La démocratie libérale occidentale a pris deux figures distinctes, l’une façonnée par la France, l’autre par la Grande-Bretagne. Ma préférence me porte naturellement vers l’expérience britannique, qu’on a appelé la « démocratie de Westminster ». Je vais tenter de vous expliquer pourquoi.

En France, l’idéal républicain s’est construit non seulement contre la monarchie mais également et autant contre la religion. La république dans son principe, la souveraineté de la volonté générale, réalise dans la sphère politique le programme philosophique illuministe (faire advenir l’homme à sa majorité) : le gouvernement des hommes n’obéit plus à Dieu ou/et à la tradition mais à la raison. La république fait donc prévaloir une vision certes laïcisée mais encore transcendante de la politique. Celle-ci ne se réduit pas à l’administration des hommes mais a pour objet la définition et la réalisation d’un projet collectif de vie commune, ce qu’Hannah Arendt, dans La crise de la culture, appelle la concrétisation de la destinée historique de l’homme.

Ce fondement transcendant rend compte de la sacralisation du mandat représentatif. Dans la théorie républicaine, l’élu ne représente pas une collectivité donnée dans ses particularismes mais une parcelle de la collectivité nationale. Il est donc à ce titre dépositaire de l’intérêt général. La conception républicaine orthodoxe s’oppose donc incontestablement à toute notion de représentativité sociologique. Puisque le représentant est l’expression de la raison, il convient que soient désignés les plus capables : la république est élitiste.

Cette sacralisation trouve son reflet dans les solennités républicaines. De fait au-delà des projets de la Convention de fondation d’un culte citoyen (l’Être suprême) et d’une liturgie républicaine (scandée par le calendrier révolutionnaire et le bouleversement de la toponymie et des patronymes), la république a conservé des rituels quasi religieux. Maurice Agulhon a pu ainsi montrer que « chaque fête religieuse a son double profane ». Par ailleurs, la volonté d’édification est restée présente avec les catéchismes républicains (domaine dans lequel Jules Barni et Jules Ferry, qui rédigea lui-même une version en 1863, s’illustrèrent). Enfin, le formalisme du serment constitue l’analogue laïc du sacrement. Elle se manifeste également dans le rituel de l’acte de voter, conçu comme l’opération quasi mystique de dévoilement de l’intérêt général (le dimanche, en mairie, réglé par une « procession » - au sens étymologique mais aussi quasiment au sens religieux du terme de l’électeur de la table des registres à l’isoloir puis au bureau de vote, surélevé comme un autel) qui contraste avec la banalité des opérations électorales au Royaume-Uni (vote en semaine, dans n’importe quel lieu, supermarché, dispensaires…). Pour reprendre les termes de Dominique Schnapper (La démocratie providentielle), le scrutin est « le moment fugitif où la communauté des citoyens prend conscience d’elle-même ».

Cet idéalisme républicain tranche par rapport au modèle démocratique britannique, sans doute moins connu chez nous mais qui mérite de l’être bien plus. La démocratisation en Grande-Bretagne a pris quelque huit siècles (de 1215 à 1911). Elle est issue historiquement comme intellectuellement - c’est l’héritage de Locke puis de l’utilitarisme - de l’affirmation progressive des droits de l’individu : propriété, vie privée, sûreté etc. Alors qu’en France, la République constitue en quelque sorte une libéralisation du pouvoir (dont ses virtualités tyranniques voire totalitaires, écoutez mes copeaudcasts consacrés à Du Pouvoir de Jouvenel), au Royaume-Uni, la démocratie le contraint (cf. le mot de Lord Acton « Si le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument » et la théorie des checks and balance).

Loin de représenter une nouvelle transcendance (puisque, en apparence, le pouvoir suprême continue de procéder de la tradition et du religieux : le souverain est également chef religieux), la démocratie britannique est au contraire un art de concilier la liberté de chacun. Il est donc légitime que les intérêts particuliers soient représentés au sein du Parlement et ils ne peuvent pas mieux l’être que par les intéressés eux-mêmes. C’est ce modèle de Westminster qui, diffusé par le Commonwealth, imprègne la logique à l’œuvre dans des États comme les États-Unis, le Canada ou l’Australie. Le Parlement doit offrir une maquette aussi fidèle que possible de la diversité de la population nationale. Dès 1780, John Adams, l’un des pères fondateurs de la démocratie américaine, défendait la logique de la représentation miroir en affirmant : « L’assemblée devrait être en miniature le portrait exact du peuple entier. Elle devrait penser, sentir, raisonner et agir comme lui ».

Vous croyez encore que le modèle républicain transcendant a de l’avenir, sérieusement ?