L'invention de l'Etat - les outils de l'économiste

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Introduction (1/2)

Introduction (2/2)

Philippe passe du coq à l’âne dans cet ouvrage si bizarrement construit ; ici, une série de dix chapitres reprennent, de façon un peu fainéante, quelques-uns des principaux chapitres des 39 leçons. Ce qui est relativement choquant, dans la mesure où cette pirouette permet de gonfler considérablement la pagination du livre 1er, de façon largement artificielle. On aurait préféré que Philippe se contentât de renvoyer le lecteur à chacun des chapitres concernés des 39 leçons. Ou qu’il dispense de leur lecture les gens qui connaissent déjà cet ouvrage. A noter toutefois la présence de quelques nouveautés, concernant l’efficience ou le théorème de Coase, ainsi que la notion de coût de transaction.

La rationalité économique

L’assertion selon laquelle l’homme est un animal économiquement rationnel est source de nombreux malentendus. Mises a montré mieux que tout autre, dans L’Action humaine, que la praxéologie, la science de l’action, est dénuée de tout fondement moral. Elle est wertfrei, comme le dit Max Weber. Elle n’étudie pas la légitimité des fins, mais la concordance des moyens avec les fins. Agir, c’est agir consciemment. On écarte donc les réactions et réflexes involontaires. L’homme qui agit désire fermement substituer un état à un autre, dans l’espoir d’améliorer sa situation. Comment mesurer cette amélioration ? il n’y aucune autre façon, répond Mises, que de se baser sur les jugements de valeur de l’individu agissant, lesquels varient selon les individus, et, pour un même individu, d’un moment à l’autre.

L’homme choisit toujours, mais n’est pas toujours raisonnable. Simplement, son action est raisonnée. Ce qui signifie que, même lorsqu’il cède à une impulsion illégale, ou qui lui causera du tort, l’homme choisit encore : il choisit de céder à son désir.

Bien sûr Mises n’est pas naïf : il sait que l’homme ordinaire, vous et moi, sommes déterminés par notre culture, nos habitus. Mais si nous nous en remettons à l’autorité d’autrui, si nous adoptons des comportements moutonniers, nous choisissons encore : nous choisissons d’adopter des schémas traditionnels, car nous en espérons une amélioration de notre situation.

Mises a donc inventé un concept majeur, fondamental même : la rationalité qui est capable de tout absorber, même l’irrationnel ! En effet, je peux me tromper. Mais mon action reste rationnelle. Je peux même délibérément risquer de me tromper ; je n’en suis pas moins encore rationnel. Quand j’achète un pot de yaourt dans un supermarché, il est rationnel que je ne cherche pas à tout savoir de ce pot, même si le risque l’empoisonnement n’est pas tout à fait nul. C’est ce que Herbert Simon a baptisé la « rationalité limitée », qui ne remet pas en cause la praxéologie, mais qui au contraire la conforte.

Si on traite telle action d’irrationnelle, il ne peut s’agir que d’un jugement de valeur arbitraire. Comme le dit Philippe,

Même si pour démontrer la fausseté de la théorie de l’action rationnelle, on s’efforçait de faire un acte purement irrationnel, cet acte serait encore rationnel puisqu’il serait mis au service d’une fin, la démonstration en question ! En un mot comme en cent : il est absolument impossible de sortir de la rationalité !

Pour Rothbard, cette incertitude consubstantielle à la science économique ne la met pas en péril. Au contraire, c’est la preuve que le critère de scientificité de Popper (un loi scientifique doit être falsifiable, de sorte que l’on puisse vérifier si elle est fausse ou vraie) ne s’applique tout simplement pas à l’économie.

Becker et Stigler ne partagent pas cet avis. Ils pensent que l’économiste doit étudier les goûts des individus, et ne pas botter en touche. Pour ce faire, Becker invente la notion de capital humain. Qu’est-ce ? un exemple. L’accoutumance à la musique classique ne vient pas d’un changement de goût du sujet, mais du fait que consommer ce genre de produit agit sur un élément du capital humain. Cette modification du capital humain augmente la satisfaction tirée de la musique classique conduisant à un changement du comportement du sujet, qui passe de plus en plus de temps à écouter ce genre de musique.

Comment expliquer que certains comportements restent stables, alors que les prix changent ? Si on ne veut pas sombrer dans la tautologie de Mises (le sujet ne peut agir que rationnellement), il faut là encore faire appel à la notion de capital humain : la prise de décision est coûteuse. Pour un sujet qui se trouve face à un changement qu’il perçoit comme temporaire, il est donc rationnel de ne pas réinvestir le capital humain incarné dans du savoir ou dans un métier, et de le ré-investir dans de nouvelles connaissances. D’autant que la recherche d’informations n’est pas gratuite ; elle a un coût. Il en est de même de la publicité ou de la mode.

Pour Mises en revanche, les choses sont plus simples : si l’homme n’agissait pas rationnellement, alors son comportement serait totalement imprévisible, ce qui le plus souvent n’est pas réaliste. Dans la vie quotidienne, la rationalité économique permet de prévoir grosso modo ce qui va se passer, à condition de ne pas trop demander de précisions chiffrées ni quant au fait ni quant à la date. Comme le disent justement les économistes autrichiens, l’acteur irrationnel ne peut faire long feu, ou ne peut rester longtemps irrationnel, car la faillite ou la famine l’attend. Mais la science économique n’en reste pas moins une science, car cette dernière ne se définit pas ontologiquement par sa capacité prédictive. La science économique n’a même aucune capacité prédictive, si l’on en croit Rothbard : ses lois sont par nature « qualitatives ». Elles ne peuvent être quantitatives car il est impossible de ne rien tenir comme constant. La formule « toutes choses égales par ailleurs » est un pis-aller qui ne change rien à la nature de la science économique.

Allons un peu plus loin : Guido Hülsmann considère que l’économie est contre-factuelle. Ce qui signifie que les lois économiques concernent non les relations entre des comportements humains et tel ou tel événement observé, mais à l’intérieur même de l’action humaine, entre les parts visibles et invisibles de cette action. Les lois nous permettent donc d’expliquer ce qui existe dans les termes de ce qui aurait pu exister. Cette vision des choses est radicalement nouvelle, et grosse de fructueux développements. Dans des mots plus profanes, on peut dire que l’économie permet aux acteurs de ne pas naviguer complètement à l’aveuglette. En économie tout particulièrement, la rationalité praxéologique est possible. Pour trois raisons :

  • la plupart des décisions que l’on prend dans le champ économique sont fréquentes et routinières. Si je fais une erreur, je peux donc la corriger très rapidement.
  • en économie, on se sert d’un étalon de mesure, la monnaie, ce qui facilite les comparaisons entre plusieurs produits concurrents, et donc aide à prendre des décisions économiquement rationnelles. Si tout s’échange en monnaie, tout est susceptible d’avoir une sorte de contre-valeur en monnaie. On voit par exemple, que le prix de la vie d’une star de cinéma n’a pas la même valeur que le prix de la vie d’un clochard, malgré les valeurs égalitaires de nos sociétés.
  • Enfin, en économie, les décisions prises sont d’une relative simplicité. Au moins en ce qui concerne la vie quotidienne.

On pourrait penser qu’à l’opposé de l’économie, et de la rationalité économique, se trouvent le droit, et la logique justicière du droit et des juristes.

Or Philippe montre qu’il n’en est rien, et que l’un des domaines dans lesquels la rationalité trouve à s’appliquer au quotidien, c’est le droit. En effet, beaucoup de décisions sont prises comme si elles tenaient compte de l’existence d’un marché et de prix implicites sur ce marché. C’est le cas des sanctions monétaires infligées à ceux qui violent la propriété d’autrui, c’est le cas du traitement des handicapés mentaux, dont le traitement par la société devient autrement moins intégrateur que celui des handicapés physiques, pour la raison que ces derniers sont à présent employables, compte tenu des progrès technologiques, tandis que les premiers ne le sont toujours pas. Enfin, face à la chaîne infinie des causes et des effets d’un litige, le juriste tranche, arrête le contentieux. Quitte à ne pas continuer le jeu sans fin des renvois de notes entre les parties. Ce faisant, comme l’économiste, le juriste est un « ignorant rationnel ».

La demande et l’offre

Dans plusieurs des chapitres suivants, Philippe détaille quelques grands concepts économiques, et répète ses écrits des 39 leçons. Le lien avec la suite de l’ouvrage ne saute pas toujours aux yeux, ce qui rend la lecture de ces chapitres très fastidieuse.

Il détaille le point d’équilibre entre l’offre et la demande, le surplus dégagé par le consommateur, et celui du producteur. Ces points d’équilibre ne sont que des photographies, si bien que les prix varient, bien évidemment, en permanence. La tentation est alors grande de réguler les prix, en les fixant administrativement. On connaît bien les effets pervers de ceci : le SMIC, fixé au-dessus du prix d’équilibre sur le marché du travail, crée le chômage ; les loyers immobiliers, fixés au-dessous du prix d’équilibre sur le marché du logement, crée la pénurie de logements. Dans les deux cas, l’Etat, censé agir pour le bénéfice des plus démunis, agit en réalité très exactement contre eux.

L’Etat[1] n’en est pas à un argument près : si celui de la protection des faibles est contré, il trouve celui de la protection de l’intérêt général. On veut créer des autorités de régulation pour lutter contre l’instabilité du marché. Or il y a un hic : c’est précisément l’Etat qui crée cette instabilité, et le marché qui est régulateur ! un exemple : la spéculation. On la traite de tous les maux, de tous les vices. Or, il est de l’intérêt du spéculateur de vendre au plus haut, d’acheter au plus bas. Il stabilise donc les marchés. Par ailleurs, sur le marché des futures, des ventes et achats à terme, les options réalisées ont un effet stabilisateur indéniable, même si elles ne suppriment pas toute fluctuation – qui rendrait le marché inutile, du reste.

A contrario, une stabilisation autoritaire des prix supposerait que l’on connaisse à l’avance quel est le « vrai » prix du marché, et que celui-ci ne changera pas. Or c’est complètement loufoque : ces deux hypothèses ne sont jamais réunies !

Si on joue sur la quantité plutôt que sur les prix, le résultat est sensiblement identique.

S’ajoute une reprise de la bien connue théorie de l’impôt. En résumé : sans impôts, le surplus des consommateurs et des vendeurs est maximal. Avec impôts, leur surplus est considérablement réduit, mais l’Etat ne le récupère pas en totalité. Il y a une perte sèche de bien être, que la société tout entière accuse. En un mot comme en cent : ce sont toujours les choix issus du libre-jeu des forces du marché qui sont optimales ; toutes les autres solutions (intervention de l’Etat sur les prix, sur les quantités, impôt) se caractérisent par une perte de bien-être collectif.

Le dilemme du prisonnier

Reportez-vous à la septième des 39 leçons. Le dilemme de Tucker est vu comme l’une des plus fortes critiques de la main invisible. Philippe note toutefois, à juste titre, que tout altruisme fait sombrer cette belle mécanique, qui montre que si l’on impose pas la coopération entre des suspects de meurtre, on arrive à une solution sous-optimale. Evidemment, cette coopération devrait être imposée par une entité extérieure. Laquelle ? Ben l’Etat, voyons ! D’ailleurs, on peut mettre ce dilemme à toutes les sauces, et ainsi étendre indéfiniment l’Etat ! on peut l’appliquer à la justice, à la police, à la monnaie, à la redistribution des richesses, à la lutte contre le chômage, à la culture des haricots, …

D’autre part, dans son montage, Tucker n’offre aux joueurs qu’un seul coup. Dans la vraie vie, il n’en est jamais ainsi. En réalité, comme la théorie des jeux nous l’apprend, pour qu’il y ait coopération, il faut que le nombre de coups soit sinon infini, du moins indéfini à l’avance.

Philippe montre aisément que même dans les pires moments, dans les guerres les plus sanglantes, on n’est jamais dans l’état de nature de Hobbes ou de Tucker. Il cite l’exemple parlant de la Première guerre mondiale, où, d’une tranchée à l’autre, on se tirait le soir des coups de canon pour marquer sa présence, mais sans intention de tuer. Il y a de nombreux moyens de contourner la règle mathématique de Tucker, et Philippe s’y emploie de manière convaincante. D’ailleurs, le commensal, le cavalier libre, n’est qu’un « prisonnier » particulier. Rawls est bien obligé de justifier de façon quasi religieuse la légitimité de l’Etat à percevoir l’impôt, car sinon rien ne lui reste. L’impôt, c’est la dîme religieuse. Ce qui signifie que l’Etat est une pseudo-église, que le bien public est le salut éternel.

L’efficience

Si on pense que l’échange est toujours bénéfique aux deux parties qui échangent, il faut que l’on puisse comparer les utilités, et que l’instrument de mesure ait lui-même la même utilité pour les deux échangeurs. Autant le dire tout de suite : ce chapitre est le plus important, et de loin, du livre 1er. Il explique en quoi l’utilitarisme, à la Bentham ou à la Marshall, n’est pas aussi roboratif que le calcul de l’efficience. Et en quoi le droit naturel n’est pas la bonne solution.

Ce qu’on observe, c’est que dans tous les cas de figure, et quel que soit le prix auquel se fait l’échange, le transfert améliore la situation d’au moins un des partenaires, la situation de l’autre restant identique. Comme on ne se situe jamais, dans la vraie vie, dans ce cas-limite, il est probable que chaque partie gagnera un peu à l’échange.

Ce raisonnement est à la base de l’utilitarisme, qui a connu trois auteurs principaux. Son fondateur, Bentham, puis Marshall, qui le premier a étudié l’économie du droit, et enfin Pareto, qui remet en cause le calcul marshallien des utilités.

Bentham, tout d’abord, pense que nous sommes gouvernés par la peine et par le plaisir. Lesquels sont mesurables, et donc comparables. Le droit naturel est une erreur. Le principe d’utilité, c’est une loi psychologique universelle qui affirme que l’égoïsme opère partout, et que l’amour de soi est universel. Cette vision des choses n’est pas exempte de critiques. Tout d’abord, on sait depuis Leibniz que la maximisation de deux fonctions mathématiques à la fois est une impossibilité logique. Ensuite, on sait que le maximum de population, si tant est qu’on puisse définir la population concernée, ne maximise pas le bien-être. On ne peut donc pas, biologiquement parlant, atteindre les deux maxima en même temps.

Pareto estime qu’il est impossible de mesurer l’utilité et donc de la comparer à celle d’un autre, car elle est subjective. Par conséquent, un progrès de bien-être ne peut être accompli que si au moins l’une des personnes y trouve son compte et si tous les autres n’y perdent pas. Dans un monde parétien, la distribution opérée par l’impôt sur le revenu ne peut avoir d’effets positifs, puisque le bien-être des personnes imposées diminue et que cette diminution ne peut être compensée par l’amélioration du bien-être des personnes qui bénéficient de transferts. Mais ce monde parétien est un monde bloqué. Il faut en effet recueillir l’accord unanime des personnes concernées, personne ne devant se sentir lésé. Rothbard montrera l’indigence d’une telle position.

On est donc obligé de se rabattre sur la vision marshallienne, qui pense qu’on peut additionner les utilités, positives ou négatives, des différents acteurs. Même si ce calcul est imparfait. Cet utilitarisme a été beaucoup critiqué par les « progressistes », à commencer par Sen. Toutefois, ces derniers oublient qu’ils n’hésitent pas à utiliser ce calcul utilitariste pour justifier l’impôt sur le revenu ! Puisque, chez Marshall, la distribution est utile au bien commun si la somme des gains et des pertes est positive, sa vision est conforme à la démocratie, à la différence de Pareto.

Toutefois, de quelque version de l’utilitarisme que l’on se place, cette doctrine présente un certain nombre de points aveugles. Surtout dans sa version marshallienne, si on se conforme à la loi de la majorité, on peut aboutir à des monstruosités. L’infanticide est utile, en ce qu’il améliore le bien-être des survivants. La torture d’un suspect de meurtre de masse pourrait être justifiée sur des critères utilitaristes implicites, tout comme la pratique des otages. Mais d’un autre côté, refuser la possibilité de la comparaison conduit aux impasses parétiennes rappelées ci-dessus. Comment sortir de ce dilemme ?

Posner nous apporte la réponse : par le calcul de la maximisation, non de l’utilité, mais de la richesse. C’est ce qu’on appelle communément « l’efficience ». Qu’est-ce que la richesse d’une société ? c’est non seulement la valeur totale des biens et services produits, disons pour faire simple le PIB, mais c’est aussi le total des surplus des consommateurs et des producteurs générés par ces biens et services. Ce dernier point n’est jamais pris en compte, jamais mesuré. Donc la richesse d’une société est la somme des satisfactions des préférences qui ont été formulées avec de l’argent et ratifiées sur un marché. Ce marché n’a même pas besoin d’être explicite : une grande part de la vie économique passe en effet encore par le troc : le marché du mariage, l’élevage des enfants, les service qu’on rend à des amis.

Ce qui distingue la maximisation de la richesse de la maximisation de l’utilité, c’est que la première implique un plus grand respect des choix individuels que la seconde. Par exemple, l’utilitarisme ne sait pas dire si l’achat est moralement supérieur au vol. Supposons que le plaisir que le voleur tire de l’objet volé soit supérieur à la douleur que cause sa perte pour son propriétaire, alors l’utilitarisme estime que ce vol améliore le bien-être de la société. L’efficience, elle, sait répondre à cette question. En effet, la position de l’acheteur est moralement supérieure à celle du voleur parce que l’acheteur cherche à accroître son bien-être en conférant un bénéfice à une autre personne, le propriétaire du bien. Au contraire, le voleur, lui, n’apporte par définition rien du tout au propriétaire, ni à personne d’autre. Le « droit » qu’il prétend exercer est fondé sur son seul plaisir.

Parfois, a contrario, le vol peut être efficient, si quelqu’un vole de la nourriture pour ne pas mourir de faim. Il est clair que la nourriture a plus de valeur, au sens économique, pour le voleur que pour son propriétaire. En droit, on parle de circonstance atténuante ou de force majeure.

La loi elle-même peut être définie par l’efficience. Rawls – qu’on peut qualifier d’ennemi de l’utilitarisme – pense que la loi n’est pas seulement un commandement soutenu par le pouvoir coercitif de l’Etat. Mais qu’elle a sa logique propre. On ne peut en effet pas donner n’importe quel ordre à des personnes qu’on est censé gouverner. On traite de manière semblable les cas semblables. On rend les lois connues et comprises, pour pouvoir les appliquer, et on proscrit la rétroactivité. Voici bien des critères exactement identiques à ceux de l’efficience.

En résumé, le paradoxe de l’utilitarisme, lorsqu’il prétend être la doctrine du bien-être social, c’est qu’il est logiquement obligé de valoriser toutes sortes de passions asociales, comme la cruauté ou l’envie, parce qu’elles sont communément répandues et donc sources d’utilité. Au contraire, l’efficience enseigne que l’échange volontaire est, par lui-même, source de richesse. Un exemple : la persécution ne peut en aucun cas augmenter la richesse. Le massacre des Juifs par les nazis, que l’utilitarisme peut logiquement justifier[2] devient radicalement impossible avec l’efficience.

Le taux d’intérêt

Le taux d’intérêt signifie tout simplement qu’un bien que l’on tient présentement a plus de valeur que la promesse d’un bien dans le futur. A contrario, un bien futur a moins de valeur que son équivalent dans le présent, parce que le futur est incertain. C’est ce qu’on appelle la préférence pour le présent. L’éloignement dans le temps est comparable avec l’éloignement dans l’espace. L’un comme l’autre ont un coût. Le taux d’intérêt permet de remplacer l’inégalité de la préférence pour le présent, ou de la dépréciation du futur, par une égalité. L’intérêt devient une sorte de coût du transport dans le temps. Il permet de voyager dans le temps.

Dans les sociétés primitives, on échange des dons et des contre-dons, comme Levy-Strauss l’a montré. Or il n’y a jamais égalité parfaite dans les échanges. On troque des choses de plus ou moins même valeur. On est donc incapable de se libérer de sa dette.

C’est cela la révolution culturelle du taux d’intérêt : il ne peut exister que dans un environnement culturel tel que la dette peut être remboursable, et donc qu’elle peut être calculée. Le taux d’intérêt consacre l’exactitude des comptes du débiteur et du créancier. Il fait véritablement advenir l’universalité de l’instrument monétaire.

La baisse du taux d’intérêt fait monter la valeur du capital, et inversement. Par ailleurs, un bas niveau de taux d’intérêt n’encourage pas les gens à investir, parce qu’ils s’attendent à une remontée des taux et donc à une baisse de la valeur du capital. L’argent que le gouvernement déverse sur le marché pour faire baisser les taux ne sert donc à rien, il tombe dans la « trappe à liquidités ». Il est comme de l’eau versée sur du sable. Un taux d’intérêt nul est encore plus absurde : l’économie ne saura pas choisir les bons investissements, tout en ayant tendance à surinvestir. Cette tendance au surinvestissement persiste même avec un taux d’intérêt positif, tant que ce taux reste inférieur au taux qui résulterait du libre jeu de l’offre et de la demande.

Les personnes ont une perception différente des taux d’intérêt : il y a des personnes à taux bas, qui ont confiance en l’avenir, et les personnes à taux haut, qui ont moins confiance. Les gens honnêtes se rangent plutôt dans la première catégorie, les délinquants et les criminels plutôt dans la deuxième. Les capitalistes plutôt dans la première, les salariés plutôt dans la deuxième. Sans compter que le taux d’intérêt varie avec l’âge. Hans-Hermann Hoppe[3] reconstitue toute l’histoire de l’humanité, par le taux d’intérêt. Dans l’état de nature hobbésien, le taux de préférence pour le présent est très élevé, et donc le taux d’intérêt. Toute épargne est impossible, on a intérêt à tout consommer. La civilisation commence à se développer quand on peut commencer à épargner. Mais cela n’est possible que lorsqu’on est assuré de récolter les fruits de l’investissement, c’est-à-dire si les droits de propriété sont respectés et garantis. Les taux d’intérêt peuvent alors baisser. Cette baisse peut être interrompue par deux facteurs extérieurs : des activités criminelles ou des interventions de l’Etat. Les activités criminelles détruisent des biens existants et donc accroissent la préférence pour le présent. On peut créer des mesures défendant la propriété des gens, et le développement de la civilisation peut reprendre. En revanche, on ne peut rien faire pour juguler l’intervention gouvernementale. La fiscalité est tout autant que le vol une violation des droits de propriété. Elle a les mêmes effets négatifs sur l’évolution des taux d’intérêt. Mais cette fois, il s’agit d’une violation dite « légitime », et la victime ne peut s’en plaindre, ni s’en défendre. En monarchie, le Prince aura tout de même intérêt à ménager ses sujets-contribuables, car il doit laisser un héritage au moins intact à ses enfants. La fiscalité sera donc faible. Il a intérêt à faire respecter les droits de propriété, car il faut que lui-même ne soit pas menacé dans ses propriétés et ses revenus. Tout atteinte aux droits de propriété sera donc sévèrement punie, car qualifiée de criminelle.

Les choses s’aggravent encore en démocratie : n’importe qui peut accéder au pouvoir. Or, ceux qui gouvernent ne sont pas les propriétaires du territoire qu’ils gouvernent, mais seulement ses locataires. Leur vision est beaucoup plus courte. Ils vont chercher à maximiser le revenu gouvernemental qu’ils peuvent tirer, sans se soucier du capital dont ce revenu est tiré. Il en résulte une croissance irrépressible du fardeau fiscal et de la dette publique, et par conséquent une augmentation de la préférence pour le présent et des taux d’intérêt. D’autant que les lois démocratiques sont imprévisibles et changeantes, ce qui accroît encore l’incertitude du futur, et donc les taux d’intérêt.

Le coût d’opportunité

C’est la valeur de la chose à laquelle on doit renoncer lorsqu’on fait un choix. En effet, il est parfois difficile de donner une valeur marchande à ce qui ne passe pas par le marché. Par exemple, il est difficile de donner une valeur marchande au temps passé à être oisif, sinon en se disant : qu’aurais-je gagné durant une heure de loisir, si j’avais travaillé ? D’où ce célèbre paradoxe : plus vous gagnez en travaillant, plus votre loisir vous coûte cher. A contrario, si tant de mères de famille préfèrent rester à la maison plutôt que de travailler, c’est que le coût d’opportunité, c’est-à-dire le salaire qu’elles ne touchent pas, est dissuasif, du fait de tous les coûts générés par un enfant (éducation, temps passé par les parents à s’occuper d’eux, etc).

Le monopole

Toute la réflexion trouve son fondement dans la loi des rendements non proportionnels, qui impose que toute activité humaine passe par une phase de rendements décroissants puis croissants. Philippe montre, de manière roborative, que l’axiome de la concurrence pure et parfaite mène à l’étatisation. En effet, en cas de monopole, celui-ci engrange un superbénéfice, ce qui légitime l’intervention de l’Etat, soit pour empêcher que de telles situations surviennent (lois anti-trust), soit pour y remédier (démantèlement, nationalisations, surfiscalité des superprofits, etc). A fortiori, en cas de monopole naturel (rendements toujours croissants), l’intervention de l’Etat est encore plus justifiée (une seule centrale nucléaire n’est viable sur un territoire donné, par exemple).

Or la réalité ne ressemble pas du tout à la concurrence pure et parfaite. Une entreprise cherchera toujours à se différencier de ses concurrents en différenciant ses produits par toutes sortes de procédés (emballage, publicité, …). Par ailleurs, il y a souvent asymétrie d’information entre acheteur et vendeur, soit au profit de l’acheteur (souscription d’un contrat d’assurance), soit au profit du vendeur (d’automobile, d’ordinateur, etc). Il n’existe d’ailleurs pas deux biens parfaitement identiques, ils auront forcément, du point de vue du consommateur, une valeur et une qualité différentes.

La théorie de la concurrence pure et parfaite arrive à cette conclusion : tout profit durable est suspect. Mais s’il y a de tels profits durables, pourquoi d’autres entreprises ne sont-elles pas attirées par ces gains potentiels ? Parce qu’ « on » les empêche d’entrer sur le marché. Qui est ce « on » ? C’est l’Etat. Un monopole ne peut rester monopole qu’avec l’aide de l’Etat. C’est lui qui va décréter que telle entreprise est la seule habilitée à produire tel bien. C’est l’Etat qui a accordé à la Banque de France le monopole de l’émission des billets, à la SNCF celui du ferroviaire.

Le monopole décrit par la concurrence pure et parfaite ne peut donc jamais exister. Bien sûr, l’objectif de tous les agents est d’avoir un monopole. Mais c’est en prenant des risques, dans un monde incertain – chose que la théorie de la concurrence pure et parfaite ignore superbement. Autrement dit, le superprofit, de Microsoft ou de Polaroïd, est la récompense du risque qu’ils ont pris. Il n’est d’ailleurs jamais illimité : windows est en concurrence avec Linux, Mac OS, …

Il est par conséquent complètement vain de vouloir faire respecter les règles de la concurrence, car les calculs en parts de marché n’ont aucun sens. Ce qu’on ne comprend pas, c’est que, pour qu’il y ait concurrence, il faut simplement que l’entrée sur le marché soit libre. Si un « monopole » s’est institué en l’absence d’intervention étatique, ce n’est pas un monopole au sens de la théorie, car il est plongé dans un milieu concurrentiel et il doit tenir compte de ce milieu, et par conséquent baisser ses prix et son profit jusqu’au niveau où d’autres ne sont plus intéressés à entrer sur ce marché. Il se peut qu’un fonctionnaire juge tout de même que ses prix sont trop élevés – par rapport à quelle norme ? Alors, il va ordonner de baisser les prix sous prétexte de rétablir les conditions de la concurrence pure et parfaite, et il aboutira à rendre cette activité non rentable, qui devra être, de ce fait, abandonnée par le secteur privé et confiée à un organe étatique. Cet organe, pouvant être en déficit grâce aux deniers publics, sera en mesure d’échapper aux règles de l’offre et de la demande. Ce même fonctionnaire aurait pu se demander, face à ce qu’il appelle un monopole, pourquoi d’autres entrepreneurs ne sont pas entrés sur ce marché, alors que l’entrée était libre : parce que le risque était trop élevé ? Les profits attendus pas assez attirants ? Parce qu’il manquaient d’imagination ?

Il n’y a pas de monopole en l’absence d’intervention étatique.

La théorie du monopole et son double, celle de la concurrence pure et parfaite, sont incapables de concevoir et de comprendre le profit. Pour elles, l’entrepreneur est une sorte d’ingénieur dirigeant une économie socialiste planifiée, un technicien du Gosplan. Il en est de même des cartels et des ententes, qui ne peuvent empêcher la venue d’un nouveau concurrent. Sauf lorsque les membres du cartel sont des monopoles publics et que le marché est fermé. C’est le cas de la monnaie.

Le coût de transaction

Sraffa, dans les années 30, a tenu des propos déconcertants : il disait qu’une entreprise fonctionne normalement à coûts décroissants et à rendements croissants. Or, ceci a pour conséquence automatique que l’entreprise, à mesure qu’elle grandit, va absorber toutes ses concurrentes jusqu’à devenir un monopole. Ceci est donc un excellent argument pour l’Etat, qui en profitera pour intervenir à coup de subventions, histoire de financer le fait que cette entreprise, devenue monopolistique, devra fonctionner à perte.

Joan Robinson lui répondit prestement : pour elle, la loi des rendements décroissants découle du fait ou reflète simplement le fait que l’élasticité de substitution des facteurs n’est pas infinie. En termes moins savants, ça veut dire qu’en présence de facteurs fixes (par exemple, un terrain) et des facteurs variables (les matériaux, la main d’œuvre, bref tout le reste), à un moment donné, à mesure que l’on monte un immeuble, les étages deviennent de plus en plus coûteux et de moins en moins rentables. Jusqu’au moment où il faudra bien s’arrêter. A contrario, insiste Joan, si tous les facteurs de production étaient indéfiniment divisibles, chaque individu serait à lui seul une entreprise. Ce qui ne correspond pas à la réalité.

Chamberlin s’est alors opposé à Robinson : pour lui, même si tous les facteurs de production étaient divisibles à l’infini, l’entreprise existerait tout de même pour mettre à profit les économies d’échelle tirées de sa dimension. Hicks ajoute même que si l’entreprise a une raison d’être, c’est parce que le cerveau du manager ne peut être partout, ce qui limite la taille critique d’une entreprise donnée.

Puis vint Coase. En 1937, dans un article passé inaperçu, il pose cette question métaphysique : pourquoi y a-t-il une entreprise plutôt que rien ?

C’est, selon lui, parce que le recours au marché occasionne des coûts, et que les entreprises existent pour réduire ces coûts. Ça peut sembler tout bête, c’était pourtant révolutionnaire. Quand on parle de coûts, il ne s’agit pas seulement des coûts de vente, mais aussi des coûts de transaction, qui sont tous ceux occasionnés par la recherche d’un partenaire sur le marché, par la négociation et la signature d’un contrat, etc. Les entreprises réduisent les coûts de transaction en substituant l’ordre hiérarchique à la loi de l’offre et de la demande. Exemple : au lieu de négocier chaque jour l’embauche de main d’œuvre, elle a sous contrat des salariés qui doivent obéir aux ordres qui leur sont donnés.

Bien évidemment, l’organisation hiérarchique a ses propres défauts, et l’on voit souvent la firme recourir à des processus inverses de désintégration pour retrouver de la compétitivité grâce à l’aiguillon de la concurrence.

Coase souligne par ailleurs l’importance de l’information. Elle se paie. Elle accapare des ressources. Il arrive un moment où la quête d’information coûte plus cher qu’elle ne rapporte. A ce moment-là, il vaut mieux renoncer. Mais cela ne signifie pas que mon comportement est irrationnel, bien au contraire, comme je l’expliquais plus haut. J’accepte mon ignorance relative, en connaissance de cause. Le coût de l’information est une donnée fondamentale, l’œuf de Colomb de Coase : car si l’information était gratuite et parfaite, elle serait disponible partout, et toute incertitude aurait disparu. Ce faisant, les entreprises n’auraient plus lieu d’être, et la planification centralisée serait possible. Heureusement, tel n’est jamais le cas.

Les institutions ne tombent donc pas du ciel, elles sont produites par l’économie ou répondent à des nécessités économiques. Car en effet, aux côtés des coûts de transaction du marché (confiance en la robe d’un avocat, négociation et application des contrats), il y a des coûts de transaction managériaux (établissement, maintien ou changement de l’organisation de l’entreprise, fonctionnement, etc) et aussi des coûts de transaction politique (liés au maintien ou au changement de l’entité politique, au fonctionnement de celle-ci également, c’est-à-dire les dépenses courantes des fonctions régaliennes de l’Etat).

Le bien collectif

Je ne respecte pas ici l’ordre des chapitres de Simonnot, mais la compréhension du texte me semble facilitée de la sorte. Un bien collectif, c’est un bien qui génère des externalités (positives ou négatives). Il a deux caractéristiques : la non-rivalité, qui signifie que le fait qu’un individu supplémentaire profite de ses avantages n’en réduit pas le montant disponible pour tous ceux qui en jouissaient déjà. La non-excluabilité, qui signifie qu’il n’existe pas, dans l’état des techniques actuelles, de moyen imaginable d’empêcher quelqu’un de le consommer une fois qu’il est produit. Le parfum de mes roses embaume le voisinage, sans que je puisse l’empêcher (à un coût raisonnable).

Philippe ne s’est pas spécialement foulé en faisant un copier-coller des 39 leçons ici. Par nature, un bien non-excluable incite les gens à adopter un comportement opportuniste, à être un free rider, un commensal, un passager clandestin (ces termes sont synonymes). Par ailleurs, la consommation du commensal (j’utilise ce terme, car je le trouve très joli), ne passant pas par le système de prix, est donc gratuite, et ne révèle pas ses préférences. Si on laisse les utilisateurs libres de payer ou non le financement d’un tel bien, alors ce financement est impossible et le bien en question ne sera pas produit. Le bien doit être financé par l’impôt.

Il ne faut pas oublier qu’un bien n’est pas excluable en fonction de la technique du moment. Une émission de télé semblait non-excluable jusqu’au jour où on a inventé un système de cryptage performant.

En général, les biens individuels sont plus facilement excluables que les biens collectifs (le chauffage de ma maison, un concert dans la rue). Mais c’est une erreur car il est aisé de trouver des biens collectifs excluables. Un concert dans un lieu fermé est excluable. Il faut donc, pour réfléchir aux mesures destinées à rendre un bien excluable, se poser la question du coût de production de la technique d’excluabilité, et du coût de propriété. Il faut que ceux-ci ne dépassent pas le revenu que l’on attend de ce bien.

Un bien non-excluable doit-il forcément être financé par l’impôt ? Cela revient à imposer les préférences des gens qui sont au pouvoir : l’Etat est censé mieux connaître les véritables intérêts des individus que les individus eux-mêmes !

C’est ici que Coase apporte une solution révolutionnaire : le contrat conditionnel. J’en reparlerai plus loin. En gros, il consiste à attribuer des droits de propriété à tous les acteurs, qui n’en avaient pas auparavant. La solution, issue de la libre négociation des parties, est alors efficiente. La moralité de tout cela, c’est qu’il n’y a pas de définition objective du bien public ou du service public. Le bien ou le service public, c’est celui que l’Etat reconnaît comme tel. Léon Duguit ne disait pas autre chose. C’est parce qu’il bien est produit par l’Etat en grande quantité qu’il devient, à terme, public.

En appliquant ces réflexions, Mancur Olson en vient à dire que loin de refléter un soi-disant « intérêt général », le bien commun ou l’interaction de tous les groupes d’intérêt, ou même seulement la volonté de la majorité, les décisions sont prises en réalité en fonction des catégories d’intérêts qui parviennent à s’organiser parce qu’ils concernent un petit nombre de gens. Les subventions, payées par un grand nombre de gens, ne sont en réalité versées qu’à quelques personnes. Celles-ci sont organisées, à la différence des contribuables, qui sont incapables de protester.

Le théorème de Coase

Avec Coase, se pose la question de la définition et du coût des droits de propriété. Jusqu’alors, on appliquait aveuglément le principe polleur-payeur de Pigou. Le « coût social » d’une pollution étant supérieur au « coût privé » pour l’entreprise, il faut donc taxer (ou subventionner dans le cas inverse). L’intervention de l’Etat est donc toujours de mise.

Or on sait bien à présent que l’Etat ne peut pas ne pas substituer ses propres préférences à celles des particuliers. Et bien sûr, parler des « préférences de l’Etat » ne veut rien dire. C’est une expression qui anthropomorphise l’Etat. L’Etat, en lui-même, ne peut avoir de préférence. Les hommes qui composent cet Etat, eux seuls, peuvent en avoir. Ce que Coase montre, c’est qu’il est plus efficient de laisser pollué et pollueur négocier entre eux. Et peu importe quelle est la répartition initiale des droits de propriété. Par exemple, si une usine a un droit de propriété sur l’air environnant, qui lui permette de polluer librement, les propriétaires du camping voisin vont le transformer en champ de carottes. Si tous, et donc y compris les propriétaires dudit camping, ont un droit sur l’air environnant, qu’ils peuvent vouloir pollué ou non pollué, ils vont s’entendre avec l’usine pour qu’elle leur achète leur droit, de telle sorte qu’elle puisse continuer à polluer comme bon lui semble. Quelle que soit l’attribution au départ des droits, si on laisse les parties négocier librement, la solution choisie est la même et elle est efficiente. Les droits se déplacent vers ceux pour qui ils ont la plus grande valeur, et ce déplacement est efficient.

Mais il faut pour cela que les coûts de transaction soient nuls. S’ils ne le sont pas, les négociations entre les propriétaires du camping et l’usine peuvent être longues et difficiles. C’est dans ce cas qu’une intervention extérieure est nécessaire. Les institutions existent non pas seulement pour réduire les coûts de transaction ; elles existent parce que les coûts de transaction ne sont pas nuls.

La taxation peut alors éloigner de l’efficience. Si, en s’équipant en filtres, une usine échappe à la taxe, la solution n’est pas efficiente : l’efficience, c’est la pollution. Car le coût des filtres est plus élevé que le coût de la transformation du camping en champ de carottes.

Le théorème de Coase est un formidable défi aux juristes. Si la propriété peut être définie comme le droit d’exclure autrui d’un bien, alors elle a un caractère absolu. Ce qui signifie qu’autrui ne peut empiéter sur ma propriété en faisant appel à l’intérêt général, ou à quoi que ce soit. Le fait que le droit de propriété ne peut être déduit ou transféré que par le consentement du propriétaire en fait un droit absolu.

Posner ajoute que l’efficience justifie le caractère absolu du droit de propriété, dans le cas où les coûts de transaction sont faibles. S’ils sont élevés, la reconnaissance de droits absolus est inefficiente. Par exemple, je ne puis avoir un droit de propriété absolu sur les ondes, car je ne puis empêcher celles-ci de pénétrer dans ma maison. Des mécanismes alternatifs doivent être mis en place : règles de responsabilité, instauration d’un domaine éminent, zoning. Autrement dit, dès que les coûts de transaction empêchent les droits de propriété d’être achetés sur le marché par ceux qui les valorisent le plus, ces droits doivent être définis à l’avance le mieux possible de manière autoritaire ; ensuite, on laisse jouer le mécanisme des responsabilités et/ou on réglemente.

Philippe insiste enfin sur l’alternative, la summa diviso, opposant la règle de responsabilité et le droit de propriété.

  • la règle de responsabilité : elle relève du tribunal civil, le niveau de preuves requis est faible car le procès se terminera (éventuellement) par le dédommagement du demandeur par le défendeur. La « peine » est donc un simple transfert d’une personne à une autre. L’auteur du dommage a droit à une compensation ; le dédommagement doit être égal au dommage.
  • le droit de propriété : il relève du juge pénal. Le niveau de preuves requis est plus élevé, car l’accusé risque la prison, voire, dans certains pays, la peine capitale. La peine est ici une diminution de bien-être pour le prisonnier – et pour la société qui doit assurer son entretien. Le voleur sera puni de telle façon qu’il n’est pas dans son intérêt de voler. La punition est donc dissuasive.

Pourquoi la protection de la propriété relève du pénal, et non du civil ? Parce que le dédommagement est difficile et coûteux à calculer, et il ne satisfait jamais la victime complètement. Protéger la propriété uniquement avec des règles de responsabilité pourrait donc aboutir à des résultats inefficients. La meilleure méthode, c’est d’appliquer dans ce cas un droit de propriété, relevant du pénal. C’est uniquement lorsque les coûts de transaction sont plus élevés que les frais de procédure, qu’il vaut mieux se fier au droit de la responsabilité.

Cette explication un peu fumeuse de Philippe me laisse, pour l’instant, sur ma faim.

A suivre.

Notes

[1] c’est à dire les hommes de l’Etat, car l’ « Etat » n’en pas une entité réifiée, mais le jouet entre les mains des puissants

[2] C’est Nelson qui fera cette provocante remarque, dans Economics as Religion, from Samuelson to Chicago and Beyond, Pennsylvania University Press, 2001.

[3] H-H Hoppe, Democracy – The God that Failed, The Economics and Politics of Monarchy, Democracy and Natural Order, Transaction Publisher, 2002.

Mais comment avons-nous survécu à notre enfance ??

La vérité c'est que je ne sais pas comment nous avons pu survivre a notre enfance !

En y pensant, il est difficile de croire que nous ayons survécu.

On voyageait dans des voitures sans ceintures de sécurité, sans sièges spéciaux et sans Airbag,

On faisait des voyages de 10 - 12 heures avec 5 personnes dans une Renault 4 ou une Mini et on n'avait pas le syndrome de la classe Touriste.

Nous n'avions pas des portes avec protections, d'armoires ou des boîtes de médicaments avec des couvercles spéciaux pour enfants.

On allait à vélo sans casque, sans protections pour les genoux ni les coudes.

Les balançoires étaient de métal avec des coins pointus et nous jouions pour voir qui était le plus fou.

On passait des heures à construire nos "véhicules" avec des bouts de roues pour descendre les côtes et alors seulement nous découvrions que nous avions oublié les freins.

Apres s'être éclatés contre un arbre, on apprenait à résoudre le problème.

On jouait au "mouchoir" et aux "gendarmes et aux voleurs" et personne ne souffrait d'hernies ou de vertèbres déplacées.

On sortait de la maison le matin et jouait toute la journée, et on rentrait seulement quand les lumières de la rue s'allumaient.

Personne ne pouvait nous localiser.

On cherchait du bois dans les poubelles ou n'importe où, et on faisait des cabanes pour passer un moment dedans.

Il n'y avait pas de portables.

On se cassait les os et les dents et il n'y avait aucune loi pour punir les coupables.

On s'ouvrait la tête en jouant à la guerre avec des pierres et tout se passait bien, c'était des trucs d'enfants et on se soignait avec du mercurochrome (rouge) et quelques points de suture, et le jour suivant on était tout content.

La moitié de nos compagnons de classe avait le menton cassé ou quelques dents en moins, ou une bosse à la tête.

On se battait et on se mettait sur la tronche les uns aux autres et on apprenait à le surmonter.

On allait en classe chargé de livres, tous mis dans un sac a dos qui, rarement, avait des renforts pour les épaules et encore moins souvent des roues !!!

On mangeait des bonbons et on buvait des sodas mais sans être obèses.

Oui des fois certains étaient gros comme dans tous les groupes.

On était toujours en train de courir et jouer en plein air.

On partageait des boissons et personne ne tombait malade.

On attrapait seulement des poux dans les cheveux, et nos mères arrangeaient tout ça en nous lavant la tête avec du vinaigre chaud.

On n'avait pas de Playstations, ni de Nintendo 64, de jeux vidéos, pas 99 chaînes de télé, ni films en DVD, portables, ordinateurs, Internet, mais on s'occupait en lançant des bombes à eau et en se battant sur le sol, en déchirant nos habits.

Nous, oui, on avait des amis.

On se donnait rendez-vous et on sortait ensemble.

Et si on n'avait pas de rendez-vous, on sortait dans la rue et là on se rencontrait et on jouait aux billes, à cache-cache ... que du high tech !

On y allait en vélo ou en marchant jusqu'à leur maison et on appelait à la porte.

Imaginez vous ! sans demander la permission aux parents, et on allait seul, là, dehors, dans ce monde cruel ! sans personne de responsable !!

Comment avons-nous fait ??

On inventait des jeux avec des bouteilles, des bouts de bois et des ballons de foot improvisés.

On buvait l'eau directement du robinet dans les fontaines publiques ou les chiens avaient bu !

On allait chasser des lézards et des oiseaux avec un fusil à plomb avant d'être majeur et sans adulte.

Aux jeux, à l'école, il n'y avait pas tout le monde qui participait. Ceux qui n'y participait pas, devaient surmonter seuls la déception.

Quelques écoliers n'étaient pas intelligents comme les autres et devaient redoubler. Ils n'avaient pas inventé les examens de rattrapage !

Et on sortait avec des filles en les persécutant pour leur toucher les fesses et les seins, on jouait à leur faire des bisous, avec audace et pour de vrai !

On était responsable de nos actions et on assumait les conséquences.

Il n y avait personne d'autre pour décider.

L'idée d'un père nous protégeant, si on transgressait une loi, était inadmissible, et si notre instituteur nous donnait une correction ou une claque, on se taisait de crainte d'en prendre une autre en racontant cela à nos parents.

On était libre, il y avait des hauts et des bas, des responsabilités et on apprenait à grandir avec tout ça.

Léon M.

Moby - Lift me up to libertarian sky

Il n'y a pas que Clint qui est libertarien. Il y a Moby aussi.

A lire ici

Asked about the drug issue by the Colorado Springs Gazette, July 27, Moby replied:

"I'm sort of a libertarian. People should be able to do what they want. I ultimately defer the wisdom to an adult to make their own choices. If someone wants to do drugs, I think it's their own business and not the business of the state."

(Source: 10 minutes with Moby, Colorado Springs Gazette, July 27, 2001, page GO13)

Million dollar baby

Je me devais de parler de ce film, cela va de soi. Toutefois, je ne savais que dire de plus que ce que les autres ont dit. Bien sûr, je puis vous parler de Clint, peut-être le cinéaste - acteur libertarien le plus connu au monde. Mais cela, vous le savez déjà pour la plupart. J'ai bien apprécié le film, même si j'ai préféré Sur la route de Madison et Impitoyable. Sans compter bien sûr les films dans lesquels il a joué, lui qui restera toujours à mes yeux l'Homme sans nom de Pour une poignée de dollars et de Pour quelques dollars de plus.

Alors, fainéantise aidant, je préfère vous renvoyer au blog de Pierrot, mon ami libertaire et fin cinéphile, qui écrit notamment ceci :

J’ai toujours pensé qu’il fallait essayer de voir dans les films ce qui s’accorde le plus à nos exubérantes lubies. Ainsi, j’aime à voir dans Eastwood non le républicain qu’il semble être (je dis « semble » car il s’est toujours montré irréprochable quant à la défense des minorités , des femmes) mais comme une espèce d’anar individualiste. Oh certes, ce n’est pas Ravachol (ni même Carpenter, bien moins ambigu du point de vue politique!) mais il y a toujours chez lui ce sentiment que la liberté prime avant tout, même celle de débrancher une personne condamnée qui le demande (et merde pour les cul-bénits !). Alors OK !

Lire ici (vous pouvez poster vos commentaires, puisqu'il les attend)

Pour une économie libérale collectiviste

Patrice écrit :

Les politiciens savent user de la rhétorique et produire des expressions consensuelles vides de sens. Ainsi, le traité constitutionnel européen entend promouvoir une économie « sociale » de marché. Cela veut dire qu’il existerait une économie de marché « antisociale ». Et puisque nous y sommes, pourquoi la gauche ne défendrait-elle pas une économie « libérale » collectiviste ?

Lire la suite ici

28 jours plus tard

Film de Danny Boyle (2004), avec Cillian Murphy, Naomie Harris, Chistopher Eccleston.

Je n’ai jamais vu Trainspotting, et Petits meurtres entre amis m’avait laissé une forte impression. Dans 28 jours, qu’Eskoh nous avait merveilleusement recommandé il y a un an environ, on est transporté dans un univers apocalyptique peuplé de zombies assoiffés de sang, au beau milieu d’un Londres dépourvu de tout habitant humain, ou presque.

Vous allez me dire : encore un film de zombies de plus. On connaît les nanards américains ou italiens des années 70. Je n’ai jamais été fan de la Nuit des morts-vivants, si tant est qu’on puisse assimiler les films de morts-vivants aux films de zombies. J’ai revu récemment le nanard absolu qu’est Le Notti Erotiche dei Morti Viventi du stakhanoviste du mauvais goût (ce qui est un compliment sous ma plume, bien sûr) Joe d’Amato. Ce dernier film compile film de morts-vivants et film érotique à la Emanuelle (Laura Gemser y tient d’ailleurs le rôle principal, même si on ne la voit presque jamais, un peu à la manière de Caligula, la storia mai racconttata. Le vieux Joe connaissait toutes les ficelles pour attirer le chaland à la manière putassière qu’on lui connaît. C’est également un spécialiste des plans fixes inutiles, des scènes où l’on suit Laura – ou une autre, dans la rue, en train de faire du shopping, d’arpenter les rues, de se regarder dans les vitrines des magasins, le tout pour faire durer le film jusqu’aux fatidiques 90 minutes réglementaires de tout film d’exploitation qui se respecte.

Plus récemment, je ne peux pas dire que Resident Evil m’ait passionné, malgré la beauté époustouflante et vénéneuse de la belle ukrainienne Milla Jovovich. Quoi qu’il en soit, je me suis fié à la fois au bon goût d’Eskoh et au hasard qui m’a fait tombé sur ce DVD. Et c’est une excellente surprise.

L’histoire : un homme tombe dans le coma à la suite d’un accident. Un beau jour ensoleillé, il se réveille, sur son lit d’hôpital. Il se réveille tout seul. Aucune infirmière, aucun médecin, aucun aide-soignant n’est présent. Il appelle. Personne ne répond. Rassemblant ses faibles forces, il décide de se lever. Sa chambre est fermée, la clé est tombée au sol. Il ouvre. Dans le couloir, tout est vide. Dans tout l’hôpital, tout est vide. Les distributeurs de boissons sont éventrés. L’accueil est déserté.

Dans les rues de Londres, pas un seul passant, personne, absolument personne. Que s’est-il donc passé ?

28 jours plus tôt, des militants de la cause animale ont tenté de libérer des singes, tenus dans des cages et sur lesquels des scientifiques menaient des expérimentations médicales. Seulement voilà : il ne fallait en aucun cas les libérer, car on leur avait inoculé un puissant et destructeur virus, extrêmement contagieux et sans remède connu.

Durant 28 jours, le virus s’est propagé à la vitesse de la lumière, jusqu’à atteindre la terre entière. Toutes les villes, grandes ou petites, ont été touchées. Londres n’est qu’un avatar parmi d’autres. Très peu de survivants ont réussi à y réchapper pour l’instant. L’armée diffuse un message enregistré, qui invite ceux-ci à rejoindre un camp retranché situé au nord du pays. Mais est-ce un piège ? y a-t-il un espoir ? sur qui peut-on se fier ?

Notre héros n’est pas au bout de ses peines, dans ce film au suspense haletant et à la photographie impressionnante.

L'invention de l'Etat : prologue

Un petit billet très rapide pour votre inviter à lire cette brève parue sur alternatives économiques, au sujet du livre de Philippe Simonnot dont nous parlons depuis quelques jours.

Intéressante critique. Je cite quelques mots-clés, présents ici comme chez tous les tenants du prêt-à-penser : "courant ultralibéral", "choux gras", "propagandistes", sans parler "des gens qui meurent du SIDA" (quel rapport avec le livre ). Ne manque à l'appel que l'odieux capitaliste le poignard entre les dents ; Daniel a bien peu d'imagination.

Merde, y'a comme un problème : on dirait que le chroniqueur a lu le livre si attentivement qu'il a transformé son sous-titre, en, je cite, "Economie du droit du travail". Pour des donneurs de leçons de première, voici qui ne fait pas très sérieux. Ils ont du confondre avec le dernier bouquin d'André Gorz, c'est humain, que voulez-vous.

Remarquez, comme le dit le chapeau de la brève :

Il n’est pas nécessaire d’arriver au terme de ce livre pour en comprendre le message

OK - mais il serait bon tout de même d'arriver au moins au terme de la couverture, ça t'éviterait d'écrire des conneries.

A tribute to Max Pécas

Un billet pour remercier le plus grand réalisateur français de tous les temps :), j'ai nommé, mais vous l'avez bien sûr deviné : Max Pécas ! Trop de billets consacrés au cinéma trash et horrible ici, et pas assez de légèreté ! Par ailleurs, je me fais un devoir de défendre la veuve et l'orphelin du cinématiquement correct, les laissés pour compte du prêt-à-penser, les parias du festival de Cannes.

Bien sûr, vous allez me dire, et vous n'aurez pas totalement tort, que Max a créé le summum de l'humour beauf, qu'il est l'exact opposé du bon goût et même de la plus petite lueur d'intelligence.

Je sais tout cela. Mais je sais aussi qu'il écrivait, réalisait et produisait lui-même ses films. Qu'il a tout donné pour l'entertainment du plus grand nombre, ce qui n'est pas en soi condamnable, bien au contraire. Et qu'il a suscité nombre de fantasmes, par quelques-uns de ses films, auprès de l'adolescence d'alors, dont j'étais. Je pense tout particulièrement à sa trilogie de Saint-Tropez[1]. Il a découvert Ticky Holgado, Victoria Abril ou encore Caroline Tresca. Ses polars des années 60 étaient d'honorable facture. Enfin, il a écrit des dialogues qui m'ont personnellement marqués :

Evelyne: Qu'est ce que vous faîtes vraiment dans la vie Paul et toi?

Julius: On fait gaffe!

ou encore

Le commis: Cet homme là il a pas de coeur!

La bonne: Il a autre chose! A voir comme il s'est emballé la patronne, ça doit être extra!

Le commis: Tu parles! Une mécanique qu'a plus de cent mille bornes ça lache d'un seul coup tandis que le neuf ça part tout seul! La bonne: Et ça vous laisse tomber en route!

Je n'ai pas honte, ou plutôt pas plus honte que d'apprécier Chevallier et Laspalès, en vous conseillant d'acheter ce coffret, sorti l'an dernier :

Au fronstipice du site Max Pécas spirit, on peut lire ceci :

Max Pécas est au cinéma comique ce qu' Edd Wood est au cinéma de science fiction...

Nulle meilleure définition que celle-ci, ne trouvez-vous pas ?

Et comme vous êtes sympas, quelques photos d'Olivia Dutron, l'un des superstars de Max :

Notes

[1] Les Branchés de St Tropez, Deux enfoirés à St Tropez, et On se calme et on bois frais à St Tropez

lire la suite

L'invention de l'Etat, introduction (2/2)

Introduction – suite

La première partie est disponible ici

Hobbes comprend qu’on ne peut fonder le pouvoir uniquement sur la force. On lui en sait gré. Mieux que la force en effet, il y a le consentement. Les hommes sont mus par la vanité. C’est elle qui rend la vie proprement invivable, une guerre de tous contre tous dans l’état de nature. L’Etat n’est donc pas naturel, il est même l’artefact parfait. La création anti-naturelle par excellence.

Les hommes sont égaux dans l’état de nature, pour une raison simple selon Hobbes : parce que, quelle que soit la force du plus fort, le plus faible sera toujours assez fort pour porter un coup mortel à celui-là. Dans ces conditions, chacun a un droit sur toute chose, y compris sur le corps des autres. Dans De Cive, Hobbes pensait un peu bêtement qu’il suffisait de transférer les droits de propriété des individus à l’Etat pour sortir de l’état de guerre de tous contre tous. Dans Léviathan, il change de vocabulaire : il ne s’agit plus de transfert de droits, mais d’autorisation. Je trouve que sur ce point, Philippe est un peu rapide. Disons que les hommes transfèrent d’un commun accord au Souverain leur libre-arbitre de manière inconditionnelle et définitive. C’est un mécanisme à crémaillère, sans espoir de retour. Le souverain ne peut donc plus être déposé, puisque la convention originelle a été conclue sans lui. Elle n’a pas en effet été conclue verticalement entre le souverain et le peuple, mais horizontalement au sein du peuple lui-même. Il n’y a plus de justice, ni de propriété, puisque ces concepts sont définis par le souverain, à qui on ne peut les opposer. L’impôt est donc pleinement légitime.

Philippe note à juste titre l’étendue des contradictions de Hobbes[1]. Il ne dit en revanche rien sur le fondement de sa conception, sinon par la formule classique : Quis custodiet ipsos custodes ?



Spinoza, parti d’un fondement opposé, aboutira au même résultat que Hobbes, à la souveraineté illimitée du prince. A ceci près que chez lui, c’est la nature, ou plus exactement la loi de la nature, qui fonde le contrat social. Cette position est peut-être fausse, mais elle a bien plus de cohérence que celle de Hobbes.

Philippe consacre ensuite plusieurs pages (bien trop) à Colbert. Comme si un robin du Roi pouvait se hisser à la hauteur de plus grands penseurs des temps anciens. Comme le dit toutefois Philippe, et à juste titre bien sûr, Colbert

est en grande partie responsable de la récession économique et même démographique qu’a connue la France à partir de 1680, la misère du peuple et la famine étant masquées par les fastes de Versailles.

Plus que Colbert, il me semble important de s’arrêter un peu sur la doctrine que le « colbertisme » ne fait que reprendre, à savoir le mercantilisme. Cette dernière est flatteuse pour les administrations qui sont en train de naître, en confondant l’Etat et la nation : la richesse de l’un est considérée comme synonyme de la prospérité de l’autre. C’est une macro-économie avant la lettre, qui conçoit le commerce international comme un jeu à somme nulle, où il faut absolument être gagnant si on ne veut pas être perdant. Colbert a donc institué des droits de douane sur les importations, et a interdit les sorties d’or à l’étranger. On ne pouvait donc arriver qu’à un blocage complet du système, ce qui sera le cas en 1672, lorsque éclate la guerre contre la Hollande, que Colbert appelait chaleureusement de ses vœux. Colbert n’a pas compris ce que les lecteurs de Copeau savent déjà : que la balance des paiements d’un pays est globalement toujours équilibrée. Tout obstacle tarifaire ou autre dressé contre des importations aura pour seul effet de réduire les exportations. De même tout encouragement aux exportations aura pour effet d’encourager les importations.

Enfin, la politique de Colbert, qui constitua de véritables monopoles d’Etat, générant de formidables rentes, a eu comme conséquence évidente d’empêcher les innovations, comme les métiers à tisser, qui auraient risqué de générer une production de masse. Quant aux salaires des ouvriers des manufactures d’Etat, ils étaient bien sûr réduits au plus bas niveau possible, de manière à ne pas compromettre la soi-disant compétitivité des produits français à l’export. Colbert n’était pas seulement un nul, c’était un criminel. Et aussi un ancêtre. Un ancêtre de la « politique industrielle » de Mitterrand et Mauroy durant les années 80. Celle des années Bull, si vous préférez.

Auteur suivant, Locke. Je ne m’attarderai pas trop sur lui, tout a déjà été dit sur Catallaxia. Je dirai simplement que Locke considère que l’état de nature soumet les hommes à l’obligation de se conserver. Et pour y parvenir, les hommes sont contraints de travailler. Quelle conséquence tire Locke de ce travail nécessaire ? l’existence du droit de propriété. En effet, dit Locke, le travail appartient à l’ouvrier, dès lors que ce qui reste commun suffit aux autres, en quantité et en qualité. Cette restriction, c’est le proviso lockéen. De là découle une grossière erreur, décidément fréquente, celle de la valeur-travail.

Pourquoi les hommes sortent-ils de l’état de nature ? pour deux raisons. D’une part, le risque de guerre, qui pèse comme une épée de Damoclès sur la tête des hommes de la nature ; d’autre part, le rôle accumulateur de la monnaie. En effet, cette dernière n’est pas seulement le produit spontané d’un consentement tacite, comme nous l’avons dit plus haut, mais c’est aussi le vecteur qui rend possible l’accumulation des richesses. De là Locke trouve le rôle de l’Etat : il doit protéger la propriété des hommes de la nature, qui choisissent d’entrer en société. C’est exactement l’inverse de Hobbes, qui croyait que le droit de propriété naissait après l’Etat. Le droit de propriété au sens de Locke vient donc s’opposer aux ambitions des gouvernants.

Philippe parle ensuite d’un auteur que personnellement j’adore, Cantillon. A la manière des samizdats, son essai circule sous le manteau, tant il est sulfureux. Un Copeau des temps anciens, si vous préférez… Il fonde l’individualisme méthodologique. L’Etat n’a pas d’existence en soi, il n’est qu’une collection d’individus. Il comprend, le premier, le vrai sens de la valeur : elle provient de l’évaluation subjective qu’en font les consommateurs. Le travail, plus généralement le coût de production, a un rôle, mais ce n’est pas celui de fixer le prix d’une marchandise. C’est celui d’indiquer si l’entrepreneur peut faire des profits ou s’il va encourir des pertes. Cantillon comprend d’ailleurs le premier quel rôle a l’entrepreneur : il équilibre les demandes et les offres dans le futur, si du moins il parvient à prévoir correctement l’avenir, et si on le laisse faire dans cette tâche.

Cantillon est un auteur génial. Il comprend que la croissance de la population est déterminée tout à la fois par les ressources naturelles, les facteurs culturels et le niveau technique. Ce qui signifie que les peuples adaptent leur croissance démographique à leurs ressources économiques. Ce qui est déterminant, c’est la manière dont les riches consomment. Les innovations pénètrent toujours par le haut.

Quelle est pour Cantillon l’origine du droit de propriété ? c’est, dès lors qu’on dépasse le stade nomade, le droit du conquérant de répartir son butin comme il l’entend, terres comprises, entre ses favoris. C’est un argument peu convaincant, je trouve. Mais il permet à Cantillon de pointer du doigt l’essentiel : la loi de la concentration du capital foncier. Dans tous les cas de figure, dit Cantillon, l’inégalité finira par prévaloir, car les propriétaires devront employer des fermiers et des laboureurs. Il faudra leur assurer la subsistance. Et pour le reste ? le propriétaire le versera au prince ou à l’état, sous forme de revenu foncier.

De Cantillon, nous passons à Condillac. Je crois que Philippe l’aime beaucoup. C’est le premier à penser explicitement les rapports entre l’économie et la politique. Murray Rothbard et l’école de Chicago sont les héritiers directs de notre abbé (car il était abbé). Plus fort que Cantillon, Condillac explicite des notions jusque-là floues et incomplètes. Il fonde la valeur sur l’utilité. La valeur est donc subjective, et même deux fois subjective : elle répond aux besoins du sujet, et elle ne devient valeur que par une estimation subjective. Ce sont donc nos besoins qui déterminent la valeur des choses. Evidemment, on sent moins les besoins dans l’abondance que dans la rareté, mais le fond du nœud est bien là. Comme le dit Condillac dans un éclair de génie,

Une chose n’a pas une valeur parce qu’elle coûte, comme on le suppose ; mais elle coûte, parce qu’elle a une valeur.

On passe de la valeur au prix par l’échange. C’est là où Condillac est vraiment génial. Il dit :

Il est faux que dans les échanges on donne valeur égale pour valeur égale.

(en se référant implicitement à Thomas d’Aquin. Bien au contraire :

Chacun des contractants en donne toujours une moindre pour une plus grande.

L’inégalité des valeurs subjectives est le moteur de l’échange. Et cet échange, s’il est librement consenti, améliore forcément le bien-être des deux parties, qui, sinon, n’échangeraient rien du tout !

Le seul déplacement d’un objet de la personne A à la personne B augmente le bien-être de l’ensemble des deux personnes si B accorde plus de valeur que A à cet objet ! C’est l’échange qui révèle les prix, car aucun prix n’est absolu, tous sont relatifs. Ils n’apparaissent absolus que parce qu’ils sont exprimés en monnaie, mais même dans ce cas, ils sont relatifs au prix de la monnaie.

Chez Condillac, la liberté humaine est fondée sur l’efficience économique, pas sur la morale ou sur la religion. L’échange profite aux parties parce qu’il est libre. La plus petite contrainte exercée sur l’une ou l’autre aboutirait à un moindre bien-être. Il propose de restaurer la liberté des échanges pour réduire les disettes et stabiliser les prix, ce qui, comme le rappelle justement Philippe, est aussi scandaleux au XVIIIe siècle, que de vouloir aujourd’hui libérer de ses réglementations (SMIC, 35 heures, etc) le marché du travail pour réduire le chômage.

Dans son grand tableau, l’Etat a une place : celle de l’Etat gendarme, dont l’impôt constitue le salaire de protection des propriétaires. Mais le souverain ne peut être protecteur que s’il n’a pas de préférences propres. C’est là le trou noir du raisonnement de Condillac : comment empêcher l’Etat d’avoir ses propres préférences, et à partir de là comment l’empêcher d’interférer sur les préférences des particuliers ? Condillac ne le dira pas.

Adam Smith est un auteur mineur. Simonnot le pense, moi aussi. La Richesse des Nations est remplie d’erreurs et de contradictions. C’est Smith qui donnera une grande aura à la valeur-travail, malgré Condillac. Chez Smith, l’entrepreneur est un zombie, qui n’a aucune influence sur ses concurrents, ses fournisseurs, ses clients. Son entreprise est identique aux autres entreprises. Il ne court aucun risque, jamais. Cet entrepreneur-bureaucrate, comme le dit Philippe, est en fait un technicien supérieur juste capable d’administrer une entité quelconque.

On nous dit : oui, mais Smith a créé le concept majeur de toute la pensée économique libérale, la main invisible. Outre que ce n’est pas l’inventeur de cette idée, mais simplement de la formule, Smith n’y croyait en réalité qu’à moitié. Toutes sortes d’activités n’y relèvent pas, chez lui, du laisser-faire : la défense nationale, la navigation au long cours, les ponts, les ports, les routes, la poste, la construction des murs coupe-feu, la conservation des hypothèques, l’exportation de blé, etc. Par ailleurs, Smith continue à prôner un plafonnage à 5% des taux d’intérêt, alors qu’à la même époque ses « confrères » français, Cantillon et Turgot, qu’il connaît, plaident pour une déréglementation totale du marché de l’argent. En réalité, et Philippe reprend presque texto l’un des premiers chapitres des 39 leçons, la main invisible cache chez Smith la main, bien visible, de l’économiste d’Etat, au service du Prince bienveillant. Une sorte de souverain-économiste, comme Platon rêvait à un souverain-philosophe.

Philippe évoque ensuite Daunou, et ne dit pas un mot sur Bastiat. Puis vient Marx qui, dans sa jeunesse, a développé une idée intéressante : celle d’un Etat recherchant son propre intérêt, ou plus précisément composé d’individus recherchant leur propre intérêt[2]. Cette idée, il l’a abandonnée ensuite, ne voyant plus, dans Le Capital, dans l’Etat que la force armée au service de la classe dirigeante. Commons, bien moins connu, et auteur dispensable, cherchera, lui, à prouver que le jeu libre du marché ne peut produire aucun ordre, car l’Etat précède le marché, et non l’inverse. Il rend possible le marché, en assurant la compatibilité mutuelle des conduites. Il ne comprend pas ce que nous verrons plus loin, à savoir qu’un droit est concevable – et a existé – sans Etat.

Bizarrement, Philippe achève son introduction par l’école de Chicago. Pourquoi tant de trous, d’oublis volontaires ? je l’ignore. Il évoque Frank Knight, fondateur de l’école et de sa liberté de ton si particulière. Sa matrice ? le fait que la recherche de l’intérêt individuel se manifeste dans tous les secteurs de la vie en société. Milton Friedman prendra la relève, en démontrant que la crise de 1929, et son aggravation, revient non pas au marché, mais à ceux qui ont prétendu le réguler. Coase, lui, a montré qu’il est efficient de laisser pollueur et pollué négocier entre eux, plutôt que de taxer le pollueur à tous les coups. Posner a lancé, avec Coase, l’analyse économique du droit. Becker, enfin, a lui aussi frappé très fort, en montrant notamment que les gens avaient du goût pour la discrimination contre les Noirs, et étaient prêts à payer pour cela. Le résultat paradoxal est que la discrimination raciale nuit aux capitalistes blancs et aux travailleurs noirs, alors qu’elle profite aux capitalistes noirs et aux travailleurs blancs.

Nous verrons ensuite, bien plus rapidement, le livre 1er de l’ouvrage, consacré aux outils de l’économiste.

Notes

[1] Hobbes nous dit que les hommes ne sont pas capables de coopérer dans l’état de nature. Mais alors pourquoi le sont-ils assez pour convenir entre eux d’un pacte social ? D’autre part, alors qu’il écrit (chapitre 18) que la violence est nécessaire, il la répudie au chapitre 28 !

[2] Voir le 18 Brumaire, par exemple

Paul Reynaud

Je vous conseille vivement la lecture de cette monographie de Paul Reynaud.

C'est un homme important du XXe siècle français, et injustement méconnu. Leader de la Chambre bleu horizon, il a été exemplaire durant les années 1920 et 1930. Or on ne connaît de lui que son passage à la tête du gouvernement durant l'Occupation, ce qui est largement injuste. Cet ouvrage de Thibault Tellier remet pas mal de pendules à l'heure. Qu'il en soit remercié.

WIP 1 : nazixploitation

Vous connaissez mon goût immodéré et un rien canaillou pour le cinéma bis, qui a l'insigne avantage d'être à la fois trash et malséant, un peu comme ce blog, en somme. Je vous ai donc déjà entretenu tant des superstars du genre, essentiellement transalpins, que sont Tinto Brass (Caligula ou Cosi Fan Tutte, pour n'en citer que deux), Laura Gemser et son stakhanoviste de réalisateur, Joe D'amato, ainsi que des délicats ''snuff movies''. J'ai même abordé le comique léger des films d'Edwige Fenech. Je compte bien vous parler à l'avenir des films de cannibales, autre genre fondateur, des westerns spaghettis, et même de la blaxploitation, pour ne pas parler que de l'Italie. Autre genre injustement méconnu, celui du polar rital, qui, depuis le fameux Cadavres exquis, a tenu durant toutes les années 70 (les années de plomb) la dragée haute aux films français, malgré Melville ou Verneuil.

Cela dit, autant faire tout de suite dans le trash, hardcore, malsain, malfaisant, choquant, ignoble d'entrée de jeu. Le tout sur fond érotico-porno, comme il se doit chez Copeau (y'a tout c'qui faut...). Le cinéma italien des années 60-70-80 ayant été - et de très loin - le plus original et le plus innovateur, nous allons encore une fois nous concentrer sur lui. Levons de voile, ne tardons plus : je veux parler du distingué genre des WIP. Que sont les WIP ? Non pas les White international Protestants. Non, vraiment pas.

Il s'agit des films dit Women in prison, dans lesquels le principe est simple : on réunit en un même lieu clos, des femmes apeurées, des gardiens lubriques, des directeurs sadiques et surtout des voisines de cellule friponnes. Je consacrerai un billet spécifique à ces films.

Mais ce genre a engendré un sous-genre, ô combien plus distingué : celui de la nazixploitation. Là, on va très très loin, à la fois dans le n'importe quoi, et dans le choquant de très mauvais goût. Que du bonheur, en somme.

Je n'ai vu que deux films de ce style, ce qui fait un peu juste pour porter un jugement définitif. Cela dit, sachant qu'il est aujourd'hui absolument méconnu et pour tout dire honni, je me devais d'en parler un peu plus. Il s'agit de Salon Kitty, sans doute la référence du genre, même si tous ne le pensent pas, réalisé par le grand Tinto Brass, et de Love Camp 27, de Mario Caiano. A noter aussi l'existence, notamment, de Night Porter, avec Charlotte Rampling et Dirk Bogarde, tout de même, et de llsa, She Wolf of the SS, que pas mal considèrent comme le meilleur film du genre. Vous en trouverez ici une galerie très fournie.

Par ailleurs, fidèle à mon habitude, à la fin de ce billet vous trouverez à la fois une liste (non exhaustive) de ce genre de films, ainsi qu'un assez grand nombre de photos, à ne pas mettre à la portée de tout le monde, bien entendu.

Nikita offre ici un panorama assez réussi du genre nazixploitation :

il s'agit de la vague de la «Nazi-Exploitation», qui fit des ravages dans les années 70, avec une vague de films, majoritairement italiens, étalant des fantasmes sado-sexuels sur fond d’hypocrite dénonciation du nazisme. Cette mode, désagréable entre toutes, avait pourtant des origines nobles, puisque son origine se trouvait dans un film de Luchino Visconti, «Les Damnés » («La Caduta degli Dei», 1969), chef-d’œuvre contant la décadence d’une grande famille Allemande, parmi mille turpitudes sur fond de montée du nazisme. Le film abondait en situations sexuelles perverses, sublimées par la mise en scène d’un Visconti à son sommet. Ce formidable film devait cependant avoir une postérité plus que douteuse dans la décennie suivante : l’année 1974 vit en effet la sortie de deux films qui donnèrent le vrai coup d’envoi de la vogue «Nazi-Exploitation» ou «Nazixploitation», ou «Nazisploitation», ou «Porno-nazi», ou «Gestaporn». Aux USA, «Ilsa, She-Wolf of the SS» («Ilsa la louve SS», alias «Le SS était là, les gretchen aussi» !), était centré sur les méfaits d’une doctoresse nazie sexy et sadique dans une débauche de situations scabreuses(le film donna naissance à toute une série de films avec l’actrice Dyanne Thorne). En Italie, un film plus raffiné, «Portier de nuit» («Portiere di notte»), reprenait deux des acteurs des « Damnés », Dirk Bogarde et Charlotte Rampling, dans une trouble histoire de sado-masochisme entre un ancien SS et une déportée qui se retrouvent après la guerre et recommencent leurs jeux sexuels. Ce dernier film causa un véritable scandale et déclencha aussitôt la ruée des producteurs désireux de surfer sur la vague : en 1975, Tinto Brass signe «Salon Kitty», où Helmut Berger (un autre acteur des «Damnés») sévit au temps du nazisme au sein d’un bordel, où les filles sont notamment obligées de s’accoupler avec des monstres ! (dont déjà l’homme-singe Baccaro !). A partir de là, c’est le déluge de films plus trash et vulgaires les uns que les autres, qui vont pendant deux-trois ans déferler comme un fleuve de boue sur les malheureuses salles de cinéma : «Le Camp des filles perdues », « Les Déportées de la section spéciale SS», «Erika la plus sadique des kapos», et autres «L’Enfer des femmes» ! Ce sous-genre, typique des années 70 où l’on pouvait tout se permettre, a encore quelques fanatiques dégénérés mais, de l’aveu général, compte davantage de navets (antipathiques de surcroît) que de nanars.

Sur La Bestia in Calore, Nikita poursuit

Or, le spectacle se voudrait horrifiant mais atteint des sommets de ridicule rarement vus au cinéma. Visiblement très motivé, l’homme-singe ne fait pas très attention et envoie de la buée sur l'objectif de la caméra lors des gros plans (on n’a pas refait la prise, visiblement). Batzella en rajoute dans l’ignominie dans une scène vers la fin, où le monstre arrache les poils pubiens d’une femme et se met à les manger en bavant. L’image est en effet assez désagréable, mais en partie désamorcée par les grimaces impayables de Salvatore Baccaro et par l’usage très maladroit de ketchup et de peinture rouge lors des scènes de torture.

Le fin du fin est encore dans les croix gammées : j’ai en effet remarqué que dans un certain nombre de scènes, les svastika (sur les brassards ou les drapeaux) sont…à l’envers ! Il ne s’agit pas d’une inversion de l’image, car on voit cohabiter dans la même scène des croix gammées à l’envers et à l’endroit. Soit le costumier et le décorateur ont fait n’importe quoi, soit il ne restait plus que ça dans les stocks de Cinecittà ! Ou alors, à la fin de la guerre, les nazis n’avaient plus le temps de se pencher sur ce genre de détails…La reconstitution historique, globalement, n'est même pas au niveau d'une dramatique télé des années 50. A noter également une scène de folie : lors de l'attaque du village par les nazis, alors que les habitants fuient en pleine panique, nous voyons passer au premier plan un vieux paysan, qui croise les Allemands d'un air placide, sans donner le moindre signe d'inquiétude. Il s'agissait visiblement d'un habitant du village où a été tourné la scène, qui faisait sa promenade...On imagine l'instant : «Hé, papy, barre-toi du champ de la caméra! Rhaaa, on la refait!» «Heu, non, patron, y'a plus de pellicule... » «Crotte, bon c'est pas grave, on la garde, si ça se trouve les spectateurs n'y verront que du feu...»

D'autant que vous pouvez offrir à noël la poupée Ilsa ! Laquelle Ilsa ne s'est pas contentée de films nazixploitation (la voir par exemple ici en gardienne de harem, tout un programme).

De façon plus objective, on pourrait dire que les films nazixploitation, ou encore Nazisploitation, ou Nazi-exploitation, ou Porno-nazi ou Gestaporn, sont des films qui ont la particularité d'être intégralement basés sur l'exhibition des tares des nazis, notamment sous leur jour sexuel. Les films de nazisploitation ont pour la plupart été réalisés dans les années 1970, principalement en Italie mais également dans d'autres pays comme les Etats-Unis. Le genre se caractérise par une propension à vouloir choquer le public par tous les moyens, par la description de sévices grand-guignolesques, scènes sado-masochistes et tortures de femmes à poil. La présence de femmes tortionnaires nazies est généralement un plus. Le tout se double parfois d'une dénonciation particulièrement délicate et bien amenée des horreurs de la guerre, histoire de nous rappeler que nous voyons un film à message. Historiquement, la vague des films nazisploitation s'est développée dans la seconde moitié des années 70, s'inspirant du succès de scandale de trois grands films précurseurs (Salo de Pasolini, Portier de Nuit de Lila Cavani et Salon Kitty de Tinto Brass) pour dériver vers toujours plus de Z, tendance trash. Le film Ilsa, la louve des SS avec la sculpturale Dyanne Thorne, est caractéristique du genre. Passée de mode à partir du milieu des années 80, la nazisploitation s'est largement fondue dans le film de prisons de femmes qui n'en est parfois guère qu'un dérivé, les costumes nazis en moins. La carrière du réalisateur Sergio Garrone est à ce titre assez exemplaire, qui illustre bien la grandeur et surtout la décadence du Bis et du Z italien : réalisateur de spaghetti western dans les années 60 (Django le salaud), il se tourna quand le genre fut éteint vers le polar violent (Killer Gold), puis la nazisploitation avant que d'entamer une série de films sur les femmes en prison.

Le premier film, Salon Kitty, mérite le détour. Il raconte l'histoire d'une mère-maquerelle berlinoise dont le bordel va être utilisé, à son insu, par l'officier SS Wallenberg afin d'espionner des hauts-gradés nazis. Piochant un peu dans Salo et Portier de Nuit, et beaucoup dans Les Damnés (on retrouve d'ailleurs ses deux acteurs principaux : Helmut Berger et Ingrid Thulin), Brass ébauche une réflexion sur les dangers du pouvoir, multiplie les séquences déshabillées et fait preuve d'un goût prononcé pour la provocation (surtout dans la première demi-heure) et les délires décoratifs (les étonnants uniformes nazis portés pour Berger). On n'est pas loin de Caligula, au final.

Le second film, Love camp 27, ''Destin de femme'' en français, raconte l'histoire d'une héroïne interprétée par Sirpa Lane, qui est juive, et qui est capturée et obligée de se prostituer dans un bordel SS. Comme le dit la jaquette, plus précisément, un couple de jeunes Allemands vivant dans l'Europe troublée des années 30, s'aime tendrement. Elle est juive, et les persécutions l'obligent à émigrer, pour se réfugier avec sa famille à Paris. Au cours d'une rafle, elle tue un soldat nazi. Sa mère s'accuse de ce meurtre et est exécutée. Elle connaîtra alors de nombreuses expériences fort éprouvantes. Violée par des soldats SS, prostituée dans une maison close, humiliée et offensée, elle sera sauvée d'une mort certaine par l'officier qui commande le camp... J'ai trouvé que ce film est un nanar sans grand intérêt, très complaisant vis-à-vis de la violence et même de l'imagerie nazie.

Je n'ai pas vu d'autres films, notamment Holocaust nazi, si bien que je peux difficilement me faire une opinion définitive. Je navigue bien sûr entre trois pôles : d'une part, bien sûr, le plaisir canaillou des films erotico-kitch, à tendance BDSM ; d'autre part, le bonheur manifeste de foutre un coup de pied au cul du bourgeois bien-pensant, lecteur de Télérama, des Cahiers du Cinéma, du Monde et de Libé ; enfin, le dégoût procuré par ces mises en scène scabreuses et peu râgoutantes. Je ne peux pas juger avec si peu. Les deux films que j'ai vu sont, au final, assez bons, mais apparemment peu représentatifs du reste de la production. Ceci dit, je partage a priori le point de vue de Mad Movies, pour qui ces films, qui hérissèrent le poil de tous les critiques, ne sont, le plus souvent, que des fantasmes d'opérette, plus proche des bédés SM américaines et d'une esthétique grand-guignolesque qui rappelle les couvertures des insanes Men's Adventure Magazines.

Qu'en pensez-vous ?

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Chicas Bonitas

Ajout dans les liens d'un blog érotique intitulé Chicas Bonitas, qui comprend une version espagnole et une version anglaise. C'est un babelog ordinaire, à ceci près qu'il accorde une importance majeure à l'amour saphique, ce qui mérite un détour fructueux.

Par ailleurs, on y trouve quelques séries de Koika, issues de MetArt pour la plupart, comme celle-ci.

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