Ronald F. Inglehart et Pippa Norris ont récemment invité [1] à une relecture de la thèse du « choc des civilisations », proposée en 1993 par Samuel Huntington et désormais bien connue mais aussi très controversée. Leur thèse principale emprunte la logique de ce choc tout en déplaçant le critère de la différenciation culturelle et du conflit possible.

Pour S. Huntington, la nouvelle source de conflits dans le monde doit être recherchée dans la division culturelle qui oppose la « chrétienté occidentale » d’une part et la « chrétienté orthodoxe et l’islam » d’autre part. L’attention a été focalisée sur la question de la démocratie. Si cette forme politique ne parvient pas à s’imposer partout dans le monde et en particulier dans le monde musulman, ce constat reposerait pour le « père » de cette thèse et selon les auteurs sur

« l’absence, dans le monde musulman, des valeurs politiques matricielles qui sont au fondement de la démocratie représentative dans la civilisation occidentale : la séparation de l’autorité politique et théologique, le règne du droit, le pluralisme social, les institutions parlementaires du gouvernement représentatif, la protection des droits individuels et des libertés civiles, qui font tampon entre les citoyens et le pouvoir de l’État ».

S’appuyant sur une enquête réalisée au niveau mondial par une organisation à but non lucratif, Freedom House, les auteurs relèvent que cette thèse apparaît justifiée s’agissant de la démocratie électorale. Ils indiquent que si, sur 192 pays, un tiers sont des démocraties électorales, ce pourcentage tombe à 25 % parmi les 47 pays à majorité musulmane recensés. Mais il leur semble qu’il ne s’agit pas d’un critère pertinent.

En effet, tirant les leçons des enquêtes menées en 1995-1996 et 2000-2002 dans le cadre de l’Étude des valeurs mondiale (dirigée par R. F. Inglehart), les deux auteurs font valoir que la démocratie et ses valeurs se sont progressivement implantées dans tous les pays. Quelles que soient les aires civilisationnelles étudiées, une majorité se dégage pour reconnaître les mérites du système démocratique. Les résultats de l’enquête montrent que, « en Albanie, Égypte, Bangladesh, Azerbaïdjan, Indonésie, au Maroc et en Turquie, 92 à 96 % de l’opinion publique soutiennent les institutions démocratiques - soit un taux plus élevé qu’aux États-Unis, où il n’est que de 89 % ». Les auteurs ne sont pas dupes de ces opinions exprimées qui ne reflètent pas toujours la réalité loin s’en faut.

Toutefois, ils en tirent la conclusion qu’un autre critère est plus caractéristique de l’existence d’un véritable clivage culturel. Ce critère est celui des rapports entre les sexes et plus précisément les opinions sur l’égalité des sexes et la libéralisation sexuelle. Selon eux et en un court résumé :

« Alors que les générations nouvelles devenaient en Occident, graduellement plus libérales en ces domaines, les nations musulmanes demeuraient, pour leur part, les plus traditionnelles au monde ».

Plusieurs questions ont été posées sur ces thèmes. Sur les questions suivantes : « Les hommes font-ils de meilleurs dirigeants politiques que les femmes ? » ou encore « La formation universitaire est-elle plus importante pour les garçons que pour les filles ? », l’écart se creuse. Les Occidentaux sont en moyenne à 82 % pour l’égalité tandis que dans les pays musulmans le pourcentage tombe à 55 %. Les auteurs indiquent d’ailleurs que tous les pays où le taux de réponse en faveur de l’inégalité est supérieur à 30 % ne sont pas des démocraties « avérées ». Et de citer la Jordanie, le Nigeria ou la Biélorussie.

Le second domaine, celui de la libéralisation sexuelle, est tout autant un révélateur du clivage. Les opinions favorables à l’homosexualité augmentent très sensiblement dans les pays occidentaux mais restent faibles dans les pays musulmans. Si tous pays confondus, à la question : « L’homosexualité est-elle justifiable ? », la majorité répond par la négative, le taux de « non » s’élève à « 99 % en Égypte et au Bangladesh, 94 % en Iran, 92 % en Chine populaire, 71 % en Inde. On leur opposera le plus faible niveau de rejet dans les démocraties stables : « 32 % aux États-Unis, 26 % au Canada, 25 % en Grande-Bretagne, 19 % en Allemagne ».

Ce qui est ici en cause, pour les auteurs, c’est le degré de tolérance qui est atteint, et le niveau de l’autonomie individuelle, c’est-à-dire des valeurs nécessaires à la vie démocratique. On retrouve donc, au travers de ces questions « sexuelles », le politique et les conditions d’installation d’une démocratie durable.

À cet égard, les auteurs de l’article font remarquer que le progrès économique constitue un facteur important de progrès s’agissant du statut des femmes (accès à l’éducation ; accès à un emploi rémunéré) et qu’il n’y a pas si longtemps encore, les femmes ne disposaient pas du droit de vote dans certaines démocraties (1944 en France !).

Installer la démocratie implique donc bien autre chose que la simple organisation d’élections.

Toutefois, l’évolution des mentalités est lente. L’accent doit donc être porté sur une « volonté de mobiliser les ressources nécessaires au renforcement du développement humain dans le monde musulman ».

Notes

[1] Le Débat, n°126, septembre-octobre 2003