La guerre de Sécession va cesser, c'est sûr

Si je puis me permettre un conseil, je vous invite à lire le dernier numéro thématique (N°94, mars-avril 2005, 5,5 €) de la revue Historia consacré à la guerre de Sécession. Sans vouloir sombrer particulièrement dans le nombrilisme, j'avoue que j'ai appris beaucoup de choses sur cette période de l'histoire américaine que je ne connaissais pas, ou du moins très peu, hormis quelques jalons allant de Lincoln à Gettysburg, en passant par Grant et Lee.

On y apprend de très nombreuses choses. Je ne retiendrai que quelques points qui me semblent cruciaux. Tout d'abord, l'esclavage n'est pas la première cause de la guerre. Les origines du conflit sont bien plus, comme aurait dit Marx, économiques et idéologiques. Ce sont deux visions de l'homme et de la société qui se sont affrontées durant un demi-siècle. En 1860, le développement ferroviaire, l’expansion des canaux fluviaux (comme le canal Erié), l’industrialisation naissante, et l’avènement de la finance font la fortune du Nord. A contrario, le Sud reste très attaché au travail de la terre et à la tradition, de type holiste, qui lui fait perdre du terrain face au Nord individualiste. La question de l’esclavage n’est qu’un avatar de cette guerre, pas son fondement.

Ce conflit idéologique est toutefois aussi un conflit religieux. C’est même, chronologiquement, en premier lieu un conflit religieux. Alors que naît le Grand Réveil, la foi en un même Dieu ne suffit pas à rassembler les méthodistes du Nord et du Sud, qui se divisent au sujet de l’esclavage, et qui se sépareront définitivement en 1844, bientôt suivis des baptistes et des presbytériens.

Un facteur majeur – et méconnu – de la guerre de Sécession est le compromis du Missouri, qui date de 1820. C’est la remise en cause de cet équilibre précaire, sorte de victoire à la Pyrrus, qui sera l’une des causes immédiates du déclenchement de la guerre, durant les années 1850. Résumons le contexte : en 1819, les Etats-Unis comptent 11 Etats « libres », affranchis de l’esclavage (New Hampshire, Vermont, New York, Rhode Island, Massachusetts, Connecticut, New Jersey, soit les petits Etats du Nord, et Pennsylvanie, Ohio, Illinois, Indiana), et 11 Etats esclavagistes (Virginie, les deux Caroline, Delaware, Maryland, Kentucky, Tennessee, Georgie, Alabama, Mississipi et Louisiane). Coup de théâtre dans cet équilibre précaire : le Missouri, et son « cheptel » servile, demande à entrer dans l’Union. Si la chambre des représentants est élue proportionnellement à la population de chaque Etat, et si donc les abolitionnistes savent qu’ils resteront majoritaires quand bien même le Missouri, Etat rural, rejoignait l’Union, il n’en va pas de même au Sénat, où chaque Etat élit deux sénateurs, de manière égalitaire. Afin de redonner un équilibre au Sénat, les Nordistes créent un démembrement du Massachusetts, le Maine, qui rejoint l’Union en même temps que le Missouri. Par ailleurs, et nonobstant d’âpres débats entre les ténors de l’époque (John Quincy Adams, Thomas Jefferson), un obscur représentant de New York, James Tallmadge, obtient le vote d’un amendement radicalement anti-esclavagiste, limitant les prétentions du Missouri. Celui-ci interdit l’esclavage dans tous les futurs Etats[1] qui pourront être créés dans l’ancienne Louisiane française[2], au Nord du 36°30’ de latitude. Alors que la plupart saluaient ce compromis, Jefferson, lui, y a vu les prémices d’un conflit inévitable. A juste titre. La guerre civile, qui éclate en 1861, fera 600 000 morts, soit le plus grand conflit que le sol américain n’a jamais connu. En effet, moins de dix ans après le Compromis, éclate l’affaire de la ‘’nullification’’. La Caroline du Sud refuse de se plier à une loi du Congrès qui élève les droits de douane et qu’elle juge contraire à sa croissance économique. Cet événement déclenchera le reste.

Le débat sur l’esclavage ne surgit pas dans les années 1820. Il a déjà divisé les Américains de 1776. Lorsque les Conventionnels de Philadelphie ont rédigé, onze ans plus tard, la constitution fédérale, ils se sont opposés sur la place de l’esclavage dans l’Union. En fin de compte, c’est un compromis qui a réglé la question. Les Etats du Nord ont pris l’engagement de ne pas abolir la traite internationale avant 1808, soit vingt ans, et les Etats du Sud reconnaissent au Congrès le pouvoir de réglementer le commerce extérieur. Les Etats du Sud acceptent que chacun de leurs esclaves noirs ne soit compté que pour les 3/5e d’un blanc dans la répartition des sièges à la Chambre des Représentants ; les Etats du Nord admettent que chaque esclave ne soit compté que pour les 3/5e d’un Blanc dans la répartition de l’impôt fédéral.

Le rôle du parti Démocrate mérite également d’être explicité. En effet, contrairement peut-être à l’image communément admise, ce parti est celui qui a recueilli, depuis 1865, les voix des post-esclavagistes, viscéralement opposés au parti Républicain de Lincoln. C’est aussi le parti anti-fédéraliste, cherchant à donner le maximum de pouvoir aux Etats. A ce titre, le président Andrew Jackson, élu en 1829, et fondateur du parti démocrate, marque un net tournant idéologique. Il aspire au développement du suffrage universel, lequel se généralise effectivement, pour les hommes blancs ; mais parallèlement, on assiste à la perte presque totale des droits restreints dont avaient joui les Noirs et les femmes durant la période révolutionnaire. Cette césure Nord-Sud a perduré jusqu’à nos jours. Le Nord parti des Républicains, le Sud parti des Démocrates. Le cas de New York, ville soi-disant démocrate qui élit des maires républicains, ne doit pas faire illusion. George W. Bush marque, pour la première fois, une rupture dans cette logique : homme du Sud, Texan jusqu’à la caricature, il a su attirer à lui les anciens Confédérés. Ceci est aussi, à mon sens, le reflet de la mutation intellectuelle à l’œuvre au sein du parti Républicain, qui devient de plus en plus un parti néo-con, bien différent de ce qu’il était auparavant.

L’aménagement du territoire, le développement économique, on l’a dit, profitent d’abord au Nord. Un seul chiffre : de 1820 à 1860, le taux d’urbanisation dans les Etats libres passe de 10 à 26 %, celui des Etats esclavagistes de 5 à 10 % (à peine 7 % pour la Caroline du Sud, moins de 3 % dans le Mississipi). Entre 1800 et 1860, la population active employée dans l’agriculture tombe de 70 à 40 % dans les Etats libres, alors que dans le Sud, elle reste au-dessus de 80 %. La révolution industrielle, la poussée technologique, les innovations dans les transports (chemin de fer, canaux, bateaux à vapeur), le télégraphe, tout profite au Nord. Au Sud en revanche, le ‘’King Cotton’’ impose sa loi : cette culture n’est pas mécanisée, et basée exclusivement sur une main-d’œuvre servile. Puisqu’elle est rentable, les planteurs s’accrochent au système esclavagiste et empruntent donc un autre chemin que celui du Nord. Ceci au bénéfice d’une mentalité volontiers aristocratique : les planteurs se voient comme les gardiens d’une civilisation, d’une certaine idée de la noblesse. Ils se voient d’ailleurs supérieurs aux autres Blancs. La Case de l’Oncle Tom fera l’effet d’une bombe dans ce monde éthéré pour les uns, cauchemardesque pour les autres. Les esclaves noirs sont plus de 4 millions en 1860, livrés comme du bétail.

C’est ainsi qu’apparaît la figure de l’esclave fugitif. Celui qui cherche à atteindre la Terre promise, le Nord et le Canada. Les motivations à l’origine de la fuite peuvent être la crainte d’une punition ou d’un mauvais traitement, mais aussi la mort du maître, le refus d’une séparation familiale provoquée par le partage d’une plantation ou sa liquidation, ou simplement, le désir de liberté. S’il est repris, l’esclave risque fouet, prison ou fers. C’est un point qui me semble fondamental : je soutiens que les esclaves fugitifs, et par conséquent leurs descendants qui gardent cela à l’esprit, sont imprégnés plus que tout autre du désir de liberté. Il faut connaître le goût acre de l’assujettissement pour savoir apprécier le parfum de la liberté. Voici pourquoi les libéraux étaient les plus farouches opposants à l’esclavage ; toute leur doctrine, basée sur l’égalité entre les hommes, leur liberté, leur responsabilité individuelle, s’oppose à la conception même d’êtres non libres. Dans le panthéon libéral, Lincoln me semble avoir droit à une place de choix. Au même titre que Schoelcher en France.

Comme le dit le fondateur du Grand Old Party :

L’esclavage est une violation totale du droit sacré de l’homme à se gouverner.

Lincoln n’aura malheureusement pas le temps de profiter de la paix et de sa victoire, assassiné au faîte de sa gloire et à cause de ses convictions, le 15 avril 1865.

La guerre de Sécession marque aussi un tournant technologique, d’un point de vue opérationnel : c’est une sorte de répétition générale des conflits du XXe siècle, et tout particulièrement du premier d’entre-eux. En effet, du fait de la précision des fusils (fusils à canon rayé Spencer d’une portée de 450 m, mitrailleuses Gatling, etc), les hommes sont obligés de s’abriter dans des tranchées. La première bataille du rail a lieu. Les ingénieurs sudistes, pour briser le blocus imposé par l’Union, inventent le premier sous-marin, les premières mines flottantes, les David, sorte de semi-submersibles destinés à éperonner les vaisseaux ennemis grâce à une charge explosive installée au bout d’une hampe. Mais c’est le Nord qui lance la bataille des airs, grâce à Lowe et à ses aérostats. D’abord amusés et curieux, les Confédérés ont tôt fait de mesurer la menace que ces engins font peser. Ils construisent de faux campements et de fausses batteries d’artillerie pour tromper les observateurs ! Mieux, la Prusse envoie un certain Ferdinand von Zeppelin en Amérique, en qualité d’observateur. Tout était alors en place pour le premier conflit mondial.

Enfin un mot sur le Ku Klux Klan. Paul-Eric Blanrue nous apprend que cette institution est née de façon purement fortuite, depuis le fin fond du Tennessee. Six jeunes vétérans confédérés cherchent à tromper l’ennui de la paix, le 24 décembre 1865. Ils se réunissent pour fonder une association qui n’a rien de politique, mais qui vise seulement à prolonger la fraternité d’armes. Comme pour nombre de clubs d’étudiants, ils choisissent de baptiser d’un nom mystérieux leur association. Ils choisissent le mot ‘’kuklos’’, qui signifie cercle en grec. Ils le scinde en deux, et changent la finale en « Ku Klux ». Un autre propose de lui ajouter le mot « clan », qu’ils harmonisent en « klan ». Ils trouvent amusant de se déguiser, ainsi que leurs chevaux, avec les draps et les taies raflés dans la maison d’un de leur hôte. Ainsi est né le KKK…

Evidemment, la farce va rapidement changer de nature.

Les parades masquées, écrit Blanrue, emmenées par six compères, ont comme but de terroriser les Noirs, dénués d’instruction et superstitieux, persuadés de croiser les fantômes de confédérés morts au combat.

Instrumentaliser la peur de l’au-delà, voilà l’occasion inespérée, pour les Sudistes appauvris, de remettre au travail dans les plantations les quatre millions de Noirs que Lincoln a affranchi par la Proclamation d’émancipation du 1er janvier 1863 ! Il n’en faut pas davantage aux encagoulés pour poursuivre leur mascarade.

Evidemment, le culte du secret, le côté sulfureux de leur entreprise attire nombre de candidats, originaires notamment d’Athens (Alabama), là où des instituteurs du Nord traitent les élèves noirs en égaux des blancs. Ce sont eux qui introduisent les premiers les châtiments physiques, d’abord limités au goudron et aux plumes, avant de dégénérer. En 1867, le général Nathan Bedford Forrest devient chef du Klan. C’est l’homme qui a dirigé la troupe qui a massacré les soldats noirs à Fort Pillow. Il procède à un simulacre de dissolution du Klan, afin de faire véritablement rentrer celui-ci dans la clandestinité. Le Klan bascule alors dans la violence extrême, mais aussi dans le lobbying électoral, de manière bien moins connue. Cette méthode consiste à contraindre les Noirs, par des visites nocturnes impromptues assorties de coups de fouet et de menaces de mort, à voter démocrate (pour les raisons évoquées ci-dessus) ou à s’abstenir.

Le général Grant, devenu président des Etats-Unis, fera voter en 1871 une loi condamnant à mort les klanistes. Il décrète la loi martiale en Caroline du Sud, et porte un coup fatal au KKK.

Cinquante ans plus tard, William Simmons redonnera une légalité au Klan. L’époque est au héros romantique, et le clansman[3] est un de ceux-là… En 1915, la sortie du film controversé de Griffith, tiré du roman de Dixon et intitulé Birth of a Nation marque un tournant. Woodrow Wilson soutient le film. Simmons en profite pour détourner à son profit le fort courant isolationniste qui traverse les Etats-Unis des années vingt. Il fait renaître les anciens rituels. Multiplie les croix en feu. En 1920, le pays compte vingt millions de klanistes. En 1924, lors des élections du Congrès, onze gouverneurs et de nombreux sénateurs reçoivent l’investiture du KKK. Mieux : en 1925, il parade dans les rues de Washington.

Puis la perte de respectabilité (relative) du KKK, les dissensions parmi ses dirigeants, le nazisme et la Deuxième guerre mondiale marquent le recul définitif du Klan. Se présentant comme les gardiens de la moralité, le KKK s’occupe non seulement des « nègres », mais aussi des femmes légères, des médecins véreux, des prostituées et des marginaux divers. Le tout est parsemé de crimes effroyables, comme ceux de Daniels et Richards, broyés par un engin de travaux publics !

On ne peut pas ne pas parler de l’esclavage français, dans les Antilles, dans les plantations de canne à sucre. Marie-Galante tout particulièrement, était, jusqu’en 1848 (et malgré une courte parenthèse, de 1789 à 1814, tout comme la Guadeloupe) une terre esclavagiste. Si la France a aboli quelques années avant les Etats-Unis l’esclavage, elle l’a néanmoins fait perdurer plus longtemps, les Noirs ayant été remplacés par des Indiens !

On ne peut pas faire abstraction de ce poids de l’histoire, qui marque d’une empreinte très forte les rapports Noirs-Blancs dans nombre de pays. Je n’ignore pas que les Arabes ont été les premiers esclavagistes des Noirs. Que les négriers étaient des Noirs. Mais cela ne change rien à cet état de fait, que je ressentirais très fortement si j’étais noir.

Sans vouloir dériver, je voudrais mettre cet état de fait en parallèle avec le cinéma contemporain, qui cultive une forte identité antiraciste sinon interraciale. J’entends par là aussi bien des films mainstream, qui mettent en scène des couples black and white (au hasard, je citerai Irène Jacob et Wesley Snipes dans U.S. Marshals, ou bien sûr le premier Shaft), que, et plus encore, des films érotiques ou pornos, qui font de l’interracial un genre à part entière et majeur. Partant du principe, qui me semble avéré, que le cinéma d’exploitation, bis ou autres courants undergrounds, dont le X fait partie, sont des catalyseurs de nombreuses évolutions de société, et appuient souvent là où ça fait mal. Je crois qu’il est intéressant d’en parler. Il faut en effet signaler que, neuf fois sur dix, il s’agit dans tous ces films d’hommes noirs et de femmes blanches. Ceci mérite une étude approfondie, mais ce n’est pas l’objet du présent billet. Un autre lui sera consacré. En résumé, d’un côté cet état de fait me réjouit, car je ne vois que cloaque dans le soutien inconditionnel à une culture rance et une race pure. C’est dans la diversité, le métissage, aussi bien culturel que racial, que l’avenir est. Pas dans le repli identitaire frileux ou haineux. Au demeurant, je trouve les filles asiatiques absolument sublimes, et les Blacks ont les plus belles fesses du monde, et de loin. Mais d’un autre côté, ce méridien exclusif black dicks – white chicks, pour reprendre une formule célèbre, a un côté malsain. On sent un désir de vengeance, un désir d’humiliation du petit blanc à travers ses femmes. Les films pornos traduisent particulièrement bien cet état de fait : ceux qui mettent en scène ces protagonistes-là sont plus machos, plus virils (si vous voyez ce que je veux dire), plus humiliants pour les femmes, que tout autre.

J’en parlerai plus longuement une autre fois. Masters of Revenge de Bodycount pourrait servir de point de départ. A noter que ce prochain billet, intitulé sexe et racisme, sera exclusivement réservé à un public adulte, et rattaché à la rubrique « érotique ». Mais il s’agira plus de hard que d’érotisme.

Notes

[1] rappelons qu’à cette époque, à l’Ouest des Etats-Unis, les terres appartenaient à des pays étrangers : France pour la Louisiane, Espagne pour une large bande allant du Texas au Sud de l’Oregon

[2] La Louisiane française, vendue par Bonaparte pour financer les guerres impériales, allait de la Louisiane actuelle au Sud, à l’actuel Montana à la frontière canadienne

[3] Thomas Dixon, The Clansman, 1906, est l’un des plus gros tirages de cette année-là

Ordo-libéralisme

Je vous invite à lire cet article de François Bilger, paru sur le blog de Pierre, et consacré à l'ordo-libéralisme, fondement de l'économie sociale de marché.

Il prolonge ce que nous avions rédigé pour le wiki, et constitue donc une bonne approche vers ce concept injustement méconnu.

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