Parité et discrimination positive

Peut-on décemment excommunier l'un et béatifier l'autre ? N'y a-t-il pas une légère contradiction ?

La loi naturelle n'est pas si naturelle que cela

La loi naturelle au sens de Rothbard, si j'en crois l’Ethique de la liberté, est fondée sur la loi de nature. En d’autres termes : les droits naturels, issus de la loi naturelle, ont leur origine dans la nature de l’homme et du monde, à l’opposé du droit positif. Ils sont issus d’une loi universelle, révélée par la raison, qui se trouve à l’état potentiel dans la nature, et que la fin poursuivie par un homme instrumentalise, ou plutôt, rend possible. Si la nature d’une pomme c'est de tomber, ce n’est pas sa nature que d’être mangée par un homme. En revanche, la nature du silex est de permettre à l’homme de chasser ou de travailler. La loi naturelle est donc une discipline scientifique à part entière. C'est donc par l’application de causes spécifiques à des natures spécifiques, que la loi naturelle produit des effets spécifiques. La raison révèle cette loi, laquelle est objective et vraie à tout moment pour tout homme, qui peut choisir de l’employer ou pas. S’il ne l’emploie pas, l’homme n’atteint pas son bonheur, défini par Rothbard au sens substantiel du terme.

Sans entrer dans le débat qui oppose les tenants de la loi naturelle et de ses droits, à ceux de l’utilitarisme et de la praxéologie, je voudrais simplement dire ici que le terme de « loi naturelle » me semble inapproprié. Ou plus exactement, trop vague.

En effet, le terme de « loi naturelle », comme du reste celui de « droit naturel », omet la dimension rationnelle de sa révélation, et omet aussi son but, qui est le bonheur humain objectif. En décomposant chacune des idées, en référence à leurs racines grecques, nous obtenons je crois cinq thèmes complémentaires :

Il y a tout d’abord l’usage de la raison = logos

Dans un but donné = telos

Au bénéfice d’une action = praxis

Présente dans la nature = phusikê

et découverte par l'homme = andropos

je propose donc, plutôt que loi naturelle, d’employer la formulation suivante : la nature téléologique de l'action humaine. Ou, si on veut vraiment employer le mot "loi", je propose alternativement la loi téléologique de la nature.

Ces termes me semblent mieux caractériser la pensée de Rothbard. On peut certes en trouver d'autres encore.

Qu’en pensez-vous ?

Des diverses sortes d'Individualisme

Conférence prononcée le 10 Décembre 1921, pour le dixième anniversaire de L'IDEE LIBRE (Grande Salle de la Maison Commune)

Camarades,

Sont-ils nombreux - j'entends en dehors de cette salle - ceux qui peuvent se rappeler avec fierté les souvenirs d'avant-guerre, ceux qui se rendent avec justice le témoignage qu'ils sont les mêmes en 1921 qu'en 1913, les mêmes qu'en 1915 ou en 1917 ?

Nous sommes restés fidèles à nous-mêmes et cependant nous n'acceptons pas sans quelque amendement la formule que grincèrent toujours les girouettes contre les êtres de fermeté. Oui, nous sommes ceux qui n'ont rien oublié. Sommes-nous ceux qui n'ont rien appris ? Ah ! de quel détail abondant et lamentable notre expérience s'est enrichie. Mais les cadres de notre pensée étaient assez larges et assez solides pour recevoir, sans en être brisés ou faussés, le terrible apport nouveau. Pour dire les choses d'un seul mot et d'un seul exemple, les horreurs de la guerre n'ont ni surpris, ni diminué, ni même beaucoup augmenté notre horreur de la guerre.

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La subvention canadienne aux transports d'Ile-de-France

Une remarque en passant :

Que Bombardier soit protégé sur son propre marché ne change rien à l'affaire, car le raisonnement précédent vaut aussi vu d'outre-Atlantique. En permettant à Bombardier de vendre ses produits plus cher sur son marché intérieur, le gouvernement d'Ottawa oblige ses citoyens à supporter des coûts de transports plus élevés et finance par là même la capacité de Bombardier à proposer à un prix plus bas des moyens de transport en Ile-de-France : le gouvernement canadien fait donc subventionner par sa population des transports moins chers pour les Parisiens ! En appauvrissant ses citoyens, le Canada prive aussi d'autres entreprises, locales ou mondiales, de nouveaux débouchés : les gains des uns sont mangés par les pertes des autres, et les consommateurs, considérés globalement, obtiennent moins de services pour la même quantité de richesses. Le bilan du protectionnisme est toujours globalement négatif.

Angelina Jolie jouera bien le rôle principal d'Atlas Shrugged

Pendant des années, le producteur Albert S. Ruddy avait tenté de l'adapter. Des personnalités comme Clint Eastwood, Robert Redford ou Faye Dunaway étaient sur les rangs pour l'interprêter. Finalement La Révolte d'Atlas, pavé (plus de mille pages) d'Ayn Rand, sera porté à l'écran avec Angelina Jolie dans le rôle principal. Toute une batterie de producteurs se retrouvent derrière le projet, parmi lesquels Michael Burns et Michael Paseornek à la tête du studio indépendant Lions Gate, Howard et Karen Baldwin déjà à l'origine de Ray, et enfin Geyer Kosinski le propre agent de Jolie.

Fondatrice de l'objectivisme, Rand n'est pas à proprement parler quelqu'un d'extrêmement consensuel. Toutefois, Angelina a, à plusieurs reprises, indiqué qu'elle admirait beaucoup Ayn Rand. Elle est, tout comme Brad Pitt, une adepte des travaux de Ayn Rand, et il lui tenait à coeur d'incarner Dagney Taggart, le personnage féminin le plus puissant des roman de Rand. On ne saurait le lui reprocher, à une époque où les célébrités font un concours de socialoconformisme.

Comme l'écrit Cinémovies :

Publié en 1957, le livre dissèque les aspects d'un possible effondrement économique aux États-Unis. Ainsi, dans l'Amérique industrielle des années 50, les grands entrepreneurs disparaissent un à un en réaction à l'intrusion du gouvernement dans la conduite de leur affaires.

La fin du roman - violente et apocalyptique - est l'un des principaux problèmes à son adaptation pour le grand écran.

Evidemment, mon billet n'apprend rien aux fans, mais il permet de sensibiliser les autres. Sortie en 2008 sur les écrans.

EDIT : par ailleurs, si j'en crois ceci, une adaptation de Révolte sur la Lune serait en préparation. Je vous en dirai plus plus tard.

Pour la république

Il est de bon ton, chez les libéraux et affidés, de traîner dans la boue la démocratie. Lafronde, par exemple, écrit ceci :

Le suffrage universel s’oppose à la hiérarchie des valeurs. A l’inverse, c’est un relativisme moral qui voue un culte à l’égalité par opposition à une séléction naturelle fondée sur l’expérience, l’histoire, l’effort personnel mais aussi les déterminismes en tout genre. Tout un chacun est immédiatement transformé en acteur politique de premier plan par la baguette magique d’un universalisme abstrait. Et ce au mépris des spécificités individuelles qui fleurissent dans le genre humain ; c’est un fait qui montre que l’on ne saurait accorder à tous la même capacité à peser dans la gestion politique de la Cité. Le fait de donner le même pouvoir politique à l’honorable et estimé chercheur et, d’autre part, au nuisible energumène qui conchie son pays autant qu’il peut mais qui vit de ses largesses, est une falsification ridicule car ce n’est pas l’égalité devant les urnes qui fait l’égalité des esprits et des compétences. Le suffrage universel c’est la guerre déclarée contre l’intelligence.

Pour lui préférer la monarchie, dans une optique toute hoppéenne.

Je pense qu’il s’agit d’une mauvaise lecture de la notion même de démocratie. Celle-ci n’est pas une donnée abstraite, issue de la pensée rousseauiste comme l’eau du puits, mais le fruit d’un accouchement issu des traditions antiques. Remontons donc un peu le temps.

Si la démocratie représente l’aboutissement du régime républicain, elle n’en constitue pas la modalité obligatoire. Dans son Esprit des lois, Montesquieu distingue la République démocratique, qu’il conçoit à l’image de la Suisse ou des cités du monde hellénique antique, de la République aristocratique, dont le modèle est Venise : « Le gouvernement républicain est celui où le peuple en corps, ou seulement une partie du peuple, a la souveraine puissance ».

Cela explique que le modèle républicain n’est cessé d’être, au moins symboliquement, inspiré par les cités antiques qui étaient des régimes élitistes ne groupant qu’une minorité de la population (les citoyens mâles).

Tout d’abord, ce qui distingue la République est la forme de légitimité qui la fonde. Les règles républicaines de dévolution de la souveraineté n’obéissent pas à la force comme dans les régimes despotiques. Pour être légitimes, elles n’obéissent pas non plus à la tradition, comme pour les monarchies ou dans les théocraties (en ce sens, une république islamique est une contradiction dans les termes) ou au charisme d’un chef comme dans les autocraties.

Le principe de légitimation de la République est la raison. Le régime républicain possède sur les autres formes de gouvernement une supériorité rationnelle. Cette supériorité emprunte des formes distinctes selon la modalité, démocratique ou aristocratique du régime républicain.

La République aristocratique, historiquement la plus ancienne, repose sur une logique oligarchique : le gouvernement des meilleurs ou au moins, des seuls citoyens capables.

La République démocratique, repose sur un autre postulat rationaliste, formulé dès le XVIIe siècle par Pascal puis théorisé par Rousseau : le large partage des lumières parmi l’ensemble des citoyens sains d’esprit. L’idée que chaque individu est dépositaire de la raison fonde le principe d’égalité sur lequel repose la République démocratique.

L’ambition du régime républicain est donc particulière : il ne s’agit pas seulement d’atteindre au bon gouvernement, efficace et modéré, qui justifie par exemple la monarchie dans les écrits de Burke ou de De Maistre, mais de construire une société réglée par la raison.

La République est donc irréductible à ses institutions (la dévolution non héréditaire du pouvoir) et à la démocratie (puisque la proportion de monarchies effectivement parlementaires est voisine de celle des républiques véritablement démocratiques). La République, au plein sens du terme, est indissociable de la formulation d’un projet politique.

Ainsi, exprimé en termes philosophiques, la République est l’instrument de construction de l’histoire selon les préceptes de la raison.

Préférer la « société concrète » à la « société abstraite », comme le font Hoppe et Burke, Bonald ou De Maistre avant lui, c’est aussi préférer la tradition à la raison.

Or la raison fonde le substrat même des Lumières et du libéralisme. Certains prétendent même que le « droit naturel », issu de l’observation des faits humains, est révélé grâce à la raison. Refuser la raison, c’est donc refuser le libéralisme . Quoi qu’en dise Hoppe.

La mondialisation coupable

A lire sur le blog du gauchiste repenti :

Voici comment la présentatrice du 13 heures de France 2, Béatrice Schoenberg, présentait tout à l’heure un reportage sur la fermeture d’une entreprise bretonne de marbrerie : « une fois encore, c’est la mondialisation qui est en cause » ! Pourquoi, lorsque la même journaliste évoque les ventes d’Airbus, de Renault, de LVMH ou de la viticulture française à l’étranger, ne dit-elle pas de la même façon : « une fois encore, c’est la mondialisation qui explique ces succès »?

Comment les français ne seraient-ils pas effrayés par le monde dans lequel ils vivent puisque chaque fois que l’on évoque la mondialisation dans les médias, c’est pour lui imputer toutes les difficultés du pays ? Celle-ci est devenue un véritable bouc émissaire, notre souffre-douleur, le responsable de tous nos maux. Fermons nos frontières, replions-nous sur nous-mêmes, fuyons le reste du monde et tout ira mieux ! Tel est le message subliminal de nos journalistes, imbibés qu’ils sont de tout ce climat antilibéral qui préfère imputer au reste du monde nos problèmes plutôt que de se pencher sur nos propres responsabilités.

Pendant ce temps, l’Allemagne bat tous les records d’excédents commerciaux et devient le premier exportateur mondial. Comme ne dirait pas Mme Schoenberg, c’est la mondialisation qui lui permet cette incroyable performance !

Grande Jonction

Roman futurisco-mystique de Maurice G. Dantec (2006)

Link de Nova est un gamin passionné de musique électrique. Il adore prendre une Gibson et improviser un riff puissant, que crachent en cadence ses Marshall. Il a aussi une autre qualité : il est capable de parler aux machines. Ou plus exactement, d’entrer en relation avec les parties post-machiniques qui maillent la structure physique des individus du milieu du XXIe siècle. Ceux d’après la première Chute, et d’après sa deuxième version, huit ans plus tard. D’une époque où les hommes, plus totalement humains mais pas encore véritablement cyborgs, s’étaient interconnectés à un réseau central. D’une époque où, après un update raté, la Chose était entrée en dévolution. Les machines se sont toutes transformées en légumes, tout juste bonnes à émettre des sons binaires. Les implants électroniques des humains lâchaient à tout moment, causant leur mort immédiate. Les deux tiers de l’humanité ont sombré. Mais, dans ce coin paumé du continent Nord-Américain qu’on appelait jadis Québec, et Heavy Metal Valley aujourd’hui, un petit homme de douze ans, Link de Nova, conjure le mauvais sort et guérit définitivement les machines et les entités post-machiniques qu’il rencontre.

La Chose le sait, la Chose a durant quelques années élaboré un plan pour aboutir à la destruction définitive du genre humain. En s’attaquant au langage même. Les hommes ne sont alors pas transformés en légumes, mais en modems crachant là encore du binaire, pour enfin mourir. Link est sous la protection de deux chasseurs de primes, redoutés et estimés dans ce monde à la Mad Max, Chrysler et Youri. Sans compter le shérif Langlois. Ses parents adoptifs aussi, lui qui est né à la seconde même de la première Chute, mais à l’âge de huit jours. Saura-t-il conjurer la puissance de la Chose ? Et comment faire pour répliquer à l’entité qui attaque le langage, la seule arme dont il disposait jusque là ? Le thomisme et la révélation mystique, le christianisme et le millénarisme, pourront-ils lui porter secours, tout comme cette mystérieuse et gigantesque bibliothèque que son père adoptif et un savant texan font venir, à grand frais dans un monde de ruine, de Rome ?

Maurice G. Dantec n’en est pas à son coup d’essai de roman étrange. Mais disons qu’au plus il avance en âge, et au plus son cas s’aggrave. Non content d’être un mauvais français, émigré, de fustiger l’islam au gré d’une conversion au catholicisme, il inscrit désormais, avec Grande Jonction (et auparavant Cosmos Incorporated) son œuvre dans un mysticisme postmoderne néo-machinique poussant à l’extrême les prémices des Racines du Mal sinon de Villa Vortex.

Vous pouvez le commander rien qu'en cliquant sur l'image. Ne dites pas merci, tout le plaisir est pour moi.

John Galt's revenge

3 brèves

Si j’en crois mes indicateurs, DSK, sollicité par un auditeur d’une radio publique, aurait répondu la chose suivante : « N’ayez crainte, je suis anti-libéral ! Je ne cherche à promouvoir que la social-démocratie de type scandinave. ». Puisque, comme l’écrit par ailleurs la Lime, personne n’est obligé d’être con, j’aimerais bien savoir ce qui peut pousser ce candidat à la candidature à tenir de pareils propos. La démagogie ? La flagornerie d’une base militante fortement ancrée à gauche ? La bêtise peut-être ? Tout à la fois ?

Si DSK se met à concurrencer Ségo, je vais bien avoir du mal à trancher à qui je verserait ma prime au plus con. Dotée d’une enveloppe de 10 000 copeauflouzes, quand même.

En tout cas, si ce n’est pas lui qui est désigné par les socialistes, cela simplifiera considérablement mon choix ; je ne me sens aucun atome crochu avec le grand bourgeois au crâne d’œuf, ni avec la madone des socialistes.


La Lime nous apprend ce qu’est la micropolitique : je vous laisse lire son excellent billet plutôt que d’en faire un résumé ici. Toutefois, je ne résiste pas à l’envie de citer sa conclusion :

Pour caricaturer, le discours français est :

Je suis élu, je travaille pour l'intérêt général, donc ceux qui s'opposent à mes réformes sont des salauds égoïstes que je dois écraser (et qui finissent en général par me faire reculer !).

Le discours micropolitique est :

Je suis élu, mes réformes sont bonnes pour le plus grand nombre, mais certains vont y perdre, il est légitime qu'ils s'opposent à la réforme en question, il faut les acheter.


Et pour finir, une petite citation péchée par ailleurs :

Si tu préfères le bien-être à la liberté, la tranquillité de la servitude au défi exaltant d'être libre, retourne en paix chez toi. Nous ne te demandons ni ton conseil, ni ton appui. Incline-toi et lèche la main qui te nourrit. Que tes chaînes te soient légères et que la postérité oublie que tu fus notre compatriote.

Samuel Adams (1722 - 1803) - révolutionnaire nord-américain et organisateur de la Boston Tea Party.


EDIT : je vous invite à lire cet article d'Aurel, consacré à la taxe environnementale sur les importations, et qui fait un excellent point sur la question.


Et si vous voulez vous détendre encore un peu, voici la parabole footballistique du libéralisme.

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Sur les « peines plancher »

Sarko veut obliger le juge à condamner selon un barème préétabli, du moins quant à son plancher. On dit qu’agir ainsi, c'est tourner le dos à tout l’héritage judiciaire français, ainsi qu’à la Convention européenne des droits de l’homme. Ce formalisme me semble inutile et néfaste. Inutile, car ce n’est pas le problème : rien n’empêche d’innover, et innover c'est par définition proposer quelque chose qui n’existait pas auparavant, qui, donc, peut entrer en contradiction avec ce qui existait déjà. Néfaste, parce que ce formalisme détourne de la vraie question, qui est le fond et non la forme, du problème.

Et le fond du problème, c'est bien le degré de liberté qu’on laisse aux juges de juger.

Rappelons tout d’abord deux choses : d’une part, l’individualisation des peines est récente (elle date du code pénal Badinter de 1994) ; d’autre part, elle n’est pas totale (il existe encore des peines plancher, par exemple les peines criminelles assorties d’une période de sûreté). Enfin, il y a le cas particulier des récidivistes, qui encourent toujours des peines deux fois plus lourdes que les autres.

Je pense que cette automaticité par le bas des peines est une mauvaise chose. Elle comporte en effet deux biais, non pas théoriques, mais que l’histoire a déjà démontré. Comme le dit Serge Portelli, président de la chambre correctionnelle de Paris,

« Au début du XIXe siècle, les jurys préféraient déclarer des coupables innocents plutôt que de les voir condamnés à des peines fixes trop fortes dont ils >ne voulaient pas ».

C'est un argument de poids, qui me semble vrai encore aujourd'hui, le cas de Marc Cécillon peut du reste en être une bonne illustration.

L’autre biais, c'est celui du but, de la finalité de la peine. Sans vouloir faire du sous-Michel Foucault, que je vous invite à lire ou relire, la peine me semble-t-il sert à amender le coupable, pas à l’enfoncer. Pour qu’il s’amende, encore faut-il qu’il comprenne, qu’il accepte, qu’il juge légitime la sanction qui lui est infligée. Et pour cela, il faut qu’il puisse exercer sa responsabilité, se défendre, espérer l’acquittement ou la relaxe, bref, qu’il puisse faire valoir tout son point de vue, sans qu’il soit amputé, quoi qu’il arrive, d’une partie de sa défense.

De même, je ne suis pas pour des peines plancher dans la durée, sans qu’on puisse aménager l’application de celles-ci.

En revanche, je ne vois pas très bien pourquoi il serait interdit de supprimer « l’excuse de minorité », issue de l’ordonnance sur les enfants délinquants de 1945. Le monde a changé, la sociologie aussi, et « l’enfant » de 16 à 18 ans des années quarante, du sortir de la guerre, pas plus d’ailleurs que celui des « blousons noirs » des années soixante, n’a rien à voir avec celui du XXIe siècle. Revenir sur cette « excuse », et les rendre par conséquent pleinement responsables de leurs actes, ne me pose aucun problème éthique.

Un beau métier

Mme Pavan-Dubois est magistrate. Plus exactement, elle est membre du parquet, du ministère public, près la Cour d’Assises de l’Isère, à Grenoble. Elle exerce les fonctions d’avocate générale, et prononce des réquisitoires dans les affaires criminelles que la Cour d’Assises a à juger. En général, elle requiert des peines lourdes pour des inconnus que jamais elle ne reverra. Ça ne l’incite guère à la clémence.

Parfois, lorsqu’un sordide affaire d’inceste, de meurtres de petites filles, ou toute autre affaire défrayant la chronique des faits divers du Dauphiné libéré, le journal local, passe en jugement, elle connaît même une pointe de notoritété et assiste, impassible comme l’est la loi d’airain de la Justice, avec un grand « J », au ballet médiatique, aussi exagéré qu’éphémère.

Mais il est plus rare que Mme Pavan-Dubois ait à requérir dans une affaire, certes médiatique, mais dans laquelle l’ « opinion publique », telle qu’on l’appelle élégamment, et même la partie civile, sont favorables à la plus grande clémence à l’égard de l’accusé. C'était le cas la semaine dernière avec le jugement de l’ancien rugbyman berjallien Marc Cécillon. Il vient pourtant d’être condamné à 20 ans de réclusion.

Mme Pavan-Dubois avait requis un peu moins, soit à peine quinze ans de réclusion criminelle, une broutille, une bagatelle, et savez-vous pour quelle raison ? Alors même que ses propres filles s’y opposaient, Mme Pavan-Dubois a osé affirmer que son réquisitoire voulait être la « sanction d’un trouble social » et que, par conséquent, les filles de Marc Cécillon « n’avaient pas à s’en mêler ». La peine « est destinée à compenser la déchirure de l’ordre social, quelles que soient les exhortations des victimes. »

Suis-je le seul à trouver ces propos scandaleux ? De quel droit cette fonctionnaire, cette gratte-papier de tribunal de quartier, cette femme que la réussite du concours de la magitrature a extrait du genre humain pour mieux la ranger dans la cuisse de la justice divine, de quel droit celle qui n’est rien de plus que vous et moi, lève-t-elle le glaive aveugle de la Justice comme d’autres leur verre pour trinquer ? De quel droit se permet-elle de juger au nom de la société ? de quel droit agit-elle à l’encontre de la volonté même des parties, de toutes les parties ?

Au nom du stupide système français, où, outre la procédure inquisitoire d’une autre époque, où le juge d’instruction est tout sauf un juge mais a tout du flic pinailleur, il existe encore une autre particularité, de taille ; à tout procès, qu’il soit civil ou pénal, administratif ou de sécurité sociale, en première instance ou en cassation, devant un tribunal ordinaire ou spécial, jamais deux parties ne s’opposent, sous l’œil impartial de la justice qui tranche. Vous avez en réalité trois parties, car aux côtés du plaignant et la défense, vous avez toujours le « représentant de la société », le « défenseur de la loi », et pourquoi de la veuve et de l’orphelin pendant qu’on y est ? Bref, le parquet, le commissaire du gouvernement, le ministère public, qui requiert en fonction de critères que le ministre de la Justice dicte. Et qui, au délibéré, lequel est secret, influence et critique le travail de ses collègues du siège, au point d’exercer, bien souvent, un magistère moral de premier plan.

C'est ce principe même de représentation de la société que je conteste, car la « société » n’existe pas plus que la marmotte qui aime le chocolat suisse. Ce « ministère public » n’est rien que l’émanation du ministre de la Justice. Lequel est membre d’un gouvernement, qui, aux ordres d’un président élu par 20% des électeurs du premier tour des dernières présidentielles, ne représente, au mieux, que 10% des électeurs inscrits (et je vous fais grâce de tous les non-inscrits). Et c'est cela que vous appelez « société » ? Et pourquoi pas un collège de syndicalistes, pendant qu’on y est ? Un « ministère public des enfants » qui, à titre consultatif, viendrait s’enquérir des problématiques concernant les plus jeunes ?

La « société » existe : simplement, elle n’est pas la fiction abstraite, celle des lecteurs inattentifs de Rousseau, elle n’est pas un fürher désincarné et subjugant toute réalité ; elle est un jeu permanent d’interactions individuelles, elle ne vise aucune fin unique, mais a de multiples fins, elle n’est pas une « organisation » donnée, qu’on gère comme ses comptes de blanchisserie, mais un « ordre » au sens hayékien, spontané, éphémère, mouvant, imparfait, un ordre désordonné, si j’ose dire, car tout sauf téléologique. Il ne tend vers aucune fin, il met simplement en relation pacifique et profitable chacune de ses parties. Ce qui est déjà beaucoup et bien suffisant.

C'est donc l’abolition même du « ministère public » qu’il faut réclamer ; c'est sa disparition du système judiciaire français qu’il faut espérer. Un procès doit opposer les deux parties, sous l’œil d’un arbitre ou d’un juge. Point barre.

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