Je m'excuse de citer à nouveau, mais à quoi bon ré-écrire ce que d'autres ont écrit bien mieux que moi ? Cette fois-ci, c'est Taranne qui frappe très très fort :

Un siècle plus tard, les choses ont bien changé. Il y a des droits en pagaille, des minima sociaux à faire saliver un ouvrier de Germinal et un Code du Travail aussi voire plus épais que la Bible. L’Etat se veut proche des gens, il les accompagne de la maternité jusqu’au cimetière, la scolarité est obligatoire jusqu’à seize ans et ce n’est qu’un début pour une grande partie des élèves. De tout cela, les habitants des ghettos ne voient généralement pas grand-chose, mais - et c’est important - ils en ont entendu parler. L’envie, le désespoir, la colère, les anciens connaissaient. Le sentiment d’être lésé de quelque chose auquel on a droit, en revanche, c’est nouveau. La société explique à ses enfants que certaines choses sont dues, que le chômage n’est pas un accident de l’existence mais un scandale, que la pauvreté est une abomination. Cela ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd. Le Banlieusard se demande pourquoi il n’a pas tout ce qui lui est “dû”. Mais au lieu de se retrousser les manches comme on le faisait un siècle auparavant, il pique une grosse colère et la fiesta peut commencer.

Le Banlieusard a bien évidemment quelque raison de se fâcher, mais ayant perdu en cours de route l’individualisme qui sauva ses prédécesseurs, il est incapable de se remettre en cause et même de penser sa propre responsabilité dans ses échecs. De prétendus amis le lui répètent d’ailleurs sur tous les tons: s’il est pauvre, s’il est mal logé, s’il a des problèmes avec la justice, c’est la faute au système, au racisme des blancs, au capitalisme, à Bush… Lui n’y est pour rien. Il n’a pas le choix. Le Banlieusard hoche la tête: puisqu’on ne vient pas frapper à sa porte pour lui donner ce qu’on lui doit il va aller le chercher lui-même. Le résultat, on le connait.

Dans son malheur, le Banlieusard a néanmoins la chance de pouvoir compter sur sa famille, sur ses potes, sur son clan, sur sa cité - même les gens qu’il ne connait pas. Ceux-ci, solidaires de par la seule appartenance ethnique ou religieuse, le soutiendront contre vents et marées, y compris contre leur propre intérêt. L’ancienne loi de la rue imposait de ne pas dénoncer, la loi communautaire impose elle de se serrer les coudes contre l’Ennemi Extérieur qui, de modèle qu’il était autrefois, devient un repoussoir dont on attend qu’il donne ce qu’il doit mais à qui on ne veut surtout, surtout pas ressembler. Dont on réclame le respect sans lever le petit doigt pour l’obtenir - et en soutenant ceux qui, par leur comportement, sont le moins en mesure d’améliorer l’image de la communauté.

Et c’est ainsi que l’on rate une intégration. Alors après d’autres problèmes viennent se greffer là-dessus, comme l’Islam radical, mais ils sont des conséquences et non des effets. Les immigrés ne sont pas moins intégrables qu’avant, ni la société plus fermée qu’autrefois. C’est seulement, simplement, l’Individu qui est mort.

J'ajoute que lui-même est issu d'une minorité ethnique, chose qu'il a la délicatesse de ne pas rappeler, ce qui accentue encore la portée de son propos. Merci à toi, je rêvais d'écrire le texte que tu viens de publier.