Je ne voudrais très sincèrement pas revenir sur ce qui pourrait être un point d’achoppement relativement important entre les libéraux, sinon les libéraux et aussi les libertariens, mais il me semble qu’il est impossible de passer outre un élément de compréhension majeur de ce qui fonde le substrat même de notre engagement individuel et collectif. Ce fondement, c'est celui du positionnement politique que nous adoptons, à titre individuel bien sûr, et un individualiste tel que moi ne saurait se départir de cette dimension fondamentale et même fondatrice, mais aussi à titre collectif, et, partant, de la manière dont vous, chers lecteurs qui pourtant ne partagez pas nécessairement mes positions, nous et me percevez. S’il fallait résumer la manière dont les libéraux sont en général perçus, il est probable que la métaphore désormais célèbre des commerciaux arborant un foulard Burberry’s, un costume trois-pièces Armani, une Rollex et des fameux mocassins à glands, sera assez proche de la manière dont vous nous percevez. A moins qu’il ne s’agisse du pull Gentleman Farmer au col en V, qui, en sus du pantalon à pinces Hillfinger et de la chemise Arrow, complète la panoplie du médecin en week-end, marié à 21 ans et père d’au moins sept enfants. Ou peut-être avez-vous aussi l’image de l’étudiant binoclard, moucheté d’acné, les cheveux gras et les idées courtes, qui, bien que fils à papa, doit tout de même bosser un minimum s’il veut intégrer sciences-po, moins qu’il ne s’agisse de l’ENA. Ses culs de bouteille ne le rendant pas des plus séduisants, il rumine sa frustration en lisant des bouquins subversifs, mais tellement conservateurs en même temps.

Ce qui rassemble toutes ces figures est pourtant limpide : pour vous, les libéraux sont tous des Patrick Bateman, qui, s’ils ne finissent peut-être pas tous serial killer, n’en demeurent pas moins des gens un peu dérangés, d’un point de vue cérébral, et dotés d’à peu près autant d’amour pour son prochain qu’une laitue aime sa voisine. Nous ne sommes pas seulement infréquentables, nous sommes aussi dangereux, nous qui n’avons pas la fibre sociale qui pourtant doit animer tous les gens de la bonne société. Nous sommes des barbares, des fous, des criminels, tant est encore suintant le sang écarlate que nous avons sur nos mains, le sang des enfants bengalis qui se prostituent à huit ans, le sang des enjôlés chiliens, le sang des mineurs lorrains et calaisiens, le sang des palestiniens.

Nous sommes si peu fréquentables, que nous sommes parmi les gens de droite les plus détestés du vulgus pecus. Nous n’avons même pas le penchant sécuritaire de tel candidat UMP, ni le culte de l’Etat de tel autre. Si Satan avait un visage, il aurait le nôtre.

Cette charmante démonstration serait relativement divertissante, si toutefois elle ne péchait pas par un seul et unique défaut, mais qui n’est pas négligeable, et qui peut s’exprimer de la manière suivante : c'est con et faux. Ou faux et con, c'est comme vous voulez. De tous les glands, de mocassin ou non, cités plus haut, un seul idéal-type, pour parler comme Weber, me semble devoir un tant soit peu retenir l’attention, celui du lycéen chaussant de superbes culs de bouteille. Il est vrai que cette population existe parmi nous, et alors ? Sommes-nous les seuls ? J’en doute fort. Les autres couillons lecteurs du Figaro magazine, pour qui la culture se résume à la lecture du dernier Sevilla, ou des œuvres complètes de saint Pauwels, me semblent aussi proches des libéraux ou des libertariens que Madonna est proche de Cannibal Corpse. Je refuse catégoriquement d’être assimilé, de près ou de loin, à ces individus, tout bonnement parce que je n’ai rien à voir avec eux, et mes amis non plus, et faire ne serait-ce qu’une allusion à des accointances particulières avec la droite conservatrice, est non seulement inacceptable ; c'est aussi la remise en cause totale de la sincérité et du sérieux de celui qui s’y livre. Non que je prétende que les libéraux ne sont pas parfois de droite, car il y en a, quelques-uns, perdus parmi les fous, et qu’il faut, tel le berger de la Bible, aller chercher, et ramener dans le droit chemin, quoique aride et besogneux, de la liberté. Si des libéraux de droite existent, je cherche en revanche à quoi peut ressembler un libertarien de droite, et ne me citez pas tel ou tel auteur connu par environ trois personnes en France, traducteur et éditeur compris.

Il n’y a pas franchement plus, je crois, de libéraux de gauche, bien que quelques papous survivent ici ou là, et que j’en fasse partie. Vous comprenez donc à quel point les assimilations débiles auxquelles on se livre souvent me blessent et m’insupportent. Les libertariens, eux, proviennent souvent de l’extrême gauche, ce qui n’est pas particulièrement étonnant lorsqu’on mesure le degré de perversion et de subversion de leurs thèses.

Etre de gauche, est-ce vouer un culte aux descendants en ligne plus ou moins directe de la SFIO, aux politicards énarques de mes deux, aux députés de banlieue pour qui la pauvreté se résume à trois chiffres dans un tableau, aux hypocrites en tout genre, issus des bô quartiers du VIIe arrondissement, et qui croient plus ou moins sincèrement incarner les descendants de la IIIe Internationale ? Est-ce croire que l’Etat résoudra tous les maux, est-ce croire que les hommes de l’Etat sont des gens désintéressés et intrinsèquement bons, est-ce au final être forcément débile et niais ? J’en doute. Est-ce au contraire considérer que les valeurs humaines dominent toutes les autres, que le pouvoir doit être limité si l’on veut s’en prémunir, que la justice n’est pas un vain mot, que le travail permet à tous, y compris et surtout à celui qui n’a rien, de s’en sortir, qu’un homme politique n’est là que pour son propre intérêt et pas le mien ? Voici les valeurs que nous défendons. Nous nous opposons aux lois oppressives, aux limitations de liberté, aux lois anti-terroristes qui ne terrorisent que les amoureux de la liberté, aux projets dispendieux et financés par l’injustice. Nous n’avons pas progressé depuis les pharaons : toujours la même recherche du pouvoir et du prestige, au détriment des autres Etats – comme si l’Etat voulait encore dire quelque chose ! –, toujours en réduisant à l’esclavage une part sans cesse plus grande d’une population servile et assurée de bienfaits de sa servitude volontaire. Nous nous opposons aux lois injustes, qui pénalisent celui qui travaille au bénéfice de celui qui ne fout rien, et c'est un fils de deux parents RMIstes qui vous le dit. Nous nous opposons à la notion aberrante de « nationalité », comme si nous, individus libres et donc responsables, avions fait jadis un acte d’allégeance à un Etat tutélaire et omnipotent. Comme s’il fallait que nous restions d’éternels enfants, satisfaits au demeurant d’être des mineurs et d’y rester. Nous pensons que les hommes de l’Etat feraient mieux de s’occuper un peu plus de leur vie privée, souvent déplorable, plutôt que de s’occuper de la nôtre. Qu’ils feraient mieux d’apprendre un vrai métier plutôt que de courir après le pouvoir comme je cours après les jupons. Qu’ils feraient mieux d’investir pour leur avenir plutôt que de nous faire chier avec des réglementations anti-tabac, anti-racolage ou anti-calcaire. Qu’ils feraient mieux de cesser de revêtir les oripeaux du bobo lecteur de Télérama, altercomprenant mais mangeur bio. Qu’ils cessent de nous dire que le service public est gratuit, car sinon, je cesserai moi de payer mes impôts. Qu’ils cessent de nous prendre pour des cons, en nous rackettant au profit de chaînes de télé aussi dispensables que Rance 2 ou (T)Arte, qui du reste ont la caractéristique première d’être la voix de son maître lorsqu’il s’agit de réciter l’évangile selon saint PS au pouvoir.

Il y a des salauds qui tapent dans la caisse, à droite comme à gauche, et il y a aussi des monstres d’honnêteté. Parmi les élus, parmi les militants, parmi les sympathisants. C'est à eux que je m’adresse : vous valez mieux que ça.