Il y a un intéressant dossier consacré aux intellectuels néoréactionnaires (comme ils disent) ou néoconservateurs venant, classiquement du reste, de la gauche, dans le dernier numéro du Nouvel Observateur. Je vous invite à le lire.

En quelques mots, et parfois avec une bonne dose de mauvaise foi, on y explique comment des intellectuels provenant tous de la gauche, sinon de la gauche de la gauche, basculent, ouvertement (Gallo, Glucksman) ou tendanciellement (Finkielkraut, Taguieff) vers la droite, ou du moins vers l'anti-ségolisme. Et que, par contraste, les compagnons de route classiques se font de plus en plus rares (Stora, Lindenberg, Méda, Todd, Onfray, etc).

Le premier article, d'Aude Lancelin, est fort bien écrit. Mais est totalement vide. On comprend bien en le lisant que son auteur n'a pas compris le sens de la transhumance intellectuelle. Ce qui provoque son désarroi. L'image est fidèle, la photo pas trop floue, mais on peine à plonger dans les profondeurs du logos, alors Aude reste à la surface, surnage plus ou moins, et masque sa vacuité par une plume étincelante. Bel exercice, mais vain.

Vient ensuite une interview de BHL, où ce dernier affirme son accointance, aujourd'hui encore, avec la gauche. Mais la gauche antitotalitaire, la gauche libérale, celle des droits de l'homme en Tchétchénie et en Chine, celle de la Bosnie, qui reste perplexe face aux tergiversations de Royal (certes levées, au moins dans le discours, depuis Villepinte). Ce texte est fort instructif, BHL se donne pour objectif de harceler cette gauche socialiste, afin qu'elle ne cède pas aux sirènes altercomprenantes, et qu'elle n'adopte pas, au nom du PS, la vision du monde des antilibéraux.

Enfin, une brève présentation de trois intellectuels contemporains majeurs de la combat des idées : Jacques Marseille, ex gauchiste diagnostiqueur de l'immobilisme français, du goût pour la rente, de la faillite de l'Education nationale et des gaspillages des dépenses publiques. Pierre Rosanvallon et sa République des idées, social-démocrate bon teint, dont l'engagement répond à une mollesse toute balladurienne, et qui représente sans doute le principal rendez-vous manqué de Royal. Le célèbre Nicolas Baverez enfin, aronien, chef de file des déclinologues, pas pas décliniste. A l'instar de Jacques Julliard (dans Le Malheur français), il exprime le renversement de polarité entre droite et gauche depuis 1995 : la gauche a choisi la voie de l'immobilisme, de la défense des droits acquis, de l'anti-tout (libéralisme, mondialisme, Europe, marché, réalité). La droite, a contrario, a eu le champ libre pour promouvoir le progrès, l'esprit d'entreprendre, l'ouverture, les bienfaits d'un changement inévitable, qui pourtant étaient des valeurs classiques de la gauche.

On ne peut que souscrire à une telle analyse. J'ajoute cependant que le sens des mots a changé, il ne faut pas l'oublier, et la "droite" comme la "gauche" contemporaines ne sont pas celles des années soixante, loin de là. Quant au combat antitotalitaire, libéral et mondialiste, il me semble plus que jamais d'actualité. D'avenir même. Face à un Todd qui prône un néo-protectionnisme, un Monde Diplodocus les soviets, un Alain Soral le lepéno-marxisme, il faut aborder ces vrais sujets. Voici mes désirs d'avenir à moi.

En guise de conclusion, voici, via le Gauchiste repenti, les propos qu'Alain Finkielkraut tient dans Libération du jeudi 8 février 2007 :

(J’ai) été blessé comme s’il s’était agi de moi-même par la phrase d’un document du PS définissant Nicolas Sarkozy comme « un néoconservateur américain avec un passeport français » (la phrase est du député PS Eric Besson). Imaginez un instant que le candidat de la droite se soit appelé Royal, celui de la gauche Sarkozy, et que les porte-parole du premier aient traité le second de « stalinien avec un passeport français », voire d’Américain car il y a une droite souverainiste et une gauche atlantiste. On aurait défilé de Nation à la République et certains auraient même arboré l’étoile jaune. Or, il ne s’est presque rien passé, et pourtant cette dénaturalisation est impardonnable (…) La gauche de gouvernement est intimidée par l’extrême gauche comme elle l’était autrefois par le Parti Communiste. Et puis, elle ne sait réagir à l’incompétence manifeste de sa candidate qu’en exagérant, qu’en hyperbolisant l’opposition droite-gauche. Mais la réalité, c’est qu’aujourd’hui, la droite et le centre sont fiers de leurs candidats, tandis que le gauche est mal à l’aise avec sa candidate, et elle fuit cette gêne dans la haine. Je vous rappelle ce lapsus fasciste qui qualifie Nicolas Sarkozy de « néoconservateur à passeport français ». La gauche officielle est tellement convaincue d’incarner le parti du Bien face au parti de Pétain qu’elle profère des monstruosités en toute bonne conscience.

On trouve sur ce même blog un billet consacré à ce fameux article d'Aude, consacré par le 24e prix Jdanov, ainsi que, parmi les commentaires, celui-ci (de WS) que je trouve parfaitement juste :

Grandiose: dans une phrase elle moque sarko qui est un imbécile parcequ'il cite JJ Goldmann et le chanteur Corneille... et dans la phrase suivante elle cite le puissant intellectuel Philippe Cohen qui a commis une BD satirique!