Suite de ceci

Dès lors, comment et pourquoi sortir d’un état de nature aussi stable ? C’est ici qu’intervient la théorie du bandit stationnaire.




Il se dégage un chef capable de contraindre ses collègues bandits à rejoindre son gang. Une telle organisation va tenter de rendre plus productive l’activité des bandits, d’où des économies d’échelle, qui détériorent le niveau de vie non seulement des paysans, mais aussi des bandits (cf. supra). Le chef de gang va alors utiliser son pouvoir pour réduire le nombre des bandits, très simplement : en leur imposant un tribut. Ceci entraîne une amélioration du revenu moyen et pour les paysans, et pour les bandits. Par conséquent, le crime organisé conduit à moins de bandits, plus de paysans et à plus de richesse. C’est très logique : la concurrence pour le bien ne peut que produire plus de bien, alors que le monopole est indésirable ; la concurrence du mal (le vol) ne peut que conduire à plus de mal encore, et alors le monopole est désirable justement parce que, comme tout monopole, il réduit sa production, et l’occurrence la production de mal. Dès lors, plus le pouvoir du chef des bandits est élevé, plus la situation s’améliore pour tout le monde. On peut toujours dire qu’une main invisible inspire au chef de gang cette conduite, mais cela n’ajoute rien au raisonnement et on peut donc s’en passer.




Le chef de gang peut préférer un autre mode d’exploitation : se passer des intermédiaires (les autres bandits), pour s’adresser directement aux paysans en leur disant : payez-moi un tribut, et je ne vous volerai rien. Si maintenant, nous appelons « roi » ce chef bandit, et « taxes » les tributs qu’il extorque des paysans, alors nous avons devant nous le modèle d’un premier Etat.




On n’a donc aucun besoin d’un quelconque contrat social pour expliquer l’émergence de l’Etat. Est-ce que ce bandit stationnaire va améliorer la situation comme nous le disent Olson et Jouvenel ?




Cette fois c’est sur les paysans que va peser le tribut, appelé impôt. A quoi aboutit-on ? à une détérioration générale de la situation, car le revenu moyen des paysans a baissé du fait de la taxe. Du coup, un certain nombre d’entre eux rejoignent les rangs des bandits. Les bandits sont donc plus nombreux, il y a moins de paysans, moins de richesse, et le revenu moyen de tous a baissé. C’est exactement le contraire de ce que disent Olson et Jouvenel.




Pourquoi ? parce que le chef de gang et le roi ne taxent pas les mêmes personnes. Le premier ses collègues bandits, le second les paysans productifs. Or, le chef bandit a intérêt à se transformer en roi, car il est plus facile pour un roi d’extorquer un revenu de paysans attachés à leur ferme que pour un chef bandit de tirer un tribut de ses collègues qui sont armés ! Il est plus facile de taxer les activités productives, que les activités improductives. L’invention de l’Etat se fonde donc sur un raisonnement strictement économique. Et elle aboutit au premier système d’exploitation de l’homme par l’homme. Ceci va très exactement à l’encontre de ce qu’on nous enseigne depuis Hobbes, à savoir que l’Etat permettrait de sortir de l’état de nature en améliorant la situation.




Certes, on peut supposer que le roi utilise une partie au moins de ses recettes fiscales pour combattre et faire reculer le banditisme. Il y a intérêt, mais cela n’améliore pas le niveau de vie des paysans. Au contraire, cela le détériore. En effet, la limite à l’extorsion fiscale est le revenu moyen du bandit. Si le revenu moyen du bandit diminue, le niveau de vie du paysan qui est taxé jusqu’à ce que son revenu soit égal à celui du bandit, diminue aussi. Bref, la lutte contre le banditisme accroît les possibilités d’extorsion fiscale. De la même façon, peut-on dire, l’Etat moderne a intérêt, lui aussi, à faire reculer le marché noir, car il limite ainsi les possibilités d’évasion fiscale.




Dans une économie sans Etat, la production est elle-même distribution (chacun reçoit en fonction de ce qu’il apporte). Avec l’Etat, se pose le problème de la (re)distribution. En d’autres termes, il existe dans l’économie un agent qui ne produit rien, qui prélève sur le revenu des producteurs, et qui redistribue ce revenu. C’est le premier et le véritable système d’exploitation de l’homme par l’homme, car, à la différence de l’ « exploitation capitaliste » fondée sur un contrat de travail, ce système d’exploitation-là est basé exclusivement sur la force.

Loin d’être une solution à l’état de nature, l’Etat le prolonge en l’empirant.