La structuration des zombis

Lu dans Libération du mercredi 4 mai :

Ennemis des basses, à partir de ce soir, évitez soigneusement Lyon. Jusqu'à dimanche, les Nuits sonores s'emparent de la ville, pour la troisième édition de ce festival «urbain et déambulatoire». Le programme, touffu (concerts, expositions, performances, projections...), se disperse dans toute la cité, qu'il permet de (re)découvrir en investissant des lieux détournés ou méconnus. «Pendant le week-end de l'Ascension, raconte Vincent Carry, coordinateur du festival, Lyon se transformait en zone morte. Tout le monde partait en week-end. On en a profité pour livrer les rues aux aficionados de musiques électroniques.»

Présenté comme ça, ça m'a tout l'air d'être très sympa, ce festival. D'un côté, on a les ennemis (qui sont priés de foutre le camp) et les lâches (qui abandonnent Lyon le week-end) ; de l'autre, de gentils petits êtres, brimés 360 jours sur 365, qui ont enfin le droit de déambuler dans la ville entière, d'en investir les rues, d'en découvrir les quartiers qui leur sont interdits le reste de l'année. On comprend qu'ils aient un ardent besoin de se défouler après un an de claustration. Moi ça m'émeut. C'est tout de même un peu dégueulasse ce qui se passe à Lyon, cet apartheid social qui ne dit pas son nom.

Dès la première édition, en 2003, les Nuits sonores ont accueilli 15 000 visiteurs. Puis le double l'année suivante. Succès surprenant dans une ville où les grands festivals n'ont jamais réussi à s'imposer. A quoi tient l'embrasement des Nuits sonores ? Au terreau favorable : une ville à la culture electro méconnue, réprimée pendant plus de dix ans. A l'étroit maillage de la scène locale : des artistes, labels, clubs, boutiques, bars, qui permettent de multiplier les associations pertinentes. A l'investissement, enfin, de la municipalité, qui a permis d'attirer d'emblée des pointures. Principal financeur (37 % des 720000 euros de budget), elle est à l'initiative du festival, conçu au départ pour répondre à la contestation qui montait en 2002.

15000 ou 30000 visiteurs en cinq jours dans une ville de plus d'un million d'habitants, gros succès c'est sûr, ça fait dans les 2 % de la population, à supposer que personne n'ait été compté plus d'une fois. Certes, c'est une proportion bien inférieure à celle constatée dans n'importe quelle fête de village avec son bal musette et sa bataille de confettis. Mais c'est sans compter tous les contribuables qui ne sont pas venus mais ont quand même participé eux aussi. Financièrement, ça fait du monde. Et après des années de répression, c'est légitime. D'autant qu'il y a des pointures au festival, et que les pointures, en France, ça fonctionne à l'argent public. Comment voulez-vous attirer des pointures sans faire miroiter les sesterces du contribuable ? Vous n'imaginez quand même pas que les pointures se déplacent pour l'amour de l'art ou du public.

Lyon sort d'un mandat de Raymond Barre, peu favorable aux musiques actuelles. La gauche en campagne a promis de libérer les énergies. Très attendue, elle déçoit. Quinze mois après l'élection, une impression d'immobilisme domine. Dans le secteur culturel, tout le monde attend des aides à la création qui ne viennent pas. Face à la fronde, structurée en un Collectif des musiques actuelles lyonnaises (Cmal), le maire, Gérard Collomb (PS), décide de réagir.

C'est bien connu, sans argent public, les citoyens errent, tels des larves, dans le marasme et l'atonie. La ville est grise et s'englue. Le catalyseur des énergies éparpillées, c'est l'impôt. L'impôt rend libre, il met des couleurs dans la vie.

Une nuit, pour comprendre, il s'est offert une ballade dans les clubs de la ville, en compagnie de Vincent Carry, jeune homme au parcours atypique. Carry a travaillé dans le milieu des musiques électroniques avant de devenir journaliste culturel et politique, dans un hebdomadaire local, dont il a brutalement démissionné, le 21 avril 2002, lorsque Le Pen s'est retrouvé au second tour de la présidentielle. Il ne voulait plus assumer de «devoir de réserve», ni d'emballements sécuritaires. Disponible, avec la confiance de Collomb, il monte les Nuits sonores à la demande de celui-ci.

La mairie tente d'associer d'emblée la scène électronique locale. Mais la plupart des structures refusent. Elles veulent des moyens pour la création, pas pour de l'événementiel (le festival est financé sur le budget «fêtes et animations»). La municipalité mise alors sur une petite association, Arty Farty, animée par trois filles qui viennent d'organiser une soirée sans moyens mais remarquée dans d'anciens entrepôts du port de Lyon. «Elles avaient la qualité, le contenu, les réseaux», résume Patrice Beghain, adjoint (PS) à la culture.

Comprenez bien : les artistes eux-mêmes, on s'en fout un peu. Pas un nom de musicien n'est cité dans l'article. D'ailleurs on ne parle même pas d'artistes ici mais de structures. Ce qui est important dans un festival, les héros du jour, ce sont les gens de la mairie et leurs amis. Ce qui importe, c'est le parcours de ces gens. De jeunes débrouillards atypiques qui bricolent leurs rêves avec l'argent du contribuable, qui façonnent les structures. Voilà qui mérite l'adoubement.

Les Nuits sonores démarrent en 2003 avec de très gros moyens financiers, plus l'autorisation de faire du bruit partout. Dans le milieu electro, confronté à la chasse aux nuisances, l'effet est «tectonique», selon Vincent Carry. «Le budget était difficile à accepter pour des gens qui font vivre cette scène depuis des années, en peinant chaque mois pour payer leurs salariés.» Violaine Didier (29 ans), créatrice d'Arty Farty et militante de programmations défricheuses, a vécu douloureusement la préparation du premier festival. «On se faisait insulter pendant des mois. Les gens nous accusaient de pomper les budgets, de faire de l'événementiel, du commercial. Je suppose qu'il fallait en passer par là avant de prouver que ces moyens profiteraient à tout le monde.»

Avant, Lyon était en friche, Lyon était peuplé de gens qui trouvaient normal de ne pas mettre la stéréo à fond en pleine nuit. Heureusement, les créateurs militants défricheurs ont ouvert la ville à la lumière. Avec l'argent du contribuable et grâce aux passe-droits de la mairie. Ce qu'ils ont du souffrir. Mais c'était pour la bonne cause : tout le monde en a profité, même le contribuable qui déteste le bruit, même celui qui voudrait dormir, même celui qui ne peut pas s'écouter une petite sonate de Mozart chez lui parce que c'est dance-floor sous ses fenêtres depuis cinq jours, même le pisse-froid qui aimerait bien partir en week-end mais qui ne le peut pas depuis que les impôts locaux l'ont rappelé à la réalité.

Le succès rallie d'abord les pragmatiques. Puis les organisateurs montrent aux autres qu'ils cherchent à partager l'aventure. Les artistes de la région assurent plus de la moitié de la programmation. Les «apéros sonores» (jeudi, vendredi et samedi) envahissent une trentaine de lieux qui font vivre toute l'année les musiques électroniques. Leurs terrasses débordent, transformant certaines rues en dance-floor.

Être pragmatique signifie ici que tu dois t'écraser parce que t'es rien, que puisque dormir n'est pas possible t'as rien de mieux à faire que d'en être, et enfin que tu ferais bien de participer si tu veux que ton assoce empoche sa part du gâteau.

Selon Vincent Carry, «le festival doit aider à structurer le milieu, à ouvrir la ville à l'international, tout en faisant travailler tout le monde». Patrice Beghain, l'adjoint à la culture, estime ces objectifs atteints. «Ce festival, poursuit-il, agit comme un révélateur, en externe comme en interne. Il a révélé à la ville une partie de son identité.»

Le premier crétin venu pourrait s'imaginer qu'un festival de musique a pour but d'écouter ou de jouer de la musique. Oh la la… mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu ! Mais n'importe quoi ! Un festival ça sert à structurer les citadins, à révéler leurs identités. Cinq nuits de stimuli rythmiques et stroboscopiques à fond les manettes, c'est le meilleur moyen de se structurer et de s'épanouir. Comprenez bien que, livrés à eux-mêmes, ces pathétiques citadins sont complètement déstructurés, en pleine crise d'identité, l'œil vide, la mine hébétée, la lèvre inférieure mollement affaissée, sans passé, sans avenir. Des zombis.