Deux erreurs communes de raisonnement

Il existe à mon sens deux erreurs communes de raisonnement.

La première, sur laquelle je reviendrai par ailleurs, consiste à procéder à un immobilisme axiomatique. J’entends par là qu’il est illusoire d’avancer les mêmes arguments, la même logique de pensée, en toute circonstance, sans tenir compte du cas d’espèce ou des données conjoncturelles (pour employer dans un cas le langage du juriste, dans l’autre celui de l’économiste). Par exemple, il est à mon sens inutile et néfaste de dire : il faut plus de flexibilité dans le marché du travail. Encore faut-il savoir en effet de quel marché du travail il s’agit, aussi bien dans sa dimension synchronique (celui des années 60 ? 80 ? 2000 ?), que dans sa dimension diachronique (le marché français ? belge ? américain ?).

Cela semble évident, et pourtant, écoutez les discours qui nous entourent, et je ne parle pas des discours politiques, mais de la pratique discursive de vous et moi, en conversation au comptoir du café du coin : nous ne contextualisons jamais nos argumentaires, nous manifestons et nous opposons à l’ultrabidulechouette sans jamais comprendre que ce qui est vrai un jour peut être faux demain, que ce qui est vrai ici peut être faux là.

La seconde erreur, c'est le sophisme des antisophistes. J’entends par là les arguments fallacieux avancés par ceux-là mêmes qui prétendent pourfendre de leur épée acérée les soi-disant arguments de leurs opposants. Prenons un exemple, celui de Bertrand Lemennicier, que j’apprécie beaucoup par ailleurs, dans son dernier ouvrage, la Morale face à l’économie (p. 252, à propos des méfaits de la scolarité obligatoire) :

Admettons que le nombre « optimal » d’années de scolarité pour un groupe d’élèves est de huit années. L’âge optimal de sortie du système scolaire est donc de 14 ans. Contraindre les élèves à poursuivre leur scolarité au-delà de 14 ans revient à leur faire supporter un coût d’opportunité en excès des gains permanents attendus. Comme, par ailleurs, on interdit à un employeur d’embaucher un enfant de moins de 16 ans, les élèves n’y ont d’autre solution que de fuir l’école ou, s’ils sont contraints d’y aller par la force, de résister par la violence à un système scolaire qui les agresse. (…) Que l’on supprime la scolarité obligatoire, que l’on autorise le travail des enfants en deçà de 16 ans, et ces maux disparaîtront comme par enchantement. (…) Cette législation est faite normalement pour contraindre des jeunes et leurs familles, qui spontanément ne poursuivraient pas leur scolarité au-delà de 13 ou 14 ans pour diverses raisons, à le faire. L’idée est que le temps passé à l’école permet à ces élèves d’accumuler des compétences qui plus tard leur permettront d’avoir de meilleurs salaires. Nous avons un problème classique d’un législateur qui se substitue aux individus et aux familles en croyant savoir mieux qu’eux-mêmes ce qui est bon pour eux. (…) En résistant, les jeunes des banlieues pétitionnent pour leur liberté vis-à-vis d’une réglementation dont ils pensent qu’elle leur est nuisible.

De ce qui est une hypothèse parmi d’autres, sans doute roborative (tout le monde n’a pas envie d’étudier jusqu’à x années), Bertrand place la barre, arbitrairement, à 14 ans (et pourquoi pas 12 ? 17 ? 25 ? on pourrait tout autant dire que les jeunes n’ont pas envie de travailler et préfèrent vivre le plus longtemps possible la vie pépère de l’étudiant, et que donc la plupart aimerait être scolarisé jusqu’à trente ans). Pourquoi pas.

Le hic, c'est que de ce substrat pour le moins fragile découle une conclusion qui, elle, est péremptoire : les jeunes militent pour leur liberté en étant violents, tant ils aimeraient sortir plus tôt de l’école pour pouvoir travailler. Cette conclusion ne tient que si l’âge « optimal » est inférieur à 16 ans, et se retourne s’il est supérieur. Ne présenter qu’une moitié d’orange est fallacieux. Tout autant, car au final il en est le symétrique inversé, que l’argument qui prétend que ces jeunes, victimes d’un « malaise social », se révoltent contre la « société » qui ne leur « offre » pas de travail.

Université et universalisme

Excellent papier de Laurent Greilsamer dans le Monde du 14 février. Il parle du juge Burgaud, oisillon déplumé et hagard. Il évoque les critères de sélection des futurs magistrats à l’entrée de l’ENM (école nationale de la magistrature). Pour intégrer la prestigieuse école, il faut non pas faire preuve de capacité d’écoute, d’équilibre personnel, d’expérience, mais il faut avoir ingurgité quelques bonnes doses de droit, et un peu de « culture générale ». J’en sais quelque chose, le concours de l’école nationale d’administration en étant très proche. Il en est de même en médecine : alors que les besoins à moyen terme sont de l’ordre de 15 000 médecins, l’Etat fixe un numerus clausus à 7 000. De la même manière que pour les futurs magistrats, juge-t-on les futurs médecins sur leur sang-froid, le capacité de compréhension, la qualité de leur entropie ? non, bien sûr, car on les ingurgite de maths, de physique, de chimie. Comme le dit Laurent,

« Ainsi l’Université rejette-t-elle à coup sûr d’excellents éléments, préférant garder précieusement des étudiants qui correspondent davantage au profil de jeunes chercheurs. »

L’Académie de médecine propose d’avancer le couperet, aujourd'hui fixé en deuxième année, à l’entrée en première année. Quelle différence, puisque cette même Académie propose de retenir les notes du bac ? Comme si le bac avait pour vocation de filtrer les psychologues, ceux qui ont du flair, le talent des futurs cliniciens…

D’ailleurs, on trouve à la tête des universités des enseignants. Ont-ils jamais été évalués sur leur capacité de parler en public, sur leur gestion d’un groupe, sur leur autorité naturelle ? bien sûr que non, car le système est non seulement fou, il est aussi débile.

Les caricatures

Notez que je n'ai pas abordé pour l'instant la question des caricatures prophétiques du prophète. Et bien je ne vais pas le faire plus encore dans le présent billet, dans la mesure où beaucoup (trop) d'encre numérique a coulé sur cette sombre affaire.

Je préfère vous renvoyer vers ce qu'écrit Objectif liberté :

* L'affaire n'en aurait pas été une si les Frères Musulmans, organisation salafiste intégriste, n'avaient passé les 5 mois qui ont séparé la publication des dessins et les premières émeutes à "faire monter la mayonnaise" par des procédés de désinformation classiques.

* Le fait que les manifestations conduites par les intégristes aient été violentes, bruyantes, spectaculaires et choquantes par les messages qui y étaient lisibles ne doit pas cacher qu'elles n'ont pas mobilisé les masses, sauf en quelques lieux où l'affaire a fait l'objet d'une récupération par des régimes tyranniques. Les réactions de quelques sommités du monde musulman, qui ont condamné ces excès comme bien plus nocifs pour l'Islam que quelques caricatures sans talent, attestent qu'il n'y a pas bipolarisation du monde entre les populations musulmanes et les autres.

* En s'excusant face aux islamistes, et en exhortant la presse à limiter leur usage de leur liberté d'expression, les dirigeants politiques et les intellectuels qui battent leur coulpe font le jeu des nazis verts qui, par ce type de manipulation, cherchent à radicaliser leurs opinions et les notres pour déclencher le "choc des civilisations" qu'ils appellent de leur voeux.

J'ajouterai pour ma part que ces messages d'excuse, de repentance et de condamnation "pour irrespect de la foi" de la part de nos dirigeants en dit très long sur l'énergie qu'ils sont prêts à mettre dans la défense de nos libertés contre tous les fanatismes. Mais pourquoi auraient-ils fait preuve en l'espèce d'un courage politique dont ils se montrent par ailleurs totalement dépourvus...

EDIT : à lire également, le point de vue que je partage largement, de BHL sur Catallaxia, site qui a tendance à vivoter, bien malheureusement, depuis quelques mois déjà.

Socialistes libéraux

Je tenais à vous signaler tout particulièrement le blog suivant, tenu par les socialistes libéraux d'Île de France. On y trouve, hormis les contributions de Jean-Marie Bockel, dont ce blog constitue sans doute une caisse de résonance fort bienvenue, des articles relatifs à la relance de la construction européenne, ou encore les études menées par l'iFRAP. Bien sûr il y a des horreurs, mais tout n'est pas à jeter, bien au contraire. Marc d'Héré publie un intéressant article sur l'avenir de la gauche, par exemple. Sa définition de la "gauche archaïque" me semble très convaincante :

La gauche archaïque manifeste une hostilité viscérale vis à vis du marché qu’elle voudrait contraindre et enfermer dans une réglementation émanant d’un Etat, par définition omniscient et omnipotent. Elle estime possible et nécessaire d’administrer l’économie au moyen de règles contraignantes et à l’intérieur d’illusoires frontières.

Quant au progrès social elle l’exprime dans un « toujours plus » égalitariste, sans tenir compte des possibilités ou des réalités politiques et économiques. Curieusement pour des mouvements qui ne renient pas l’héritage marxiste, l’économie et la production sont destinées à suivre, l’essentiel est de redistribuer, ou de prétendre le faire. Deux termes pourraient caractériser cette gauche, ceux de réglementation et d’égalitarisme.

Je ne me sens pas si éloigné que cela de mes nouveaux amis, alors le moins que je puisse faire est de vous les faire découvrir. Voici l'avenir, il est déjà à portée de main.

Hamas, Outreau, Juifs, thons, Natalie et les autres

Je ne veux pas parler de tout et de rien, mais il y a trois points, pour le moins différents sinon hétérogènes, que je voudrais aborder avec vous :

  • l’actualité avec l’affaire d’Outreau, ou plutôt les conséquences de celle-ci : j’ai posté sur le blog « droit administratif » mes remarques, que je résume ici. L’auteur du billet considère que les magistrats peuvent être poursuivis, en cas de faute, de plusieurs manières : par la voie disciplinaire, et les sanctions peuvent être énormes, par la voie civile, via l’Etat qui ensuite exerce une action récursoire contre le magistrat, voire par la voie pénale. Il suffirait donc, nous dit l’auteur, d’appliquer les voies de droit existantes. Le petit hic, c'est qu’aucun magistrat n’a jamais été poursuivi pour faute disciplinaire, au point de devenir une irresponsabilité de fait, que jamais la moindre action récursoire n’a été engagée à l’encontre d’un magistrat, et qu’il n’est pas sûr qu’il y ait eu une faute dans l’instruction. Que vaut un droit s’il n’est pas opérable ? il n’est que virtuel, qu’une faculté, et rien de plus. Qu’on ne vienne pas se plaindre, alors, s’il n’est pas exécutoire.
  • L’actualité, mais cette fois internationale, avec la victoire du Hamas en Palestine. Je vois mal comment l’Union européenne pourrait tenir la promesse, faite au fatah, de doubler l’aide publique en direction des Palestiniens. La question qui se pose est plutôt de savoir s’il faut maintenir toute aide européenne à une organisation terroriste et criminelle. Si elle est maintenue (et que le Hamas ne change pas bien sûr), l’Union européenne se fourvoiera une fois de plus, et transigera avec ses principes les plus élémentaires. Si elle n’est pas maintenue, elle sera remplacée par une aide iranienne. Le territoire palestinien étant au bord du gouffre financier, l’autorité ne payant ses 130 000 fonctionnaires qu’à coup d’expédients et d’endettement, ce qui explique pour une bonne part la chute du fatah du reste, il me semble que mieux vaut pour l’instant pratiquer un statu quo certes insatisfaisant mais de moindre mal.
  • J’en profite pour vous signaler l’intérêt qu’il y a à lire un long article de David Pryce-Jones, intitulé « la diplomatie française, les Juifs et les Arabes », paru dans la dernière livraison de la revue Commentaire. On y découvre que la Quai d’Orsay, peuplé de grands littéraires se prenant pour de grands penseurs (Massignon, Claudel, Giraudoux, Morand, pour ne citer qu’eux), a depuis toujours enfanté la doctrine antisioniste, voire antisémite parfois, de la France. Et que, plus encore qu’une posture pro-arabe, ce qui caractérise la diplomatie française (parfois en opposition avec le gouvernement ou l’exécutif), c'est surtout une haine viscérale, d’origine catholique, des Juifs et d’Israël.
  • Le cinéma enfin, en quelques mots, car j’ai vu récemment Closer, entre adultes consentants, avec Julia Roberts, Jude Law et Natalie Portman. Je m’attendais à un truc vraiment pas terrible, et bien, au contraire, ce film est très regardable, et pas simplement à cause des postures particulièrement dénudées de Natalie (encore que c'est en soi un argument convaincant). Sa totale amoralité me plaît bien, et me semble au final assez fidèle à la manière dont pas mal de gens vivent. Une bonne surprise.
  • On parle un peu partout de la caricature de Mahomet avec une bombe en guise de couvre-chef. Je suis choqué comme beaucoup par les réactions d’une partie bruyante du monde musulman, dont l’intolérance et le fanatisme dépasse de beaucoup ceux des autres religions monothéistes. Je voudrais juste signaler que durant l’après-midi de dimanche, sept églises ont été visées en Irak, se soldant par la mort de trois personnes (17 autres ont été blessées). Je ne suis vraiment pas papiste, mais aimerais bien savoir pourquoi personne n’en parle, et, au final, trouve cela normal.
  • Un parc à thons va ouvrir le jour à Banyuls. Si ça intéresse les promoteurs, j’aurais bien quelques spécimens à leur fourguer.
  • Un Britannique sur deux voudrait réduire la durée maximale légale de l’avortement (24 semaines, soit environ 6 mois). Ceci renvoie à la lecture du dernier ouvrage de Bertrand Lemennicier, La morale face à l’économie, dont je vous reparlerai bientôt.
  • Bayrou veut faire de l’UDF un parti totalement indépendant, ce qui peut considérablement gêner les candidats potentiels ou déclarés, de droite comme de gauche. C'est assez finement joué, et tout ce qui pourra demain faire exploser la pensée binaire droite-gauche, comme si ce sophisme simplificateur était suffisant, sera à mes yeux sympathique. J’entends bien qu’il reproche à Sarko son « goût pour le modèle américain », qu’il pense que l’économie doit être gouvernée par la politique, et autres conneries béarnaises, mais sa démarche, elle, est intéressante sinon prometteuse.
  • Alan Greenspan va quitter la Fed, la Réserve fédérale US. Pour ceux qui ne le savent pas encore, Alan est un objectiviste doublé d’un disciple d’Ayn Rand (c'est un peu un pléonasme, mais bon). Il paraît qu’il va à présent se consacrer à l’écriture d’essais et de réflexions. Espérons que son âge pourtant avancé (80 ans) le lui permette longtemps.

(pour la énième fois, on ne peut pas se contenter de dire que la victoire du hamas est celle de la démocratie, car la victoire d’Hitler en 1933 n’a pas été, non plus, celle de la démocratie). (je ne suis pas en train d’exonérer Israël, qui mène un terrorisme d’Etat, ni le fatah, qui, par sa succursale les Brigades des martyrs d’Al-Aqsa, sait aussi bien pratiquer la « lutte armée », c'est-à-dire le terrorisme aveugle contre les civils, et depuis lontemps, que le hamas).

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