Comment l’Etat se maintient (1)

Une fois qu’un Etat a été établi, le problème de la caste dirigeante est de savoir comment maintenir son joug[1]. Tandis que la force est le mode de fonctionnement de l’Etat, son problème fondamental et de longue haleine est d’ordre idéologique. Afin de perdurer, n'importe quel gouvernement (pas simplement un gouvernement « démocratique ») doit avoir l'appui de la majorité de ses sujets. Cet appui, il faut le souligner, n'a pas besoin d'être un enthousiasme actif ; il peut être une résignation passive, comme s’il s’agissait d’une loi de la nature inévitable. Mais ceci reste un appui, dans la mesure où il s’agit de l’acceptation d'une certaine façon d’être ; car autrement la résistance active de la majorité du public pourrait l’emporter sur la minorité constituée par les hommes de l’Etat. Puisque la prédation doit être maintenue au-delà de l'excédent de la production, il est nécessairement vrai que la classe constituant l’Etat - la bureaucratie et la noblesse - doit être une minorité plutôt petite dans le pays, bien qu'elle puisse, naturellement, acheter des alliés parmi des groupes importants de la population. Par conséquent, la principale tâche des législateurs doit toujours être de s’assurer l'acceptation active ou résignée de la majorité des citoyens[2] [3].

Naturellement, une méthode pour s’assurer l'appui est celle qui consiste à créer des droits acquis. En effet, le Roi seul ne peut pas régner ; il doit avoir un groupe considérable de sectateurs qui apprécient les à-côtés et les petits bénéfices des règles établies, par exemple les membres de l'appareil d'Etat, tels que la bureaucratie à plein temps ou la noblesse établie[4]. Mais ceci n’assure toutefois qu’une minorité de défenseurs zélés, et même l'achat essentiel des appuis par des subventions et d'autres concessions de privilèges ne permet pas toujours d’obtenir le consentement de la majorité. Pour obtenir cette acceptation pourtant essentielle, la majorité doit être persuadée par l'idéologie que leur gouvernement est bon, sage et, au moins, inévitable, et certainement meilleur que d'autres solutions de rechange imaginables. Promouvoir cette idéologie parmi le peuple est la tâche sociale vitale dont se chargent les « intellectuels ». La plupart des gens ne créent pas leurs propres idées, ou, lorsqu’ils en ont, les pensent indépendamment les unes des autres ; ils suivent passivement les idées adoptées et disséminées par le corps des intellectuels. Les intellectuels sont, donc, des « créateurs d’opinion » dans la société. Et puisque c'est précisément d’un moule d'opinion dont l'Etat a besoin le plus désespérément, la base de l'alliance historique entre l'Etat et les intellectuels devient claire.

Notes

[1] Sur la distinction cruciale entre la « caste », un groupe ayant des privilèges et dont les fardeaux sont imposés ou garantis par l’Etat, et le concept marxiste de « classe sociale », voir Ludwig von Mises, Theory and History (New Haven, Yale University press, 1957), p. 112 et suivantes.

[2] Une telle acceptation, naturellement, n'implique pas que la règle d'Etat est elle-même « volontaire » ; même si l'appui de la majorité est actif et désireux, cet appui n'est pas unanime pour chaque individu.

[3] Que chaque gouvernement, peu importe son caractère « dictatorial » sur les individus, doive s’assurer d’un tel appui a été démontré par des théoriciens politiques pénétrants tels que Étienne de la Boétie, David Hume, et Ludwig von Mises. Ainsi, cf. David Hume, « des premiers principes du gouvernement », dans les Essais littéraires, moraux et politiques (Londres, Warde, Locke, et Taylor, e.d.), p. 23 ; Étienne de la Boétie, Anti-Dictateur (New York, Columbia University Press, 1942), p. 8-9 ; Von Mises, L’Action Humaine (Auburn, Alabama, Institut von Mises, 1998), p. 188 et suivantes. Pour plus d’éléments sur la contribution à l'analyse de l'Etat par la La Boétie, voir Oscar Jaszi et John D. Lewis, Against the Tyran (Glencoe, Illinois : The Free Press, 1957), p. 55-57.

[4] « Toutes les fois qu'une législateur se fait dictateur (…) tous ceux qui sont corrompus par l'ambition brûlante ou l'avarice extraordinaire, ceux-ci se réunissent autour de lui et le soutiennent afin d'avoir une part dans le butin et de devenir les petits chefs sous le grand tyran. », Etienne de la Boétie, Anti-dictateur, p. 43-44.

Deborah Wells

Ah, en voici une actrice qui devrait m'attirer de nouveaux lecteurs ! En effet, qui, de nos jours, parle posément, et sans honte particulière, d'une star quelle que Deborah ? Et ben bibi !

C'était une des euro stars les plus prolifiques des années 90 et aussi une des plus belles. Cette superbe hongroise à la silhouette de mannequin (1m75) a commencé au début des années 90 au côté de son petit ami de l'époque Christophe Clark qui va aussi la diriger dans une production VMD, offertes à tout. C'est en France qu'elle démarre sa carrière où elle tourne le plus souvent pour le regretté Michel Ricaud. Elle gagne très rapidement de la popularité et étend sa filmo au continent européen. Même dans les situations les plus perverses, elle garde cette classe naturelle qui en fait une des hardeuses favorites de l'époque. Comme pas mal de ses consoeurs, elle fait le saut à travers les océans pour travailler aux Etats Unis où elle tourne aussi bien pour le très classieux Andrew Blake que pour les spécialistes du gonzo anal, Anabolic pour lesquels elle tourne un de ses rares gang bangs (pochette plus bas). Elle fait la navette entre les USA et le vieux continent où elle enchaîne les films. Elle s'essaye brièvement à la réalisation avec un film italien, matrimonio d'interesse, inédit dans notre contrée. La fin de sa longue carrière s'achève en Italie où elle nous livre sans doute ses plus beaux films, notamment sous la direction du maestro Mario Salieri dans des films maintes fois primés comme Dracula ou Viva Italia. Elle s'arrête en 1998 avec plus d'une centaines de vidéos à son actif.

J'ai bien aimé, entre autres films de la belle, Délit de séduction, remake complètement déjanté du Silence des agneaux. Vue sur maison close est aussi un excellent film, bien que, toutefois, Deborah se voit - à mon sens - damier le pion par une actrice black sublime, Charlene Roben. Enfin, je ne puis que citer celui que j'ai le plus vu et revu, la Venus bleue, qui est un remake d'un grand classique, L'Ange Bleu, avec Marlene Dietrich, revu et corrigé par Michel Ricaud. Le destin du Professeur Boyer va basculer à cause d'une photo trouvée sur un de ses étudiants. Cette photo représente Gilda, une superbe danseuse nue, vedette du cabaret "La Vénus Bleue".

Enfin, je me dois de citer Passion à Venise, tourné par le génial Joe d'Amato, qui n'est peut-être pas son meilleur film, c'est vrai, mais qui reste aussi culte que les autres oeuvres du grand réalisateur italien, aux côtés d'Anthropophagous, d'Emanuelle chez les cannibales, du Gladiateur du futur et de son Caligula !

Quelques photos de la belle ci-après.

lire la suite

La douleur des âmes

J'ai ajouté dans la playlist une chanson triste parmi les tristes, mais dansante parmi les dansantes, de mon fameux groupe Blutengel, que décidément j'adore. Je note toutefois qu'il est peu, voire pas du tout connu, en dehors des terres teutones. Même D-Side, le principal magazine de culture et de musique gothique, n'aborde que fort rarement ce groupe, et ne l'offre pour ainsi dire jamais à l'écoute sur son CD sampler.

Afin de remédier quelque peu à cette lacune, je vous fais découvrir ou redécouvrir pas mal de morceaux de l'Ange Bleu (Black Roses, Vampire Romance, présents ici dans le passé, ou encore Soul of Ice ou ce nouveau morceau, Seelenschmerz). Morceau particulièrement mélancolique, tant par la musique que par les paroles. Ce groupe est capable d'enchaîner tube sur tube à une vitesse vertigineuse, et est, à vrai dire, une légende des dancefloors goths.

Dites-moi ce que vous en pensez, SVP !

Ce qu'est l'Etat

L'homme est venu au monde nu, et a du s’employer à apprendre comment prendre possession des ressources données par la nature, et comment les transformer (par exemple, en investissant du « capital »), en les multiples endroits où les ressources peuvent être employées pour la satisfaction de ses désirs et l'amélioration de son niveau la vie. La seule manière par laquelle l'homme peut faire ceci est par l'utilisation de son esprit et de son énergie à transformer des ressources (c’est la « production »), et par l’échange de ces produits contre des produits créés par d'autres. L'homme a constaté que, par le processus de l'échange volontaire et mutuel, la productivité, et par conséquent le niveau de vie de tous les participants à l'échange, peuvent augmenter énormément. La seule façon « naturelle » pour que l'homme survive et puisse s’enrichir est donc qu’il emploie son esprit et son énergie à s’engager dans le processus de production et d’échange. Il fait ceci, en premier lieu, en trouvant les ressources naturelles, et puis en les transformant (« en mélangeant son travail » à elles, comme disait Locke), pour en faire sa propriété individuelle ; ensuite en échangeant cette propriété contre la propriété que d’autres ont obtenu pareillement. Le chemin social dicté par la nature de l'homme est donc le chemin des « droits de propriété » et du « marché libre » de l'échange de tels droits. Par ce chemin, les hommes ont appris comment éviter les méthodes de la « jungle », qui consistent à combattre pour s’emparer de ressources rares et finies, de sorte que A puisse seulement les acquérir aux dépens de B et, au lieu de cela, ils ont énormément multiplié ces ressources grâce à des productions et des échanges, paisibles et harmonieux.

Le grand sociologue allemand Franz Oppenheimer a précisé qu'il y a deux manières, exclusives l’une de l’autre, d'acquérir de la richesse ; la première est la manière décrite ci-dessus de la production et de l’échange, qu’il a appelé « la voie économique ». L'autre manière est plus simple parce qu'elle n'exige pas la productivité ; c'est la manière de l’accaparement des marchandises d'une autre personne, ou de ses services, par l'utilisation de la force et de la violence. C'est la méthode de confiscation unilatérale, du vol de la propriété des autres. C'est la méthode qu'Oppenheimer a nommé « la voie politique » d’accroissement de la richesse. Il devrait être clair que l'utilisation pacifique de la raison et de l'énergie dans la production est la voie « naturelle » pour l'homme : ce sont les conditions de sa survie et de sa prospérité sur cette terre. Il devrait être également clair que le moyen coercitif et exploiteur est le contraire de la loi naturelle ; il est parasitaire car, au lieu d'ajouter à la production, il en soustrait. « La voie politique » siphonne la production au profit d’un individu ou d’un groupe parasite et destructeur ; et ceci réduit non seulement le nombre des producteurs, mais abaisse également l'incitation du producteur à produire au-delà de sa propre subsistance. En fin de compte, le voleur détruit même sa propre subsistance en réduisant ou en éliminant la source de son propre approvisionnement. Mais il y a plus encore que cela ; même dans le court terme, le prédateur agit à l’encontre de sa propre nature d’homme.

Nous sommes maintenant en mesure de répondre plus précisément à la question : qu’est-ce que l'Etat ? L'Etat, selon les mots d'Oppenheimer, est l' « organisation de la voie politique » ; c'est la systématisation du processus prédateur sur un territoire donné[1]. Le crime, au mieux, est sporadique et incertain ; le parasitisme est éphémère, et la ligne de conduite coercitive et parasitaire peut être contestée à tout moment par la résistance des victimes. L'Etat fournit un canal légal, ordonné et systématique, pour la prédation de la propriété privée ; il rend certain, sécurisé et relativement « paisible » la vie de la caste parasitaire de la société[2]. Comme la production doit toujours précéder la prédation, le marché libre est antérieur à l'Etat. L'Etat n'a été jamais créé par un « contrat social » ; il est toujours né par la conquête et par l'exploitation. Le paradigme classique est celui d’une tribu de conquérants, qui pille et assassine les tribus conquises, et qui décide de faire une pause, car elle se rend compte que le temps de pillage sera plus long et plus sûr, et la situation plus plaisante, si les tribus conquises étaient autorisées à vivre et à produire, les conquérants se contentant d’exiger comme règle en retour un tribut régulier[3]. La naissance d'un Etat peut être illustrée comme suit : du haut des collines de Syldavie du Sud, un groupe de bandit parvient à obtenir le contrôle physique du territoire, et finalement le chef de clan se proclame « roi du gouvernement souverain et indépendant de Syldavie du Sud » ; et, si lui et ses hommes ont une force suffisante pour maintenir cette règle pendant un moment (en catimini !), un nouvel Etat aura joint la « famille des nations », et les anciens chefs bandits auront été transformés en noblesse légale du royaume.

Notes

[1] « Il y a deux moyens fondamentalement opposés par lequel l'homme, ayant besoin de sa subsistance, est poussé à obtenir les moyens nécessaires pour satisfaire ses désirs. Ce sont le travail et le vol, son propre travail et l'appropriation de la force de travail par d'autres. (…) Je propose dans la discussion suivante d'appeler son propre travail et l'échange équivalent à son propre travail contre le travail d'autres, « la voie économique » de satisfaction du besoin, tandis que l'appropriation non récompensée du travail des autres s'appellera « la voie politique ». (…) L'Etat est une organisation de la voie politique. Aucun Etat ne peut naître, par conséquent, tant que la voie économique n’a pas créé un nombre défini de biens pour la satisfaction des besoins, lesquels biens peuvent être emportés ou accaparés par le vol guerrier », Franz Oppenheimer, The State (New York, Vanguard Press, 1926) pp. 24–27.

[2] Albert Jay Nock a écrit vivement que « l’Etat clame et exerce le monopole du crime (…) Il interdit le meurtre privé, mais lui-même organise le meurtre à une échelle colossale. Il punit le vol privé, mais lui-même fait main basse sans scrupule sur tout ce qu'il veut, qu’il s’agisse de la propriété d’un citoyen ou d’un étranger. », Nock, On Doing the Right Thing, and Other Essays (New York, Harper and Bros., 1929), p. 143; cité in Jack Schwartzman, "Albert Jay Nock—A Superfluous Man," Faith and Freedom (December, 1953): 11.

[3] « Qu’est-ce, alors, que l'Etat comme concept sociologique ? L'Etat, dans sa genèse (…) est une institution sociale, imposée par un groupe victorieux d’hommes sur un groupe défait, avec le but unique de régler la domination du groupe victorieux sur le groupe défait, et de se protéger contre la révolte intérieure et les attaques de l'étranger. Téléologiquement, cette domination n'a eu aucun autre but que l'exploitation économique du vaincu par les vainqueurs. », Oppenheimer, The State, p. 15. Et Bertrand de Jouvenel ajoute : « l'Etat est essentiellement le résultat des succès réalisés par une bande des brigands, qui se superpose à de petites et distinctes sociétés. », Du Pouvoir, p. 100-101.

Ce que l'Etat n'est pas

L'Etat est presque universellement considéré comme une institution de service social. Quelques théoriciens vénèrent l'Etat comme s’il était l’apothéose de la société ; d'autres le considèrent comme une aimable, bien que souvent inefficace, organisation destinée à atteindre les buts sociaux ; mais presque tous le considèrent comme le moyen nécessaire pour réaliser les buts de l'humanité, le moyen qui peut s’opposer au « secteur privé » et par conséquent qui peut souvent gagner contre lui cette concurrence des ressources. Avec l’avènement de la démocratie, l'identification de l'Etat à la société a redoublé, jusqu'à ce qu'il soit devenu usuel d’entendre des assertions qui pourtant violent pratiquement tous les principes de la raison et du bon sens, du genre « nous sommes le gouvernement ». Le terme collectif « nous » a permis à un camouflage idéologique d'être placé au-dessus de la réalité de la vie politique. Si « nous sommes le gouvernement », alors tout ce qu’un gouvernement fait à un individu est non seulement juste et non tyrannique, mais au surplus « volontaire » de la part de l’individu concerné. Si le gouvernement a contracté une dette publique énorme, qui doit être remboursée en imposant un groupe au profit des autres, la réalité de ce fardeau est obscurcie par ceux qui disent : « nous la devons nous-mêmes » ; si le gouvernement réquisitionne un homme, ou le jette en prison pour opinion dissidente, alors on estimera que cet homme fait cela « à lui-même » et, qu’en conséquence, rien de malveillant ne s'est produit. Avec un tel raisonnement, aucun juif assassiné par le gouvernement nazi n'aurait été réellement assassiné ; au lieu de cela, les Juifs se seraient donc « suicidés », puisqu'ils étaient le gouvernement (lequel a été démocratiquement élu), et, en conséquence, tout ce que le gouvernement a fait aux Juifs était issu de leur propre volonté. Personne ne pense à discuter ce point, pourtant une écrasante majorité de nos contemporains défendent une telle erreur, à un plus ou moins grand degré.

Nous devons donc souligner que « nous » ne sommes pas le gouvernement ; le gouvernement n'est pas « nous ». Le gouvernement, dans aucun sens du terme, « ne représente la majorité du peuple »[1] et, même si tel était le cas, même si 70 % des personnes décidaient d’assassiner les 30 % restants, ceci resterait un meurtre et ne pourrait jamais être un suicide volontaire de la part de la minorité[2]. Aucune métaphore organiciste, aucune argutie non pertinente telle que « nous sommes tous la partie de quelqu’un d’autre », ne doit être autorisée pour ne pas obscurcir ce fait de base.

Par conséquent, si l'Etat n'est pas « nous », si ce n'est pas la « famille humaine» se réunissant pour décider des problèmes mutuels, si ce n'est pas une réunion de loge ou un club, qu’est-ce que c’est ? En réalité, l'Etat est cette organisation qui, dans l’ordre social, essaye de maintenir un monopole de l’usage de la force et de la violence sur un secteur territorial donné ; en particulier, c'est la seule organisation dans la société qui tire sa richesse pas non de contributions ou de paiements volontaires versés en contrepartie de services fournis, mais de la coercition. Tandis que les individus ou les entreprises obtiennent leur revenu par la production des marchandises et des services, ou par la vente paisible et volontaire de ces marchandises et services à d'autres agents, l'Etat s’enrichit par l'utilisation de la contrainte ; c'est-à-dire par l'utilisation et la menace de la prison ou par la baïonnette[3]. Ayant employé la force et la violence pour obtenir son revenu, l'Etat continue ensuite, en règle générale, en réglant et dictant les autres actions de ses différents sujets. On penserait que la simple observation du fonctionnement de tous les Etats à travers l'histoire et la surface du globe serait une preuve suffisante de cette affirmation ; mais le miasme du mythe a pesé si longtemps sur l'activité de l’Etat qu’un décorticage est nécessaire.

Notes

[1] Nous ne développerons pas ici les nombreux problèmes et erreurs qui ont cours sur la démocratie. Je dirai simplement dans cette note que le véritable « représentant » d’un individu doit toujours respecter les ordres de celui-ci, ne peut agir contre ses intérêts ou ses vœux, et peut être écarté à tout moment. Il est clair que le « représentant », au sens que ce terme a dans une démocratie, ne peut jamais accomplir de telles fonctions d’agence, qui sont au contraire les seules en harmonie avec une société libertarienne.

[2] Les sociaux-démocrates répliquent souvent que le choix de la démocratie – la logique des règles choisies par la majorité – implique que la majorité doive laisser certaines libertés à la minorité, parce que la minorité pourrait un jour (re)devenir majorité. Indépendamment d'autres défauts, cet argument ne tient évidemment pas lorsque la minorité ne peut pas devenir la majorité, par exemple, quand la minorité est issue d'un groupe racial ou ethnique différent de la majorité.

[3] "Le frottement ou l'antagonisme entre la sphère privée et publique a été intensifié dès la début par le fait que (…) l'Etat avait vécu sur un revenu qui était produit dans la sphère privée pour des buts privés, et a été détourné de ces buts par la force politique. La théorie qui interprète les impôts par analogie des droits de club ou de l'achat du service, d'un docteur par exemple, montre seulement à quelle distance éloignée cette partie des sciences sociales se trouve des habitudes scientifiques de l’esprit.", Joseph A. Schumpeter, Capitalisme, socialisme et démocratie, Paris, Payot, 1961, trad. G. Fain. Voir également Murray N. Rothbard, "The Fallacy of the Public Sector" New Individualist Review, (Summer 1961) : 3ff.

Homosexualité et cinéma

Durant des années, les films hollywoodiens ont eu pour objet de s’adresser au public le plus large possible, de 7 à 77 ans. Toute scène de nu, de sexe, sans bien sûr ne serait-ce que parler de scènes d’homosexualité était donc proscrite. A vrai dire, cela ne signifiait pas une absence totale de production cinématographique ; simplement, la dichotomie était claire entre, d’une part, des courts-métrages franchement pornos mais clandestins, et, d’autre part, des films grands publics diffusés dans le monde entier.

Seuls quelques précurseurs ouvraient la voie, non à l’homosexualité au cinéma, mais au moins aux scènes plus ou moins érotiques : citons, notamment, Tant qu’il y aura des hommes de Fred Zinemmann, et l’étreinte inoubliable entre Deborah Kerr et Burt Lancaster, ou encore l’orgie d’Intolérances, sans parler des plans fétichistes de Buñuel dans L’Age d’or.

Puis virent les années 60. Non seulement les scènes osées se sont fait plus nombreuses, mais, au surplus, l’homosexualité est devenue souvent explicite. Jacqueline Audry réalise Le Secret du chevalier d’Eon en 1960, dit "Madame ou Monsieur, qui dois-je annoncer?". Bretteur infatigable, pamphlétaire, drag-queen des bords de la Tamise, paranoïaque, membre du service secret de Louis XV et enjuponné sur ordre de Louis XVI, applaudissant aux idées nouvelles, haïssant Robespierre, mort l'année où Napoléon épouse Marie-Louise, le chevalier d’Eon méritait bien un tel film ! Mais la France est, d'une façon plus générale, à la traîne : ce sont des Etats-Unis que viennent les nouveautés, les tentatives ambitieuses du cinéma « grand public ». Dans The Servant (1963), Dirk Bogarde descend dans les profondeurs – enfin, si j’ose dire – d’une relation homosexuelle tourmentée. Dans le Renard, Rydell décrit une relation lesbienne particulièrement brûlante, qui n’est pas sans rappeler Bound des frères Wachovski. Dans un genre proche de The Servant, Henry Fonda s’infiltre dans les bas-fonds des milieux lesbiens et gays dans l’Etrangleur de Boston de Richard Fleischer. Quel film, au passage [1] ! Tony Curtis, très très loin de son rôle dans Amicalement vôtre, y campe un schizophrène terrifiant, et George Kennedy trouve là l’un de ses meilleurs seconds rôles. Enfin !, oserais-je dire, en 1969, Tony Tenser réalise le premier film érotique anglais consacré aux amours lesbiens : Monique, avec Sibylla Kay et Joan Alcorn. Jeunes filles au pair, bisexualité, homosexualité, forment ici un cocktail détonnant. Ce film met en perspective celui de l'année 1966, lorsque Buñuel a réalisé Belle de Jour, avec l’inoubliable baiser de madame Anaïs (Geneviève Page) à Catherine Deneuve.

Comme (presque) toujours, c’est du cinéma de genre que vient le salut. Et je ne parle pas uniquement des films d’exploitation. Mais aussi, par exemple, des polars de Decoin, de Vernay ou bien sûr de Bénazéraf. Nuits blanches et rouge à lèvres, Razzia sur la chnouff, ou encore les Anges du péché de Bresson marquent un tournant.

Au-delà, bien évidemment, c’est le cinéma d’exploitation qui marque une explosion du genre, et ce, non durant les années 70 comme on le croit souvent, mais dès les années 60. C’est vrai notamment du cinéma fantastique, gothique en particulier : Les Maîtresses de Dracula de Terence Fisher, Les Cicatrices de Dracula et The Vampire lovers, tous deux de Baker, avec pour le second Ingrid Pitt et Madolyn Smith, d’après Carmilla de Sheridan Le Fanu. L’Italie n’est bien sûr pas en reste, avec Mario Bava et la scène d’ouverture du premier sketch des Trois visages de la peur, Antonio Margheriti et sa Danse macabre, avec une jeune bi interprétée par la superstar du genre Barbara Steele. Au final, même le péplum le plus classique lorgne vers des scènes homosexuelles suggérées. Je ne citerai que le célèbre Sapho, vénus de Lesbos, de Francisci, dont le titre se passe de commentaires.

Parallèlement, le cinéma bis prend son essor. Aux Etats-Unis, dès 1965, des Nudies sont diffusés en salle, généralement en double programme, à la suite d’un thriller, tard le soir. Il s’agit de petits films correspondant à nos érotiques européens. Ces films, et leurs pendants européen, les films d’exploitation, vont faire florès jusqu’à l’arrivée des salles de cinéma X et des sex-shops, et donc du porno, en 1975 environ. Les films d’exploitation érotiques, ou "sexploitation", n’ont plus grand avenir : trop osés pour le circuit classique, ils sont bien trop tièdes pour face aux pornos. Ils ne seront donc plus distribués.

Avant cela, quelques perles naissent : Thèorème de Pasolini, et le coït homosexuel de Salo…, Les Damnés de Visconti, le Satiricon de Fellini, Love de Ken Russel. L’Italie, vous le savez déjà, invente le genre éroticomique avec Edwige Fenech, Nadia Cassini, Rosalba Neri, qui tournent d'innombrables scènes lesbiennes, Anne Heywood et Tina Aumont qui mettent le feu aux bonnes sœurs des couvents de Rimini[2]. Je n'ose bien sûr pas vous faire l'affront de vous citer encore les innombrables scènes lesbiennes dans tous les films tournés par Laura Gemser, avec ou sans Joe d'Amato. Ni le Caligula de Tinto Brass. Les Espagnols, avec Jess Franco et sa compagne Lina Romay leur tiennent la dragée haute. Les Français, même en retrait, ont néanmoins la chance de découvrir Les mille et une perversions de Félicia en 1975, du génial Max Pécas (sic), avec la sublissime Béatrice Harnois[3].

Il y a aussi bien sûr l’homosexualité – exclusivement féminine – des WIP (women in prison, faut suivre). Je vous renvoie à ma précédente note pour plus de détails, y compris visuels. Ce genre a bien changé de nos jours, car, même s’il perdure encore un peu, il se cantonne à des téléfilms plus ou moins réussis, et plus ou moins érotiques (plutôt moins que plus).

On a l’impression que, depuis les années 80, un très net reflux se fait sentir. Ce ne sont pas les quelques francs-tireurs qui remettent en cause le retour en force du néo-puritanisme anglo-saxon. L’homosexualité n’est le fait que de quelques isolés, même de talent : Bound, Boogie Nights, Basic Instinct, Showgirls. En Europe, c'est pire, c’est carrément le désert de Gobi. L’homosexualité n’est plus représentée qu’à travers la maladie et la tragédie, à l’image des Nuits Fauves de Cyril Collard.

Un cas à part du cinéma homosexuel, mais pas très éloigné, est celui des films consacrés aux transsexuels et aux travestis. Hormis Almodovar et sa Loi du désir, bien peu de choses. Peut-être Brigade de Mœurs, de l’illustre Max Pécas (re-sic), qui se plonge dans ce milieu. Ou encore Si tu vas à Rio…, du très grand Philippe Clair (re-re-sic). Il semble toutefois – je dis il semble car je n’ai pas vu ce film – que le meilleur film du genre provienne du Japon. Il s’agirait du Lézard Noir de Kinji Fukasaku, qui date de 1968. Si vous le connaissez, j’attends vos commentaires.

Voilà terminé ce rapide tour d’horizon, autant vous dire que les années 70 me manquent un peu :)

Notes

[1] Quand je pense que Richard Fleischer, réalisateur non seulement de l’Etrangleur de Boston, mais aussi de Tora Tora Tora !, de La Fille sur la balançoire, de Docteur Dolittle, de Soleil Vert, ou encore du Voyage Fantastique, avec Raquel Welch (dont je vous parlerai un jour), et j’en passe, a, sur la fin de sa carrière , réalisé les deux quiches que sont Conan le Destructeur et Kalidor, la légende du talisman, j’ai envie de citer la formule que de Gaulle avait employé au sujet de Pétain : « la vieillesse est un naufrage ».

[2] Monter des couvents à Rimini, c’est un peu comme construire une abbaye à Ibiza, enfin bon…

[3] On retrouve dans ce film la toute petite Béatrice Harnois (« la mini Maria Schneider »), la jeune héroïne du Sexe qui parle (également présente dans les poétiques Change pas de main de Paul Vecchiali et Exhibition de Jean-François Davy, tous sortis également en 1975, l’année de la femme… Année redoutablement fertile du reste en la matière érotique, puisqu’elle est aussi marquée par la sortie salles des cultissimes Gorge profonde, Derrière la porte verte, The devil of Miss Jones et Histoire d’O.) Béatrice Harnois revêt ici la peau d’une lolita gloutonne, intrigante ingénue perverse, qui penche d’abord davantage vers les courbes féminines - avant de découvrir les sculpturales vertus de l’homme -, parfaitement photographiée (un aspect toujours très soigné chez Max Pécas).

Economie et évolutionnisme

Paul Ormerod est un penseur très original, dont les principaux ouvrage jusqu'à présent ont été Butterfly Economics et The Death of Economics. Son dernier livre, Why Most Things Fail, explore les similarités qui lient l'économie et la biologie évolutionniste, tout particulièrement quant à leurs failles. Beaucoup de choses échouent, et le progrès survient par la sélection naturelle. Beaucoup de mutations biologiques sont suffisamment préjudiciables pour empêcher la survie ; il en est de même pour les innovations économiques. A la différence près qu'en biologie, l'organisme meurt avec sa mutation, tandis que dans les sciences économiques l'entrepreneur a un droit à l'erreur et, après un échec, peut essayer encore.

Ormerod note la prédominance, sinon l'ubiquité, de l'échec économique. Et que la courte durée est souvent synonyme de succès. La plupart des sociétés qui réussissent ne durent pas. Il opte pour l'évolution ponctuée, dans laquelle il y a des périodes d'innovation rapide et saccadé, correspondant aux périodes du changement biologique rapide. Plus nous expérimentons et innovons, plus sont importantes les chances que quelques idées surgissent et gagnent le grand combat de la sélection. Nous devons comprendre l'échec parce qu'il est fondamentalement naturel sinon normal, et concerne chacun de nous - individus, entreprises et gouvernements.

Encore un bouquin qui ne sera probablement jamais traduit dans nos vertes contrées, qui s'imaginent encore, un peu comme les chrétiens au XVIe siècle, être au centre de l'univers.

Protectionnisme

Petite citation :

Le protectionisme culturel c'est aussi affirmer que la culture a une nationalité. Or c'est de moins en moins vrai. Personellement, je regarde des films, lis des livres ou écoute de la musique sans la plupart du temps connaître les pays d'origine, et je serais incapable de le deviner. Ce genre d'idées témoigne d'un profond mépris pour l'individu ; en effet ce sont les invididus qui créent la culture, et pas un pays ou encore moins un Etat. De plus, le propre de l'Art c'est de s'opposer à ce qui se fait déjà.

A lire ici

Sophie à Cannes

Voici ma petite contribution à l'actualité cinématographique, en plein festival de Cannes.

Notez comme je surfe sur l'actualité, mes enfants. Pour votre plus grand bonheur, sans doute.

L'invention de l'Etat - le premier système d'exploitation de l'homme par l'homme (2/2)

Suite de ceci

Dès lors, comment et pourquoi sortir d’un état de nature aussi stable ? C’est ici qu’intervient la théorie du bandit stationnaire.




Il se dégage un chef capable de contraindre ses collègues bandits à rejoindre son gang. Une telle organisation va tenter de rendre plus productive l’activité des bandits, d’où des économies d’échelle, qui détériorent le niveau de vie non seulement des paysans, mais aussi des bandits (cf. supra). Le chef de gang va alors utiliser son pouvoir pour réduire le nombre des bandits, très simplement : en leur imposant un tribut. Ceci entraîne une amélioration du revenu moyen et pour les paysans, et pour les bandits. Par conséquent, le crime organisé conduit à moins de bandits, plus de paysans et à plus de richesse. C’est très logique : la concurrence pour le bien ne peut que produire plus de bien, alors que le monopole est indésirable ; la concurrence du mal (le vol) ne peut que conduire à plus de mal encore, et alors le monopole est désirable justement parce que, comme tout monopole, il réduit sa production, et l’occurrence la production de mal. Dès lors, plus le pouvoir du chef des bandits est élevé, plus la situation s’améliore pour tout le monde. On peut toujours dire qu’une main invisible inspire au chef de gang cette conduite, mais cela n’ajoute rien au raisonnement et on peut donc s’en passer.




Le chef de gang peut préférer un autre mode d’exploitation : se passer des intermédiaires (les autres bandits), pour s’adresser directement aux paysans en leur disant : payez-moi un tribut, et je ne vous volerai rien. Si maintenant, nous appelons « roi » ce chef bandit, et « taxes » les tributs qu’il extorque des paysans, alors nous avons devant nous le modèle d’un premier Etat.




On n’a donc aucun besoin d’un quelconque contrat social pour expliquer l’émergence de l’Etat. Est-ce que ce bandit stationnaire va améliorer la situation comme nous le disent Olson et Jouvenel ?




Cette fois c’est sur les paysans que va peser le tribut, appelé impôt. A quoi aboutit-on ? à une détérioration générale de la situation, car le revenu moyen des paysans a baissé du fait de la taxe. Du coup, un certain nombre d’entre eux rejoignent les rangs des bandits. Les bandits sont donc plus nombreux, il y a moins de paysans, moins de richesse, et le revenu moyen de tous a baissé. C’est exactement le contraire de ce que disent Olson et Jouvenel.




Pourquoi ? parce que le chef de gang et le roi ne taxent pas les mêmes personnes. Le premier ses collègues bandits, le second les paysans productifs. Or, le chef bandit a intérêt à se transformer en roi, car il est plus facile pour un roi d’extorquer un revenu de paysans attachés à leur ferme que pour un chef bandit de tirer un tribut de ses collègues qui sont armés ! Il est plus facile de taxer les activités productives, que les activités improductives. L’invention de l’Etat se fonde donc sur un raisonnement strictement économique. Et elle aboutit au premier système d’exploitation de l’homme par l’homme. Ceci va très exactement à l’encontre de ce qu’on nous enseigne depuis Hobbes, à savoir que l’Etat permettrait de sortir de l’état de nature en améliorant la situation.




Certes, on peut supposer que le roi utilise une partie au moins de ses recettes fiscales pour combattre et faire reculer le banditisme. Il y a intérêt, mais cela n’améliore pas le niveau de vie des paysans. Au contraire, cela le détériore. En effet, la limite à l’extorsion fiscale est le revenu moyen du bandit. Si le revenu moyen du bandit diminue, le niveau de vie du paysan qui est taxé jusqu’à ce que son revenu soit égal à celui du bandit, diminue aussi. Bref, la lutte contre le banditisme accroît les possibilités d’extorsion fiscale. De la même façon, peut-on dire, l’Etat moderne a intérêt, lui aussi, à faire reculer le marché noir, car il limite ainsi les possibilités d’évasion fiscale.




Dans une économie sans Etat, la production est elle-même distribution (chacun reçoit en fonction de ce qu’il apporte). Avec l’Etat, se pose le problème de la (re)distribution. En d’autres termes, il existe dans l’économie un agent qui ne produit rien, qui prélève sur le revenu des producteurs, et qui redistribue ce revenu. C’est le premier et le véritable système d’exploitation de l’homme par l’homme, car, à la différence de l’ « exploitation capitaliste » fondée sur un contrat de travail, ce système d’exploitation-là est basé exclusivement sur la force.

Loin d’être une solution à l’état de nature, l’Etat le prolonge en l’empirant.

Liberté Chérie entre les barreaux des geôles fascistes

Suite à sa dernière action, destinée à fêter à sa manière les dix à l'Elysée de Chirac, l'association bien connue Liberté Chérie, a été victime d'un acharnement policier diligenté par le pouvoir. Non content d'avoir déjà, dans le passé, saisi des tracts de l'association, qui les distribuait des plus pacifiquement, et d'avoir tenté de la faire crouler sous le poids des contraventions, le pouvoir s'en est pris directement et physiquement à ces membres cette fois-ci.

La police, le 8 mai dernier, a reçu la consigne d'arrêter toute personne portant le T-shirt de l'association. Ce qu'elle a fait avec zèle, je puis en témoigner. Heureusement pour nos amis, un journaliste de VSD traînait dans le coin, et a obtenu les informations suivantes :

L'invention de l'Etat - le premier système d'exploitation de l'homme par l'homme (1/2)

Chapitres précédents :

Mancur Olson écrit que, « toutes choses égales par ailleurs, un criminel se trouve mieux dans une société riche que dans une société pauvre : il y a plus de choses à voler »[1] . Mais, par ailleurs, chaque crime réduit la prospérité de la société et donc aussi le montant susceptible d’être volé. Point dont le voleur ne se soucie bien sûr pas du tout, qui continuera à voler tout ce qu’il peut, là où il peut, en escomptant qu’il ne sera pas pris la main dans le sac.

La maffia, elle, a une attitude plus « conséquente » : elle a intérêt à ce que la population qu’elle rackette s’enrichisse, car, plus riche celle-ci sera, plus haut sera le prix auquel elle pourra vendre sa protection. En conséquence (le racket étant mis à part), le monopole exercé par une maffia aboutit à peu de crime ou à pas de crime du tout. Autrement dit, tandis que le bandit individuel prend 100% de la somme qu’il trouve dans la poche de sa victime, la « taxe » que le maffieux prélève sur la population sera toujours inférieure à ce pourcentage, car elle veut être sûre que les gens vont continuer à produire.

Ce raisonnement est analogue à celui qui nous a permis d’analyser les différences entre la chasse – cueillette et l’agriculture[2].

Olson franchit un cran supplémentaire : il affirme que la maffia va consacrer une partie des revenus qu’elle rackette à la production de « biens publics ». Pour quelle raison ? pour accroître encore la productivité du travail, et donc ses propres revenus futurs. Ce changement, dit Olson, ne vient pas d’un contrat social ou d’une quelconque transaction volontaire. C’est une sorte de seconde main invisible, en accord avec l’intérêt général.

On a depuis longtemps recherché l’origine de l’Etat du côté du banditisme. Laozi le disait, saint Augustin l’a développé dans La Cité de Dieu. Grégoire VII, Maurice Duverger, et surtout Bertrand de Jouvenel[3] ont développé cette thèse. Ce dernier expose que l’Etat résulte essentiellement des succès d’une « bande de brigands » qui se superpose à des petites sociétés particulières, bande qui, elle-même organisée en société aussi fraternelle, aussi juste que l’on voudra, offre vis-à-vis des vaincus le comportement du Pouvoir pur. Qu’est-ce que le pouvoir pur chez Jouvenel ? c’est le fait qu’un tel pouvoir n’a pas besoin de se réclamer d’aucune légitimité. Il ne poursuit aucune fin qui soit juste. Son seul souci est d’exploiter à son profit les vaincus. Guillaume le Conquérant, les Grecs de l’Antiquité, les Romains, les Turcs, ont procédé ainsi ; « partout, conclut-il, le grand ensemble, l’ « Etat », nous apparaît caractérisé par la domination parasitaire d’une petite société sur un agrégat d’autres sociétés ».

Cela étant, Jouvenel comprend bien que l’Etat doit maintenir cette force dans un rapport raisonnable avec la masse dominée. Il doit lui rendre des services. Les mêmes despotes qui nous ont laissé dans les pyramides le témoignage d’un égoïsme monstrueux ont aussi réglé le cours du Nil et fertilisé les champs des fellahs. Autrement dit, en durant, le pouvoir de l’Etat se « socialise » ; il doit se socialiser pour durer. Jouvenel ajoute une remarque très juste : si les égoïsmes individuels, laissés à eux-mêmes, doivent produire le meilleur résultat possible, ce qui est l’objet même de la main invisible de Smith, alors pourquoi en serait-il autrement de l’égoïsme gouvernemental ?

En quoi l’analyse économique peut-elle nous aider à comprendre le passage que décrivent Olson et Jouvenel ?

Ce qu’Olson n’a pas vu, c’est que le butin de chaque voleur ne dépend pas seulement de la richesse de la société dans laquelle il opère, mais aussi du nombre de voleurs. Le rendement du voleur marginal baisse et de même le rendement du voleur moyen, d’autant plus vite que plus nombreux sont les voleurs, moins il y a de personnes pour produire des choses à voler, et que le gâteau à partager diminue comme peau de chagrin. Comme toute activité, celle de voler est donc soumise à la loi des rendements décroissants. De plus, le voleur peut devenir volé, et le volé voleur.

Supposons un monde composé de paysans et de bandits. Le paysan est libre, mais il peut à tout moment devenir bandit, s’il y trouve intérêt. La technique et la population sont constantes. Le niveau de banditisme est déterminé par le revenu de ce monde. En effet, seuls les paysans produisent. Au plus il y a de bandits, et donc au plus est élevé le niveau de banditisme, et au plus le revenu créé par les paysans, donc le revenu de toute cette société, diminue. Peut-on trouver un point d’équilibre ? Oui, lorsque aucun paysan ne désire s’adonner au banditisme, et lorsque aucun bandit ne désire se convertir au travail de la terre ; le revenu moyen des bandits est alors égal au revenu moyen des paysans, et au revenu moyen global. Ce résultat est fondamental, car il montre que loin de conduire au chaos, comme Hobbes le prétend, l’état de nature conduit en réalité à un équilibre, qui rappelle les équilibres écologiques qui s’établissent dans la nature entre les prédateurs et leurs proies. Il s’agit d’un équilibre stable : si on réduit le niveau de banditisme, des paysans lâcheront leur terre pour devenir bandits ; si on l’augmente, certains bandits vont retourner au travail de la terre, qui sera plus rentable. Exactement comme le jeu de l’offre et de la demande.

Dès lors, comment et pourquoi sortir d’un état de nature aussi stable ? C’est ici qu’intervient la théorie du bandit stationnaire.

La suite ici

Notes

[1] Mancur Olson, Power and Prosperity, Outgrowing communist and capitalist dictatorship, Basic Books, 2000. Le livre a été publié après la mort de l’auteur.

[2] Cf. le chapitre « la révolution néolithique »

[3] Bertrand de Jouvenel, Du Pouvoir, histoire naturelle de sa croissance, Pluriel.

1 2 3 4 >

891 lectures