Lors de la signature, en 1963, de l’accord d’association Turquie – CEE, le président de la commission européenne de l’époque, Walter Mallstein, déclarait : « La Turquie est une partie de l’Europe. Cela confirme une vérité qui est plus que l’expression sommaire d’un concept géographique ou d’un fait historique qui tient bon depuis plusieurs siècles. La Turquie fait partie de l’Europe : nous pensons que c’est d’abord et avant tout le produit de la prodigieuse personnalité d’Atatürk dont nous rencontrons le travail dans tous les coins du pays, et de la voie radicale dans laquelle il a refondu tous les aspects de la vie en Turquie selon une ligne européenne. »

A cet effet, et en application de cet engagement initié par Adenauer et de Gaulle, une union douanière a été progressivement mise en place. Elle n’est entrée en vigueur qu’en 1996.

A présent, se pose la question de son éventuelle adhésion à l’Union européenne. Disons-le tout de go, à l’instar des conclusions du Conseil européen d’Helsinki, (décembre 1999) : la question n’est plus de savoir si ce pays appartient ou non à l’Europe, mais s’il remplit les critères de Copenhague en matière de démocratie et de respect des droits de l’Homme.

Voici l’une des plus anciennes civilisations du monde, voici le pays le plus peuplé du monde méditerranéen, voici Istanbul, la vraie capitale de la mer Méditerranée. L’Européen comprend à Ephèse que la Turquie a autant de lettres de noblesse à faire valoir que la Grèce dans notre identité commune.

Suite à Helsinki, sept paquets de réformes démocratiques ont été adoptés, allant de la suppression de la peine de mort, de l’autorisation de la radiodiffusion libre et de l’éducation en d’autres langues que le turc (on songe en particulier au kurde), jusqu’aux dernières séries de réformes modifiant la structure même du pouvoir, puisqu’elles restreignent le rôle du Conseil national de sécurité, par le biais duquel les militaires exercent leur influence politique.

Chacun reconnaît donc l’ampleur du chemin parcouru par Ankara, tout particulièrement, et ce n’est pas la moindre information, depuis que l’AKP, le parti démo-islamique (ou, comme il aime à se présenter, conservateur-démocratique) a obtenu la majorité absolue au parlement en novembre 2002.

Les opposants à l’entrée de la Turquie avancent cinq arguments pour justifier leurs thèses : en premier lieu, la Turquie ne serait pas encore suffisamment démocratique pour mériter son adhésion ; ensuite, l’armée serait le seul rempart efficace contre l’islamisme ; par ailleurs, l’islam ne serait pas compatible avec l’Europe ; d’autre part, l’entrée de la Turquie nécessiterait une profonde réforme de nos institutions ; enfin, le coût budgétaire généré par l’entrée de la Turquie serait en tout point prohibitif. Etudions-les un à un.

1) le déficit démocratique turc

Bien sûr, il y a une nuance de taille entre les textes récemment adoptés et leur application. On ne change pas du jour au lendemain le comportement quasi centenaire de l’administration, de l’armée et de la police. Mais force est de reconnaître que seule l’entrée effective dans l’Europe a permis de rendre irréversible l’exercice quotidien de la démocratie en Grèce post-colonels, en Espagne post-franquiste et au Portugal post-Salazar. Pourquoi en serait-il autrement de la Turquie ?

2) l’armée turque, rempart contre l’islamisme ?

Cet argument est en tout point fallacieux. N’est-ce pas un parti parlementaire, certes islamique mais modéré, comme peuvent l’être les démocrates-chrétiens, l’AKP, qui a mené la libéralisation du pays ? N’est-ce pas lui qui a assumé et prolongé l’héritage kémaliste de la laïcité ? Par ailleurs, la Turquie dispose d’une économie de marché capitaliste, basée sur 65 millions de consommateurs, sur des groupes d’envergure internationale (tels que Vakko ou Beymen dans l’habillement), sur un tissu de PME très compétitives, et sur une main d’œuvre de qualité. Cela est extrêmement positif, et peu étonnant de la part du pays qui, à en croire Hayek, a été le berceau du commerce à Çaytal Huyuk, en Anatolie, bien avant l’ère antique, près de 2 900 ans avant JC [1].

3) L’islam ne serait pas compatible avec le projet européen

Le débat sur la cohabitation culturelle est endémique. Outre que, nonobstant les propos d’Helmut Kohl jadis ou ceux de Silvio Berlusconi aujourd’hui, l’héritage chrétien de l’Europe n’est pas le fondement de la construction européenne [2], il est décisif que l’Europe puisse faire l’apprentissage de la cohabitation. L’intégration de la Turquie conférerait au modèle européen un rayonnement mondial en prouvant que l’islam est compatible avec la démocratie et l’économie de marché. Le conflit gréco-turc à propos de Chypre serait enfin transcendé.

4) L’entrée de la Turquie et la réforme des institutions

L’obstacle le plus sérieux à un élargissement à la Turquie a trait au poids territorial et démographique de ce pays, qui est susceptible de compromettre les équilibres fragiles de pouvoir au sein de l’édifice européen et de gripper les mécanismes de prise de décision au sein de l’UE. L’objection est sérieuse ; toutefois, il ne s’agit pas, en décembre prochain, de décider de l’adhésion de la Turquie mais de l’ouverture de négociations. Il faudra au moins dix ans pour les mener à bien, même si, une fois lancées les négociations, l’adhésion est quasi assurée. Par ailleurs, des procédures de transition seront instituées dans tous les domaines sensibles, à commencer par la libre circulation des travailleurs.

5) Un coût budgétaire prohibitif pour l’Europe des 25

La Turquie est un pays très pauvre (son niveau de vie actuel ne représente que le quart de la moyenne européenne) et agricole, deux caractéristiques voisines de la Pologne. La Turquie entrée dans l’UE aura vocation à bénéficier des crédits de la politique de cohésion économique et sociale. Ces aides sont pour l’instant plafonnées à 4% du PNB de l’Etat membre, soit 5 à 6 milliards d’euros pour la Turquie. Le montant net dont bénéficierait la Turquie, déduction faite de la contribution turque, serait de 10 à 11 milliards d’euros, soit un coût identique aux dépenses d’adhésion des dix nouveaux membres entre 2004 et 2006 .

Si on ajoute à cela une inflation endémique, une dette publique monumentale, une instabilité monétaire, ainsi qu’une libéralisation incomplète de son industrie et un secteur bancaire opaque et fragile, l’Europe subirait un choc budgétaire sans précédent. Est-ce une raison pour ne rien faire et décevoir un peuple turc trop longtemps bercé d’illusions ? Il faudrait d’ores et déjà que la Grèce et l’Espagne comprennent que les fonds structurels dont ils bénéficient seront réorientés très largement, tant vers la Pologne que vers la Turquie, que la correction britannique sur la PAC, en vigueur depuis 1984, cesse, que les grands Etats-membres tels que la France et l’Allemagne comprennent l’enjeu qui est le leur.

Il faudrait enfin cesser toute intervention de marché de la PAC, pour la concentrer sur des versements de solidarité, tels que ceux issus du FEOGA orientation (Objectif 1, initiative communautaire Leader +). Voici les transformations indispensables de l’UE, pour que la Turquie puisse intégrer cette Europe vers laquelle elle a toujours été tournée.

Notes

[1] Friedrich Hayek, La Présomption fatale, PUF, 1991

[2] Voir l’article 3 TCE