Il explique, en substance, que la société de type traditionnel était holiste. Je ne suis déjà pas si sûr du point de départ, ne trouvant pas spécialement les cités grecques ou le monde romain terriblement holistes, en tout cas pas plus que bien d'autres sociétés, disparues ou actuelles. C'est par le fameux édit de Caracalla qu'en 212, tous les habitants de l'Empire romain, italiques, peuples sous tutelle romain comme celui de Gaule, ou même les barbares, se sont vus conférés la citoyenneté romaine, laquelle était, il faut bien le reconnaître, ni très liberticide ni d'ailleurs intolérante, l'Empire s'accomodant très bien des religions, des rites, des moeurs de tous ses peuples.

Enfin, c'est tout de même le point de départ de Dumont, alors suivons avec lui ce chemin-là.

Il nous dit que c'est le christianisme qui a donné naissance à la notion contemporaine d'individu. En effet, précisément sous l'Empire romain, les premiers chrétiens renoncent au monde, c'est-à-dire dans le langage de Dumont à la vie terrestre, pour suivre la voie du royaume de Dieu, situé, quant à lui, "hors-du-monde". Les premiers chrétiens sont donc bel et bien des émancipés, c'est indubitable. Et s'ils sont des individus, c'est uniquement dans leur rapport à Dieu, car ce n'est que devant lui qu'ils sont égaux. En d'autres termes, nous dit Dumont, le premier individu est pleinement autonome, mais il l'est dans le royaume céleste.

Je ne partage pas cette vision un peu téléologique : il me semble que si les hommes sont effectivement égaux dans le royaume de Dieu, ils ne sont pas pour autant des individus. Il manque en effet à leur individualité toute notion d'autonomie. C'est dans leur rapport hiérachique et soumis à Dieu que les hommes sont considérés. S'ils deviennent des unités, ils ne sont toutefois absolument pas des individus.

Poursuivons le raisonnement de Dumont : Saint Augstin, dans la Cité de Dieu, expose que même l'Etat doit être jugé par rapport à la toute-puissance divine. Vers l'an 500, le pape Gélase, et avant lui le dernier Empereur romain Théodose, développent un distingo opposant les affaires spirituelles, les plus prestigieuses, dans lesquelles Dieu et ses représentants règnent en maîtres, et les affaires temporelles (Gélase parle d'affaires "mondaines"), qui ne concernent peu ou prou que l'ordre public, et pour lesquelles l'Eglise est sous l'autorité de l'empereur.

On voit bien où Gélase voulait en venir. Puisque toutes les affaires les plus importantes relèvent du spirituel, et que seule la trivialité relève du temporel, pourquoi ne pas tout unifier, pour soumettre l'empereur au pouvoir entier de l'Eglise ? C'est ce qui sera fait au VIIIe siècle, avec le couronnement de Pépin et surtout celui de Charlemagne, en noël de l'an 800.

Voici comment, nous dit lumineusement Dumont, le chrétien fut forcé de se préoccuper des affaires du monde terrestre.

Il devint un individu "dans-le-monde".

Innocent III, pape au XIIe siècle, n'eut aucun mal à proclamer la plénitude de puissance de l'Eglise (plenitudo potestatis) dans ces conditions.

Luther puis Calvin, trois siècles plus tard, parachevèrent cette intrusion du chrétien dans le monde, avec l'assimilation de l'individu à une volonté. Le protestant dit que les croyants feront de l'Eglise ce qu'elle sera, que les individus peuvent imprimer leur volonté au monde. C'est là un passage déterminant.

Puis la religion commença son constant déclin. Elle fut remplacée dans le logos des penseurs par la philosophie. Dumont nous dit, à juste titre, que les deux principaux courants de pensée philosophique ont, chacun à leur manière, permis de créer notre conception de l'individu.

Il s'agit en premier lieu de la conception positive, qui, à la suite de Guillaume d'Occam, prétend qu'il n'y a rien au-delà de la loi réelle posée soit par Dieu, soit par les hommes. Cette loi, valeur ultime, permet de fonder une société basée sur la liberté des individus, qui ne sont plus soumis à une autorité divine en tant que telle, mais uniquement par le truchement de leur volonté.

D'autre part, et cela est plus connu, la conception de la loi naturelle voit la modernité comme une société fondée par les individus, qui, de par leur volonté, se constituent en Etat. C'est bien sûr le contrat qui est l'outil de leur action.

Ces deux visions des choses se rejoignent pour proclamer l'avènement de l'individu. Voilà bien le principal.

Dumont prétend enfin que Hobbes et Rousseau, qui réduisent les contrats passés entre les individus à un seul, mettront à mal une part non négligeable de cette vision, en faisant du contrat de sujétion le point de départ de la vie sociale elle-même. Ceci nous semble archifaux concernant Hobbes. Et à peine plus vrai concernant Rousseau, qui n'est pas que l'auteur de la notion de volonté générale.

C'est la Révolution française, et sa Déclaration des droits de l'Homme, qui marqueront le triomphe de l'individu. Cette déclaration fonde, sur le seul consentement des individus, un nouvel Etat et le place hors de l'atteinte de l'autorité politique elle-même. C'est dans cette optique que nous nous situons, et il est d'autant plus surprenant que son laudateur, Kant, ne soit pas cité par Dumont. Ceci fera l'objet d'un prochain billet, dans quelques temps.