Le train qui me mène à mon prochain périple roule péniblement dans la nuit naissante. BlutEngel chauffe mes oreilles, l’acier chauffe les rails, mais l’obscurité est froide et humide. Je repense à ce proviseur limogé, capitaine Dreyfus dont on casse sur la place de la Concorde l’épée, contre la cuisse de l’obscurantisme moderne, celui qui n’a rien à envier au clergé du XIIe siècle.

Cet obscurantisme, c'est celui qui consiste à ne plus croire en l’Eglise, mais en sa nouvelle réincarnation, l’Etat.

Naïf que j’étais, je croyais que les Lumières nous avaient averti des méfaits de l’ignorance couplée à l’irrationalisme, et que plus jamais, demain, l’individu ne serait l’enfant du temps de la marine à voile, qui, tel l’oisillon, attend dans son nid, le bec ouvert, le retour de sa génitrice. J’avais tort : l’homme n’a pas changé, et continue à tout attendre des autres, plutôt que de se retrousser les manches par lui-même. On a fait si souvent miroiter le grand soir ! La Révolution d’Octobre aurait pourtant du en alerter plus d’un, mais elle n’a pas empêchée 1936, 1968 ou 1981. Ni d’ailleurs le putsch paramilitaire de 1958, pour s’en tenir bien sûr à l’exemple français. A chaque fois, les illusions des faibles d’esprit ont trouvé leur écho dans les désillusions de leurs enfants, et j’en suis un. Mais le supplice de Tantale ne finira pas.

Aujourd’hui, on attend tout de l’Etat, qu’il contrôle les loyers, alors que ceci incite les propriétaires à ne plus louer voire même à vendre leurs logements pour investir dans des produits financiers, qu’il interdise le tabacs, tout en le taxant à 80%, qu’il subventionne les banlieues alors qu’il les a lui-même créées, qu’il lutte contre la précarité alors qu’elle provient du chômage causé par le salaire minimum, qu’il use un jour de l’arme atomique contre des gens qui ne m’ont rien fait, comme Chirac l’a rappelé très récemment, qu’il me culpabilise alors que le vrai coupable, c'est lui.

Revenons un instant à notre comparaison religieuse : l’Etat est le nouveau messie. Depuis Constantin et surtout Théodose, l’Eglise a considérablement assis son pouvoir sur la société, qui s’est alors confondu avec elle, pour n’être plus qu’une chrétienté. Saint Augustin s’est chargé de faire de l’Eglise le passage obligé de la rédemption. Le pape a été appelé à la rescousse par Charlemagne, qu’il a couronné à noël, et, nonobstant la querelle des Investitures, il a montré au temps béni des Croisades qu’il était le véritable patron. Lui, et pas le roi.

Aujourd'hui les choses n’ont pas fondamentalement changé : l’Etat prétend gouverner toute la société, sans exception, et ses thuriféraires, bien plus nombreux que les maigres et fauchés opposants que nous sommes – ils ne manqueront pas d’ailleurs de me gaver de messages d’insultes ici même, comme d’habitude – professent la parole officielle, établie avec la subtilité d’un Beria au mieux de sa forme. On en revient toujours à Jouvenel : l’Etat a vaincu définitivement l’Eglise, et concentre à présent le pouvoir total, que nul ne peut lui contester. Les élus ne sont que les dépositaires temporaires d’un pouvoir qui les dépasse et de très loin, et qu’ils orientent à leur plus grand profit bien sûr.

Heureusement, moi qui ait le profil psychologique parfait de l’imbécile heureux, à en croire un psy de mes connaissances, je préfère donc en prendre mon parti et continuer à danser, comme la chanson de Saez. Et je vais bien m’amuser, puisqu’ici rien n’a de sens, et puis j’irai gentiment me coucher, même si demain rien n’ira mieux pour autant. Je crois bien que nous sommes donc tous des pions, contents d’être à genoux.

Cela étant, je serai bien d’accord avec le premier qui dira qu’il y a plus important dans la vie, à commencer par l’amour. Je n’en parle pas souvent, il faudra donc que j’y remédie, qu’en dites-vous ?

Puisque je citais à l’instant Saez, je finirai donc par Jeronimo :

J’ai les mains qui tremblent

Ce n’est pas la drogue

Ce sont les couleurs

De tes jolies robes

Que je n’oublie pas

J’ai les mains qui tremblent

Ce n’est pas l’alcool

Ce sont les paillettes

De tes yeux de braise

Qui ne s’effacent pas