Alexandre publie ici un article consacré à la propriété intellectuelle et au téléchargement de musique sur internet. Je vous incite très très fortement à le lire le plus rapidement possible. En voici d'ores et déjà quelques extraits.

S'il est difficile de trancher sur l'opportunité de la propriété intellectuelle en matière d'inventions (sujet sur lequel il faudra revenir), en matière artistique, l'intérêt de la propriété intellectuelle est par contre extrêmement contestable. D'abord parce qu'il existe bien d'autres façons de rémunérer des artistes : lors de concerts par exemple, ou par le biais de contrats publicitaires ou autres revenus issus de la célébrité. Mais surtout, parce qu'il est particulièrement douteux que la propriété intellectuelle dans ce domaine stimule la créativité. Un célèbre article d'économie, "The economics of Superstars", montrait alors que les revenus très élevés des artistes les plus connus ne pouvaient pas être justifiés par les différences de talent avec des artistes moins connus. Ces revenus élevés viennent en réalité d'une substitution : les artistes connus, grâce aux medias modernes, peuvent satisfaire la demande en matière artistique de très nombreuses personnes simultanément, ce qui les conduit à tenir le rôle joué par d'autres artistes. La musique de fond remplace les pianistes dans les bars; le premier du top 50 satisfait la demande de musique de villes entières.

comme l'a montré dans un livre récent (et téléchargeable gratuitement...) l'économiste Lawrence Lessig, la "culture gratuite" a toujours été à la source de la créativité. De la même façon que les plus grands savants n'auraient jamais rien trouvé s'ils n'avaient pu bénéficier des travaux de leurs prédecesseurs, rien n'aurait pu être créé sans que les artistes ne puissent copier le travail d'autres artistes, le plus souvent sans vergogne.

Si les maisons de disque, avec l'appui des artistes sous leur coupe, ont lancé l'offensive contre les auditeurs de musique qui téléchargent, et auprès des législateurs pour qu'ils punissent le téléchargement, quitte à piétiner le droit à la vie privée des gens au passage, c'est que le progrès technologique, après les avoir placés dans une situation de monopole extrêmement avantageuse, menace de supprimer cet avantage au bénéfice des consommateurs et d'autres créateurs (tous les musiciens qui sont "remplacés" par les artistes à succès actuels). En France s'ajoute un autre aspect qui fait que les récriminations des compagnies productrices de musique ont l'oreille des politiques : le téléchargement gratuit permet aux consommateurs d'écouter la musique et de bénéficier des oeuvres artistiques qui leur plaisent, au mépris du système protectionniste d'exception culturelle (conçu sous le régime de Vichy) visant à limiter la capacité des français de bénéficier des oeuvres artistiques étrangères. De la même façon, le lobby des industries du copyright bénéficie d'un haut degré de protectionnisme aux Etats-Unis, permettant par exemple à Disney de continuer de bénéficier de l'exclusivité de l'image de la souris Mickey, alors que sans lois d'exception elle aurait déjà dû tomber dans le domaine public. Les maisons de disque, les producteurs artistiques, utilisent tous la panoplie des arguments des parasites : "si nous ne bénéficions pas de protections spécifiques, la culture va disparaître, et surtout, nous créons des emplois". Et face au spectre de plus en plus visible de leur inutilité, en sont réduits à faire appel à la complaisance des médias et du pouvoir politique et judiciaire. En pratique cependant, la légitimité de leurs récriminations est, économiquement, extrêmement ténue.

D'autre part, voici un article d'Henri intitulé Faut-il repenser les droits de propriété intellectuelle dans la société du savoir ?. (merci Ronnie) En voici un extrait majeur :

La question qui se pose alors est de savoir si ce prix sera suffisant pour couvrir les sommes énormes initialement investies par celui dont la formule aura été copiée. La réponse des deux américains est "oui". Pour cela, ils invoquent une logique de marché qui est la même que celle décrite par Stan Liebowitz à propos de la copie des CD musicaux. Du fait des coûts (de transaction) évoqués plus haut, la mise en marché des copies prendra du temps. Or, si le temps est de l'argent, il l'est encore plus s'agissant de médicaments qui peuvent sauver des vies humaines ou éviter des souffrances. S'il est vrai qu'il suffirait d'attendre ne serait-ce qu'une année ou deux pour avoir accès à une copie qui ne coûtera pas cher (puisque les concurrents qui fabriqueront leurs produits à partir d'un processus de "rétro-ingénierie" n'auront pas à supporter les coûts initiaux de développement de la formule), il n'en reste pas moins que, pour certains malades dont la vie est immédiatement en jeu, cette attente est insupportable. D’ailleurs, certains seront prêts à dépenser beaucoup pour disposer du médicament tout de suite, si ce prix est moins cher que celui proposé par le laboratoire qui a inventé le produit et en a supporté les coûts de recherche. La présence de ce marché de clients pressés fera que même les copieurs ont intérêt à raccourcir les délais de leur mise en marché. Comment pourront-ils y réussir ? En négociant directement le transfert de technologie auprès de la firme innovante, sous la forme d'un achat de licence - qui prévoira la formation du personnel, le transfert de certains secrets de fabrication, des astuces de know how, etc. Et comme les copieurs sont en concurrence entre eux pour satisfaire la demande des impatients prêts à payer très cher, il y a toutes chances pour que le prix se situe en définitive au voisinage de celui qu'aurait demandé la firme propriétaire de l'innovation, moins la rente de monopole intellectuel commandée par la protection d'un brevet.