Il faut lire Henning Mankell car il est beaucoup plus qu'un auteur de polar venu du froid (Suède). Loin des clichés d'une Suède aseptisée, il décortique les maux d'une société où les repères sociaux et familiaux se délitent, il en tire aussi quelques fils ténus porteur de bribes d'espérance. On retrouve avec émotion, de roman en roman, l'inspecteur Kurt Wallander, anti-héros, flic avec états d'âme, jamais blasé. Au fil des romans de Mankell, il prend humanité et épaisseur, contre-poids en sorte à l'univers sordide dans lequel on le suit, sans un instant d'ennui au fil des pages. Tout autour de lui, les autres personnages évoluent aussi : ses collègues du commissariat, son ex-femme, sa fille avec laquelle il entretient des relations difficiles (et qui devient le personnage de premier plan des romans les plus récents d'Henning), sa nouvelle copine, lettone, son père, qui meurt, ses amis, qui sont rares. Perclus de doute, certes, Wallander est aussi un authentique individu, avec sa grandeur et ses penchants misérables. Bien plus crédible qu'un inspecteur Cadin, du Français Didier Daeninckx. Auteur dont j'ai lu au moins quinze romans, il faudra donc que je vous en parle un jour.

Henning a eu une vie particulière, émaillée d'extraordinaire et de tragique. Très vite abandonné par sa mère, il est élevé par son père, juge d'instance. Il est le gendre d'Ingmar Bergman dont il a épousé en secondes noces la fille Eva. Il partage sa vie entre la Suède et le Mozambique où il a monté une troupe de théâtre, le « Teatro Avenida ».

Revenons un instant à l'inspecteur Wallander, policier de la petite ville d'Ystad, trou paumé de la Scanie, dans le sud du royaume de Suède. Plutôt qu'un long discours, voici les quelques romans que je me permets de vous suggérer, si toutefois vous souhaitez approfondir ce petit billet. J'en citerai quatre, ce qui est amplement suffisant pour découvrir ce désormais célèbre auteur. Vous pouvez les commander rien qu'en cliquant sur les images.

Meurtriers sans visage, c'est la première enquête de l'inspecteur Wallander. En pleine campagne, près de la petite ville d'Ystad, au sud de la Suède, un fermier découvre le corps sans vie de son voisin, atrocement massacré. La femme du malheureux ne vaut guère mieux : étranglée par un curieux nœud coulant, elle n'aura que le temps de murmurer "étrangers", avant de décéder à son tour à l'hôpital. Qui peut bien avoir commis pareille horreur et dans quel but ? Et pourquoi le ou les assassins ont-ils nourri la jument du vieux couple ? L'inspecteur de police Kurt Wallander se serait bien passé de cette enquête alors qu'il regrette le départ de sa femme, que sa fille refuse de le voir et que son père l'inquiète. Évidemment, les médias n'arrangent pas les choses. Mais faut-il vraiment suivre la piste des étrangers ? De nouvelles révélations faites par le frère de la vieille dame assassinée vont orienter et compliquer la tâche de la petite équipe de Wallander.

En toute logique chronologique, pour ceux qui ne connaissent pas encore Wallander, c'est le livre par lequel on doit débuter l'œuvre romanesque de Mankell. Comme l'écrit un commentaire trouvé sur le net, il s'agit ici d'un roman policier sur des problèmes d'aujourd'hui : l'intolérance, le racisme, la distance entre la classe politique et les hommes, la difficulté d'adaptation à un monde en changement... Sans prétention particulière, mais avec beaucoup de recul et d'humanité. Kurt Wallander est un homme comme tant d'autres, qui se pose beaucoup de questions sur l'évolution de notre société.

Un peu comme pour le Guerrier solitaire, l'histoire racontée par Henning dans La Cinquième femme brille par une formidable originalité. Tout commence en Algérie, en mai 1993. Fait divers pour les uns, acte de guerre et "mission sacrée" pour d'autres, cinq femmes sont égorgées dans leur sommeil par des intégristes musulmans. Les victimes sont quatre religieuses et une touriste suédoise, la cinquième femme. Trois mois plus tard, une habitante d'Ystad, Suède, apprend que la cinquième victime n'est autre que sa mère.

Encore un an plus tard, en septembre 1994, l'inspecteur Wallander rentre de vacances et espère un automne calme. Mais il lui faut bientôt éclaircir une série de meurtres à donner froid dans le dos aux policiers les plus endurcis. Un vieil ornithologue a été retrouvé empalé dans un fossé, un autre, passionné d'orchidées, ligoté à un arbre et étranglé, le dernier, chercheur à l'Université, noyé au fond d'un lac. Pourquoi tant de férocité à l'égard de citoyens apparemment paisibles ? Et pourquoi ces mises en scène sadiques ? Parce que - selon la devise de Wallander - les êtres sont rarement ce que l'on croit qu'ils sont. Et si le crime était la vengeance d'une autre victime contre ses bourreaux ? Dans ce cas, l'inspecteur Wallander n'a plus qu'à se hâter pour empêcher un nouveau meurtre tout aussi barbare.

Un roman haletant, fort original, dont on ne sort pas indemne. Pour ma part, je n'avais pas du tout vu vers quelle fin Henning souhaitait nous mener. Autant dire que le suspense, et quel suspense !, est au rendez-vous. Une fois de plus, c'est notre civilisation elle-même qu'Henning interroge : qu'est-ce qui fait l'homme si seul ? Qu'est-ce qui amène un être a priori normal à basculer dans l'horreur ? Une enquête passionnante doublée d'une question à la fois simple et essentielle : qu'est-ce qui rend l'existence si difficile ?

Voici Les Morts de la Saint-Jean, mon préféré. Juin 1996. Nuit de la Saint-Jean. Trois jeunes gens ont rendez-vous dans une clairière isolée où ils se livrent à d'étranges jeux de rôle. Ils ignorent qu'ils sont surveillés. Peu avant l'aube, la fête tourne au drame : Août 1996. Le commissariat d'Ystad somnole sous la chaleur. Alors que des parents signalent la disparition de leurs enfants, Svedberg, un proche collègue de Wallander, est retrouvé mort, défiguré. La peur s'installe dans la région. Pour la première fois, notre sympathique inspecteur, aux prises avec des soucis de santé et des problèmes sentimentaux, est assailli par le découragement et le doute. Svedberg menait-il une double vie ? Pourquoi les jeunes gens étaient-ils déguisés ? Pourquoi le meurtrier visait-il des victimes jeunes et heureuses ? Pris dans l'enchaînement des découvertes macabres et des rebondissements contradictoires, Wallander parviendra-t-il à mener à bien cette nouvelle enquête qui s'annonce particulièrement ardue ?

Ce qui frappe, c'est l'aspect réaliste de la vie du personnage principal. Wallander a une vie à côté de son travail. Il mange (mal), il dort (mal aussi), il a du diabète il a des relations autres que professionnelles (quoi que...) il se pose des questions existentielles. Il doute, y compris de son engagement dans la police. Il ne comprend pas comment des crimes aussi sauvages peuvent être perpétrés. Il a peur que, devant la démission de la police, les individus fassent eux-mêmes leur loi. Ann-Brit, sa collègue, partage les mêmes doutes. Pourtant il faut bien avancer et trouver ce criminel, dangereux pour tous, y compris les policiers.

Last but not least. L'histoire du Guerrier solitaire sort clairement de l'ordinaire, au moins pour les pays de culture francophone. Comment une jeune fille peut-elle s'immoler par le feu, au beau milieu d'un champ de colza ? Et pourquoi ? Pendant que la Suède se protège de la canicule de cet été 1994 en suivant la Coupe du monde de football, l'inspecteur Kurt Wallander, de la police d'Ystad, assiste presque par hasard à cette scène apocalyptique. Pas question de partir en vacances... surtout que, dès le lendemain, s'enchaîne une série de meurtres atroces : un ancien ministre lubrique, un marchand d'art et un petit truand sont retrouvés scalpés... Quel est le lien entre eux ? Comment empêcher l'assassin de récidiver et pourquoi est-il devenu ce meurtrier sans pitié ?

Un roman extrêmement noir, désabusé et triste. Mélancolique même, ce qui vient ajouter une couche supplémentaire à l'image d'Epinal que nous avons des pays nordiques. Un dénouement certes relativement prévisible, mais une formidable capacité à raconter une histoire aussi rêche qu'un papier de verre.

J'espère par ces quelques mots vous avoir donné envie de lire Henning Mankell, ces romans méritent vraiment le détour selon moi. Je n'ai - volontairement - pas évoqué ses productions les plus récentes, car je ne les ai pas encore lues, mais vous pouvez les trouver sans difficulté aucune dans toutes les librairies. C'est tout particulièrement le cas d'Avant le gel, qui opère un transfert des enquêtes entre Kurt Wallander et sa fille, Linda, qui s'est enfin décidée pour une carrière, dans la police, et à Ystad.

Enfin, pour approfondir le sujet, vous pouvez lire ceci, de Pierre Grimaud.