L'égalité n'a rien à voir avec l'équité

On a souvent tendance à confondre égalité et équité. Cela arrange pas mal d'élus ou de candidats. Cela ne complique pas trop le travail de réflexion des journalistes. Des économistes de supermarchés, Thomas Piketty par exemple, tentent de proposer au parti socialiste de construire l'ensemble de son projet électoral autour de "la lutte contre les inégalités".

Pourtant, les inégalités ne sont pas automatiquement inéquitables. Et par conséquent toute inégalité n'est pas à combattre. Parfois même une inégalité sera parfaitement légitime.

Il y a en réalité quatre types d'inégalités.

  • Les inégalités fonctionnelles : celles qui correspondent à des différences dans les compétences et dans les responsabilités ;
  • les inégalités non fonctionnelles mais justifiables : celles qui résultent des choix anonymes du public, comme ceux qui font que le grand sportif adulé par le public perçoit des revenus bien supérieurs à celui du spécialiste en physique nucléaire ou en cinéma d'exploitation des années soixante-dix ;
  • les inégalités ni fonctionnelles ni justifiables mais qui ne sont pas injustes : celles qui résultent de ce que certaines entreprises sont plus dynamiques que d'autres, et peuvent par suite verser à leur personnel des salaires plus élevés, à compétences et responsabilités semblables ;
  • les inégalités injustes : celles qui résultent de rentes de situation ou de la puissance des corporatismes.

On feint souvent de croire que toute inégalité est inéquitable. C'est le dada de ce fameux Piketty, pour ne citer que lui.

Or, en toute logique, une politique conséquente de lutte contre les inégalités ne devrait pas tenter d'abaisser les inégalités globales, mais uniquement les inégalités injustes, en sus de la protection à accorder aux plus faibles. C'est moins démago, c'est vrai, mais à titre personnel je ne me présente à aucune élection ;)

Misère du relativisme (seconde partie)

Dommages politiques

Parfois ce sont même les données de fait qui ne sont plus respectés : aux États-Unis, les textes de Shakespeare ou de Dickens sont parfois amputés, pour ne pas heurter la sensibilité des lecteurs.

Le relativisme, par les confusions qu'il entraîne, dévalorise le sens critique, entrave la compréhension du passé et des cultures étrangères, favorise la démagogie. Le politique ne cherche plus à convaincre l'électeur, mais se concentre au contraire sur son image et sur sa communication.

il entraîne des confusions intellectuelles : c'est par exemple le cas avec la confusion entre égalité et équité. Or on sait depuis Aristote que les inégalités ne sont pas forcément inéquitables. Or, par le relativisme on feint de croire le contraire, que toute inégalité est inéquitable. Ce qui a des conséquences en terme de choix politiques : on ne devrait chercher à résorber que les inégalités injustes, et à aider les plus faibles, mais certainement pas les inégalités globales.

C'est la même chose pour le culte de l'assistance comme seul remède au sous-emploi.

C'est encore vrai dans le domaine culturel : il y a un véritable académisme de l'avant-garde, on pourrait presque parler de « biodiversité culturelle ».

Enfin, le relativisme atteint la science elle-même : on oppose de plus en plus à présent la théorie néo-darwinienne de l'évolution, malgré ses multiples confirmations, à la théorie du dessein intelligent. Du reste, c'est la notion même de progrès qui se marie très mal avec le relativisme.

Contre le sens commun

contrairement à ce que l'on pourrait imaginer, le relativisme est plutôt le fait des intellectuels que du public. Le système de valeur des individus est bien plus structuré qu'on le croit généralement.

Ceci n'empêche pas qu'un processus de rationalisation des valeurs est en cours actuellement. Les jeunes générations acceptent bien mois qu'auparavant une valeur issue de la tradition, et exige plus fréquemment qu'elle soit fondée en raison (exemple de l'autorité, de la morale).

Ceci est fort éloigné du relativisme, qui postule que les individus se contentent d'entériner les valeurs qui leur sont inculquées dans leur enfance, ou qui veut que ce choix soit purement irrationnel.

Même en matière artistique, ce processus de rationalisation des valeurs conteste la thèse relativiste selon laquelle tout se vaut en art. C'est au niveau des élites culturelles qu'on trouve ce genre de discours.

Utilité des conceptions relativistes ?

le relativisme cognitif argue du fait qu'il y a des discussions entre scientifiques sur le court terme, que les notions d'objectivité et de vérité sont des leurres. Or, ce qui est vrai sur le court terme ne l'est pas forcément sur le long : on a bien débattu de la forme de la terre au XVIe siècle, ce n'est plus le cas de nos jours. Le relativiste considère même que la variation des mœurs d'une culture à l'autre ne saurait être autre chose que le reflet de « l'arbitraire culturel ». Le relativiste oublie donc que les normes et les valeurs s'expliquent par des raisons, qui, elles, ont un caractère universel.

le relativisme moral est fondé sur les mêmes erreurs de raisonnement : là encore, si on ne peut pas tirer un raisonnement général d'une observation particulière, il n'empêche que les règles morales sont fondées sur des raisons objectives.

le relativisme artistique, enfin, est également source de confusions : malgré Duchamp et son urinoir, la critique artistique a longuement disserté sur les critères permettant de considérer qu'une œuvre est une œuvre d'art.

Comment expliquer que les contre-vérités du relativisme aient fini par s'insinuer dans beaucoup d'esprits ? De deux manière complémentaires : en suivant Tocqueville, parce qu'on est tenu dans les sociétés modernes de considérer comme également respectables des opinions incompatibles ; en suivant Pareto, parce que le relativisme est certes faux mais utile :

  • confondre égalité et équité, c'est légitimer certaines revendications, car on est plus sensible à une demande faite au nom de l'équité qu'à une demande faite au nom de l'égalité
  • déclarer toutes les cultures égales, c'est ménager la susceptibilité de ceux qui sont issus de cultures étrangères
  • déclasser la catégorie de l'universel, c'est faciliter les relations avec les non-Occidentaux
  • soutenir que la science est une interprétation du monde parmi d'autres, c'est limiter le pouvoir de la science

Pour une sélection rationnelle des idées

On peut balayer le relativisme en se basant sur Tocqueville, Durkheim ou Weber. L'histoire occidentale procède à une sélection rationnelle des idées, certes par en laboratoire, mais sur la place publique. Si rien ne permet d'affirmer l'automaticité de l'inscription des idées justes dans le réel, les effets de cette sélection apparaissent facilement sur le long terme (exemple : le suffrage universel).

Cet évolutionnisme affirme donc, contre le relativisme, qu'il y a dans l'histoire des idées un irrécusable progrès moral. C'est le cas de l'égale dignité de tous, de la tolérance, des droits politiques, puis sociaux et économiques.

C'est vrai également de la conception du pouvoir politique : le principe de la séparation des pouvoirs a été expérimenté, justifié, sélectionné, installé et n'est plus contesté. Il est est de même de la séparation des pouvoirs spirituels et temporels.

Ce processus continue de nos jours : une justice internationale commence à s'esquisser. Les sanctions pénales se radoucissent, car, comme le disait Tocqueville, l'égalité de tous a une influence sur la « sensibilité politique ».

Changement de direction ?

En liquidant les grandes théories du progrès (Spencer, Marx, Comte), le relativisme a jeté le bébé avec l'eau du bain. La disparition de ces idéologies n'entraîne pas la disqualification de la notion de progrès elle-même.

Mais, comme le progrès résulte de l'action des hommes, il doit être entièrement détaché de tout déterminisme historique.

Le rôle du politique, essentiel, est précisément de neutraliser les forces historiques qui viennent contrecarrer la sélection rationnelle des idées.

Soyons optimistes : si les sciences humaines ont copieusement alimenté le relativisme ces dernières décennies, un changement de cap est en cours. Le relativisme sera bien obligé de s'incliner devant la réalité.

Pourquoi le relativisme est plutôt le fait des intellectuels ?

  • ces derniers sont soumis à une « contrainte de rôle » : ils ont une contrainte forte d'exigence, mais ils sombrent parfois carrément dans l'esprit de système
  • les intellectuels voient souvent leur fonction première comme celle de la critique sociale, et non de la compréhension de la société
  • la sanction des idées par la réalité n'intervient que dans le long terme
  • le conformisme intellectuel est une stratégie rentable en termes de coûts-bénéfices

Misère du relativisme (première partie)

Misère du relativisme – Raymond Boudon

Raymond publie Renouveler la démocratie. Éloge du sens commun, chez Odile Jacob. On y trouvera des développements sur la thèse qu'il expose dans la dernière livraison de Commentaire, dans un article intitulé « Misère du relativisme ». En style télégraphique, voici ses principales thèses.

A chaque époque son idéologie favorite : l'historicisme au XIXe, le relativisme aujourd'hui. Tocqueville avait bien compris que, lorsque les opinions de chacun sont jugées également respectables, il n'y a plus aucune assertion qui puisse être tenue pour vraie et pour objectivement valide.

Il pensait donc que, hors du champ des sciences et des techniques, toute théorie n'aurait que le statut d'une opinion.

Cette « dérégulation intellectuelle » était pour Tocqueville vouée à atteindre la sphère du culturel, mais aussi de la vie sociale et politique.

C'est d'autant plus vrai à présent avec la mondialisation : les mouvements migratoires ont permis l'installation d'individus d'origine diverse en Occident, accroissant l'hétérogénéité culturelle.

Le « marché intellectuel » a offert une offre théorique en réponse à une demande de théories légitimant le relativisme. Si les « maîtres du soupçon » (Marx, Nietzsche, Freud) sont apparus au XIXe, c'est dans la seconde moitié du Xxe siècle que leur pensée a donné lieu à d'infinies déclinaisons dans un sens relativiste.

La déconstruction

Évidemment Raymond évoque l'un de ses dadas : le déconstructionnisme de Derrida. Selon ce dernier, toute vérité est vouée à être déconstruite parce qu'apparente et illusoire. Les Mots et les choses de Michel Foucault sont fondés sur l'idée que l'histoire de la pensée peut être découpée en « époques » qui ont eu, chacune, une conception différente de la vérité. Au XVIIe et XVIIIe, on ne jure que par la raison (tout phénomène doit s'expliquer par ses raisons d'être) ; au XIXe, par l'histoire (tout phénomène doit s'expliquer par ceux qui le précèdent). Or, s'il existe plusieurs conceptions de la vérité, c'est qu'aucune ne s'impose.

Huntington ne dit pas autre chose de nos jours, en prétendant que la notion d'universalité serait une singularité de la pensée occidentale, qu'on ne retrouve pas dans les autres traditions de pensée. Alain Touraine, pour prendre un autre exemple, n'a-t-il pas déclaré à la presse ne pas voir les arguments qui permettraient de rejeter la polygamie, sinon qu'elle est contraire aux coutumes en vigueur dans les pays occidentaux ?

« Nouvelles sociologies » et culturalisme

Depuis les seventies, la « nouvelle sociologie des sciences » de Khun et surtout Paul Feyerabend dit que la science propose des visions du réel qui doivent être tenues pour des constructions parmi d'autres possibles.

la « nouvelle sociologie des arts » affirme que la valeur d'une oeuvre d'art vient de celle que lui donne les acteurs de l'art, par d'une quelconque objectivité artistique

la « nouvelle sociologie des normes » de Boltanski tend à voir toute norme avec des lunettes culturalistes : les individus adopteraient telles ou telles normes et valeurs non parce qu'elles seraient fondées dans leur esprit sur des raisons, mais parce qu'elles leur sont inculquées par le milieu.

D'une façon plus générale, on retrouve bien ici le célèbre culturalisme : il y aurait des forces émanant des cultures, qui imposeraient à l'individu ses croyances morales, esthétiques, politiques. Tous les schémas de pensée théorisant l'individu comme point d'application de forces extérieures échappant à son contrôle, font le lit du relativisme. Le sociologue cherchera donc à enregistrer telle pratique ici, telle autre là, sans chercher à lui donner du sens, et sans bien évidemment la juger.

Effets régressifs

A la différence du marxisme, du darwinisme social ou du positivisme, le relativisme est dénué de contenu. Il dit seulement que toute croyance est fragile et que toute interprétation du monde est bonne à être « déconstruite ».

Ce qui a des conséquences sur l'action des hommes politiques : ils n'agiront plus selon un « intérêt général » qui lui-même peut être déconstruit, mais selon les passions et les intérêts des électeurs[1].

Exemples d'influence du relativisme dans le champ du politique :

  • vote par le parlement d'une série de lois interdisant certaines opinions en matière historique, et en en imposant d'autres (esclavage, colonisation). La question n'est pas de savoir quel jugement porter sur ces sujets, mais de savoir si ce jugement peut légitimement être imposé au public par un vote parlementaire. Considérer que oui, c'est être explicitement imprégné de relativisme[2].
  • Ces votes s'expliquent par la pression exercée sur les parlementaires. Ils sont contraires à trois principes fondamentaux : 1) la réalité des faits historiques ne peut être établie que par la communauté des historiens, obéissant aux règles générales d'impartialité ; 2) il est choquant qu'on puisse poursuivre pénalement un historien, au motif qu'il a insisté sur l'implication, pourtant indiscutable, des Arabes et des Noirs dans la traite ; 3) le principe de précaution : voter des lois qui ont pour conséquence de confier à la seule sagacité du juge le soin d'écarter des décisions (ou poursuites) pourtant absurdes.
  • les caricatures danoises de Mahomet : s'il est légitime de faire preuve de retenue à l'égard des croyances, cette attitude ne doit pas être imposée par l'autorité politique, sous peine de vider de contenu le principe de la liberté d'opinion et d'expression. Or, des pressions sont exercées en ce moment pour limiter cette liberté, comme dans l'exemple précédent.
  • Régression de la connaissance : Durkheim et Weber ont réalisé un progrès immense dans la compréhension de la mentalité des « primitifs ». Ces derniers, en effet, adhèrent selon eux à des explications des phénomènes naturels qui ne doivent rien à la science occidentale, mais ne sont pas dénués de logique ou d'explications. Ceci permettait de bien dissocier la compréhension et l'appréciation. Or, ces progrès paraissent à présent oubliés : il ne s'agit plus de comprendre le passé, mais de le juger. Il ne s'agit plus de comprendre les différences culturelles, mais de seulement les enregistrer. On se contente de mettre les différences de pratiques d'une société à l'autre sur le compte d'une « biodiversité culturelle[3] » (excision, polygamie, etc).

Notes

[1] ce qui est du reste l'une des vulgates de base de l'école du Public Choice.

[2] Raymond évoque l'imbécillité de la chambre des représentants de l'Indiana qui, en 1897, a fixé à 3,2 la valeur de pi. Seul un obscur journal local trouva à l'époque un peu étrange un tel vote.

[3] En soi cette expression est curieuse, car elle incite à concevoir la diversité culturelle comme de même nature que la diversité biologique, ce qui implique que la rationalité humaine tienne peu de place dans l'explication des différences culturelles qu'on observe dans le temps et dans l'espace.

Le nouvel individualiste

Si chaque être humain est par nature individué, est-il pour autant un individu au plein sens du terme – un être pleinement individualisé ? Rien n’est moins sûr mais rien n’est en même temps plus aisément repérable et à portée de qui se propose de le devenir : une tâche cependant jamais achevée , et toujours risquée.

L’individu véritablement accompli use de son libre arbitre en s’autodéterminant rationnellement, sans confondre sa subjectivité avec le réel. Fort et fier d’être responsable de soi et de marcher debout tout seul sans tuteur, ni coach ni béquilles, il entend avant tout se décider par lui-même. Il tient à son intimité et son quant-à-soi, tirant sa force d’âme et son identité seulement d’une vie intérieure exigeante. Il sait qu’il faut être dur avec soi-même pour connaître l’estime de soi, que rien ne lui est dû et n’est jamais acquis. Ses choix ne dépendent pas de l’approbation des autres et il n’hésite pas à faire cavalier seul si nécessaire. Exclusif propriétaire de soi, il n’appartient pas mais s’appartient. Ce n’est ni un animal social, ni un produit social et encore moins une construction sociale. Pas davantage le maillon d’une chaîne, le membre d’un groupe tribal, le fragment d’un tout ou la petite cellule fonctionnelle d’un organisme social. Ni isolé ni replié sur lui-même, il ne se veut pas consensuel et convivial à tout prix.

Le nouvel individualiste n’est personne d’autre, dans les circonstances actuelles, que cet individu à part entière, déterminé à réaffirmer sa souveraineté morale sur soi sans se laisser faire et sacrifier par les machinations renouvelées de la tyrannie du collectif et du grégaire. C’est pourquoi il exècre par dessus tout le nouvel…ordre moral à double visage – classiquement puritain (familialiste, hygiéniste…) et celui de la bondieuserie sociale (la fabrication égalitariste de « droits à » aux frais des autres…) – et les fameuses « valeurs féminines » (lesquelles répugnent aux libres individues féminines : bienvenue aux « nouvelles individualistes » !) qui le soutiennent : cette douceâtrie maternaliste qui infantilise, cette compassion dévoyée pour tous ceux qui violent le droit des autres et se posent en victimes abusives. Il n’aime pas davantage le pseudo-antiracisme, le multiculturalisme, l’immigrationnisme, les repentances et l’idolâtrie de l’ « Autre » - bref, tout ce qui procède de la culpabilisation anti-occidentale et de la haine de soi. Ni non plus la reconfessionnalisation islamisée de la société ou l’extravagant couplage de l’autocensure et de l’hypertolérance relativiste. Et les nouvelles minorités tyranniques ne trouvent pas plus grâce à ses yeux que la vieille tyrannies de la majorité. Grands-prêtres d’un intérêt général écrasant les intérêts particuliers, régulateurs du lien social, ingénieurs sociaux de la « discrimination positive » et de la solidarité forcée, néo-collectivistes de la retribalisation à grands renforts d’identités communautaires et entrepreneurs de bonheur public qui savent mieux que les intéressés ce qui est bon pour eux : tous ceux-là sont ses bêtes noires. Pour faire bonne mesure, il abhorre le néo-esclavagisme fiscal « citoyen » aux fins de redistribution autant que le gérontocratique principe de précaution. Et il a en horreur l’anti-américanisme primaire comme toute idée de gouvernement mondial…

Son individualisme rationnel et libéral n’a donc rien à voir avec un narcissisme subjectiviste et puéril, ni l’égoïsme primitif des prédateurs, ni le repli frileux d’un autarcique « chacun chez soi », ni encore la coquille vide et le conformisme du prétendu « individualisme démocratique » de masse – ces simulacres qui caractérisent l’époque. S’il est le premier à respecter la liberté individuelle de tous ceux qui respectent la sienne, l’usage qu’il fait de cette liberté pour son propre compte procède de l’adhésion à une hiérarchie objective des valeurs privilégiant propriété et responsabilité de soi comme l’indépendance critique de l’esprit. Et s’il renoue avec un « rugged individualism » où l’on entend d’abord vivre pour soi, il s’engage volontiers pour défendre là où elle est bafouée la liberté de tout autre individu lui-même respectueux de la liberté des autres. Et ne demande pas mieux que pratiquer un coopération volontaire et contractuelle sans laquelle il n’aurait guère de plaisir à vivre. Mais comme il n’attend plus grand chose de l’évolution d’une société française (européenne) peuplée de morts-vivants et que, foncièrement sceptique (ou réaliste), il n’espère guère que dans un lendemain qui chanterait puisse advenir un monde harmonieux seulement composé de libres individus respectueux du vrai droit des autres, ce mécréant et mal-pensant se propose au mieux de contribuer à l’avènement d’une informelle confédération d’individualistes bien trempés conjuguant leurs efforts pour préserver leur souveraineté autant contre la mentalité grégaire et les idéologies collectivistes de tous poils que contre les intrusions arbitraires et excessives de l’Etat.

http://web.mac.com/nouvel1dividualiste/iWeb/Site/Numero%201.html

La loi naturelle n'est pas si naturelle que cela

La loi naturelle au sens de Rothbard, si j'en crois l’Ethique de la liberté, est fondée sur la loi de nature. En d’autres termes : les droits naturels, issus de la loi naturelle, ont leur origine dans la nature de l’homme et du monde, à l’opposé du droit positif. Ils sont issus d’une loi universelle, révélée par la raison, qui se trouve à l’état potentiel dans la nature, et que la fin poursuivie par un homme instrumentalise, ou plutôt, rend possible. Si la nature d’une pomme c'est de tomber, ce n’est pas sa nature que d’être mangée par un homme. En revanche, la nature du silex est de permettre à l’homme de chasser ou de travailler. La loi naturelle est donc une discipline scientifique à part entière. C'est donc par l’application de causes spécifiques à des natures spécifiques, que la loi naturelle produit des effets spécifiques. La raison révèle cette loi, laquelle est objective et vraie à tout moment pour tout homme, qui peut choisir de l’employer ou pas. S’il ne l’emploie pas, l’homme n’atteint pas son bonheur, défini par Rothbard au sens substantiel du terme.

Sans entrer dans le débat qui oppose les tenants de la loi naturelle et de ses droits, à ceux de l’utilitarisme et de la praxéologie, je voudrais simplement dire ici que le terme de « loi naturelle » me semble inapproprié. Ou plus exactement, trop vague.

En effet, le terme de « loi naturelle », comme du reste celui de « droit naturel », omet la dimension rationnelle de sa révélation, et omet aussi son but, qui est le bonheur humain objectif. En décomposant chacune des idées, en référence à leurs racines grecques, nous obtenons je crois cinq thèmes complémentaires :

Il y a tout d’abord l’usage de la raison = logos

Dans un but donné = telos

Au bénéfice d’une action = praxis

Présente dans la nature = phusikê

et découverte par l'homme = andropos

je propose donc, plutôt que loi naturelle, d’employer la formulation suivante : la nature téléologique de l'action humaine. Ou, si on veut vraiment employer le mot "loi", je propose alternativement la loi téléologique de la nature.

Ces termes me semblent mieux caractériser la pensée de Rothbard. On peut certes en trouver d'autres encore.

Qu’en pensez-vous ?

Des diverses sortes d'Individualisme

Conférence prononcée le 10 Décembre 1921, pour le dixième anniversaire de L'IDEE LIBRE (Grande Salle de la Maison Commune)

Camarades,

Sont-ils nombreux - j'entends en dehors de cette salle - ceux qui peuvent se rappeler avec fierté les souvenirs d'avant-guerre, ceux qui se rendent avec justice le témoignage qu'ils sont les mêmes en 1921 qu'en 1913, les mêmes qu'en 1915 ou en 1917 ?

Nous sommes restés fidèles à nous-mêmes et cependant nous n'acceptons pas sans quelque amendement la formule que grincèrent toujours les girouettes contre les êtres de fermeté. Oui, nous sommes ceux qui n'ont rien oublié. Sommes-nous ceux qui n'ont rien appris ? Ah ! de quel détail abondant et lamentable notre expérience s'est enrichie. Mais les cadres de notre pensée étaient assez larges et assez solides pour recevoir, sans en être brisés ou faussés, le terrible apport nouveau. Pour dire les choses d'un seul mot et d'un seul exemple, les horreurs de la guerre n'ont ni surpris, ni diminué, ni même beaucoup augmenté notre horreur de la guerre.

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John Galt's revenge

Libéralisme

La version livre numérique de Libéralisme (ebook, si vous préférez) de l'ouvrage majeur de Pascal Salin existe, je l'ai trouvée !

Je vous invite et vous conseille à vous jeter dessus, pour celles et ceux qui ne l'auraient pas encore lu, c'est un must. L'un des meilleurs bouquins consacrés à la question, sous de nombreux aspects, depuis des années.

Elle est disponible à cette adresse en version PDF, ou encore à celle-ci en version PDF optimisée pour une lecture à l'écran.

Il existe même une version Mobipocket Reader, à lire avec ce lecteur, spécialement adapté au format e-book.

Psychanalyse de l'antilibéralisme

Extrait des Echos du jour :

PSYCHANALYSE DE L'ANTILIBÉRALISME

LES FRANÇAIS ONT-ILS RAISON D'AVOIR PEUR ?

sous la direction de Christian Stoffaës Editions Saint-Simon, 2006, 20euros.

Cet ouvrage provient pour l'essentiel de communications faites à un colloque en Sorbonne le 18 juin 2003 : les auteurs ont sans doute voulu les garder, attendant le débat politique qui commence. De fait, il s'agit là d'un livre d'histoire de la pensée politique, avec une question qui prend des allures de hantise : pourquoi le libéralisme, né en France, s'y développe-t-il si peu et si mal, alors qu'il a gagné le monde ? Pourquoi la France a-t-elle perdu cette bataille des idées alors qu'elle les avait trouvées la première, ces idées qui devaient la faire gagner, parce qu'elles seules font gagner ? La faute aux idées ? Non disent les auteurs. Aux libéraux fondateurs, aux politiques, aux intellectuels, à notre histoire ? Plutôt.

De fait, le fil est complexe et le tricot conduit... à la psychanalyse en commençant par les intellectuels. Libéraux au XVIIIe siècle, aux avant-postes des idées, les voilà peu à peu ébranlés, puis retournés. L'acte fondateur, la révolution libérale de 1798 devient ainsi « bourgeoise ». L'histoire se réécrit, c'est-à-dire s'écrit par d'autres, sans qu'ils aient les moyens de s'y opposer. L'Etat qui devait être le gardien du libéralisme devient gestionnaire, répartiteur, organisateur. Il devait être minimal, le voilà keynésien. On voit le lyrique Michelet qui se prend au piège des mots et oublie les chiffres. De manière générale, les libéraux français sont moins philosophiques que les autrichiens, moins quantitatifs que les américains. D'où la figure psychanalytique du livre, en attendant le « retour de refoulé ». Mais il s'agit d'un échec : le libéralisme a été refoulé en France, parce qu'il a perdu. Il doit repartir au combat, cette fois en se coordonnant.

J.-P. B.

Hormis la dernière phrase que je ne saisis pas très bien, je vous invite à vous procurer et à lire ce bouquin, et à suivre le débat ici.

La sensibilité individualiste

ZoneL aime Georges Palante je crois - c'est mon cas également. Cet auteur est à mon sens un peu kidnappé par les libertaires, comme d'autres l'ont été par les libéraux ou les libertariens. Il est aussi insuffisamment lu et connu. C'est pourquoi je prends la liberté de reproduire ici l'un de ses textes, parus au Mercure de France en 1908, et intitulé "La sensibilité individualiste". Ce texte est intéressant en soi, captivant même, et aussi parce qu'il expose mieux que tout autre la pensée de Stendhal, auteur célèbre et pourtant si méconnu. Enfin, pour terminer ce petit avant-propos, je ne saurais trop vous conseiller de vous rendre sur ce site, qui lui est consacré.

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individualisme et solidarisme

Sainte-Beuve, Volupté :

«Après tout, les grands évènements du dehors et ce qu'on appelle les intérêts généraux se traduisent en chaque homme et entrent, pour ainsi dire, en lui par des coins qui ont toujours quelque chose de très particulier. Ceux qui parlent magnifiquement au nom de l'humanité entière consultent, autant que personne, des passions qui ne concernent qu'eux et des mouvements privés qu'ils n'avouent pas. C'est toujours plus ou moins l'ambition de se mettre en tête et de mener, le désir du bruit ou du pouvoir, la satisfaction d'écraser ses adversaires, de démentir ses envieux, de tenir jusqu'au bout un rôle applaudi.»

La profession de soi

Jean-François Revel était un intellectuel brillant, mais qui, à la différence de la plupart de ses congénères, ne racontait pas de conneries, ou plus exactement bien moins que les autres. A titre d'exemple, voici l'une de ses chroniques, datant de 1985, qui prolonge et approfondit mes récents développements sur l'individualisme.


La profession de soi

Si le vocable « individualisme » figurait dans le Dictionnaire des idées reçues, on peut hasarder que Flaubert l'aurait fait suivre du commentaire : « Toujours forcené ». Aucune épithète, en effet, ne revient avec une aussi lancinante fréquence, parmi tous les qualificatifs sévères qui pimentent les diatribes dirigées contre ce vice dévastateur : l'individualisme.

Car, unanimes ou presque, les Français dénoncent les ravages du fléau. Aucun, selon eux, ne nous a fait plus de mal et ne nous menace de plus de catastrophes. Voilà ce que l'on découvre non sans stupeur grâce au livre d'Alain Laurent, modèle à la fois d'histoire des idées et d'analyse de ces mêmes idées.

Depuis le XIXe siècle, les anathèmes contre l'individualisme se bousculent dans les textes philosophiques, politiques et religieux de droite et de gauche. La décennie 1970-1980 ravive l'intensité de l'idéologie anti-individualiste, laquelle, au demeurant, continue à inonder sans prévention partisane tout le territoire de la pensée. A l'extrême droite, une tradition née avec Joseph de Maistre et Bonald, refuse à l'individu l'existence, sinon comme pierre de l'édifice social : conception reprise, renforcée même, par Auguste Comte et par la nouvelle droite actuelle, qui érige la condamnation violente de l'individualisme en thème permanent.

Mais on entend ailleurs des autorités aussi diverses que Jacques Delors, Louis Mermaz, Roger-Gérard Schwartzenberg, Brice Lalonde, le situationniste Raoul Vaneigem, Louis Aragon, Roger Garaudy, Sartre, Foucault, Edmond Maire, Régis Debray, Raymond Barre, le Conseil permanent de l'épiscopat, Jean-Pierre Chevènement, Simone Veil, Jacques Chirac, têtes pensantes et parlantes émergeant d'un troupeau innombrable, vitupérer l'individualisme avec des accents quasiment identiques. A cet égard, le livre d'Alain Laurent constitue un édifiant florilège de citations, fruit d'une recherche érudite qui étale sous nos yeux le cheminement d'une curieuse phobie.

Le procès fait à l'individualisme repose sur quelques poncifs inlassablement ressassés : « repli sur soi » dans une « tour d'ivoire », il mène à l' « atomisation de la société ». Les reproches d'égoïsme et de « narcissisme dissolvant » s'appuient sur une philosophie du « groupisme ». Le tout doit l'emporter sur la partie, le collectif sur le particulier. Pour Philippe Pétain, en 1940, le peuple doit comprendre que « l'individualisme est à l'origine des maux dont il a failli mourir ». A gauche, on attaque l'individualisme comme produit du capitalisme, de la morale bourgeoise, de l'argent roi. Revenant de Chine en 1973, le père Cardonnel juge « malsaine, gangrenée, vicieuse même la notion de liberté individuelle, en fonction de laquelle on juge totalitaire l'ambiance du peuple chinois ». Un courant chrétien qui remonte à Mounier et au-delà rejette individualisme et libéralisme au bénéfice d'un « personnalisme communautaire ». L'auteur du Projet socialiste de 1979 flétrir à son tour « l'exacerbation de l'individualisme, où il décèle, à la suite de méandres qui m'échappent, un « totalitarisme social sournois et subtil ».

La pauvreté intellectuelle de cette litanie consterne. Depuis Constant et Tocqueville, on observe rarement une réflexion originale sur les rapports de l'individu avec la société ou l'État. Récemment, le thème a repris vigueur. Le Michel Foucault dernière manière, celui du Souci de soi, a reconstruit les mille ans de pensée philosophique qui enseignent la réalisation de soi-même non point comme un refus, mais comme une condition de la sociabilité. Des sociologues comme François Bourricaud et Raymond Boudon ont rappelé, dans la tradition tocquevillienne, que le décideur social est toujours, en dernier ressort, l'individu.

Symptôme intéressant : les socialistes ont bondi dans le train de cette nouvelle mode, pour expliquer, bien sûr, que le véritable individualisme, c'est le socialisme. N'allons pas croire toutefois que la réaffirmation de l'individu aille très loin. Même l'essai de Gilles Lipovestski, L'Ere du vide (1983), qui fut lu comme une sorte de manifeste de l'individualisme contemporain, décrit les individus d'aujourd'hui comme des narcisses indifférents et légèrement hébétés. C'est là fournir des arguments au chœur vertueux des contempteurs.

Faut-il être un mouton ou une fourmi pour devenir un citoyen ? Faut-il renoncer à être soi pour se sentir solidaire d'autrui ? Alain Laurent pose la question et il montre avec force que nous devons refuser de tomber dans ce piège. On n'édifie pas une société libre avec des individus esclaves.

27 mai 1895

Alain Laurent, De L'individualisme, PUF.

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