Introduction – suite

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Hobbes comprend qu’on ne peut fonder le pouvoir uniquement sur la force. On lui en sait gré. Mieux que la force en effet, il y a le consentement. Les hommes sont mus par la vanité. C’est elle qui rend la vie proprement invivable, une guerre de tous contre tous dans l’état de nature. L’Etat n’est donc pas naturel, il est même l’artefact parfait. La création anti-naturelle par excellence.

Les hommes sont égaux dans l’état de nature, pour une raison simple selon Hobbes : parce que, quelle que soit la force du plus fort, le plus faible sera toujours assez fort pour porter un coup mortel à celui-là. Dans ces conditions, chacun a un droit sur toute chose, y compris sur le corps des autres. Dans De Cive, Hobbes pensait un peu bêtement qu’il suffisait de transférer les droits de propriété des individus à l’Etat pour sortir de l’état de guerre de tous contre tous. Dans Léviathan, il change de vocabulaire : il ne s’agit plus de transfert de droits, mais d’autorisation. Je trouve que sur ce point, Philippe est un peu rapide. Disons que les hommes transfèrent d’un commun accord au Souverain leur libre-arbitre de manière inconditionnelle et définitive. C’est un mécanisme à crémaillère, sans espoir de retour. Le souverain ne peut donc plus être déposé, puisque la convention originelle a été conclue sans lui. Elle n’a pas en effet été conclue verticalement entre le souverain et le peuple, mais horizontalement au sein du peuple lui-même. Il n’y a plus de justice, ni de propriété, puisque ces concepts sont définis par le souverain, à qui on ne peut les opposer. L’impôt est donc pleinement légitime.

Philippe note à juste titre l’étendue des contradictions de Hobbes[1]. Il ne dit en revanche rien sur le fondement de sa conception, sinon par la formule classique : Quis custodiet ipsos custodes ?



Spinoza, parti d’un fondement opposé, aboutira au même résultat que Hobbes, à la souveraineté illimitée du prince. A ceci près que chez lui, c’est la nature, ou plus exactement la loi de la nature, qui fonde le contrat social. Cette position est peut-être fausse, mais elle a bien plus de cohérence que celle de Hobbes.

Philippe consacre ensuite plusieurs pages (bien trop) à Colbert. Comme si un robin du Roi pouvait se hisser à la hauteur de plus grands penseurs des temps anciens. Comme le dit toutefois Philippe, et à juste titre bien sûr, Colbert

est en grande partie responsable de la récession économique et même démographique qu’a connue la France à partir de 1680, la misère du peuple et la famine étant masquées par les fastes de Versailles.

Plus que Colbert, il me semble important de s’arrêter un peu sur la doctrine que le « colbertisme » ne fait que reprendre, à savoir le mercantilisme. Cette dernière est flatteuse pour les administrations qui sont en train de naître, en confondant l’Etat et la nation : la richesse de l’un est considérée comme synonyme de la prospérité de l’autre. C’est une macro-économie avant la lettre, qui conçoit le commerce international comme un jeu à somme nulle, où il faut absolument être gagnant si on ne veut pas être perdant. Colbert a donc institué des droits de douane sur les importations, et a interdit les sorties d’or à l’étranger. On ne pouvait donc arriver qu’à un blocage complet du système, ce qui sera le cas en 1672, lorsque éclate la guerre contre la Hollande, que Colbert appelait chaleureusement de ses vœux. Colbert n’a pas compris ce que les lecteurs de Copeau savent déjà : que la balance des paiements d’un pays est globalement toujours équilibrée. Tout obstacle tarifaire ou autre dressé contre des importations aura pour seul effet de réduire les exportations. De même tout encouragement aux exportations aura pour effet d’encourager les importations.

Enfin, la politique de Colbert, qui constitua de véritables monopoles d’Etat, générant de formidables rentes, a eu comme conséquence évidente d’empêcher les innovations, comme les métiers à tisser, qui auraient risqué de générer une production de masse. Quant aux salaires des ouvriers des manufactures d’Etat, ils étaient bien sûr réduits au plus bas niveau possible, de manière à ne pas compromettre la soi-disant compétitivité des produits français à l’export. Colbert n’était pas seulement un nul, c’était un criminel. Et aussi un ancêtre. Un ancêtre de la « politique industrielle » de Mitterrand et Mauroy durant les années 80. Celle des années Bull, si vous préférez.

Auteur suivant, Locke. Je ne m’attarderai pas trop sur lui, tout a déjà été dit sur Catallaxia. Je dirai simplement que Locke considère que l’état de nature soumet les hommes à l’obligation de se conserver. Et pour y parvenir, les hommes sont contraints de travailler. Quelle conséquence tire Locke de ce travail nécessaire ? l’existence du droit de propriété. En effet, dit Locke, le travail appartient à l’ouvrier, dès lors que ce qui reste commun suffit aux autres, en quantité et en qualité. Cette restriction, c’est le proviso lockéen. De là découle une grossière erreur, décidément fréquente, celle de la valeur-travail.

Pourquoi les hommes sortent-ils de l’état de nature ? pour deux raisons. D’une part, le risque de guerre, qui pèse comme une épée de Damoclès sur la tête des hommes de la nature ; d’autre part, le rôle accumulateur de la monnaie. En effet, cette dernière n’est pas seulement le produit spontané d’un consentement tacite, comme nous l’avons dit plus haut, mais c’est aussi le vecteur qui rend possible l’accumulation des richesses. De là Locke trouve le rôle de l’Etat : il doit protéger la propriété des hommes de la nature, qui choisissent d’entrer en société. C’est exactement l’inverse de Hobbes, qui croyait que le droit de propriété naissait après l’Etat. Le droit de propriété au sens de Locke vient donc s’opposer aux ambitions des gouvernants.

Philippe parle ensuite d’un auteur que personnellement j’adore, Cantillon. A la manière des samizdats, son essai circule sous le manteau, tant il est sulfureux. Un Copeau des temps anciens, si vous préférez… Il fonde l’individualisme méthodologique. L’Etat n’a pas d’existence en soi, il n’est qu’une collection d’individus. Il comprend, le premier, le vrai sens de la valeur : elle provient de l’évaluation subjective qu’en font les consommateurs. Le travail, plus généralement le coût de production, a un rôle, mais ce n’est pas celui de fixer le prix d’une marchandise. C’est celui d’indiquer si l’entrepreneur peut faire des profits ou s’il va encourir des pertes. Cantillon comprend d’ailleurs le premier quel rôle a l’entrepreneur : il équilibre les demandes et les offres dans le futur, si du moins il parvient à prévoir correctement l’avenir, et si on le laisse faire dans cette tâche.

Cantillon est un auteur génial. Il comprend que la croissance de la population est déterminée tout à la fois par les ressources naturelles, les facteurs culturels et le niveau technique. Ce qui signifie que les peuples adaptent leur croissance démographique à leurs ressources économiques. Ce qui est déterminant, c’est la manière dont les riches consomment. Les innovations pénètrent toujours par le haut.

Quelle est pour Cantillon l’origine du droit de propriété ? c’est, dès lors qu’on dépasse le stade nomade, le droit du conquérant de répartir son butin comme il l’entend, terres comprises, entre ses favoris. C’est un argument peu convaincant, je trouve. Mais il permet à Cantillon de pointer du doigt l’essentiel : la loi de la concentration du capital foncier. Dans tous les cas de figure, dit Cantillon, l’inégalité finira par prévaloir, car les propriétaires devront employer des fermiers et des laboureurs. Il faudra leur assurer la subsistance. Et pour le reste ? le propriétaire le versera au prince ou à l’état, sous forme de revenu foncier.

De Cantillon, nous passons à Condillac. Je crois que Philippe l’aime beaucoup. C’est le premier à penser explicitement les rapports entre l’économie et la politique. Murray Rothbard et l’école de Chicago sont les héritiers directs de notre abbé (car il était abbé). Plus fort que Cantillon, Condillac explicite des notions jusque-là floues et incomplètes. Il fonde la valeur sur l’utilité. La valeur est donc subjective, et même deux fois subjective : elle répond aux besoins du sujet, et elle ne devient valeur que par une estimation subjective. Ce sont donc nos besoins qui déterminent la valeur des choses. Evidemment, on sent moins les besoins dans l’abondance que dans la rareté, mais le fond du nœud est bien là. Comme le dit Condillac dans un éclair de génie,

Une chose n’a pas une valeur parce qu’elle coûte, comme on le suppose ; mais elle coûte, parce qu’elle a une valeur.

On passe de la valeur au prix par l’échange. C’est là où Condillac est vraiment génial. Il dit :

Il est faux que dans les échanges on donne valeur égale pour valeur égale.

(en se référant implicitement à Thomas d’Aquin. Bien au contraire :

Chacun des contractants en donne toujours une moindre pour une plus grande.

L’inégalité des valeurs subjectives est le moteur de l’échange. Et cet échange, s’il est librement consenti, améliore forcément le bien-être des deux parties, qui, sinon, n’échangeraient rien du tout !

Le seul déplacement d’un objet de la personne A à la personne B augmente le bien-être de l’ensemble des deux personnes si B accorde plus de valeur que A à cet objet ! C’est l’échange qui révèle les prix, car aucun prix n’est absolu, tous sont relatifs. Ils n’apparaissent absolus que parce qu’ils sont exprimés en monnaie, mais même dans ce cas, ils sont relatifs au prix de la monnaie.

Chez Condillac, la liberté humaine est fondée sur l’efficience économique, pas sur la morale ou sur la religion. L’échange profite aux parties parce qu’il est libre. La plus petite contrainte exercée sur l’une ou l’autre aboutirait à un moindre bien-être. Il propose de restaurer la liberté des échanges pour réduire les disettes et stabiliser les prix, ce qui, comme le rappelle justement Philippe, est aussi scandaleux au XVIIIe siècle, que de vouloir aujourd’hui libérer de ses réglementations (SMIC, 35 heures, etc) le marché du travail pour réduire le chômage.

Dans son grand tableau, l’Etat a une place : celle de l’Etat gendarme, dont l’impôt constitue le salaire de protection des propriétaires. Mais le souverain ne peut être protecteur que s’il n’a pas de préférences propres. C’est là le trou noir du raisonnement de Condillac : comment empêcher l’Etat d’avoir ses propres préférences, et à partir de là comment l’empêcher d’interférer sur les préférences des particuliers ? Condillac ne le dira pas.

Adam Smith est un auteur mineur. Simonnot le pense, moi aussi. La Richesse des Nations est remplie d’erreurs et de contradictions. C’est Smith qui donnera une grande aura à la valeur-travail, malgré Condillac. Chez Smith, l’entrepreneur est un zombie, qui n’a aucune influence sur ses concurrents, ses fournisseurs, ses clients. Son entreprise est identique aux autres entreprises. Il ne court aucun risque, jamais. Cet entrepreneur-bureaucrate, comme le dit Philippe, est en fait un technicien supérieur juste capable d’administrer une entité quelconque.

On nous dit : oui, mais Smith a créé le concept majeur de toute la pensée économique libérale, la main invisible. Outre que ce n’est pas l’inventeur de cette idée, mais simplement de la formule, Smith n’y croyait en réalité qu’à moitié. Toutes sortes d’activités n’y relèvent pas, chez lui, du laisser-faire : la défense nationale, la navigation au long cours, les ponts, les ports, les routes, la poste, la construction des murs coupe-feu, la conservation des hypothèques, l’exportation de blé, etc. Par ailleurs, Smith continue à prôner un plafonnage à 5% des taux d’intérêt, alors qu’à la même époque ses « confrères » français, Cantillon et Turgot, qu’il connaît, plaident pour une déréglementation totale du marché de l’argent. En réalité, et Philippe reprend presque texto l’un des premiers chapitres des 39 leçons, la main invisible cache chez Smith la main, bien visible, de l’économiste d’Etat, au service du Prince bienveillant. Une sorte de souverain-économiste, comme Platon rêvait à un souverain-philosophe.

Philippe évoque ensuite Daunou, et ne dit pas un mot sur Bastiat. Puis vient Marx qui, dans sa jeunesse, a développé une idée intéressante : celle d’un Etat recherchant son propre intérêt, ou plus précisément composé d’individus recherchant leur propre intérêt[2]. Cette idée, il l’a abandonnée ensuite, ne voyant plus, dans Le Capital, dans l’Etat que la force armée au service de la classe dirigeante. Commons, bien moins connu, et auteur dispensable, cherchera, lui, à prouver que le jeu libre du marché ne peut produire aucun ordre, car l’Etat précède le marché, et non l’inverse. Il rend possible le marché, en assurant la compatibilité mutuelle des conduites. Il ne comprend pas ce que nous verrons plus loin, à savoir qu’un droit est concevable – et a existé – sans Etat.

Bizarrement, Philippe achève son introduction par l’école de Chicago. Pourquoi tant de trous, d’oublis volontaires ? je l’ignore. Il évoque Frank Knight, fondateur de l’école et de sa liberté de ton si particulière. Sa matrice ? le fait que la recherche de l’intérêt individuel se manifeste dans tous les secteurs de la vie en société. Milton Friedman prendra la relève, en démontrant que la crise de 1929, et son aggravation, revient non pas au marché, mais à ceux qui ont prétendu le réguler. Coase, lui, a montré qu’il est efficient de laisser pollueur et pollué négocier entre eux, plutôt que de taxer le pollueur à tous les coups. Posner a lancé, avec Coase, l’analyse économique du droit. Becker, enfin, a lui aussi frappé très fort, en montrant notamment que les gens avaient du goût pour la discrimination contre les Noirs, et étaient prêts à payer pour cela. Le résultat paradoxal est que la discrimination raciale nuit aux capitalistes blancs et aux travailleurs noirs, alors qu’elle profite aux capitalistes noirs et aux travailleurs blancs.

Nous verrons ensuite, bien plus rapidement, le livre 1er de l’ouvrage, consacré aux outils de l’économiste.

Notes

[1] Hobbes nous dit que les hommes ne sont pas capables de coopérer dans l’état de nature. Mais alors pourquoi le sont-ils assez pour convenir entre eux d’un pacte social ? D’autre part, alors qu’il écrit (chapitre 18) que la violence est nécessaire, il la répudie au chapitre 28 !

[2] Voir le 18 Brumaire, par exemple