’aboutissement du régime républicain, elle n’en constitue pas la modalité obligatoire. Dans son Esprit des lois, Montesquieu distingue la République démocratique, qu’il conçoit à l’image de la Suisse ou des cités du monde hellénique antique, de la République aristocratique, dont le modèle est Venise : « Le gouvernement républicain est celui où le peuple en corps, ou seulement une partie du peuple, a la souveraine puissance ».

Cela explique que le modèle républicain n’est cessé d’être, au moins symboliquement, inspiré par les cités antiques qui étaient des régimes élitistes ne groupant qu’une minorité de la population (les citoyens mâles).

Tout d’abord, ce qui distingue la République est la forme de légitimité qui la fonde. Les règles républicaines de dévolution de la souveraineté n’obéissent pas à la force comme dans les régimes despotiques. Pour être légitimes, elles n’obéissent pas non plus à la tradition, comme pour les monarchies ou dans les théocraties (en ce sens, une république islamique est une contradiction dans les termes) ou au charisme d’un chef comme dans les autocraties.

Le principe de légitimation de la République est la raison. Le régime républicain possède sur les autres formes de gouvernement une supériorité rationnelle. Cette supériorité emprunte des formes distinctes selon la modalité, démocratique ou aristocratique du régime républicain.

La République aristocratique, historiquement la plus ancienne, repose sur une logique oligarchique : le gouvernement des meilleurs ou au moins, des seuls citoyens capables.

La République démocratique, repose sur un autre postulat rationaliste, formulé dès le XVIIe siècle par Pascal puis théorisé par Rousseau : le large partage des lumières parmi l’ensemble des citoyens sains d’esprit. L’idée que chaque individu est dépositaire de la raison fonde le principe d’égalité sur lequel repose la République démocratique.

L’ambition du régime républicain est donc particulière : il ne s’agit pas seulement d’atteindre au bon gouvernement, efficace et modéré, qui justifie par exemple la monarchie dans les écrits de Burke ou de De Maistre, mais de construire une société réglée par la raison.

La République est donc irréductible à ses institutions (la dévolution non héréditaire du pouvoir) et à la démocratie (puisque la proportion de monarchies effectivement parlementaires est voisine de celle des républiques véritablement démocratiques). La République, au plein sens du terme, est indissociable de la formulation d’un projet politique.

Ainsi, exprimé en termes philosophiques, la République est l’instrument de construction de l’histoire selon les préceptes de la raison.

Préférer la « société concrète » à la « société abstraite », comme le font Hoppe et Burke, Bonald ou De Maistre avant lui, c’est aussi préférer la tradition à la raison.

Or la raison fonde le substrat même des Lumières et du libéralisme. Certains prétendent même que le « droit naturel », issu de l’observation des faits humains, est révélé grâce à la raison. Refuser la raison, c’est donc refuser le libéralisme . Quoi qu’en dise Hoppe.

La mondialisation coupable

A lire sur le blog du gauchiste repenti :

Voici comment la présentatrice du 13 heures de France 2, Béatrice Schoenberg, présentait tout à l’heure un reportage sur la fermeture d’une entreprise bretonne de marbrerie : « une fois encore, c’est la mondialisation qui est en cause » ! Pourquoi, lorsque la même journaliste évoque les ventes d’Airbus, de Renault, de LVMH ou de la viticulture française à l’étranger, ne dit-elle pas de la même façon : « une fois encore, c’est la mondialisation qui explique ces succès »?

Comment les français ne seraient-ils pas effrayés par le monde dans lequel ils vivent puisque chaque fois que l’on évoque la mondialisation dans les médias, c’est pour lui imputer toutes les difficultés du pays ? Celle-ci est devenue un véritable bouc émissaire, notre souffre-douleur, le responsable de tous nos maux. Fermons nos frontières, replions-nous sur nous-mêmes, fuyons le reste du monde et tout ira mieux ! Tel est le message subliminal de nos journalistes, imbibés qu’ils sont de tout ce climat antilibéral qui préfère imputer au reste du monde nos problèmes plutôt que de se pencher sur nos propres responsabilités.

Pendant ce temps, l’Allemagne bat tous les records d’excédents commerciaux et devient le premier exportateur mondial. Comme ne dirait pas Mme Schoenberg, c’est la mondialisation qui lui permet cette incroyable performance !

3 brèves

Si j’en crois mes indicateurs, DSK, sollicité par un auditeur d’une radio publique, aurait répondu la chose suivante : « N’ayez crainte, je suis anti-libéral ! Je ne cherche à promouvoir que la social-démocratie de type scandinave. ». Puisque, comme l’écrit par ailleurs la Lime, personne n’est obligé d’être con, j’aimerais bien savoir ce qui peut pousser ce candidat à la candidature à tenir de pareils propos. La démagogie ? La flagornerie d’une base militante fortement ancrée à gauche ? La bêtise peut-être ? Tout à la fois ?

Si DSK se met à concurrencer Ségo, je vais bien avoir du mal à trancher à qui je verserait ma prime au plus con. Dotée d’une enveloppe de 10 000 copeauflouzes, quand même.

En tout cas, si ce n’est pas lui qui est désigné par les socialistes, cela simplifiera considérablement mon choix ; je ne me sens aucun atome crochu avec le grand bourgeois au crâne d’œuf, ni avec la madone des socialistes.


La Lime nous apprend ce qu’est la micropolitique : je vous laisse lire son excellent billet plutôt que d’en faire un résumé ici. Toutefois, je ne résiste pas à l’envie de citer sa conclusion :

Pour caricaturer, le discours français est :

Je suis élu, je travaille pour l'intérêt général, donc ceux qui s'opposent à mes réformes sont des salauds égoïstes que je dois écraser (et qui finissent en général par me faire reculer !).

Le discours micropolitique est :

Je suis élu, mes réformes sont bonnes pour le plus grand nombre, mais certains vont y perdre, il est légitime qu'ils s'opposent à la réforme en question, il faut les acheter.


Et pour finir, une petite citation péchée par ailleurs :

Si tu préfères le bien-être à la liberté, la tranquillité de la servitude au défi exaltant d'être libre, retourne en paix chez toi. Nous ne te demandons ni ton conseil, ni ton appui. Incline-toi et lèche la main qui te nourrit. Que tes chaînes te soient légères et que la postérité oublie que tu fus notre compatriote.

Samuel Adams (1722 - 1803) - révolutionnaire nord-américain et organisateur de la Boston Tea Party.


EDIT : je vous invite à lire cet article d'Aurel, consacré à la taxe environnementale sur les importations, et qui fait un excellent point sur la question.


Et si vous voulez vous détendre encore un peu, voici la parabole footballistique du libéralisme.

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Salade verte

Je ne résiste pas à l'envie de reprendre in extenso la dernière chronique d'Eric, qui, bien qu'anodine et comparable à celles que la Lime écrit, a l'immense mérite de paraître dans un journal tel que le Monde.

Le réchauffement de la planète est devenu un problème trop sérieux pour être laissé aux écologistes. La Grande-Bretagne l'a compris. Tony Blair a confié à un économiste de renom, Nick Stern, le soin de rédiger un rapport de 700 pages sur les conséquences du changement de climat. Publié il y a huit jours, ce texte est devenu immédiatement une référence mondiale.

La France est restée, elle, dans le politicard et l'émotionnel. Les partis Verts continuent de se perdre dans d'inénarrables combats de chefs, et voilà que le pays, oubliant Descartes, porte aux nues une vedette de la télévision et que les candidats à la présidence de la République se l'arrachent.

Que l'on se comprenne bien : Nicolas Hulot est sûrement très utile pour mobiliser les consciences, comme Coluche a été utile pour créer les Restos du coeur. Mais, de même que l'initiative de l'amuseur n'a pas fait diminuer la pauvreté, celle de l'animateur ne va pas refroidir la température de la planète d'un milliardième de milliardième de degré.

M. Hulot propose "un nouveau contrat entre les Français et le président de la République" prévoyant cinq propositions et dix mesures à mettre en oeuvre sur le territoire national. Rappelons que la France est responsable de 1,5 % des émissions mondiales de CO2 : 368 millions de tonnes sur 24 milliards. Les Français auraient beau élire un vice-président tout vert comme le souhaite M. Hulot, rouler à vélo et couper le courant, cela ne changerait strictement rien au ciel.

Sans doute, répondent les écolos. Mais "il faut bien montrer l'exemple" ! Nous voilà au coeur de leur stratégie : avoir mauvaise conscience, se serrer la ceinture, entrer volontairement dans " la culture de la modération". Au besoin, il faut contraindre les récalcitrants par la force (à Paris, par exemple) pour sauver la planète. Les hommes roulent-ils toujours en 4 × 4, veulent-ils la "clim" (parce que, justement, il commence à faire chaud, vous ne trouvez pas ?) et la Terre continue-t-elle de bouillir ? C'est parce qu'on n'a pas assez expliqué, que la prise de conscience n'est pas assez haute dans la hiérarchie de l'Etat, que le capitalisme et les industriels (hou ! hou !) refusent de "produire autrement" et de faire "des produits qui durent et qui soient réparables". Changeons le capitalisme, diminuons la croissance !

Cette salade verte, arrosée par Dieu et Malthus, idéologisée, séduit en France. L'écologie y est devenue la dernière manière de lutter contre le capitalisme. Mais elle n'a aucune chance de convaincre ailleurs. C'est une version première (et encore douce) de cette stratégie qui a présidé au fameux protocole de Kyoto, lequel impose aux pays signataires des restrictions chiffrées d'émissions de CO2 par rapport à 1990. Le malheur est que ça n'a pas marché. Les Etats-Unis n'ont pas ratifié le protocole, le Canada vient de s'en retirer. Aucun pays émergent n'est concerné alors que la Chine deviendra la plus grosse "pollueuse" dans dix ans. En Europe, seules la Grande-Bretagne et la Suède respectent leur ordre de marche. La France à peine.

Entre-temps, sur la lancée, expose le rapport Stern, l'atmosphère, qui comprend 430 parts par million (ppm) de gaz à effet de serre (contre 280 ppm avant la révolution industrielle), en contiendra trois fois plus en 2100. La température montera de 2 °C ou 3 °C en 2050 et de 3 °C à 10 °C en 2100. Et de souligner l'ampleur du problème en rappelant que le thermomètre est aujourd'hui plus haut de seulement 5 °C par rapport à l'ère glaciaire.

Pourquoi l'échec ? Parce que la gestion du climat pose une question inédite à l'humanité, "un défi biblique", dit justement Martin Wolf dans le Financial Times : il faut que tout le monde participe et qu'il n'y ait pas de gros malin profitant, sans rien faire, des efforts des autres. La méthode du cri d'alarme, de l'exemplarité et de la restriction volontaire défaille. Elle se heurte en outre, quoi qu'en disent les militants Verts, à des incertitudes scientifiques.

Pas sur la réalité du réchauffement ni sur la responsabilité de l'homme (encore que Claude Allègre a bien raison de maintenir des doutes), mais sur les conséquences de ce réchauffement. Ensuite parce que les solutions en appellent à un retour des Etats à une coopération entre eux, ce qui déplaît aux pays libéraux (la très grande majorité), qui craignent cet étatisme et redoutent qu'il ne débouche sur un immense gâchis d'argent.

Comment convaincre les réticents, et d'abord les Etats-Unis et la Chine ? Sûrement pas en leur proposant la "modération", et encore moins de changer le capitalisme. Nicolas Stern inverse le point de vue : c'est le réchauffement qui menace la croissance, et non pas le contraire. "Le monde n'a pas à choisir entre "éviter le changement climatique" et "promouvoir la croissance et le développement". L'évolution des technologies énergétiques et les mutations des appareils économiques font que la croissance n'est pas antinomique avec la réduction des gaz à effet de serre." Il faut bien sûr faire prendre conscience (comme les écolos ou Al Gore), taxer le CO2 (comme M. Hulot, mais à l'échelle mondiale), mais à la condition de décupler les efforts de recherche et de développement sur les énergies propres.

Pas moins de croissance, mais plus de science. Ajoutons : plus de nucléaire.

ÉRIC LE BOUCHER

La reproduction (bis)

J'aime beaucoup ce que la Lime a écrit, je le cite donc in extenso.

Voici ce que Madonna a dit de Ségolène Royal :

"Elle a de la classe (...) Le monde se porte mieux depuis qu'il y a plus de femmes au pouvoir. Une femme présidente en France, ce serait logique."

Tandis que Corneille (Pierre évidemment) a écrit dans Cinna :

"le pire des Etats, c'est l'Etat populaire"

Enfin, l'historien André Kaspi, à la question : "Est-ce qu'Hillary Clinton ne ressemble pas à Ségolène Royal ?", a répondu avec un demi-sourire sans ambiguité sur le sous-entendu :

"Hillary Clinton est très compétente."

...

Vous devinez bien de quel coté je penche.

Sarko le Che

Je note une nette inflexion dans le discours sarkoziste. A toutes fins utiles, je reproduis ci-dessous le passage le plus anti-libéral, de mémoire, qu'il n'ait jamais prononcé. Il date de ce soir, à Saint-Etienne, où Nicolas a semble-t-il lancé sa campagne présidentielle.

Effet de tribune ? Peut-être pas. Une fois de plus, la droite montre qu'elle n'a rien compris au libre-échange, qui ne profite pas aux riches, certes ! Mais qui est le salut de tous les pauvres, ceux de France comme ceux d'ailleurs.

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Libération, subventions, piège à cons

Suis-je le seul à trouver cela scandaleux ? Rien que le chapeau de l'article du Monde me donne des boutons.

Le sort de Libération va-t-il devenir un enjeu de la campagne électorale à venir ? Mercredi 8 novembre, tandis que le comité d'entreprise (CE) du quotidien se prononçait, sans surprise, et à l'unanimité, contre la suppression d'une centaine d'emplois préconisée par l'audit de François Le Hodey, présenté la veille au conseil d'administration, plusieurs personnalités du Parti socialiste ont pris la défense du journal et de son ancrage à gauche.

Dans le même journal, même page, en petit :

« Politis » a réuni près de 900 000 euros

La souscription pour la sauvegarde du magazine Politis, lancée début octobre, avait atteint, lundi 6 novembre, 882 800 euros. « C’était inespéré, même >quand nous avons lancé comme un défi l’objectif du million d’euros », écrit Denis Sieffert, le directeur de la rédaction de l’hebdomadaire de gauche, pour >qui c’est« un argument décisif pour juger de la qualité et de la solidité de notre projet» auprès du tribunal de commerce de Paris, qui doit rendre son >jugement le 15 novembre.

Outre le fait que la presse de gauche va très mal, ce qui me semble distinguer ces deux expériences, c'est l'opposition entre la morale (Politis, qui fait appel à des fonds privés) et l'immoralité (Libération, qui pique dans la caisse du contribuable, via ses appuis politico-maffieux).

Proxicops

Sarko a supprimé la police de proximité en 2002. Il pensait à l’époque que ces pseudo-flics, dont le rôle essentiel consistait à jouer au foot avec les caïras, ne servaient à rien, voire étaient en danger car pas armés. J’aimais bien pour ma part la formulation d’îlotiers, à la fois pour son côté exotique et ensoleillé, comme le sont lesdits caïras en général, et pour son côté isolé, loin de la banquise de la police.

Sarko a supprimé cette police en 2002, au profit d’une mobilisation plus grande de la BAC, du renforcement du service de recherche et d’investigation, de la création de groupements communs avec la gendarmerie.

Aujourd’hui, un rapport sénatorial (de droite) remet en cause ce choix, en pointant du doigt ses faiblesses. Si la délinquance a baissé de 8 % en quatre ans, les violences contre les personnes ont augmenté d’autant. La solution ne me semble pas la bonne. La police de proximité avait à la fois son rôle et ses résultats. Il est bien dommage de les avoir foulés aux pieds. Le fait que les policiers soient partie intégrante des banlieues (on dit souvent quartiers, ce terme est débile) ne me choque pas, bien au contraire. Ce n’est évidemment pas une solution miracle, mais c'est une solution parmi d’autres. Ce qui n’est déjà pas si mal.

Le principe de prévention en tant que tel me gêne : n’est-il pas opposé à toute forme de responsabilité individuelle ? n’est-ce pas surveiller pour mieux punir ? n’est-ce pas enfermer les gens dans une logique d’irresponsabilité (j’ai fait quelque chose de mal, certes, mais on aurait dû m’en prévenir) ? Je dois bien reconnaître que cet argument a du poids, mais refuser la prévention, et par conséquent tout miser sur la répression, c'est oublier que c'est toujours par rapport à la loi, ou plutôt à ce qu’on appelle « l’ordre républicain » que l’on se place. Et qu’on peut très bien ne pas le considérer comme légitime.

Cultiver la prévention, c'est aussi participer activement à l’évolution des mœurs et de la société. En ce sens, je ne suis pas sûr que la prévention participe à cette culture de l’excuse. Mais j’avoue modestement mon trouble, je serai ravi que vous m’aidiez à le résoudre.

Mort aux fumeurs (et aux vaches aussi)

Bob écrit souvent des conneries, même si je vous conseille ses Métamorphoses de la question sociale, parues il y a dix ans environ, qui est l'une des rares études sur l'histoire de la "question sociale". Une étude qui n'est pas qu'un bouillon de sociologue, mais aussi un exposé historique de certains points-clefs de la protection sociale en France et en Angleterre. Je vous conseille tout particulièrement ses chapitres consacrés au paupérisme.

Ici, le sujet est tout autre, et je vous laisse vous en délecter.

Il faut se réjouir que la décision soit enfin sur le point d'être prise d'interdire de fumer dans tous les lieux publics. Pourront ainsi être punis des individus assez inconscients ou assez cyniques pour s'autoriser à écouter du jazz dans un bar en grillant quelques cigarettes, ou à terminer un bon repas entre amis en accompagnant leur café ou leur cognac d'un cigare.

Cette victoire des forces du Bien sur les forces du Mal sera cependant incomplète, et il faut poursuivre dans cette voie. Ainsi est-il urgent de faire passer une loi interdisant de fumer même dans les rues et dans les parcs des villes, tant il devrait être évident que la fumée du tabac est plus dangereuse que tous les gaz polluants produits par la civilisation de l'automobile. Mais il faudra aussi étendre l'interdit jusqu'aux plus lointaines campagnes, car il y a encore aujourd'hui beaucoup de gens bornés au point de ne pas comprendre que la fumée d'une cigarette représente une menace pour le bien-être de l'humanité et l'équilibre écologique de la planète.

Cependant, ces mesures seront elles aussi insuffisantes : il restera encore des fumeuses et des fumeurs. Que faire de cette race en voie de disparition ? On pourrait proposer de les regrouper dans des espaces séparés où ils seraient observés, surveillés, et peut-être même punis ou rééduqués (cette dernière option serait à débattre en fonction du niveau de tolérance de nos concitoyens). Malheureusement, cette formule risque d'évoquer le camp de concentration auquel reste associé le souvenir des horreurs du nazisme. On peut dès lors craindre qu'elle ne soit pas assez populaire pour pouvoir être adoptée, du moins dans l'immédiat (il serait toutefois possible d'organiser un sondage d'opinion sur ce point afin d'éclairer les décideurs).

Une autre mesure aurait peut-être davantage de chances de s'imposer. Il faudrait que la majorité qui sortira des urnes au printemps prochain, quelle qu'elle soit (c'est une cause nationale), ait le courage de proposer un projet de loi pour étendre l'interdiction de fumer jusque dans ces espaces privés que sont la voiture, l'appartement, les maisons particulières. Cependant, une fois la loi votée, il faudrait aussi que la police puisse vérifier qu'elle est bien respectée en faisant à tout moment irruption, de nuit comme de jour, dans les foyers. Il ne manquerait pas alors de défenseurs attardés des droits de l'homme pour dénoncer dans ces pratiques autant de violations de l'intimité et de la liberté des personnes, quand bien même les forces de l'ordre n'auraient fait que leur devoir en appliquant la loi. Comme la guerre au terrorisme, la lutte contre le tabac est donc un combat très difficile à mener, et il ne pourra être gagné que si l'on est impitoyable envers l'ennemi, en l'occurrence ici le fumeur : tolérance zéro. On ne peut dès lors qu'être reconnaissant envers tous ceux, de plus en plus nombreux, qui se mobilisent sans état d'âme pour faire triompher cette juste cause. Ils veulent notre bien, et militent avec beaucoup de dévouement pour que notre existence soit entièrement sécurisée dans une société dont ils auraient enfin éradiqué tous les risques. Que la sécurité l'emporte toujours sur la liberté, et ce serait le meilleur des mondes.

En ce qui me concerne et s'il me fallait participer avec mes faibles moyens à cette noble entreprise, je suggérerais à ces amis du Bien une mesure simple et dont la mise en oeuvre ne serait pas très coûteuse, mais dont la portée symbolique pourrait être considérable : que soient ouverts des cimetières pour fumeurs, le plus loin possible des espaces habités, et des cimetières qui accueillent les morts normaux. Comme autrefois pour les hérétiques et autres mécréants auxquels était dénié le droit de reposer en terre chrétienne, la stigmatisation des fumeurs vaudrait ainsi pour l'éternité.

Ils n'auraient que ce qu'ils méritent, et l'on pourrait alors entreprendre un véritable travail de mémoire pour reconsidérer l'admiration que l'on continue à porter à des délinquants notoires qui ne se sont pas repentis comme Sigmund Freud, Winston Churchill, Jean-Paul Sartre, André Malraux, Humphrey Bogart, Georges Brassens, Hannah Arendt et beaucoup d'autres. La preuve : on les voit toujours sur les photographies datant d'une époque barbare avec un cigare, une cigarette ou la pipe à la bouche. Il arrive même parfois qu'ils sourient, comme s'ils nous narguaient ou se moquaient de notre pusillanimité.

Certains esprits trop formalistes objecteront sans doute que c'était il y a longtemps déjà, que ces grands personnages ne savaient pas ce qu'ils faisaient, qu'il y a prescription, etc. Mais, si le tabac est bien devenu une figure du Mal absolu dont l'usage est assimilé au fait de commettre un crime ( «Fumer tue», comme il est écrit à des dizaines de millions d'exemplaires sur les paquets de cigarettes), il est nécessaire de revenir aussi sur la tolérance coupable dont il a bénéficié dans le passé. Le fumeur d'hier comme le fumeur d'aujourd'hui transgresse le seul sacré que nous soyons désormais capables de reconnaître, le culte du corps, de sa santé, de sa longévité, sur lequel s'est finalement rabattu le désir d'éternité. Il faut être d'autant plus impitoyable à l'égard de ceux et de celles qui apparemment ne communient pas dans la célébration de ces valeurs que chacun sent bien, au fond, que cette royauté du corps est éphémère, et que toutes les précautions du monde n'assureront pas l'immortalité. Mais, à défaut de pouvoir gagner contre la mort, on peut au moins stigmatiser ceux et celles qui vendent la mèche en donnant à voir à travers leur comportement irresponsable que c'est bien vers cette direction commune que nous allons tous.

Si donc on déclenche la guerre au tabac, il faut faire preuve d'assez de cohérence pour aller jusqu'au bout de sa logique et y voir un des derniers épisodes à ce jour de la bataille séculaire que le Bien livre au Mal et qui l'apparente à l'esprit de croisade. On aura compris que c'est ce que j'ai essayé de faire ici, certes en forçant un peu le trait. Je ne me vante pas de mon état de fumeur non repenti, je conseille à tout un chacun de s'abstenir de fumer, et je m'associerais même volontiers à des campagnes honnêtes visant à dissuader la perpétuation de pratiques effectivement dangereuses pour la santé. Mais en laissant à chacun la liberté de choisir. J'ai par contre plus que de la réticence à l'égard de ce mélange d'autoritarisme bien-pensant, de suffisance pseudo-savante et de bonne conscience sécuritaire qui caractérise souvent les ayatollahs de la santé. Ce n'est d'ailleurs pas seulement de tabac et de santé qu'il s'agit : gardons-nous de ceux qui choisissent notre bien à notre place et pour nous, et qui l'imposent par tous les moyens en ne doutant jamais d'avoir raison. L'interdit du tabac n'est pas la dernière des prohibitions que l'on nous prépare.

Robert Castel

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