Se pose la question de savoir si un droit de propriété a pu exister avant l’apparition de l’Etat.

Ce que nous savons d’ores et déjà, c’est que le droit de propriété a un coût : construire une clôture, creuser un fossé, accapare du temps et des ressources. Il faut donc que ce coût soit compensé par un bénéfice supérieur. Voilà l’explication, en termes d’efficience, de l’apparition du droit de propriété. Chemin faisant, Philippe montre qu’il est possible de concevoir un droit de propriété aux bases, à mon sens, autrement plus solides que celles du fumeux droit naturel, auquel je n’ai pour ma part jamais cru. C’est rien de moins qu’à une relecture complète de la nuit des temps du genre humain que Philippe nous convie. Et ses arguments ont une grande force de conviction.

Tout part du constat de l’évolution démographique. Comme nous le savons aujourd’hui, par le truchement de maints anthropologues, les tribus primitives sont tout à fait capables de réguler leur démographie. Elles sont « homéostatiques ». Si elles avaient vécu isolées, ces tribus auraient pu survivre par régulation démographique naturelle.

Mais elles n’ont pas été isolées : elles se sont comparées, confrontées. Chaque groupe, chaque tribu, anticipant le comportement de son voisin, choisira alors d’augmenter sa population. Le groupe humain n’a aucun intérêt à contrôler sa propre démographie, si bien que, dès l’âge préhistorique, la population a tendance à croître.

Les coûts de transaction et d’information dont nous avons parlé précédemment emportent comme conséquence qu’à mesure que les groupes croissent en population, ils se divisent et se subdivisent. Pour des raisons d’économie d’échelle, la chasse des gros animaux est la plus rentable. Mais comme aucun droit de propriété n’est exercé, rapidement ces espèces s’éteignent. Extinction qui s’est effectivement produite entre 25 et 12 000 ans, ce qui en fait la première catastrophe écologique provoquée par l’Homme. Le rendement marginal du chasseur-cueilleur commence donc à décroître. Aussi l’homme est-il obligé d’adapter sa nourriture : il cultive la terre, par ailleurs. A force de baisser, le rendement de la chasse-cueillette descend au-dessous du rendement agricole. Alors on passe dans un monde majoritairement agricole.

Or il y a une différence de nature majeure entre la chasse-cueillette et l’agriculture : alors que la première ne connaît pas le droit de propriété, la seconde organise, et ne peut se développer sans, la reconnaissance d’un droit de propriété, fût-il collectif.

En effet, au temps de la chasse-cueillette, les réserves naturelles, animaux sauvages pour la chasse, plantes ou arbres pour la cueillette, sont d’un accès libre. Tout groupe humain peut y avoir accès. Aucun n’en est exclu. C’est dire que ces réserves ne font l’objet d’aucun droit de propriété. Ce qui est appropriable, c’est seulement l’animal capturé ou le poisson péché ou le fruit cueilli. Or, chacun sait que la non-propriété conduit forcément à l’épuisement des réserves. Et c’est ce qui s’est passé. Plus exactement, tant que la réserve n’est pas épuisée, le nombre de chasseurs-cueilleurs-pêcheurs continue à grandir. Aucune commission de Bruxelles ne peut imposer des quotas ! Le rendement va donc baisser, parce que ces réserves naturelles, de par leur nature même, ne sont pas appropriables. L’étendue à couvrir est bien trop grande !

Cette chute des rendements, ajoutée à la croissance démographique, pousse vers l’agriculture. Or, celle-ci peut faire l’objet d’une appropriation, au moins collective. Elle n’est même concevable qu’appropriée. Pour la simple raison qu’on ne laboure ni sème un champ que si l’on est assuré de le récolter. Au surplus, le coût de propriété est plus faible pour un morceau de terrain que pour des animaux et des plantes sauvages perdus dans la jungle ou pour des poissons au fond des vastes mers.

Douglas North l’exprime fort bien :

« La propriété exclusive, fut-elle collective, donnait aux membres du groupe propriétaire une incitation directe à accroître l’efficience et la productivité, ou, en termes plus fondamentaux, à acquérir plus de connaissance et de nouvelles techniques. C’est ce changement d’incitation qui explique le rapide progrès fait par l’humanité dans les dix mille dernières années, qui contraste avec son lent développement durant la longue ère de chasse-cueillette primitive »[1].

Notes

[1] D. North, Structure and Change in Economic History, W.W. Norton & Company, New York, 1981.