La politique économique du gouvernement Raffarin, tout comme celle de ses prédécesseurs, est marquée du sceau du keynésianisme. Il est en de même d’ailleurs de la politique suivie au niveau européen, qui, grâce aux « lignes directrices de l’emploi » ou à coup de politique de « grands travaux » cherche à tout prix à mener une politique de « relance ». Ce qui est étonnant lorsqu’on sait les erreurs du keynésianisme. Par exemple, les grands travaux américains des années trente n’ont pas mis fin à la grande dépression, mais l’ont au contraire prolongée par un vaste gaspillage de ressources.

Au plan national, le gouvernement et plus encore le président ne s’affichent pas ouvertement keynésiens. Ils préfèrent, selon une technique éprouvée, dire tout et son contraire. Chirac veut baisser les impôts, en reconnaissant que cela favoriserait la croissance, mais il dit dans le même temps qu’une baisse d’impôt n’est possible que s’il y a croissance !

C’est que la politique économique française est une combinaison d’un volontarisme économique (un seul exemple, le plan Borloo) et d’un fatalisme vaudou : la croissance et l’emploi seraient le produit de forces magiques supérieures et mystérieuses, qu’on ne comprend pas, qu’on explique encore moins. Entre ces deux bornes, on établit quelques vagues et arbitraires relations de causalité :

  • la croissance serait « tirée » par la croissance extérieure (et personne ne se demande comment on la tire, elle)
  • la croissance serait tirée également par la consommation intérieure
  • la croissance serait « freinée » par la guerre en Irak (à laquelle on n’a pas participé)

Plutôt que de se creuser la tête à comprendre, Raffarin préfère agir. Comme disait Jean Cocteau : « ce mystère nous dépasse, feignons donc d’en être l’organisateur ». Alors il agit, oui : il dépense, il subventionne, il réglemente. Pour votre bonheur. Comme la France est le pays le plus dépensier et réglementé d’Occident, c’est dire si nous sommes tous heureux.

Raffarin a une excuse valable : il ne fait, tout comme les gouvernements précédents, que répéter le discours des experts, qui se trompent sans discontinuer depuis des années.

  • Keynes en personne avait tort, lorsqu’il distinguait les variables endogènes de l’économie, déterminées par les acteurs (ex : la consommation) et les variables macroéconomiques exogènes sur lesquelles l’Etat pourrait intervenir (investissement, déficit, etc). Comme si ces derniers facteurs n’était pas le produit de l’action humaine, mais de martiens ou de guerriers papous.
  • Mais les experts sont allés encore plus loin dans l’erreur : ils ont trouvé commode d’ajouter la consommation à la liste des variables sur lesquelles l’Etat pourrait intervenir (ce que Keynes lui-même, pourtant avide de provocation, n’a jamais osé faire). Pourquoi ? En prétendant que la consommation tirait la croissance, les experts et les gouvernements légitimaient les revendications salariales. Et s’assuraient tranquillement une paix sociale, sur le dos des contribuables et des gouvernements successeurs.

Or cette théorie est tout simplement fausse :

  • on ne peut consommer que ce qu’on a gagné, et on ne peut gagner qu’en fonction de ce qu’on a produit
  • Elle suppose que ce qui n’est pas consommé (donc épargné) disparaîtrait du circuit économique. Or c’est le contraire : ce qui est consommé est détruit, tandis que ce qui est épargné permet de produire des ressources supplémentaires.

Il y a une relation incontestable entre croissance et épargne.

Prenons un exemple, l’emploi : ce ne sont ni les dépenses publiques (le traitement social du chômage), ni les réglementations empêchant les licenciements qui diminueront le chômage, c’est le retour à la liberté contractuelle et le reflux de l’Etat.

Autre exemple, la politique budgétaire. Je vais d’emblée vous surprendre en disant qu’à mon sens, tout déficit public n’est pas mauvais. Les orthodoxes disent : attention, le déficit augmente les taux d’intérêt. C’est inexact, car le marché d’épargne prêtable est mondial. Un déficit français passant de 3 à 4% ne change rien du tout. Par ailleurs, si beaucoup de grandes entreprises décident d’investir en même temps et empruntent, cette hausse de la demande de fonds prêtables est bénéfique car c’est la conséquence d’objectifs légitimes. C’est la même chose pour l’Etat : si le déficit public finance un projet à fort rendement, il est légitime, il ne l’est pas dans les autres cas. Ce qui importe, ce n’est pas le montant du déficit, c’est le taux d’intérêt payé par l’Etat par rapport au taux de croissance des recettes fiscales. Par conséquent, le vrai problème, c’est celui de la mauvaise prévision des recettes.

Comme le dit Contribuables Associés, chaque année les experts de Bercy surestiment la croissance. Ils nous expliquent à chaque fois que la croissance miraculeuse c’est pour demain. Et un an plus tard, les mêmes experts nous expliquent pourquoi cette croissance miraculeuse n’est pas arrivée. Comme la croissance conditionne les rentrées fiscales, c’est chaque année, depuis 31 ans, un déficit à payer.

  • 2002 (Jospin) : croissance escomptée : 2,5%, croissance réelle : 1,2%
  • 2003 (Raffarin) : croissance escomptée : 2,5%, croissance réelle : 0,5%

Pour 2005, la prévision de 2,5% est totalement loufoque, tout le monde le sait et personne ne le dit.

On observe la même erreur au plan européen : l’objectif des 3% de déficit est purement arbitraire. On sait a contrario qu’il n’y a aucune raison, sous prétexte de monnaie unique, pour qu’on applique la même règle de déficit pour tous les pays. Il n’y a pas plus de raison de coordonner la politique budgétaire que la politique fiscale. Vive la concurrence fiscale ! vive la concurrence budgétaire !

Un dernier exemple, le pouvoir d’achat. On se plaint toujours qu’il est trop faible, qu’il baisse (ce qui est faux). Bien sûr, là encore, le raisonnement keynésien apparaît en filigrane.

  • le gouvernement dit : les Français épargnent trop (160 milliards d’euros, soit 16% de leur revenu). Le gouvernement veut débloquer cet argent, en exonérant les dons, en assouplissant les règles de déblocage de l’épargne salariale, en offrant des déductions fiscales sur les intérêts des crédits à la consommation. Mais rien ne se passe. Pourquoi ? outre qu’il a tort sur le fond, comme expliqué plus haut, le gouvernement n’a pas compris que les Français épargneront aussi longtemps que leurs retraites ne seront pas assurées, que leur avenir professionnel sera aussi sombre.
  • Alors le gouvernement dit : il faut faire baisser les prix. Sarkozy a réuni la grande distribution, Gaymard a mis de côté l’indice du coût de la construction dans l’indexation des loyers. Le seul hic : c’est absolument inutile. Pour diminuer les prix, il faut libérer la concurrence ! Il faut laisser les distributeurs ouvrir de nouvelles grandes surfaces, en faisant sauter une certaine loi… Raffarin ! Il faut supprimer les barrières à l’entrée de centaines de métiers !
  • Le gouvernement ne perd pas espoir. Comme l’a dit un premier ministre belge, « avant mon arrivée, le pays était au bord du gouffre. Mais moi, je compte bien lui faire faire un grand pas en avant ! ». Il veut baisser les impôts. Enfin, pas tout à fait. Il veut que le sorcier vaudou qui commande la croissance lui permette de baisser les impôts. Ici, le levier est énorme (impôts + cotisations = 700 milliards d’euros). Il faut le répéter : ce n’est pas la baisse des impôts qui est conditionnée par la croissance, comme le dit Chirac, mais c’est la croissance qui est conditionnée par la baisse des impôts ! Le problème, c’est qu’en les baissant, il manque de l’argent pour boucler le budget. Déjà en 2004, il a manqué 60 milliards en fin d’année. Il faut donc diminuer les dépenses, c’est-à-dire réformer l’Etat, accroître considérablement la productivité dans le secteur public.
  • Comme le gouvernement en est bien incapable, il dit : il faut mener une « politique salariale ». Outre que cette formule ne veut rien dire, puisque ce sont les entreprises qui fixent les salaires, et que ceux-ci augmentent, non sur décret gouvernemental, mais lorsque l’entreprise accumule des gains de productivité, on observe que le gouvernement fait très exactement le contraire de ce qu’il dit. Jamais on n’a autant puni les efforts du travail (35 heures, retraites anticipées), ni les efforts d’épargne (fiscalité, réglementation).

Faut-il être pessimiste ? non.

Il y a des sources de croissance : elles se trouvent dans les cerveaux et le courage des entrepreneurs, des salariés et des épargnants, qui créeraient des richesses si l’Etat ne les spoliait pas par ses impôts, ne les paralysait pas par ses réglementations.

Raffarin ne l’a pas compris. Son gouvernement échouera donc.

Il préfère apprendre auprès de son mentor, quasi Prix Nobel de la Paix et futur, c’est sûr, prix Nobel de Médecine et d’Economie réunis, prix créé spécialement pour l’occasion, j’ai nommé Jacques Chirac, qui a dit la semaine dernière, du haut de son savoir économique magistral :

« le libéralisme serait aussi désastreux que le communisme ».

Remarquez, dommage qu’il n’existe pas de prix Nobel du Retournement de Veste, car je vois mal qui pourrait le refuser à celui qui a écrit jadis

« Il n’y a pas d’autre choix que le libéralisme. Plus exactement, le libéralisme n’est pas un choix mais une nécessité... » ou encore « je dirais que le problème majeur du libéralisme en France est de n’avoir jamais été mis en oeuvre en France ».

Jacques Chirac a atteint des sommets dans l’excellence, il faut le reconnaître. Il faut saluer l’artiste. A un tel niveau, ce n’est plus une girouette. C’est un manche – un manche à air, bien sûr.