"Le plus terrible moment de ma réclusion, c’est le début, c’est le choc, c’est le passage dans une existence qu’on pense ne pouvoir supporter".

Alexandre Issaïevitch Soljenitsyne (*) The Soviet Gulag Era in Pictures - 1927 through 1953 "Millions in the wrong place at the wrong time" Photos Gallery

"Les déportés se trouvaient répartis en différentes «catégories», suivant la fantaisie des bourreaux.

Pour la première fois, nous entendîmes parler des «délinquants». C'était l'aristocratie du camp. Les détenus qui avaient commis des délits dans leur service mais non des crimes politiques. Eux n'étaient pas des «ennemis du peuple», mais de simples dilapideurs des deniers publics, concussionnaires et prévaricateurs. (Nous ne ferions connaissances des véritables détenus de «droit commun» que plus tard. Dans le camp de transit, il n'y en avait pas.)

Les simples délinquants étaient fiers de ne pas appartenir au groupes des «ennemis du peuple». Ils expiaient leurs fautes par un travail acharné. Certains postes exécutifs, dans le camp, étaient occupés par des détenus : c'était aux délinquants qu'on les confiait. La plupart des starostes, des chefs d'équipe, des chefs de groupe et des préposés de baraque se recrutaient parmi eux.

Ensuite, venait la hiérarchie compliquée de l' «article 58» : les politiques. Le «paragraphe 10» était le moins grave ; il s'appliquait aux «conteurs de blagues», aux «bavards», à ceux que la terminologie officielle qualifiait d' «agitateurs anti-soviétiques». Les condamnés pour «activités contre-révolutionnaires» occupaient plus ou moins la même position - il s'agissait, pour la plupart, de sans-parti. On leur confiait un travail moins dur, et parfois ils pouvaient même occuper certains postes administratifs réservés aux déportés. Il en était rarement de même pour les déportés «soupçonnés d'espionnage». Jusqu'à notre arrivée, les pires criminels étaient les condamnés pour «activités contre-révolutionnaires trotskystes». On leur réservait les plus pénibles travaux, en plein air; on ne les admettait pas aux «postes administratifs»; et parfois, les jours de fête, on les mettait au cachot".

GUINZBOURG Evguenia, Le vertige, Tome I page 317 et Le ciel de la Kolyma (tome II), Seuil, collection "Points", 1967 (original publié en russe chez l'éditeur italien Arnoldo Mondadori en janvier 1967).