L’introduction de l'ouvrage de Philippe Simonnot est consacrée à l’histoire de la pensée politique. Plus exactement, Philippe développe quelques aspects, qu’il considère cruciaux, de grands penseurs antiques ou plus récents. Cet « état des lieux » est celui de l’histoire de l’économie du politique. Mais cet état des lieux est aussi des plus imparfaits, des plus lacunaires même, et c’est à profit qu’on consultera, pour plus, beaucoup plus, de précisions, les deux tomes de l’Histoire des idées politiques de Philippe Némo, parus aux PUF (Fondamental).

Les Temps Anciens

Quoi qu'il en soit, Philippe fait partir l'histoire de la vision économique de l'Etat à Hésiode. Celui-ci est le premier à avoir abordé la notion fondamentale de rareté. La démonstration de Philippe ne me convainc guère, Hésiode étant pour moi un Proudhon des temps anciens. Laozi, que tout le monde appelle Lao-Tseu, ce que Philippe aurait pu mentionner, est le premier à avoir donné une définition de l'Etat minimal. Le fondateur présumé du taoïsme est l'auteur de lignes majeures, qu'il convient de citer ici.

Le gouvernement, avec toutes ses lois et ses règlements plus nombreux que les poils d'un buffle, est un oppresseur vicieux de l'individu est doit être plus craint que des tigres cruels.

Plus il y a d'interdits, plus le peuple est pauvre (...) Plus croissent les interdits, et plus augmentera le nombre des voleurs et des brigands.

Il prône donc un art de gouverner non-interventionniste. Ce qui l'opposera à Confucius, qui, lui, prônait un certain dirigisme. Ainsi le confucianisme vaincut en Chine le taoïsme, lequel se réfugia en Asie du Sud.

Zhuangzi marque une étape supplémentaire ; il était partisan d'un ordre spontané, de l'absence de gouvernement. Il fut le premier à comparer ce dernier à une bande de malfaiteurs. Il écrivait justement :

Un petit voleur est mis en prison. Un grand brigand devient chef d'Etat.

ou encore :

Le monde n'a pas besoin de gouvernement ; en fait, il ne devrait pas être gouverné

Démocrite est le premier penseur de la propriété privée. Platon, son antithèse (quid de Socrate ?). Après avoir fondé l'Académie, et instruit Denys II, Platon définit la justice, comme un état dans lequel chacun occupe la fonction sociale qu'il mérite par l'ensemble de ses qualités physiques, intellectuelles et morales (La République). Il prône une société fortement hiérarchisée (Les Lois), qui, pour les classes supérieures (philosophes et guerriers), doivent former une communauté de biens, de femmes et d'enfants absolue. Aucune liberté de penser ou de parler. Le bonheur individuel ne compte pas, il n'est rien comparé à celui de la cité. L'éducation et la religion servent d'opium du peuple. La toute-puissance de l'Etat a donc comme corrolaire l'absence de toute propriété privée.

Aristote a commis pas mal de bourdes. Citons, notamment, sa formule opaque, que des générations de commentateurs tenteront d'éclaircir sans succès :

Des échanges réciproques auront lieu quand on aura rendu les objets égaux, et cette égalité doit être proportionnelle

Condillac, nous le verrons plus loin, corrigera cette aberration. Aristote considère par ailleurs que le commerce n'est pas productif, et plus encore que la monnaie est un bien stérile, qui ne peut donc pas porter intérêt. Toutefois, il a bien perçu que la monnaie est une marchandise qui tire sa valeur de la matière qui la constitue et de l'usage que l'on en fait, pas d'une convention sociale ou d'une décision de l'Etat[1] Malgré ses quelques erreurs, Aristote fut un bien plus grand penseur que son aîné. Sa théorie de la propriété privée reste valable. Elle se décline en cinq points :

  • la propriété privée encourage à une plus grande productivité, et donc au progrès
  • A contrario, la propriété collective engendre des disputes infinies
  • La propriété privée correspond à la nature de l'homme, à son amour-propre
  • elle donne la possibilité d'agir moralement, c'est-à-dire d'être bienveillant ou philantrope
  • elle est naturelle ; elle seule a existé en tout temps et en tout lieu.

Il a bien perçu que le sens de la rationalité économique, qu'il appelle prudence.

Epicure fonde sa réflexion sur le bien être. Le plaisir est le bien, la douleur le mal. Ce faisant, la distance de l’économie d’avec la politique s’en trouve considérablement agrandie. Epicure, comme on le sait, exclut le divin du monde. La source de la connaissance, c’est la sensation, et elle seule. Le plaisir est le souverain bien. Ce qui ne signifie pas que la raison n’a pas sa place ; elle intervient quand il s’agit de se procurer un plaisir plus stable et plus durable que la jouissance immédiate. Epicure et son ‘’Jardin’’ n’attendent plus rien de la politique. Ainsi l’individualisme naît, et même l’individualisme apolitique. Seul compte le salut individuel de l’homme. La justice, en ce sens, ne peut être que conventionnelle : rien n’est juste par nature, il faut éviter le crime parce qu’on ne peut éviter la crainte. Ce qui signifie que la justice est une convention issue d’un contrat entre les hommes, et rien d’autre. Mais une fois la convention passée, il faut la respecter. Certes, on peut toujours espérer échapper au juge, mais on vit alors dans la terreur d’être pris et rien ne garantit qu’on ne sera pas finalement capturé. Donc, ce n’est pas la morale qui pousse à être juste, mais la recherche du plaisir ou de l’intérêt, comme le diront dans les années soixante les Chicago Boys !

Les stoïciens inventent, quant à eux, le concept de loi naturelle. Cette loi qui gouverne le monde peut être découverte par la « droite raison » humaine. Elle est absolue et universelle par le fait même qu’elle est cosmopolite. Les lois positives sont jugées à l’aune de cette loi naturelle. Si bien que la question reste posée, et le restera jusqu’à nos jours, de savoir qui est autorisé à faire parler la loi naturelle, par la traduire en loi positive. L’individualisme stoïcien est donc très différent de celui de l’épicurisme : il est soumis à une loi supérieure qui s’impose à lui. Cette loi, parce qu’elle est naturelle, est incontestable et indiscutable (au sens poppérien). C’est pourquoi elle est, selon moi, une poche d’absolutisme potentiel.

Le sacerdotalisme médiéval

Thomas d’Aquin est un héritier direct d’Aristote. Il tente de concilier sa raison, avec la foi chrétienne. Il a bien sûr commis les mêmes erreurs que son maître, et même plus encore : la propriété privée est, chez Thomas, subordonnée au bien commun, qui n’est autre que celui de la Cité. Et celle-ci est soumise, bien sûr, à la loi divine. Mais qui est chargé de transcrire la loi divine en loi humaine ? qui traduira la volonté et le bien de la Cité ?

A mon sens, on a repété la formule de Saint Paul, que tout pouvoir vient de Dieu, beaucoup moins pour inviter les sujets à l'obéissance envers leur souverain que pour inviter le pouvoir... à l'obéissance envers Dieu. Si le souverain remplissait mal sa mission, l'Eglise disposait à son égard de sanctions (l'Empereur Henri IV vint s'agenouiller devant Grégoire VII dans la neige de Canossa). Cette souveraineté divine pris fin sous une double attaque : d'une part, le roi, pour briser l'Eglise, eut recours à la tradition juridique romaine (qui attribue la souveraineté... au peuple !, cf. Marsile de Padoue); d'autre part, la révolution religieuse de Luther permit d'opposer Dieu au peuple cette fois. Ainsi les princes, rompant avec l'Eglise de Rome, en profitèrent pour s'attribuer comme propriété le droit souverain qui jusqu'alors ne leur avait été reconnu que comme mandat sous contrôle.

Pierre de Jean Olivi reprendra ces remarques. A la différence près qu’il s’agit ici d’un auteur génial, et injustement méconnu. Il affirme qu’on peut légitimement transférer une propriété rien que sur un coup de dé. Son contractualisme sera, de nos jours, appliqué non seulement au jeu, mais aussi aux assurances ou encore à la spéculation. Pourquoi, nous dit Olivi, le profit du joueur est légitime ? parce qu’il prend des risques. Le marchand, de même, pourra vendre plus cher qu’il n’achète parce que les risques qu’il prend sont utiles à la collectivité. C’est également de cette façon qu’Olivi explique le taux d’intérêt : il intègre non seulement le dédommagement en cas de perte subie (damnum emergens), mais aussi le coût d’opportunité, c’est-à-dire les affaires que le prêteur manque du fait qu’il ne dispose plus des sommes prêtées (lucrum cessans), et enfin le risque encouru du fait de l’incertitude irréductible des gains futurs (periculum sortis).

Machiavel est le grand théoricien de l’Etat. Il montre fort bien à quel point celui-ci est au service de sa propre conservation. L’homme d’Etat n’a donc pas la logique de monsieur tout le monde. Il doit avoir une éthique bien… particulière. Il sera avare, cruel s’il le faut, sans aucun respect pour une quelconque propriété privée, fidèle ou parjure, selon les circonstances. Surtout, quelle que soit la manière dont il arrive au pouvoir, le prince doit faire en sorte que les citoyens dépendent de l’Etat. C’est le prince qui crée une demande d’Etat chez les citoyens, comme les théoriciens du Public Choice l’expliqueront au XXe siècle !

Surtout, Machiavel comprend quel est le principal ennemi de l’Etat. Ou plutôt, les deux principaux ennemis : ce sont le christianisme et l’économie. Pourquoi ? parce que Machiavel est le premier à avoir compris que les deux sont liés ! En tant que religion privée, le christianisme substitue la verticalité du rapport à Dieu à l’intensité du rapport horizontal avec les autres. Affaire privée, la religion n’oppose plus de barrage efficace aux tendances imprimées dans le corps social par l’ambition individuelle. Cette ambition individuelle, c’est celle qui mène tout naturellement à l’économie privée.

Jean Bodin est à mon sens le dernier sacerdotaliste. Je note au passage que pas un mot n’est dit par Simonnot sur l’école de Salamanque. Bodin, c’est le théoricien de la souveraineté. Il expose que les Etats ne sont pas les cimes ultimes du pouvoir. Le prince ne peut pas être soumis à l’Etat, car sinon il n’est plus prince. Pour autant, Bodin ne prône pas un absolutisme total. Il a au contraire le souci de penser l’action politique en termes de droit. C’est enfin un précurseur du positivisme juridique, car il donne à la loi positive la primauté sur la loi naturelle, ce qui est l’inverse du stoïcisme. La loi trouve sa raison d’être dans la volonté de son auteur. Le droit n’est plus que positif. Dans ces conditions, le droit de propriété par exemple, n’a plus rien de naturel et ne peut plus être opposé à la puissance de l’Etat.

Les Modernes

Hobbes est le premier des modernes, car il a pensé le contrat social. Je vous en parlerai la prochaine fois.

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Notes

[1] On sait en effet qu'en Mesopotamie, n'importe quel marchand pouvait créer de la monnaie, c'est-à-dire découper des morceaux de métal qu'il s'était procuré dans l'échange et s'en servir pour ses achats. Ce n'est qu'aux alentours du VIe siècle avant J-C, en Asie Mineure, qu'on lui a substitué la monnaie signée et frappée, encore utilisée de nos jours.