Je sais que ce n'est pas très bien de repomper les textes parus ailleurs, mais je ne puis m'empêcher de le faire présentement :

Le terme de terrorisme que faute de mieux, l’on utilise à tout va, ne permet pas de définir véritablement ni de comprendre la lutte radicale engagée par les combattants d’Allah au sein même du monde musulman et contre l’occident. Cette lutte ou plus exactement ces deux combats, externes et internes à l’islam, leurs méthodes et leurs buts sont absolument neufs.

La méthode ? Là est l’innovation totale , aux conséquences incalculables. Les mouvements dits terroristes ont créé une arme nouvelle, le combattant martyr, formé, produit pourrait-on dire, en série. À la différence de l’anarchiste russe du dix-neuvième siècle , un individu prêt à mourir pour sa cause , de quelques rares tamouls qui se jettent sur une cible désignée et des kamikaze japonais , contraints par leurs officiers à s’écraser sur des navires américains , les nouveaux combattants islamistes sont innombrables, volontaires ,mus par leur foi et s’attaquent par priorité à des victimes innocentes et indiscriminées : volontaire ou manipulée ( mais ceci est un jugement extérieur et laïc ) , en nombre illimité, du Maroc à Java , cette armée invisible de combattants- martyrs rompt avec toutes les stratégies militaires antérieures à la manière dont l’arme nucléaire en 1945 , bouscula tous les calculs d’état-major anciens.Aucune arme classique, aucune armée traditionnelle ne semblent en mesure de vaincre sur le terrain , ce terrorisme nouveau.

Les buts du terrorisme ? Là , le vocabulaire est trompeur. Ce qui en Occident est perçu comme terroriste, violence gratuite et absence d’objectif , du point de vue de bien des musulmans (pour nous concentrer ici sur le terrorisme islamique, laissant de côté arbitrairement, la Colombie ou le Sri Lanka), c’est un combat de libération. Un combat que les foules , arabes en particulier (à ne pas confondre avec les musulmans car seulement 20% des musulmans sont arabes) soutiennent ; eh oui , c’est embarrassant mais c’est un fait. Voyez la popularité de Ben Laden chez les jeunes et de Nasrallah maintenant , le leader du Hezbollah.!

Rappelons donc que pendant la deuxième guerre mondiale, dans toute l’Europe, les résistants au nazisme furent qualifiés de terroristes par le gouvernement allemand ; et que les combattants Tchétchènes sont appelés terroristes par le gouvernement de Moscou. Du point de vue des terroristes islamistes, leur combat est aussi une guerre de libération contre une occupation . Bush les traite de fasciste mais ces islamistes estiment que le fasciste c’est Bush.

En vrai , qui occupe qui et de quelle occupation s’agit-il ? En Tchétchénie, on voit bien. Et Israël ? L’Etat d’Israël est perçu par la plupart des Arabes comme une colonie d’occupation : peu leur importe que cet Etat soit reconnu par l’ONU et par la plupart des gouvernements arabes et musulmans.De toute manière, l’ONU et ces gouvernements sont aussi dénoncés par les combattants terroristes comme des occupants, réels ou symboliques, toujours illégitimes puisque non-islamiques. De même l’Irak et l’Afghanistan sont perçus comme occupés par les armées occidentales bien que ces armées aient libéré ces deux pays de leurs despotes. Mais l’Algérie et l’Egypte sont aussi occupés dés l’instant où leurs gouvernements sont laïcs et collaborent avec l’occident . Pareil pour l’Indonésie, le Pakistan, les Etats du Golfe, l’Arabie saoudite. L’Inde , récemment attaquée ? Les quelque cent vingt millions de musulmans qui y vivent sont décrétés prisonniers par les mouvements islamistes locaux parce que l’Etat indien est laïc et non musulman.

Bref, où que l’on regarde, il n’existe pas dans le regard des islamistes radicaux un seul Etat légitime ; à l’exception peut-être du Soudan qui se réclame de la charia et qui combat les infidèles sur son territoire. L’Iran ? À majorité chiite, il n’est pas légitime pour les Sunnites qui considèrent le chiisme comme une hérésie.

Au total , le seul Etat tolérable pour les islamistes , serait celui qu’ils dirigeraient comme l’Afghanistan au temps des talibans ; mais cela même serait provisoire puisque le but ultime des islamistes est le dépassement de tout Etat pour constituer une communauté sans frontières des croyants , la Umma , dirigé par un calife , successeur de Mahomet.Les guerres et attentats en Palestine , au Liban , à Bali, à Londres , à New York, à Madrid ne sont que des étapes vers le projet final de califat universel.

Si les Etats occidentaux sont coupables dans le regard islamiste , c’est tout de même à un moindre degré que les Etats musulmans ; leur culpabilité est moins fondamentale . Il leur est seulement reproché d’oppresser les minorités musulmanes ( interdiction du foulard dans les écoles françaises par exemple )et de s’allier avec des gouvernements impies dans les mondes musulmans ; l’alliance avec les Saoudiens est particulièrement abominable parce qu’elle empêche les islamistes de reprendre le contrôle des deux villes saintes. Un Ben Laden n’envisage pas de prendre le pouvoir aux Etats-Unis ; il ne s’attaque aux Etats Unis que dans la mesure où ceux-ci font obstacle à sa volonté de régner sur La Mecque.

La guerre de libération des islamistes est nécessairement mondiale : nul n’est à l’abri puisqu’il se trouve partout des musulmans opprimés et des Etats collaborateurs de cette oppression . Jusqu’en Chine ( les Ouighours ) ou au Brésil ( les immigrés libanais ). Au total, les ennemis des islamistes sont partout et tout le monde est susceptible, y compris par inadvertance, de devenir un ennemi ; voyez le Danemark , pour ses caricatures .

Mais quelle est donc la nature de l’oppression subie par les islamistes ?

Selon ceux-ci, elle n’est pas seulement de nature politique ni économique ; le terrorisme vise à détruire les Etats non-islamiques mais plus encore les civilisations non-islamiques . Des civilisations haïssables parce qu’elles polluent les esprits avec des valeurs impies : au coeur de ce combat est le statut de la femme.

Dans les écrits fondateurs du terrorisme islamique, en particulier chez l’Egyptien Sayd Qtub, dans les années 1950, il est clair que l’émancipation des femmes par les occidentaux et leurs alliés musulmans, est le péché capital du monde moderne : les terroristes meurent pour ré islamiser les femmes , les libérer de l’ asservissement immorale aux valeurs occidentales.

Voici des faits : chacun est libre de les interpréter à sa guise, par la psychologie, l’idéologie et la théologie. Mais pour un combattant islamique , il n’est pas de contradiction entre le combat politique et le combat psychologique : dans le Coran , le terme de Djihad apparaît deux fois , une première comme guerre sainte contre les infidèles , une seconde comme lutte intime contre le Mal en nous-même . Le terroriste peut donc considérer à bon droit , qu’il mène une guerre sainte , celle du territoire à libérer en même temps que celle des valeurs.

Voilà pourquoi les terroristes islamistes attaquent les musulmans autant que les non musulmans, les victimes musulmanes étant au total les plus nombreux. Voyez l’Irak ! Ce paradoxe a une explication théologique : selon certains exégètes du Coran, en particulier Ibn Tamiya au treizième siècle, un musulman qui ne pratique pas un islam véritable devient un renégat et doit donc être exterminé. Mais qui définit l’islam véritable ? En dehors du chiisme qui est organisé sur un mode hiérarchique et clérical, il n’existe pas d’autorité religieuse en islam : tout interprète n’a d’autre légitimité que celle qu’il s’arroge et que des disciples voudront bien lui reconnaître. Le Coran ne dit rien d’autre que ce que les exégètes du moment lui font dire .Les mouvements terroristes sont donc nécessairement émiettés, à l’image de l’islam lui-même ou, à la rigueur fédérés à la manière souple d’Al Qaida. Seul , le Hezbollah ressemble à une armée structurée parce que qu’il est chiite et donc hiérarchisé. C’est en vain que l’occident cherchera à décapiter le terrorisme islamique, puisque comme l’islam, il ne saurait avoir une seule tête.

Ce terrorisme islamique cessera-t-il , comment pourrait-il cesser ?

L’ambition des islamistes étant métaphysique autant que politique, rien ne pourra jamais les satisfaire. Si la Palestine devenait un Etat, il resterait Israël. Si Israël disparaissait, il resterait les Etats-Unis. Si les Etats-Unis se repliaient sur eux-mêmes, il resterait des gouvernements non-islamiques. Si la famille Saoud s’évanouissait, il y aurait encore l’Inde et sa démocratie. Et il resterait toujours des femmes musulmanes non voilées. On doutera donc que des concessions accordées aux islamistes les feraient disparaître ; ce serait ignorer la nature profonde de leur mouvement .De même , c’est une illusion de croire que la solution de conflits locaux mettrait un terme à l’islamisme mondial .

Il reste à vivre avec le terrorisme, le contenir, adapter notre mode de vie à sa menace réelle , constante et de plus en plus universelle ; cette politique de « containment » est le choix majoritaire en Europe, avec l’espoir secret d’échapper au pire et de reporter la violence vers le voisin. Une autre stratégie serait de réduire les conditions objectives qui ont favorisé la naissance du terrorisme islamique moderne : tel est le choix américain.

À suivre l’analyse, maintenant bien connue, des stratèges américains qui inspirent le gouvernement de George W Bush (mais tout autant Hillary Clinton et John MacCain, les deux candidats probables à la succession) , le terrorisme islamique serait né de la frustration politique et économique du monde arabe. C’est parce que les élites éduquées et semi éduquées de l’Egypte ou de l’Arabie saoudite n’auraient aucun moyen de s’exprimer dans le champs politique ou économique ou culturel , que l’islamisme serait devenu l’alternative séduisante . L’absence de perspective dans la plupart des pays musulmans et le contraste avec la prospérité de l’occident aurait précipité la jeunesse- par ailleurs fort nombreuse- vers des aventures immatérielles, religieuses et romantiques. Toutes ces frustrations auraient été récupérées par des prédicateurs religieux , eux-mêmes en quête d’autorité politique et spirituelle. La solution américaine consiste donc à favoriser la démocratie et le libéralisme dans les mondes musulmans avec l’espoir de canaliser les énergies vers les réalités concrètes, ici-bas plutôt que vers le paradis.

Cette analyse américaine est historiquement fondée ; elle est partagée par des libéraux musulmans du type de ceux qui dirigent aujourd’hui la Turquie, la Malaisie et l’Irak. Mais, trop matérialiste, cette analyse butte tout de même sur des caractéristiques propres au monde arabe : celui-ci, pour beaucoup, vit dans la nostalgie d’un âge d’or passé. L’opinion publique arabe est plutôt en quête d’un nouveau Saladin salvateur (hier c’était Nasser) que d’institutions démocratiques. De plus, l’établissement de la démocratie requiert une homogénéité ethnique et sociale qui se rencontre rarement dans le monde arabe où chacun s’identifie plus volontiers à sa communauté qu’à une nation aux contours artificiels, dessinés dans les années 1920 par des Européens. Ajoutons que la démocratie et le libéralisme sont des processus très lents qui répondent mal aux désirs immédiats des foules adolescentes. Enfin et surtout, n’est-il pas étrange que les Américains, nation très religieuse, sous-estiment à ce point la séduction irrésistible de l’islam sur les Arabes ?Il n’est pas démontré que le mysticisme soit soluble dans la démocratie libérale.

Et cependant, malgré les limites de l’analyse américaine, qui propose autre chose ? Pourrait-on feindre de ne pas voir le terrorisme, croire que l’on y échappera ? Le mouvement islamiste est bel et bien en voie de mondialisation : arabe au départ, il a gagné tous les mondes musulmans et les musulmans de nationalité occidentale. Bush ou pas Bush, hier Sharon ou pas Sharon, les islamistes poursuivront leurs actions parce qu’eux les estiment justes.

Et nous en Europe, devrions-nous continuer à soutenir les tyrannies dans le monde arabe parce que celles-ci prétendent aussi lutter contre le terrorisme ? C’est en gros, la position cynique de la France. Est-ce plus réaliste que le choix américain ? Mais là où l’on soutient les tyrannies , on accroît en même temps , la clientèle future des islamistes. Tel est bien le dilemme dans lequel les islamistes ont choisi de nous enfermer. À choisir entre ces deux maux, il me semble plus cohérent, plus porteur de solutions à terme de parier sur la démocratie en terre d’Islam ; la difficulté tient à la transition, on le constate en Irak.Des élections libres en Palestine, dans les Etats du Golfe, au Maroc, en Jordanie, permettent aux islamistes de s’approcher du pouvoir , voire de s’en emparer. Est-ce redoutable ? Mais , un parti islamiste n’est pas nécessairement terroriste ; il peut, au contraire, être le mieux équipé pour lutter contre le terrorisme. L’exemple de la Turquie, certes singulier, montre que la fin de la violence passe peut-être par le pouvoir des partis musulmans, les démo-musulmans. Qui est mieux placé qu’un musulman pour comprendre un autre musulman et pour l’empêcher de verser dans le terrorisme ? La fin de la terreur ne viendra pas de l’extérieur de l’islam ; elle ne peut venir que des musulmans eux-mêmes . À nous d’aider les bons .

Guy Sorman, Paris 12 août 2006