Chapitres précédents :

Mancur Olson écrit que, « toutes choses égales par ailleurs, un criminel se trouve mieux dans une société riche que dans une société pauvre : il y a plus de choses à voler »[1] . Mais, par ailleurs, chaque crime réduit la prospérité de la société et donc aussi le montant susceptible d’être volé. Point dont le voleur ne se soucie bien sûr pas du tout, qui continuera à voler tout ce qu’il peut, là où il peut, en escomptant qu’il ne sera pas pris la main dans le sac.

La maffia, elle, a une attitude plus « conséquente » : elle a intérêt à ce que la population qu’elle rackette s’enrichisse, car, plus riche celle-ci sera, plus haut sera le prix auquel elle pourra vendre sa protection. En conséquence (le racket étant mis à part), le monopole exercé par une maffia aboutit à peu de crime ou à pas de crime du tout. Autrement dit, tandis que le bandit individuel prend 100% de la somme qu’il trouve dans la poche de sa victime, la « taxe » que le maffieux prélève sur la population sera toujours inférieure à ce pourcentage, car elle veut être sûre que les gens vont continuer à produire.

Ce raisonnement est analogue à celui qui nous a permis d’analyser les différences entre la chasse – cueillette et l’agriculture[2].

Olson franchit un cran supplémentaire : il affirme que la maffia va consacrer une partie des revenus qu’elle rackette à la production de « biens publics ». Pour quelle raison ? pour accroître encore la productivité du travail, et donc ses propres revenus futurs. Ce changement, dit Olson, ne vient pas d’un contrat social ou d’une quelconque transaction volontaire. C’est une sorte de seconde main invisible, en accord avec l’intérêt général.

On a depuis longtemps recherché l’origine de l’Etat du côté du banditisme. Laozi le disait, saint Augustin l’a développé dans La Cité de Dieu. Grégoire VII, Maurice Duverger, et surtout Bertrand de Jouvenel[3] ont développé cette thèse. Ce dernier expose que l’Etat résulte essentiellement des succès d’une « bande de brigands » qui se superpose à des petites sociétés particulières, bande qui, elle-même organisée en société aussi fraternelle, aussi juste que l’on voudra, offre vis-à-vis des vaincus le comportement du Pouvoir pur. Qu’est-ce que le pouvoir pur chez Jouvenel ? c’est le fait qu’un tel pouvoir n’a pas besoin de se réclamer d’aucune légitimité. Il ne poursuit aucune fin qui soit juste. Son seul souci est d’exploiter à son profit les vaincus. Guillaume le Conquérant, les Grecs de l’Antiquité, les Romains, les Turcs, ont procédé ainsi ; « partout, conclut-il, le grand ensemble, l’ « Etat », nous apparaît caractérisé par la domination parasitaire d’une petite société sur un agrégat d’autres sociétés ».

Cela étant, Jouvenel comprend bien que l’Etat doit maintenir cette force dans un rapport raisonnable avec la masse dominée. Il doit lui rendre des services. Les mêmes despotes qui nous ont laissé dans les pyramides le témoignage d’un égoïsme monstrueux ont aussi réglé le cours du Nil et fertilisé les champs des fellahs. Autrement dit, en durant, le pouvoir de l’Etat se « socialise » ; il doit se socialiser pour durer. Jouvenel ajoute une remarque très juste : si les égoïsmes individuels, laissés à eux-mêmes, doivent produire le meilleur résultat possible, ce qui est l’objet même de la main invisible de Smith, alors pourquoi en serait-il autrement de l’égoïsme gouvernemental ?

En quoi l’analyse économique peut-elle nous aider à comprendre le passage que décrivent Olson et Jouvenel ?

Ce qu’Olson n’a pas vu, c’est que le butin de chaque voleur ne dépend pas seulement de la richesse de la société dans laquelle il opère, mais aussi du nombre de voleurs. Le rendement du voleur marginal baisse et de même le rendement du voleur moyen, d’autant plus vite que plus nombreux sont les voleurs, moins il y a de personnes pour produire des choses à voler, et que le gâteau à partager diminue comme peau de chagrin. Comme toute activité, celle de voler est donc soumise à la loi des rendements décroissants. De plus, le voleur peut devenir volé, et le volé voleur.

Supposons un monde composé de paysans et de bandits. Le paysan est libre, mais il peut à tout moment devenir bandit, s’il y trouve intérêt. La technique et la population sont constantes. Le niveau de banditisme est déterminé par le revenu de ce monde. En effet, seuls les paysans produisent. Au plus il y a de bandits, et donc au plus est élevé le niveau de banditisme, et au plus le revenu créé par les paysans, donc le revenu de toute cette société, diminue. Peut-on trouver un point d’équilibre ? Oui, lorsque aucun paysan ne désire s’adonner au banditisme, et lorsque aucun bandit ne désire se convertir au travail de la terre ; le revenu moyen des bandits est alors égal au revenu moyen des paysans, et au revenu moyen global. Ce résultat est fondamental, car il montre que loin de conduire au chaos, comme Hobbes le prétend, l’état de nature conduit en réalité à un équilibre, qui rappelle les équilibres écologiques qui s’établissent dans la nature entre les prédateurs et leurs proies. Il s’agit d’un équilibre stable : si on réduit le niveau de banditisme, des paysans lâcheront leur terre pour devenir bandits ; si on l’augmente, certains bandits vont retourner au travail de la terre, qui sera plus rentable. Exactement comme le jeu de l’offre et de la demande.

Dès lors, comment et pourquoi sortir d’un état de nature aussi stable ? C’est ici qu’intervient la théorie du bandit stationnaire.

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Notes

[1] Mancur Olson, Power and Prosperity, Outgrowing communist and capitalist dictatorship, Basic Books, 2000. Le livre a été publié après la mort de l’auteur.

[2] Cf. le chapitre « la révolution néolithique »

[3] Bertrand de Jouvenel, Du Pouvoir, histoire naturelle de sa croissance, Pluriel.