Vous n’ignorez rien du papier qu’André Glucksmann a consacré à son choix de voter Sarko à la présidentielle, dans le Monde du 30 janvier dernier. Libre à lui de ses choix, je ne les partage pas encore, ou pas forcément. Je réprouve tout particulièrement ce passage :

Ma décision, faite de douleurs anciennes et de perspectives nouvelles, est réfléchie. Je ne partage pas toutes les options du candidat. (…) Voter n’est pas entrer en religion, c’est opter pour le projet le plus proche de ses convictions.

Je pense a contrario qu’un vote ne doit pas être par défaut, ou, plus exactement, qu’il ne faut tout de même pas oublier les trois options restantes, celles que les sondages oublient, que les analystes politiques négligent ou minorent, mais qui est à mon sens la véritable force de l’avenir : l’abstention, le vote nul, le vote blanc. Si aucun candidat ne se rapproche suffisamment de mes idées, je ne vois pas pourquoi je devrais, par dépit, voter pour celui qui en est le moins éloigné. On ne peut donc pas d’emblée écarter ces trois options, comme le fait André.

Voyons à présent le passage qui me semble le plus intéressant, et de loin, dans son article :

Sarkozy rompt clairement avec cette droite habituée à cacher son vide derrière de grands concepts pontifiants. Exemple : en prônant la discrimination positive (…) Ou encore : en théorisant l’aide publique à la construction de mosquées.

A propos de la politique internationale, à l’opposé de la Realpolitik, Sarko (et André) pensent qu’il faut axer aussi l’attitude française sur la morale, comme la France a pu le faire dans un passé plus ou moins proche, ou en tout cas comme André a tenté d’en faire prendre conscience la société civile :

boat people vietnamiens fuyant le communisme, syndicalistes embastillés de Solidarnosc, « folles de Mai » sous le fascisme argentin, Algériennes en butte au terrorisme, torturés chiliens, dissidents russes, Bosniaques, Kosovars, Tchétchènes…

Il cite aussi les infirmières bulgares condamnées à mort en Lybie, le Darfour et la Tchétchénie. Sujets sur lesquels Sarko a au moins une vision, ce qui n’est pas le cas de tout le monde. Et une vision morale, qui plus est. Il est vrai qu’on est loin de la justice chinoise admirée par d’autre(s). Enfin, Glucksmann ajoute :

La gauche professionnelle s’est endormie sur ses lauriers. Elle méprisa les discussions allemandes (autour de Bad Godesberg) ou anglaises (à propos du New Labour), elle ignora l’explosion spirituelle de la dissidence à l’Est, elle se fiche des « révolutions de velours » de Prague à Kiev et Tbilissi.

Marinant dans son narcissisme, elle se trouve fort dépourvue, lorsque Nicolas Sarkozy, prenant à contre-pied son camp, se réclame des révoltés et des opprimés, du jeune résistant communiste Guy Môquet, des femmes musulmanes martyrisées, de Simone Veil abolissant la souffrance des avortements clandestins, de Frère Christian à Tibéhirine comme des républicains espagnols.

Ce point me semble extrêmement important. Je rêve de refonder la gauche (enfin, d’y participer, ne croyez pas que j’ai sombré dans la mégalo). Ce sont, entre autres, sur ces valeurs que j’aimerais le faire. Rien ne manque à l’appel, sinon les aspects économiques et sociaux, qu’André n’aborde que très cursivement, voire pas du tout. Je rêve d’une gauche qui, à l’exemple du tout-Etat de la Realpolitik, n’attendrait pas non plus tout de l’Etat en matière sociale. D’une gauche qui comprendrait que la solidarité, c'est d’abord l’estime que l’on porte aux autres. Que cette estime, c'est le mérite du travail qu’on réalise, des risques qu’on prend, et des récompenses qu’on en attend légitimement. Que cette estime, c'est donner aux individus les conditions de se prendre en main, de partir de rien pour arriver très loin.

Au lieu de cela, la gauche préfère le conservatisme : on protège à l’infini les nantis, ceux qui ont un travail, ceux qui ont un statut, des privilèges, et on renvoie dans la pauvreté, le chômage et la précarité ceux à qui on ne donne aucune chance de s’en sortir. On parle du travail au rabais ? J’aimerais qu’on parle plus de ceux qui n’en ont pas et qui vivent d’expédients. Qui magouillent et fraudent quand ils sont malins, histoire de joindre les deux bouts, et ce n’est pas moi qui leur jetterai la pierre, car je les comprends totalement.

Pourquoi fait-il mieux vivre dans les pays anglo-saxons, même lorsque vous êtes pauvre ? Parce que vous savez que vous avez toujours la possibilité de vous en sortir, que vous n’êtes jamais définitivement condamné au fond de votre trou. Tandis qu’en France, lorsqu’on est Arabe, sans diplôme et sans formation, habitant d’une quelconque ZUP dans laquelle la police ne vient plus, on n’a objectivement aucune chance et aucun avenir.

Je rêve d’une gauche qui abandonne la lutte des classes, le combat pour maintenir ou accroître les privilèges de ceux qui « ont » (les fonctionnaires, les salariés, les bobos), pour croire en la coopération volontaire des intérêts particuliers, à l’échange, tels que les libéraux, la vraie gauche historique, l’ont théorisé. N’oubliez jamais que l’intérêt général n’existe pas ; il n’est que le cache-sexe des élus qui, au prétexte d’avoir obtenu la majorité des suffrages exprimés (laquelle peut ne représenter qu’une fraction négligeable des électeurs), imposent aux autres leur vision du monde. Au profit de qui ? De leurs électeurs, bien évidemment. Ceci est la condition de leur réélection. Rien de plus, rien de moins.

Redescendez un peu sur terre, l’air y est frais, mais également vivifiant.