Une fois qu’un Etat a été établi, le problème de la caste dirigeante est de savoir comment maintenir son joug[1]. Tandis que la force est le mode de fonctionnement de l’Etat, son problème fondamental et de longue haleine est d’ordre idéologique. Afin de perdurer, n'importe quel gouvernement (pas simplement un gouvernement « démocratique ») doit avoir l'appui de la majorité de ses sujets. Cet appui, il faut le souligner, n'a pas besoin d'être un enthousiasme actif ; il peut être une résignation passive, comme s’il s’agissait d’une loi de la nature inévitable. Mais ceci reste un appui, dans la mesure où il s’agit de l’acceptation d'une certaine façon d’être ; car autrement la résistance active de la majorité du public pourrait l’emporter sur la minorité constituée par les hommes de l’Etat. Puisque la prédation doit être maintenue au-delà de l'excédent de la production, il est nécessairement vrai que la classe constituant l’Etat - la bureaucratie et la noblesse - doit être une minorité plutôt petite dans le pays, bien qu'elle puisse, naturellement, acheter des alliés parmi des groupes importants de la population. Par conséquent, la principale tâche des législateurs doit toujours être de s’assurer l'acceptation active ou résignée de la majorité des citoyens[2] [3].

Naturellement, une méthode pour s’assurer l'appui est celle qui consiste à créer des droits acquis. En effet, le Roi seul ne peut pas régner ; il doit avoir un groupe considérable de sectateurs qui apprécient les à-côtés et les petits bénéfices des règles établies, par exemple les membres de l'appareil d'Etat, tels que la bureaucratie à plein temps ou la noblesse établie[4]. Mais ceci n’assure toutefois qu’une minorité de défenseurs zélés, et même l'achat essentiel des appuis par des subventions et d'autres concessions de privilèges ne permet pas toujours d’obtenir le consentement de la majorité. Pour obtenir cette acceptation pourtant essentielle, la majorité doit être persuadée par l'idéologie que leur gouvernement est bon, sage et, au moins, inévitable, et certainement meilleur que d'autres solutions de rechange imaginables. Promouvoir cette idéologie parmi le peuple est la tâche sociale vitale dont se chargent les « intellectuels ». La plupart des gens ne créent pas leurs propres idées, ou, lorsqu’ils en ont, les pensent indépendamment les unes des autres ; ils suivent passivement les idées adoptées et disséminées par le corps des intellectuels. Les intellectuels sont, donc, des « créateurs d’opinion » dans la société. Et puisque c'est précisément d’un moule d'opinion dont l'Etat a besoin le plus désespérément, la base de l'alliance historique entre l'Etat et les intellectuels devient claire.

Notes

[1] Sur la distinction cruciale entre la « caste », un groupe ayant des privilèges et dont les fardeaux sont imposés ou garantis par l’Etat, et le concept marxiste de « classe sociale », voir Ludwig von Mises, Theory and History (New Haven, Yale University press, 1957), p. 112 et suivantes.

[2] Une telle acceptation, naturellement, n'implique pas que la règle d'Etat est elle-même « volontaire » ; même si l'appui de la majorité est actif et désireux, cet appui n'est pas unanime pour chaque individu.

[3] Que chaque gouvernement, peu importe son caractère « dictatorial » sur les individus, doive s’assurer d’un tel appui a été démontré par des théoriciens politiques pénétrants tels que Étienne de la Boétie, David Hume, et Ludwig von Mises. Ainsi, cf. David Hume, « des premiers principes du gouvernement », dans les Essais littéraires, moraux et politiques (Londres, Warde, Locke, et Taylor, e.d.), p. 23 ; Étienne de la Boétie, Anti-Dictateur (New York, Columbia University Press, 1942), p. 8-9 ; Von Mises, L’Action Humaine (Auburn, Alabama, Institut von Mises, 1998), p. 188 et suivantes. Pour plus d’éléments sur la contribution à l'analyse de l'Etat par la La Boétie, voir Oscar Jaszi et John D. Lewis, Against the Tyran (Glencoe, Illinois : The Free Press, 1957), p. 55-57.

[4] « Toutes les fois qu'une législateur se fait dictateur (…) tous ceux qui sont corrompus par l'ambition brûlante ou l'avarice extraordinaire, ceux-ci se réunissent autour de lui et le soutiennent afin d'avoir une part dans le butin et de devenir les petits chefs sous le grand tyran. », Etienne de la Boétie, Anti-dictateur, p. 43-44.