Aux côtés de Mises et Hayek, une ribambelle de nouveaux universitaires forment la garde rapprochée des néo-libéraux à l'assaut du Welfare state (Friedman, Knight, auxquels s'adjoignent des universitaires plus confirmés, Davenport, Director, Harper, Machlup). Leur montée en puissance durera en gros jusqu'en 1974, date de la reconnaissance de certains d'entre-eux, qui obtiennent le prix Nobel d'économie[1]. Du reste, très vite après la date charnière de 1947, plusieurs écoles vont essaimer, signe de vitalité de ce courant de pensée. Aux Autrichiens s'opposent les monétaristes de l'école de Chicago, les théoriciens de l'école du Public Choice de Virginie, les objectivistes. Quelles sont les lignes de force théoriques de ces nouveaux venus ?

Priorité à l'éthique individualiste et au droit

La forte présence au Mont-Pèlerin d'économistes ne doit pas tromper : c'est avant tout la dimension morale et normative qui lie ces auteurs. Cette éthique libérale préalable s'adosse à un refus initial de la coercition lorsqu'elle émane d'interventions arbitraires ou excessives de l'Etat dans les relations entre « adultes consentants ». On donne donc la priorité à tout ce qui est « volontaire » (échange et coopération). Leur réflexion est basée sur la primauté du droit de propriété, car il est le mieux en mesure d'assurer à l'individu une réelle indépendance envers le pouvoir politique et une effective liberté de choix et d'action dans sa vie courante. En cela, les néo-libéraux américains sont fidèles à leurs devanciers européens du XIXe, et fort éloignés de l'homo aeconomicus étroit. L'individualisme les caractérise, même s'il n'a pas nécessairement le même sens partout : il est « spontanéiste » et « évolutionniste » chez Hayek, il est autodétermination morale et libre volonté chez Mises, sinon rationaliste chez Buchanan. Chodorov publie the New Individualist Review, qui redécouvre les libéraux historiques des XVIIIe et XIXe siècles (ce qui marque clairement leur filiation et leur dette envers eux). L'écrivain John Dos Passos est un de leurs contributeurs réguliers.

Ayn Rand est l'individualiste par excellence. Elle écrit que

L'individualisme est le seul principe qui bénéficie à la fois à l'individu et au reste de la société – mais ce n'est pas le bien social qui en est le critère et la justification, c'est le droit de l'individu de vivre sa propre vie pour son propre compte, ce qui signifie sans se sacrifier aux autres ni sacrifier les autres à soi-même.

L'immense succès populaire d'Atlas Shrugged, son épais roman paru en 1957, constitue le socle de sa doctrine individualiste-rationnelle, l'objectivisme.

Leur laissez-faire n'est pas absolu mais limité ; dans la pratique sociale, il ne consiste certes pas à laisser faire n'importe quoi, et d'abord pas ceux qui violent le droit des autres ni des mécanismes aveugles à leurs effets pervers. L'édification d'un état de droit est l'indispensable condition de possibilité du déploiement de l'individualisme néo-libéral et du capitalisme de libre-marché.

Le « libéralisme » disputé aux liberals

La doctrine des néo-libéraux reprenant point pour point les fondements du libéralisme historique, ceux-ci s'indignent logiquement de se voir dépossédés de l'usage du terme « libéralisme » par leurs adversaires. Mises, Hayek, Knight, et surtout Milton Friedman consacrent de longs développements à ce qu'ils considèrent comme une contrefaçon des liberals. Ce dernier, dans Capitalism and Freedom, n'hésite pas à revendiquer à son compte et à employer dans le sens originel qui était le sien le terme de libéralisme. Mais ce ne fut qu'un baroud d'honneur, le terme liberalism gardant par la suite sa connotation gauchiste aux États-Unis.

Rand vs Rothbard

Ayn Rand a toujours été un peu à part, par son souci de construire une doctrine globale néo-aristotélicienne, une philosophie totale de la vie baptisée « objectivisme ». Pour survivre et se développer en tant qu'être pleinement humain, l'individu ne peut que recourir à la raison, laquelle doit logiquement le pourvoir d'un « code de valeur » issu d'une « nécessité objective » fondée sur l'appréhension du réel. Rand en déduit une éthique anti-sacrificielle et anti-collectiviste affirmant la légitimité exclusive de la poursuite du self-interest calé sur le droit individuel de propriété, l'échange librement consenti et le principe de non-initiation de la force. Ses conclusions sont proches de celles des autres néo-libéraux, mais ses prémisses si particuliers tiennent Rand à part de la tradition libérale classique. Ce qui n'est pas sans intérêt lorsqu'on sait que Rand a eu une influence considérable, notamment sur les campus[2].

Dès 1958, l'un de ses tout premiers admirateurs, Murray Rothbard, rompt avec elle, excédé par son autoritarisme dogmatique et par sa volonté de maintenir un État minimal. Ancien étudiant de Stigler et Mises, Rothbard est un adversaire absolu de l'Etat, thèse qu'il expose dans For a New Liberty en 1973. Il y expose que l'idée libertarienne est née du libéralisme classique des XVIIe et XVIIIe siècles, et spécifiquement de la révolution anglaise du XVIIe siècle. Au cours du XIXe siècle, ce libéralisme classique s'est essoufflé, et a peu à peu renoncé à son idéal initial (introduire la liberté individuelle dans tous ses aspects inter-reliés : économie, religion, libertés civiles). S'il formule le même diagnostic que Hobhouse ou Dewey, Rothbard lui donne une solution totalement inverse : devenus des « utilitaristes technocratiques » et de prudents réformateurs soucieux de préserver le statu quo, les libéraux du XIXe siècle ont toléré sinon accueilli la croissance du pouvoir exécutif et de la bureaucratie oligarchique des fonctionnaires. Ils ont donc laissé le champ libre au socialisme. Il faut donc retrouver l'esprit et la virulence des premiers libéraux classiques et reprendre le chemin vers un laissez-faire intégral porté par le droit naturel de propriété de l'individu souverain. Rothbard veut donc la disparition totale de l'Etat et l'avènement d'une société complètement privatisée, reposant uniquement sur la coopération volontaire pacifique d'individus propriétaires d'eux-mêmes qui choisissent librement avec qui et comment ils échangent.

Au même moment (1973), David Friedman (le fils de l'autre) sort The Machinery of Freedom, qui, fondé sur le primat absolu du droit individuel de propriété privée, aboutit à un anarcho-capitalisme de type utilitariste. Tandis que Robert Nozick, dans Anarchie, État et utopie (1974) pense l'Etat ultra-minimal, détenteur légitime et exclusif du droit d'user de la force pour protéger les droits de propriété d'individus souverains. Il illustre la variante dite minarchiste, à mi-chemin entre le libertarianisme radical et le libéralisme classique.

Le désaccord et la rupture entre Rothbard et Rand ne portent pas seulement sur des considérations philosophiques. Il s'agit aussi d'une opposition liée à l'actualité internationale du moment. Les anarcho-capitalistes se joignent dans les années 60 aux pacifistes opposés à la guerre du Viet-Nâm, tandis qu'Ayn Rand prend fermement parti pour l'intervention militaire des États-Unis. Elle considère que les anarcho-capitalistes sont des traites irresponsables, car il faut partout combattre, sous l'étendard de la liberté, le régime soviétique. Les anarcho-capitalistes, eux, considèrent que les guerres ne sont rien que le produit de l'étatisme, contre lequel il faut lutter toujours et partout. Rothbard s'engage dans une véritable croisade contre les « cold warriors »[3]. Ayn Rand, pour qui il faut faire la guerre pour la liberté, a été rejointe dans son combat par d'autres intellectuels qui ne comptent pas parmi les néo-libéraux : d'ex-marxistes puis d'ex-liberals revenus de leurs premiers amours et convertis à une version particulièrement musclée du conservatisme libéral.

Notes

[1] Hayek (1974) , Friedman (1976), Stigler (1982), Buchanan (1986), Coase (1991), Becker (1992), Lucas (1995).

[2] Hillary Clinton elle-même a reconnu avoir eu « un moment Rand ».

[3] George Riesman, dans Capitalism – a treatise on economics, qualifie Rothbard d' « admirateur de l'Union soviétique ».