Il est de bon ton, chez les libéraux et affidés, de traîner dans la boue la démocratie. Lafronde, par exemple, écrit ceci :

Le suffrage universel s’oppose à la hiérarchie des valeurs. A l’inverse, c’est un relativisme moral qui voue un culte à l’égalité par opposition à une séléction naturelle fondée sur l’expérience, l’histoire, l’effort personnel mais aussi les déterminismes en tout genre. Tout un chacun est immédiatement transformé en acteur politique de premier plan par la baguette magique d’un universalisme abstrait. Et ce au mépris des spécificités individuelles qui fleurissent dans le genre humain ; c’est un fait qui montre que l’on ne saurait accorder à tous la même capacité à peser dans la gestion politique de la Cité. Le fait de donner le même pouvoir politique à l’honorable et estimé chercheur et, d’autre part, au nuisible energumène qui conchie son pays autant qu’il peut mais qui vit de ses largesses, est une falsification ridicule car ce n’est pas l’égalité devant les urnes qui fait l’égalité des esprits et des compétences. Le suffrage universel c’est la guerre déclarée contre l’intelligence.

Pour lui préférer la monarchie, dans une optique toute hoppéenne.

Je pense qu’il s’agit d’une mauvaise lecture de la notion même de démocratie. Celle-ci n’est pas une donnée abstraite, issue de la pensée rousseauiste comme l’eau du puits, mais le fruit d’un accouchement issu des traditions antiques. Remontons donc un peu le temps.

Si la démocratie représente l’aboutissement du régime républicain, elle n’en constitue pas la modalité obligatoire. Dans son Esprit des lois, Montesquieu distingue la République démocratique, qu’il conçoit à l’image de la Suisse ou des cités du monde hellénique antique, de la République aristocratique, dont le modèle est Venise : « Le gouvernement républicain est celui où le peuple en corps, ou seulement une partie du peuple, a la souveraine puissance ».

Cela explique que le modèle républicain n’est cessé d’être, au moins symboliquement, inspiré par les cités antiques qui étaient des régimes élitistes ne groupant qu’une minorité de la population (les citoyens mâles).

Tout d’abord, ce qui distingue la République est la forme de légitimité qui la fonde. Les règles républicaines de dévolution de la souveraineté n’obéissent pas à la force comme dans les régimes despotiques. Pour être légitimes, elles n’obéissent pas non plus à la tradition, comme pour les monarchies ou dans les théocraties (en ce sens, une république islamique est une contradiction dans les termes) ou au charisme d’un chef comme dans les autocraties.

Le principe de légitimation de la République est la raison. Le régime républicain possède sur les autres formes de gouvernement une supériorité rationnelle. Cette supériorité emprunte des formes distinctes selon la modalité, démocratique ou aristocratique du régime républicain.

La République aristocratique, historiquement la plus ancienne, repose sur une logique oligarchique : le gouvernement des meilleurs ou au moins, des seuls citoyens capables.

La République démocratique, repose sur un autre postulat rationaliste, formulé dès le XVIIe siècle par Pascal puis théorisé par Rousseau : le large partage des lumières parmi l’ensemble des citoyens sains d’esprit. L’idée que chaque individu est dépositaire de la raison fonde le principe d’égalité sur lequel repose la République démocratique.

L’ambition du régime républicain est donc particulière : il ne s’agit pas seulement d’atteindre au bon gouvernement, efficace et modéré, qui justifie par exemple la monarchie dans les écrits de Burke ou de De Maistre, mais de construire une société réglée par la raison.

La République est donc irréductible à ses institutions (la dévolution non héréditaire du pouvoir) et à la démocratie (puisque la proportion de monarchies effectivement parlementaires est voisine de celle des républiques véritablement démocratiques). La République, au plein sens du terme, est indissociable de la formulation d’un projet politique.

Ainsi, exprimé en termes philosophiques, la République est l’instrument de construction de l’histoire selon les préceptes de la raison.

Préférer la « société concrète » à la « société abstraite », comme le font Hoppe et Burke, Bonald ou De Maistre avant lui, c’est aussi préférer la tradition à la raison.

Or la raison fonde le substrat même des Lumières et du libéralisme. Certains prétendent même que le « droit naturel », issu de l’observation des faits humains, est révélé grâce à la raison. Refuser la raison, c’est donc refuser le libéralisme . Quoi qu’en dise Hoppe.