De jeunes auteurs venus de toute l'Europe, aux idées parfois très contrastées les uns les autres, vt néanmoins tous puissamment contribuer à régénérer la tradition libérale classique en l'amendant, la révisant ou l'adaptant, sans cependant céder quoi que ce soit de fondamental aux divers partisans de la social-étatisation du libéralisme.

Parmi eux, s'impose celui sans qui, sur le fond, rien n'aurait été possible de ce retour en force du libéralisme, et qui fut sans doute le protagoniste central des deux réunions.

Mises, l'homme-clef

Auteur du Socialisme en 1922, puis du Libéralisme en 1927, Ludwig von Mises est le digne représentant d'une déjà longue lignée d'auteurs dits « Autrichiens » : Menger, Böhm-Bawerk, von Wieser. L'interprétation qu'il propose du libéralisme dans Socialisme s'éloigne au possible de Hobhouse et des new liberals. Le libéralisme, selon Mises, c'est effectivement la paix, la tolérance, l'égalité devant la loi, les droits individuels fondamentaux, mais c'est aussi le primat du libre-contrat, le respect intégral du droit de propriété – la propriété privée des moyens de production est le vecteur de l'économie de marché. Contraint de fuir le régime nazi, Mises rejoint jusqu'en 1940 l'Institut des hautes études internationales de Genève, qui devient le sanctuaire des intellectuels libéraux germaniques proscrits. C'est là qu'il nouera les contacts, divers et cosmopolites, qui serviront de base à la réunion du colloque de 1938.

Acte I : les ambiguïtés du « néo-libéralisme social » de 1938

Du 26 au 30 août 1938, 26 participants se retrouvent à Paris, à l'invitation de Louis Rougier, pour débattre des thèses issues de la Cité libre de Walter Lippmann. Rougier, obscur professeur de philosophie à Besançon, veut découpler « l'identité libérale » du « laissez-faire, laissez-passer manchestérien ». A cette fin, il faut élaborer un néo-libéralisme « positif ».

Parmi les principaux participants au colloque, on trouve quelques figures qui deviendront célèbres après-guerre.

C'est le cas par exemple de Friedrich von Hayek, déjà connu, Michael Polanyi, théoricien de l'ordre spontané, Wilhelm Röpke, Charles Rist, Etienne Mantoux, Gaétan Pirou, Robert Marjolin, ou encore Raymond Aron (simple secrétaire de séance) et Jacques Rueff (sans doute le plus libéral des Français, et de loin, qui peaufine ce qui deviendra en 1945 l'Ordre social). Si tous considèrent que le temps du laissez-faire intégral et de la croyance en une harmonie sociale naturelle est passé, ils ne s'accordent pas sur les solutions à y apporter. Il ne faut pas un État-providence bureaucratique, ni un « socialisme libéral ». Trois points de friction opposent une majorité « révisionniste » à une minorité plus radicale.

1.l'attitude à adopter envers l'héritage du vieux libéralisme

Lippmann et Mantoux s'opposent à la « secte des économistes du XIXe siècle ». Mises estime au contraire que le libéralisme n'a pas démérité en soi, pour peu qu'on le libère de toute collusion avec l'Etat.

2.les origines de la crise de 1929 et les remèdes à y apporter

Baudin, Mantoux, Rustow, Rougier et Lippmann incriminent le dogme du laissez-faire. Les autres, au contraire, que ce sont les interventions de l'Etat protectionniste qui ont engendré la crise. Pour Mises, les monopoles sont le « résultat de la législation politique ».

3.les degrés et modalités d'intervention de l'Etat dans la sphère économique et sociale

La majorité préfère un libéralisme « social » disposant d'une certaine capacité d'intervention positive, à base juridique ou fiscale. A contrario, les Autrichiens s'en tiennent au principe libéral classique d'intervention « négative » limitée de l'Etat.

Puisqu'il fallait trancher sur la forme comme sur le fond, Walter Lippmann choisit une voie sociale et la baptise « néo-libéralisme », faute de mieux. On ne saura jamais si ce néo-libéralisme social aurait pu notablement infléchir le libéralisme classique, car les application pratiques du colloque de 1938 (création d'un Centre international d'études pour la rénovation du libéralisme, publication des actes du colloque) sont renvoyées à plus tard à cause de la guerre. Plus tard qui ne viendra jamais.

Acte II : le néo-libéralisme radicalisé de 1947

Le 1er août 1947, se réunissent dans les salons de l'hôtel suisse du Mont-Pèlerin 36 personnalités libérales venues de toute l'Europe et des États-Unis. A l'invitation de Hayek, on retrouve Mises, Polanyi, Röpke, Rustow et Rueff, et personne d'autre de 1938. Rougier a été exclu pour cause de collaboration pétainiste, Raymond Aron affiche des sympathies socialistes. Les nouveaux venus sont bien moins interventionnistes que les précédents : certains sont encore relativement modérés (Walter Eucken, Bertrand de Jouvenel, Lionel Robbins ou Karl Popper). D'autres sont franchement plus pro-market (Frank Knight, Henry Hazlitt, Leonard Read, Felix Morley, John Chamberlain, George Stigler, Milton Friedman ou Luigi Einaudi).

Hayek est entre-temps devenu célèbre grâce à la Route de la servitude, dans laquelle il ne prétend pas qu'il suffirait de revenir au libéralisme du XIXe siècle. Il prône au contraire un libéralisme ouvert à une pleine liberté économique source de progrès social, à condition d'être juridiquement encadrée par un état de droit enforcé par un État limité, ce qui n'est pas la même chose. Il évoque la tradition empirique anglo-écossaise de l'ordre spontané.

On retrouve toutefois en 1947 la même opposition qu'en 1938 entre libéraux « interventionnistes », adeptes d'une « économie sociale de marché » (Röpke, Rustow, Eucken) et libéraux adeptes du libre marché (Mises, Friedman). Cela étant, la conférence de 1947 débouche sur une décision commune capitale : créer une société de pensée, qu'Hayek voulait d'ailleurs dénommer initialement « Acton-Tocqueville Society », et qui, de réunion en réunion, définira le corpus du néo-libéralisme au sens contemporain du terme.

Ordo-libéralisme, libéralisme social et néo-libéralisme européen

Michel Foucault, dans son cours de 1978-79 au Collège de France, a été indiscutablement le premier à se pencher sur l'héritage néo-libéral en France, alors que la pensée libérale allait renaître dans ce pays[1]. On peut considérer, à la différence de Foucault du reste, que l'ordo-libéralisme allemand, partisan d'une « économie sociale de marché », prolonge les préoccupations de 1938, mais il n'influence pas du tout les orientations totalement anti-interventionnistes des néo-libéraux autrichiens ou américains fréquentant les sessions de la Mont-Pèlerin Society. Röpke, dans la Crise sociale de notre temps et Civitas humana, a défini les principes directeurs de l'ordo-libéralisme. S'il critique très vertement le libéralisme du XIXe siècle, et le « darwinisme social du laissez-faire », « l'économisme » et « l'aveuglement sociologique », rappelant les conclusions du colloque Lippmann de 1938, Röpke prône un révisionnisme constructif. Ce dernier s'éloigne toutefois du new liberalism anglais et plus encore des liberals américains, car il intègre à sa pensée aussi bien la libre concurrence que la propriété privée, ainsi que la valeur de la responsabilité individuelle. L'Etat doit dès lors s'opposer aux tendances monopolistiques du capitalisme abandonné à lui-même, doit être le gardien de l'ordre de marché concurrentiel, le protecteur d'un tissu social de coopération volontaire.

L'ordo-libéralisme considère que le laissez-faire ne peut aboutir qu'au désordre et à sa propre auto-destruction. L'ordre de marché, qui n'est ni naturel ni spontané, doit au contraire être construit et soutenu. Comme cet ordre de marché est imbriqué dans un ordre social global, qui serait constamment menacé si une partie de ses acteurs était (sur le marché du travail) spoliée du résultat de leur activité ou était handicapée dans ses efforts pour entrer sur ce marché, un minimum d'interventions sociales limitées de l'Etat peut être indispensable à la régulation d'une économie de libre marché[2]. Loin d'être des descendants du « socialisme libéral »[3], les tenants de l'ordo-libéralisme représentent plutôt une troisième voie entre le néo-libéralisme social de 1938 et le néo-libéralisme radicalisé de 1947.

Seul peut-être Raymond Aron représenterait la continuité, sinon la synthèse, entre libéralisme classique et social-démocratie.

A contrario, le néo-libéralisme radicalisé tendance 1947 n'est peut-être rien d'autre que le libéralisme historique restauré, car l'insistance des néo-libéraux (au sens contemporain) sur le caractère indissociable entre liberté politique et liberté économique les amène naturellement à considérer que le marché est la conséquence logique du primat conféré aux droits individuels fondamentaux sous le règne d'un état de droit. Ce n'est donc pas tant un « économisme » que cela.

Si Rueff ne peut être considéré comme le prophète européen du néo-libéralisme radicalisé, car il a légitimé la « contrainte fiscale » en opposition à la plupart des autres libéraux de tendance autrichienne, ce sont les Italiens Einaudi et Leoni qui apporteront la parole nouvelle. Einaudi, intellectuel de renom, ministre des Finances en 1947 et premier président de la République italienne, est un anti-keynésien radical et n'a cessé de défendre en les réactualisant les principes les plus classiques d'une pleine liberté économique associée à la liberté politique et à la souveraineté de l'individu[4]. Bruno Leoni, futur président de la Mont-Pèlerin Society, a été, avec son ouvrage majeur La Liberté et le droit (1960), le concepteur d'une critique quasi libertarienne de la démocratie représentative et majoritaire au nom des droits individuels fondamentaux. Sa conception évolutionniste du droit opposé au positivisme de la législation a du reste fortement influencé Hayek.

Bien évidemment, ce sont des États-Unis que viendront les principaux acteurs du renouveau libéral. Le paradoxe est que ceux-ci n'aient pu se présenter comme libéraux, tout en y réinstallant en force le libéralisme classique. Tandis que les principaux de ces acteurs étaient d'origine européenne.

Notes

[1] En 1978 paraît le premier numéro de la revue Commentaire dirigée par Raymond Aron ; Henri Lepage, à la tête des Nouveaux économistes, publie Demain le capitalisme ; Pierre Rosanvallon, l'année suivante, le Capitalisme utopique.

[2] On est loin de la vision autrichienne, pour qui l'ordre de marché est par nature auto-organisé et spontané ; son auto-régulation catallactique ne peut subsister que s'il échappe à toute intrusion constructiviste étatique.

[3] Röpke rejette avec férocité le socialisme, notamment dans Au-delà de l'offre et de la demande (1958).

[4] Voir ses Lezioni de politica sociale e economica (1944).