Alors que la Suède vient de changer de majorité, je pense qu'il n'est pas inutile de rappeler l'actualité de ce qu'écrivait Jean-François Revel, l'immense Jean-François Revel, il y a quinze ans déjà. Ses remarques sont encore vraies aujourd'hui, elles sont même encore plus prégnantes.


La Suède jette l'éponge

Les socialistes français n'ont pas de chance dans leur bricolage idéologique. Au moment même où ils se rallient du bout des lèvres à la social-démocratie, la Suède, son incarnation suprême et enviée, la rejette. Lorsque la recette sociale-démocrate était encore une réussite, en 1971, le PS français l'excommuniait pour cause de complicité avec le capitalisme. « La Suède n'est pas assez socialiste », écrivait François Mitterrand dans Politique en 1977. Il ajoutait : « En dépit d'une redistribution des revenus sans égale entre les groupes sociaux, elle n'a pas frappé le capitalisme au cœur, je veux dire au cœur de son pouvoir, la propriété des grands moyens de production. » Quinze ans plus tard, alors que tous les socialistes, à l'Ouest comme à l'Est, cavalent après les investisseurs qui voudraient bien les aider à privatiser, voilà que la Suède, avec son « économie mixte » - leur canot de sauvetage idéologique – coule à son tour.

Car c'est bien le « modèle », comme on appelle tout ce qu'il faut se garder d'imiter, qui vient de sombrer. En 1976, quand les sociaux-démocrates avaient perdu le pouvoir pour la première fois depuis 1932, on avait parlé non de chute du socialisme à la suédoise, mais de simple défaite électorale, due à des excès, notamment fiscaux. Aujourd'hui, c'est la formule sociale-démocrate même qu'on juge à bout de souffle. C'est dans ce sens, à Stockholm et partout ailleurs, que l'on a interprété le retournement du 15 septembre. Il y avait longtemps que le système fonctionnait mal, ne parvenait plus à subvenir à ses besoins et que l' « assistantialisme » universel avait engendré l'inefficacité et les tricheries.

Du reste, le socialisme à la suédoise s'était écarté de la social-démocratie pure, si celle-ci a jamais existé. La première génération des constructeurs de l'État-providence suédois avaient une doctrine fort claire : la production doit rester capitaliste et la redistribution seule être socialiste. En outre, ils n'aspiraient à aucun dirigisme idéologique ou culturel, et, comme tous les socialistes d'avant 1970, professaient une robuste antipathie pour le communisme. Ce système a été dénaturé par la faute d'un homme : Olof Palme, plus marxiste que social-démocrate. Le secteur public est devenu pléthorique, et le secteur privé, de plus en plus soumis à l'État. La fiscalité prit des dimensions despotiques, acculant, on s'en souvient entre autres, un Bergman à la dépression nerveuse et à l'exil. En politique étrangère, Palme s'aligna sur toutes les positions soviétiques, en des années, il est vrai, où Moscou déployait avec succès une grande offensive de charme en direction de l'Internationale socialiste.

Dans le domaine de l'information, des idées, de la culture, enfin, un pesant conformisme fut en douceur imposé à la télévision, à l'enseignement, et même à la presse. Le correspondant à Stockholm de l'hebdomadaire britannique The Observer, journal qui n'est point de droite, Roland Huntford, a pu en être exaspéré au point d'écrire sur la Suède un livre intitulé Le Nouveau totalitarisme (Fayard, 1975). Il y dénonçait, dans le modèle suédois, pas moins que « l'asservissement de l'homme à une bureaucratie toute-puissante, qui a supprimé le jeu normal des institutions politiques ».

Ce jeu pourra-t-il reprendre alors que, par la faute du scrutin proportionnel, l'arbitre de la nouvelle majorité est le petit parti poujado-populo-clownesque appelé Nouvelle Démocratie, qui remporte vingt-cinq sièges ? Pour éviter la farce, les sociaux-démocrates feraient bien de s'allier aux conservateurs afin de mener une politique tout simplement réaliste et atteindre leurs objectifs. Car même eux paraissent l'avoir compris : le socialisme n'est pas mort, il s'appelle capitalisme.

21 septembre 1991