5 mai 2008

L’économie non marchande, un domaine de recherche en devenir

> philosophique, économique — Copeau à 12:43

Un long débat oppose deux tendances lourdes de la pensée économique libérale contemporaine. Il y a, d’une part, les « autrichiens », ou plus exactement les « austro-américains », qui, à l’instar de leurs deux mentors Carl Menger et Ludwig von Mises, et plus encore du plus farouche d’entre eux, Murray Rothbard, font de l’apriorisme fondamental de la praxéologie le fondement de toute leur doctrine. Très critique à l’égard des traductions mathématiques des actes des agents économiques, l’école autrichienne s’estime la seule authentique représentante du courant libéral. Et puis il y a d’autre part les positivistes qui, à l’image de l’école de Chicago et de ses maîtres (Friedman, Becker, Knight), fonde la science économique et leur défense du marché libre sur des études économétriques qui, dans le cas de Becker en particulier, dépassent le champ classique des pratiques des agents économiques pour atteindre les rivages des questions de société (crime et délinquance, famille et mariage, adoption, législation anti-tabac, etc.) [1] .

A cette première polémique, il faut en ajouter une autre, plus classique celle-là, car elle émaille la pensée économique, l’épistémologie et la philosophie depuis l’antiquité, et plus encore depuis sa « redécouverte » au Moyen Age, par les scolastiques plus Grotius. Il s’agit de la querelle opposant les tenants du droit naturel aux utilitaristes.

On pourrait, en première analyse, confondre les austro-américains et les jusnaturalistes d’une part, les utilitaristes et les positivistes d’autre part ; toutefois, cette summa divisio serait sans doute trop vague pour être adoptée de manière fructueuse. Les exemples ne manquent pas d’auteurs à la fois jusnaturalistes et économètres, procédant à une analyse économique du droit, de la famille ou de la bioéthique [2].

Par conséquent, un grand nombre d’auteurs contemporains s’intéressent aux comportements économiques, ou considérés comme tels, en dehors du champ des échanges monétisés ou marchands. Serge Schweitzer est un fin connaisseur de ces problématiques. Il est de ce fait intéressant de se pencher sur l’actualité et le devenir des réflexions liées au rôle de l’économie non marchande dans nos sociétés contemporaines.
Actualité des analyses de l’économie non marchande

L’anecdote que Becker emploie pour justifier son intérêt pour l’économie du crime et de la délinquance est bien connue. En retard pour faire passer un examen, il voulut arbitrer entre payer une place de parking et perdre du temps ou se garer illégalement et risquer de payer une amende. Après un rapide calcul entre la probabilité d’être arrêté et de payer une amende et le coût de se garer « proprement », Becker décida rationnellement de choisir le « crime » [3].

L’hypothèse de Becker est ici que les délinquants et criminels font ces mêmes calculs rationnels. Cependant, une telle théorie allait contre les idées traditionnelles et admises à l’époque selon lesquelles les crimes et délits étaient le résultat d’un certain état de maladie mentale et de pression sociale [4].

Pendant que Becker prenait note que beaucoup d’individus agissent avec de fortes contraintes morales et éthiques, les délinquants et criminels agissent eux rationnellement dans les situations où le bénéfice de leurs crimes et délits surpasse la probabilité d’arrestation, de condamnation et de peine de prison ou d’amende. Du point de vue de la politique publique, puisque le coût d’augmenter une amende est marginal par rapport à celui de l’augmentation de la surveillance, on peut conclure que la meilleure politique (pour l’efficience) est de maximiser les amendes et de réduire la surveillance. La suite des recherches sur ce thème, menées par les élèves de Becker comme Isaac Ehrlich [5], ont cherché à raffiner le modèle et à calculer l’impact des mesures préventives et des amendes sur la prévention des délits [6].

Citons un exemple évocateur : dans un article resté célèbre [7], Ehrlich questionne l’effet dissuasif allégué qu’aurait la peine capitale sur la commission ou l’absence de commission des crimes. Ehrilch conclut qu’il y a une corrélation forte entre l’existence de la peine de mort et le taux de criminalité, tandis que le fait que celle-ci soit ou non mise en œuvre est indifférent sur ladite corrélation. C’est la perspective de la condamnation à mort, plutôt que le degré de probabilité de survenance de celle-ci, qui explique le mieux l’absence de passage à l’acte chez la plupart d’entre nous. Et, bien évidemment, au plus les condamnés sont exécutés, et au plus l’effet de prévention est fort. L’exécution d’un criminel se traduirait par l’évitement de sept crimes qu’il aurait pu commettre. Levitt, dont nous reparlerons plus loin, a a contrario pris le contrepied de cette argumentation, en affirmant que si la peine de mort est susceptible d’avoir des effets dissuasifs, il n’empêche que, actuellement, compte tenu des conditions d’application en Amérique, les risques de mourir dans le couloir de la mort sont réellement faibles pour un criminel [8]. Au demeurant, même en s’en tenant à la meilleure hypothèse avancée par les partisans de la peine de mort, cette dernière ne rend compte que du vingt-cinquième de la baisse des homicides [9].

Sur un certain nombre de thèmes connexes, Walter Block, dans un ouvrage resté célèbre [10], a, au milieu des années soixante-dix, pris le parti des « indéfendables ». Des prostituées aux proxénètes, des dealers aux drogués, des pollueurs aux maîtres chanteurs, tous les parias de la bonne morale sociale trouvent chez Walter Block un défenseur paradoxal, à la pensée infaillible fondée sur les démonstrations les plus rationnelles, faisant de lui un cas unique, sans aucun préalable ni équivalent contemporain. Block est le premier qui a le courage de proposer une défense libertarienne de certaines activités paisibles et pourtant considérées inconvenantes par les bien-pensants.

Murray Rothbard dit de cet ouvrage précurseur, sinon unique :

« Defending the Undefendable performs the service of highlighting, the fullest and starkest terms, the essential nature of the productive services performed by all people in the free market. By taking the most extreme examples and showing how the Smithian principles work even in these cases, the book does far more to demonstrate the workability and morality of the free market than a dozen sober tomes on more respectable industries and activities. By testing and proving the extreme cases, he all the more illustrates and vindicates the theory. [11] »

Hormis quelques franc-tireurs [12], ces textes sont restés extrêmement marginaux dans le monde francophone. Serge Schweitzer a le mérite immense d’y faire référence dans ses interventions et ses cours à l’université d’Aix-Marseille.
Freakonomics

Steven Levitt a étudié à l’université d’Harvard. Il ne se passionne pas pour la macroéconomie qu’il juge « trop ardue » et « déconnectée des idées et des intuitions ». Loin des grandes théories, il s’intéresse à une économie s’intéressant à la réalité des faits sociaux. Il suit en cela les traces de Gary Becker.

Freakonomics, publié en 2005 suite au succès d’un article du New York Times, en collaboration avec un journaliste, développe plusieurs thèmes liant vie sociale et comportement économique [13]. Steven Levitt travaille à partir de données statistiques grâce auxquelles il cherche à expliquer les comportements de l’individu dans la société. Son idée est que l’économie « consiste à distinguer corrélation et causalité ». Il dresse des parallèles étonnants, volontiers provocants, pour mieux comprendre certaines tendances économiques (comme le rapport existant entre instituteurs et lutteurs de sumo ou encore les membres du Ku Klux Klan et les agents immobiliers). Entre autres exemples, il tente de démontrer que ce n’est pas forcément parce que une baisse de la criminalité à New York a suivi la mise en place par Rudolph Giuliani d’une politique de tolérance zéro que l’un est la cause de l’autre ; Selon Levitt il s’agirait plutôt de la conséquence inattendue de la mise en place de l’arrêt Roe vs. Wade en 1973, qui légalisa l’avortement vingt ans plus tôt et permit à une génération de délinquants et criminels en puissance (issus de milieux très défavorisés et dont les parents n’avaient pas les moyens de s’offrir un avortement clandestin) de ne pas naître. Cette thèse centrale dans le livre, développée par Levitt en 2001, avait à l’époque causé de très vives polémiques tant du côté des milieux conservateurs (justification de l’avortement comme arme de lutte anti-crime) que démocrates (stigmatisation des mères afro-américaines) ou encore économistes (questionnement de la méthode Levitt).

De manière analogue, Levitt montre qu’un agent immobilier ne vend pas une maison au meilleur prix (pour avoir une commission plus importante), mais à ce qui pour lui est le meilleur rapport « quantité de travail fourni/commission finale » (les agents immobiliers américains gardent, de fait, leur propre maison sur le marché en moyenne 10 jours de plus pour obtenir un prix 3% supérieur).

Autre exemple, à la lecture de la comptabilité si bien tenue par les intéressés, il montre que si la plupart des dealers de drogue des gangs américains habitent encore chez leur maman, c’est que la structure des gangs favorise uniquement le sommet de la pyramide, les nombreux « fantassins » (nombreux et prêts à supporter de mauvaises conditions dans l’espoir de monter les échelons) se partageant le danger pour un salaire horaire final inférieur au salaire minimal d’activités autrement plus légales. Il note à ce titre que les dealers vieillissant (et encore libres ou en vie) quittent cette activité pour un emploi plus standard dès qu’ils doivent subvenir aux besoins de leur famille.

Autre exemple réputé, Levitt montre que le prénom donné à son enfant a une très forte connotation sociale ; il conditionnera fortement l’environnement économique dans lequel l’enfant devenu adulte pourra évoluer.

En un sens, la méthode « sensualiste » de Levitt [14], moins âpre que la méthode mathématique de l’école de Chicago, est un formidable vulgarisateur de la pensée économique de type utilitariste. Ceci n’a pas empêché qu’une critique libérale naisse à l’encontre d’un ouvrage réputé trop faible dans sa défense et illustration de l’économie de marché, voire même assez paradoxal par endroit.

C’est ainsi qu’en 2007 John Lott a publié Freedomnomics, qui se veut non pas une réponse point par point à Levitt, mais une série d’exemples qui, en s’inspirant de la même méthode de présentation que Freakonomics, défend et illustre la supériorité intrinsèque de l’économie de marché [15]. Voici quelques-uns de ses exemples :

Il explique que la hausse des prix liée au passage de l’ouragan Katrina a permis de limiter les pertes liées à celui-ci, et qu’a contrario le contrôle des prix par le gouvernement, comme ce fut le cas pour des faits analogues dans les années soixante-dix, aurait rendu la vie plus dure aux victimes de l’ouragan.

Autre exemple, il soutient qu’il est nécessaire que les Américains payent cher leurs médicaments, non seulement pour garantir la dynamique de l’innovation des laboratoires, essentiellement américains, mais aussi en faire profiter le reste de la planète.

D’autre part, il montre que la réputation est plus importante en économie que les pénalités causées par la loi ou un jugement défavorable [16].

Dernier exemple donné par Lott, l’avortement et la discrimination positive pratiquée dans la police, a augmenté les crimes et délits ; il affirme de plus que la peine de mort, l’application de la loi et des peines, et le droit donné aux citoyens de porter des armes favorisent considérablement la baisse de la criminalité. Toujours selon lui, l’âge, la race et le contrôle des armes auraient fort peu d’effets sur le taux de criminalité.

Enfin, nous pourrions également citer The armchair economist de Steven Landsburg, économiste de Chicago, qui lui aussi, adopte cette méthode didactico-ludique qui fait le succès de nombre de publications économiques contemporaines [17]. Pourquoi le pop-corn coûte plus cher au cinéma que dans un magasin ? (et pourquoi la réponse évidente n’est pas la bonne). Faut-il s’inquiéter du déficit public ? La polygamie nuit-elle aux hommes ou aux femmes ? Les ceintures de sécurité réduisent-elles les accidents de voiture ? Pourquoi les livres sont-ils souvent décevants ? Que se passerait-il si un économètre définissait les règles du football américain ? Pourquoi les mauvais chercheurs qui ne cherchent pas doivent-ils néanmoins être payés ? Les exemples sont innombrables, les réponses toujours surprenantes, voire cocasses. Et répondent à un principe général que Landsburg applique avec constance : les gens réagissent aux incitations. Cela permet de construire de subtiles analyses coût-avantage pour chaque problème abordé. Landsburg a du reste récidivé récemment sur d’autres aspects, dans More Sex Is Safer Sex. The Unconventional Wisdom of Economics. Il souhaite ainsi sanctionner les jurys d’assises qui rendent de mauvais verdicts, ou encore propose d’inciter les individus séronégatifs à mener une vie un peu plus dissolue pour permettre à leurs semblables de réduire la probabilité d’une rencontre avec un individu infecté.
L’analyse économique du droit

Une autre déclinaison contemporaine des réflexions liées à l’économie non marchande est constituée par l’analyse économique du droit. Cette discipline cherche à expliquer les phénomènes juridiques grâce aux méthodes et concepts de la science économique. L’analyse coût-avantage, les concepts de coûts moyens et marginaux et plus récemment, les tests économétriques, sont désormais appliqués aux phénomènes et concepts juridiques. La gamme des phénomènes juridiques étudiés va du droit civil au droit pénal, de la Constitution à la régulation publique. Principalement développée dans les pays anglo-saxons connaissant un système juridique de Common Law, l’analyse économique du droit est parvenue difficilement dans les pays de droit codifié.

Si nous remontons un peu le temps, la matrice de l’analyse économique du droit provient de deux articles publiés en 1960 et 1961, respectivement de Ronald Coase et Guido Calabresi. L’article du premier, « The Problem of Social Cost » [18] et du second, « Some Thoughts on Risk Distribution and the Law of Torts » [19] ont des origines totalement indépendantes de par l’origine de leurs auteurs. Traitant de la résolution de problèmes d’externalités, ils offrirent une nouvelle perspective pour les juristes et les économistes de leur temps. Ils sont ainsi considérés par Posner comme les fondateurs de la nouvelle analyse économique du droit [20].

Cette évolution trouve son origine dans les travaux de l’école de Chicago et les apports d’auteurs que nous connaissons bien à présent, tels que Gary Becker, Richard Posner ou encore George Stigler. Dès lors, il s’agit d’analyser à l’aide des outils de la microéconomie traditionnelle la production et les conditions d’efficacité des règles de droit. Il s’agit de s’interroger sur le processus de « production » des règles de droit (démarche positive) et sur la mise en place de règles de droit optimales au sens économique (démarche normative). Le droit devient un système de prix dont il faut comprendre le fonctionnement pour fixer les prix au niveau optimal pour atteindre l’efficience globale du système.

Dans les années 1970, la littérature sur le sujet s’est répandue grâce aux deux journaux du champ, le Journal of Law and Economics et le Journal of Legal Studies, crées respectivement par Aaron Director et Richard Posner. À la même période, Henry Manne (ancien élève de Coase) entreprit de créer le Center for Law and Economics, pour une meilleure diffusion des idées de ce courant auprès des juges et juristes américains. Il obtint l’aide de la fondation John M. Olin, qui a aussi joué un rôle très important dans l’installation de ce genre de recherches dans de nombreuses américaines comme Harvard, Yale, Chicago, Stanford, Georgetown, Michigan, et plusieurs autres.

Ici comme pour l’ensemble des sujets relatifs à l’économie non marchande, il faut noter le rôle majeur qu’a eu l’université de Chicago dans la création de l’analyse économique du droit. Héritant d’une tradition forte de pluridisciplinarité, d’un cursus de droit ouvert à l’économie très tôt (Henry C. Simons y fut professeur dans les années 1940) et d’une équipe d’économistes pour le moins talentueux, cette université a été le lieu privilégié des premières rencontres, sous les auspices de l’analyse néoclassique, entre juristes et économistes. Des économistes comme George Stigler montreront aussi un vif intérêt dans le droit comme objet d’étude et auront la possibilité de publier dans les deux journaux mentionnés plus haut. Professeurs de droit de la concurrence (ou « Antitrust »), Edward Levi et Aaron Director ont influencés un grand nombre de juristes par leurs cours mêlant droit et économie. Ce sera Director qui fera se rencontrer les personnes les plus importantes pour le développement de ce courant : Gary Becker, Richard Posner et William Landes.

L’analyse économique du droit a bourgeonné en de multiples sous champs d’analyse. En effet, l’utilisation de la théorie des jeux, les expérimentations (behavioral law and economics) ainsi qu’un usage accru de l’économétrie et des statistiques ont largement contribué à l’explosion du champ vers des modèles de plus en plus complexes. Un des développements le plus récent est basé à l’université austro-américaine de George Mason est cherche à appliquer les principes de la neuroéconomie à l’analyse économique du droit, sous l’impulsion du prix Nobel libertarien, Vernon L. Smith.

Aux États-Unis, l’analyse économique du droit est un mouvement très influent. Certains décisions de justice font référence à des concepts empruntés à la science économique ou cite des articles liés à ce courant. Cette influence a aussi eu des effets sur l’enseignement du droit puisque presque toutes les universités proposent maintenant des cours d’analyse économique du droit, voire des programmes doctoraux. Les promoteurs originaux de ce courant ont aussi eu un devenir administratif brillant en devenant pour certains juges en cour d’appel. En Europe, le mouvement est plus lent du aux réticences à l’application de ce genre d’outils à un droit codifié. La France, comparée à ses voisins, connaît peu de spécialistes de ce type d’analyse malgré la volonté affichée par certains juristes et certaines juridictions (comme la cour de cassation) de voir appliquer de telles analyses.
L’économie de la famille

Becker, là encore, a été un véritable innovateur sur ce sujet. Dans A Treatise on the Family , Becker s’intéresse au rôle de la famille dans la formation du capital humain. Ainsi, le marché du mariage, le divorce, le taux de fécondité sont devenus des variables à expliquer grâce à ce modèle. Pour lui, les décisions touchant ces comportements peuvent être expliquées dans le cadre conceptuel des coûts et gains marginaux. Par exemple, un de ces résultats est que les couples riches ont des coûts de divorce plus élevés et donc un taux de divorce plus faible.

Un des centres d’intérêt de Becker est l’impact de salaires réels élevés sur la « valeur du temps » et donc sur les coûts de la production domestique, comme l’éducation des enfants. Comme les femmes ont augmenté leur investissement en capital humain et entrent davantage sur le marché du travail, le coût d’opportunité de l’éducation d’un enfant augmente. De plus, l’augmentation de la profitabilité de l’éducation (en tant qu’investissement) élève le désir de fournir à ses enfants une éducation coûteuse. La conséquence de ses deux phénomènes est un taux de fertilité plus bas.

Un problème plus controversé encore est la conclusion de Becker selon laquelle les parents agissent souvent de façon altruiste à l’égard d’enfants égoïstes afin de se prémunir au moment de la vieillesse. Becker voit en effet que le taux de rendement de l’investissement dans ses enfants est plus élevé que ceux des placements retraites habituels. Cependant, les parents ne peuvent pas être sûrs que l’enfant en question prendra soin d’eux plus tard. Puisqu’ils ne peuvent pas les forcer juridiquement à le faire, ils utilisent souvent le levier de la manipulation en instillant le sens de la « faute » à leurs enfants, de l’obligation et de l’amour filial. Cela agit certes indirectement mais très efficacement pour forcer les enfants à aider leurs parents au moment de la retraite. Becker, en poursuivant son raisonnement, a vu dans la sécurité sociale un ennemi possible de la famille, en ce qu’elle peut distendre ces liens par la suppression des incitations faites aux parents d’agir de façon altruiste avec leurs enfants.

D’autres auteurs, Bertrand Lemmenicier en particulier, proposent une approche moins économétrique et plutôt centrée sur une démarche contractualiste, fondée sur les droits et obligations que, dans le cadre de la famille, et notamment du mariage, les co-contractants échangent [21]. Selon la formue consacrée, la famille sinon l’amour serait alors un échange de droits de propriété [22].

Enfin, d’autres déclinaisons contemporaines, liées à la bioéthique [23], au droit au suicide [24], au libre usage des drogues [25], ou au travail des enfants [26] par exemple, sont à mentionner. Ceci fait des auteurs libertariens contemporains s’intéressant à ces « sujets de société », des penseurs particulièrement subversifs pour le prêt-à-penser, et rend d’autant plus roboratives leurs démonstrations. Sur ces questions relevant de l’économie non marchande, où l’on touche souvent aux représentations sociales, au sens moral, à la conception de la vie des individus, le mainstream social-démocrate et le conservatisme religieux se retrouvent et s’associent pour vouer aux gémonies ces auteurs, pourtant ô combien intéressants et précurseurs.

[1] Voir sur ces questions Gilles Campagnolo, Seuls les extrémistes sont cohérents… Rothbard et l’école austro-américaine dans la querelle de l’herméneutique, ENS Lyon, 2007. Et aussi du même auteur, Carl Menger, Entre Aristote Et Hayek - Aux Sources De L’économie Moderne, CNRS, 2008.

[2] Voir en particulier Bertrand Lemmenicier, Le marché du mariage et de la famille, Collection Libre Echange, Paris, PUF, 1988 ; Economie du droit, Cujas, 1991 ; Tabac, histoire d’une imposture (avec B. Deveaud), Grancher, Paris, 1994 ; La Morale face à l’économie, Editions d’Organisation, Paris, 2005.

[3] S’il était encore besoin d’enfoncer le clou, cette conception rationaliste est aux antipodes de la position de principe prise il y a plus d’un siècle (en 1875) par Lysander Spooner dans Les Vices ne sont pas des crimes, Les Belles Lettres, Iconoclastes 17, 1993. Bien évidemment, il faut entendre le mot « crime » au sens anglo-saxon du terme, qui, en français, se traduit selon le degré de gravité fixé par le Code pénal, par « crime » au sens strict ou « délit ».

[4] L’article fondateur de cette approche reste son article de 1968, “Crime and Punishment : An Economic Approach” (JPE, n°76)

[5] Isaac Ehrlich et Zhiqiang Liu, The Economics of Crime (International Library of Critical Writings in Economics), Edward Elgar Publishing, 2006.

[6] Daryl A. Hellman, Neil Alper, Economics of Crime : Theory and Practice, Pearson Custom Publishing , 6e edition 2006 ; Erling Eide, Paul H. Rubin, and Joanna M. Shepherd, Economics of Crime (Foundations and Trends(R) in Microeconomics), Now Publishers Inc, 2006 ; Gianluca Fiorentini and Sam Peltzman, The Economics of Organised Crime, Cambridge University Press, 1997 ; Jeffrey A. Miron, Drug War Crimes : The Consequences of Prohibition, Independent Institute, 2004 ; Mark A. Cohen, The Costs of Crime and Justice, Taylor & Francis, 2007 ; Harold Winter, The Economics of Crime : An Introduction to Rational Crime Analysis, Routledge, 2008 ; David P. Farrington, Brandon Welsh, Lawrence W. Sherman, and Brandon C. Welsh, Costs and Benefits of Preventing Crime : Economic Costs and Benefits, Westview Press, 2000.

[7] “The Deterrent Effect of Capital Punishment : A Question of Life and Death”, The American Economic Review, 1975, volume 65, Issue 3, p. 397-417.

[8] « Considérant la rareté des exécutions dans ce pays et les délais qui les précèdent, aucun criminel doué de raison ne peut y voir une menace dissuasive. Bien que le nombre des peines capitales prononcées ait quadruplé en dix ans, les Etats-Unis n’ont procédé qu’à quatre cent soixante-dix huit exécutions dans les années quatre-vingt dix. Quiconque a déjà lancé à son enfant récalcitrant « attention, je compte jusqu’à dix et là, tu vas voir » sait faire la différence entre la dissuasion efficace et la menace creuse », Freakonomics, p. 167.

[9] Philippe Askenazy s’élève contre les conclusions des économistes remettant en cause les choix éthiques issus des autres disciplines. Pourtant, il y a des modèles économétriques troublants : « Des travaux publiés dans des revues reconnues étudient statistiquement le « deterrent effect » [« effet dissuasif »] de la peine de mort. Leur principe est d’apprécier si le nombre de crimes violents varie avec l’existence et l’application de la sentence capitale. Pour cela, ils utilisent les différences spatiale (entre Etats américains) et temporelle. Portant principalement sur la période postérieure à 1970, ces études assez sophistiquées concluent qu’une exécution éviterait de trois à vingt meurtres. A l’inverse, commuer une peine capitale en emprisonnement à vie impliquerait autant de meurtres supplémentaires. Un article récent s’attache même à distinguer les performances des différents modes d’exécution, la chaise électrique se révélant la plus dissuasive », « Peine de mort pour les économistes », Le Monde, 13 février 2008.

[10] Defending the Undefendable. New York : Fox and Wilkes, 1976 ; trad. française Défendre les indéfendables, Les Belles Lettres, 1991.

[11] Cf également ce commentaire de Friedrich Hayek : « Looking through Defending the Undefendable made me feel that I was once more exposed to the shock therapy by which, more than fifty years ago, the late Ludwig von Mises converted me to a consistent free market position. … Some may find it too strong a medicine, but it will still do them good even if they hate it. A real understanding of economics demands that one disabuses oneself of many dear prejudices and illusions. Popular fallacies in economic frequently express themselves in unfounded prejudices against other occupations, and showing the falsity of these stereotypes you are doing a real services, although you will not make yourself more popular with the majority »

[12] Voir tout spécialement Pierre Lemieux, Confessions d’un coureur des bois hors-la-loi, 2001.

[13] Freakonomics : A Rogue Economist Explores the Hidden Side of Everything, William Morrow edition, 2005 ; trad. française Freakonomics, Denoël, Impacts, 2006.

[14] J’entends par là une approche ludique, non jargonnante et qualitative de la matière économique, plutôt que les chiffres et problèmes abscons qui forment le tronc commun de la pensée économique « traditionnelle ».

[15] Freedomnomics : Why the Free Market Works and Other Half-Baked Theories Don’t, Regnery publishing, 2007.

[16] Voir à ce propos Mathieu Laine, « le grand écart écologique », le Québécois Libre, 19 juillet 2003, N° 126, et catallaxia, 1er juillet 2003.

[17] The Armchair Economist : Economics And Everyday Life, Free Press, 1995.

[18] Journal of Law and Economics, Vol.3, No.1, 1960.

[19] Yale Law Journal, Vol.70, 1961.

[20] Richard Posner, The Economics of Justice, 1983, p.4.

[21] « Selon W Block, lisez son chapitre sur la prostitution, et voyez si il y a une grande différence entre la prostitution et le mariage, chacun donne à l’autre ce qui est prévu dans le contrat », Serge Schweitzer, citation d’un de ses cours.

[22] Bertrand Lemmenicier, « Pour un marché libre de l’adoption », Le marché du mariage et de la famille, op. cit., chap. 6

[23] Bertrand Lemmenicier, « Bioéthique et propriété de soi », Droit : Revue Française de Théorie Juridique, 1991.

[24] Charles Poncet, « Le droit au suicide », Entrez Libres, 3 avril 2008

[25] Christian Michel, « Faut-il interdire les drogues », Entrez Libres, 3 avril 2008

[26] Walter Block, « Pour un marché libre du travail des enfants » : « D’après Rothbard, un enfant devient adulte non quand il atteint un seuil d’âge quelconque et arbitraire, mais plutôt quand il fait quelque chose pour établir la propriété et le contrôle de sa propre personne : c’est-à-dire quand il quitte le domicile familial et devient capable de subvenir lui-même à ses besoins. Ces critères, et ceux-là seulement sont libres de toutes les objections aux limites d’âge arbitraires. » « L’interdiction d’emploi devrait prendre fin si l’on veut que les enfants puissent vraiment se libérer de leurs parents pendant qu’ils résident sous le toit familial. Quelle est la valeur du droit de quitter la résidence parentale si l’on interdit à un enfant de subvenir à ses propres besoins ? Le droit de tout enfant à « mettre ses parents à la porte » s’ils deviennent une trop lourde charge est complètement compromis par les lois contre le travail de l’enfant. »

16 avril 2008

Hayek, Essais de philosophie, de science politique et d’économie

> philosophique, politique, économique — Copeau à 21:16

Voici un petit résumé de quelques textes issus de ce recueil, déjà évoqué ici. Bonne lecture !

Essais philosophiques

Des degrés d’explication

A la différence des sciences physiques, les sciences sociales utilise un raisonnement hypothético-déductif. Un système inductif serait, selon Popper, impossible puisqu’on ne peut pas passer strictement de l’observation des faits à la formulation de lois générales. Les « conclusions » auxquelles conduisent les théories sociales sont essentiellement négatives : elles « interdisent » l’apparition de certaines sortes d’événements et ne peuvent être définitivement « vérifiées », mais seulement progressivement confirmées par des tentatives infructueuses pour en montrer la fausseté.
A contrario, la méthode scientifique que Hayek esquisse ne consiste pas à inventer de nouvelles hypothèses, mais simplement à en sélectionner parmi les éléments du phénomène que nous connaissons déjà. Nous ne nous demandons pas si les hypothèses que nous avons utilisées sont vraies, ou si nos constructions sont appropriées, mais si les facteurs que nous avons isolés sont effectivement présents dans les phénomènes particuliers que nous voulons expliquer, et s’ils sont pertinents et suffisants pour expliquer ce que nous observons.
Un exemple bien connu de « simple explication du principe » dans les sciences naturelles, c’est l’évolution par sélection naturelle des différents organismes vivants. C’est une théorie qui n’a pas pour but la prédiction précise d’événements particuliers, et qui ne repose pas davantage sur des hypothèses au sens où les affirmations qui en découlent pourraient être confirmées ou réfutées par l’observation. Toutefois, elle délimite un ensemble de faits qu’elle autorise par opposition à ceux qu’elle « interdit ».
Les sciences sociales, au même titre que les sciences naturelles analogues à celle-ci, impose que les structures observées doivent être capables de révéler certains types de fonctionnement, et incapable d’en révéler d’autres, et qu’aussi longtemps que les phénomènes observés restent dans les limites des possibilités admises, il y a une bonne raison de considérer que le modèle met bien en évidence le principe qui est à l’œuvre dans le phénomène plus complexe.
N’oublions jamais que les sciences sociales sont moins certaines que les sciences naturelles, mais uniquement dans le sens où elles laissent plus de place à l’indéfini (parce qu’elles en disent moins long sur les phénomènes), mais pas dans le sens où ce qu’elles disent est moins certain.
Le service rendu par une théorie qui ne nous dit pas quels événements précis vont se produire à un moment donné, mais seulement à quel type d’événements nous devons nous attendre, serait peut être mieux décrit par le terme orientation que par celui de prédiction.

Règles, perception et intelligibilité

L’action est guidée par des règles. Regardons les exemples où l’organisme est capable de reconnaître des actions conformes à des règles ou structures sans être conscient des éléments de ces structures.
La perception, elle aussi, est guidée par des règles (via notamment les gestes ou les expressions du visage). En outre, la reconnaissance d’une correspondance entre des ensembles composés d’éléments sensoriels différents présuppose un mécanisme de transfert des structures sensorielles, via des attributs communs.

Des sortes de rationalisme

Il est évident que nous devons réfléchir à l’avance à ce que nous allons faire. Il semble donc difficile de croire que le désir de planification soit jamais inapproprié. Ceci est une forme de rationalisme qui tend en fait à faire de la raison humaine un instrument moins efficace qu’elle pourrait être en refusant de reconnaître les limites du pouvoir de la raison individuelle. Ce rationalisme naïf, issu de Bacon, Hobbes et Descartes, baptisons-le constructivisme rationaliste. Cette pensée marque en fait un retour à une façon de penser naïve et plus ancienne, qui supposait un inventeur personnel pour toutes les institutions humaines. Dans ce sens, le rationalisme est une doctrine qui que toutes les institutions qui profitent à l’humanité ont été, par le passé, et doivent être, à l’avenir, inventées avec une claire conscience de leurs effets désirables ; qu’elles doivent être approuvées et respectées uniquement dans la mesure où nous pouvons montrer que les effets particuliers qu’elles auront dans n’importe quelle situation donnée seront préférables aux effets qu’aurait un autre arrangement ; qu’il est en notre pouvoir de donner à nos institutions une forme telle que, parmi tous les résultats possibles, ceux que nous préférons à tous les autres seront obtenus, et que notre raison ne devrait jamais avoir recours à des systèmes automatiques ou mécaniques lorsque la prise en considération consciente de tous les facteurs rendrait préférable un résultat différent de celui du processus spontané.
Dans toute notre réflexion, nous sommes guidés par des règles dont nous ne sommes pas conscients. Hume l’a montré. Ceci s’applique à l’ensemble de nos valeurs. La raison n’est pas inutile, elle nous aide à voir quelles sont les alternatives qui s’offrent à nous, ce qui est fondamental lorsqu’il s’agit de trancher des conflits de valeurs.
Le rationalisme constructiviste tend à dédaigner toute confiance en des règles abstraites mécaniques, et à ne considérer comme véritablement rationnel que le comportement reposant sur des décisions qui jugent chaque situation « sur ses mérites », et choisit entre plusieurs alternatives en évaluant concrètement les conséquences connues des différentes possibilités. Ce type de rationalisme mène à la destruction de toute valeur morale.
Or, nos actions forment une structure cohérente et rationnelle non point parce qu’elles ont été décidées dans le cadre d’un plan prévu d’avance, mais parce que dans chaque décision successive, nous limitons notre éventail de choix par les mêmes règles abstraites. Il est du reste impératif que nous suivions ces règles abstraites et générales dans toutes les situations, et pas seulement lorsqu’il n’y a aucune raison particulière de faire autrement.
Cette nécessité des règles abstraites s’applique encore davantage à la coordination des actions de nombreux individus différents dans des circonstances concrètes qui ne sont connues que partiellement de chaque individu, et ne se révèlent à lui que lorsqu’elles surviennent.
A la tradition rationaliste constructiviste, qui remonte à Platon, fut ressuscitée par Descartes et Hobbes au XVIIe siècle, et qui, avec Rousseau, Hegel et Marx, puis les positivistes, poussa à l’extrême ce culte de la raison, Hayek oppose une autre tradition, aussi ancienne, qui remonte à Aristote et Cicéron, puis, par le truchement de Saint Thomas d’Aquin, est parvenue jusqu’à nous via Hume et les philosophes écossais, Montesquieu, Kant et Humboldt. Tocqueville, Acton, Menger et Popper se rattachent à ce dernier courant de pensée.

Le résultat de l’action humaine mais non d’un dessein humain

La division classique entre phénomènes « naturels » et phénomènes « artificiels » est trompeuse, car ces termes excluent l’un et l’autre un vaste groupe distinct de phénomènes, et ne permettent pas de faire la différence entre une chose indépendante de l’action humaine et une autre qui résulte de l’action humaine, ou bien pour décrire ce qui résulte d’une volonté humaine et ce qui n’en résulte pas.
C’est à une division tripartite, comme le suggère Ferguson, qu’il faudrait aboutir ; le terme « social » serait le plus adapté pour définir ce type de phénomènes, mais il est malheureusement dévoyé depuis bien longtemps.
Alors que le terme « naturel » désignait jusqu’au XVIIe siècle un caractère ordonné qui n’était pas le fruit de la volonté humaine délibérée, l’esprit rationaliste du XVIIIe a, a contrario, interprété ce qui est « naturel » comme le fruit de la raison volontaire. C’est contre cette dérive que la pensée anglaise de la même époque, partant de la théorie de la common law aussi bien que de celle de la loi de la nature, ont élaboré une théorie sociale qui faisait des résultats non prévus de l’action individuelle son objet central (s’y rattachent Mandeville, Montesquieu, Hume, Tucker, Ferguson ou Smith).
Smith par exemple n’a jamais soutenu qu’il existait une harmonie des intérêts originelle indépendante des institutions qui s’étaient alors développées. Ce qu’il a affirmé, c’est que ces institutions s’étaient développées par un processus d’élimination de celles qui étaient moins efficaces.
Non seulement le droit est bien plus ancien que la législation, mais il est même antérieur à un Etat organisé ; non seulement toute loi qui est faite par l’homme ne fait que viser à la justice sans pour autant la créer, non seulement aucune loi faite par l’homme n’est jamais parvenue à remplacer toutes les règles de justice déjà admises qu’elle présuppose, mais tout le processus de développement, de modification et d’interprétation du droit deviendrait lui-même totalement incompréhensible si nous fermions les yeux sur l’existence d’un tel cadre de règles inorganisées dont le droit organisé tire tout son sens.
Ceci conduit nécessairement à la destruction de toute croyance en une justice qui puisse être découverte, et non simplement décrétée. Hayek lui substitue un critère de justice « négatif », qui permet, en éliminant toutes les règles incompatibles avec le reste du système, de nous approcher progressivement de la justice absolue.

Science politique

Allocution d’ouverture d’un colloque à Mont-Pèlerin

Pour que les idéaux qui unissent les libéraux aient une chance de renaissance, il faut accomplir une grande tâche intellectuelle. Au sortir de la guerre (ce texte date de 1947), le nombre de ceux qui s’accordent sur ce que sont les principes libéraux est réduit. C’est souvent dans les pays qui ont connu un régime totalitaire, que quelques hommes ont acquis dans cette expérience une idée plus claire des conditions de vie et des valeurs d’une société libre.
Il n’est pas suffisant que les membres de la société du Mont-Pèlerin aient des opinions « fiables » ; il faut aussi et surtout des gens qui ont combattu les arguments de l’adversaire, pour à la fois répondre aux objections de manière critique et justifier leur point de vue.
Hayek rappelle que c’est le rationalisme, intolérant et féroce, qui est principalement responsable de l’abîme qui, particulièrement sur le continent, a souvent poussé les fidèles du mouvement libéral vers le camp réactionnaire, dans lequel ils ne se sentaient pas chez eux.
La Société du Mont-Pèlerin doit rester une société fermée, qui ne soit pas ouverte à tout le monde, mais seulement aux personnes qui partagent certaines convictions fortes.

Les intellectuels et le socialisme

Il existe une croyance tenace que l’influence des intellectuels sur la politique est négligeable. Ceci est faux, car sur le long terme, ils l’exercent en formant l’opinion publique. Paradoxalement, les partis de gauche ont répandu l’idée que les problèmes politiques étaient tranchés par la force numérique des factions, alors qu’en pratique ils se sont comportés comme s’ils avaient saisi l’importance stratégique des intellectuels.
Qu’est-ce qu’un intellectuel ? il s’agit de quelqu’un qui exerce une fonction caractéristique, qui n’est ni celle du penseur, ni celle de l’érudit, ni celle du spécialiste dans tel domaine de la pensée. L’intellectuel n’a pas besoin d’avoir une connaissance spécialisée, pas plus qu’un n’a besoin d’être particulièrement intelligent, pour accomplir son rôle d’intermédiaire dans la propagation des idées. Ce qui le rend apte à son métier est le grand nombre de sujets sur lesquels il est capable d’écrire et de discourir promptement, ainsi qu’une situation ou des habitudes grâce auxquelles il se familiarise avec des idées nouvelles plus rapidement que ceux auxquels il s’adresse. Ce sont eux qui décident quelles analyses et quelles opinions nous parviendront, quels faits sont suffisamment importants pour nous être révélés, et sous quelle forme et selon quel point de vue ils nous seront présentés. Schumpeter ajoute que c’est l’absence de responsabilité pratique directe et de connaissance acquise sur le terrain qui distingue l’intellectuel type d’autres individus.
Ils sont les organes que la société moderne a créés pour la diffusion du savoir et des idées, et ce sont leurs convictions et leurs opinions qui forment le crible à travers lequel toutes les nouvelles idées doivent passer avant d’atteindre les masses. Ainsi, de nos jours, même les plus fervents adversaires du socialisme obtiennent leur information de sources socialistes pour ce qui est des sujets dont ils n’ont pas une connaissance de première main.
Ce ne sont ni des intérêts égoïstes, ni de mauvaises intentions qui déterminent les vues des intellectuels, mais la plupart du temps des convictions honnêtes et de bonnes intentions. Deux points sont à souligner.
Tout d’abord, les intellectuels tranchent toutes les questions exclusivement à la lumière de certaines idées générales. Comme ils ne connaissent rien en détail, leur critère de validité d’une idée est sa cohérence avec ses autres idées et sa possibilité de s’intégrer dans une image cohérente du monde.
D’autre part, les erreurs caractéristiques de chaque époque découlent souvent d’authentiques vérités qu’elle a découvertes ; ce sont des applications fallacieuses de généralisations nouvelles qui ont fait la preuve de leur efficacité dans leur domaine d’origine. Par exemple, la notion d’égalité matérielle. Cette conception n’est pas une conviction morale spontanément apparue ; elle est au contraire une construction intellectuelle, qui n’en a pas moins rigoureusement agi comme un principe de sélection entre les différentes orientations de politique sociale.
Il ne faut pas oublier non plus que, pour un homme talentueux qui accepte l’état actuel de la société, un grand nombre d’autres chemins vers le pouvoir sont ouvertes, alors que les désœuvrés et les frustrés trouvent dans la carrière intellectuelle un marchepied à la fois pour l’influence et le pouvoir. De surcroît, l’homme de talent de tendance plus conservatrice deviendra un érudit, tandis qu’à l’inverse, pour les plus radicaux, la quête intellectuelle est plus souvent un moyen qu’une fin. Par conséquent, c’est un fait, non pas que les gens les plus intelligents sont socialistes, mais que, parmi les gens les plus intelligents, une proportion plus grande de socialistes se consacre à ces travaux intellectuels qui confèrent une influence décisive sur l’opinion publique dans une société moderne.
Le libéral intellectuel, lui, est contraint à l’isolement. Il passe, aux yeux des intellectuels spéculatifs, pour un timide thuriféraire de la société telle qu’elle est. Par la même occasion, les hommes de pouvoir le révoqueront comme un théoricien stérile. A contrario, un libéral traditionnel se condamnerait s’il faisait une suggestion impraticable.
Ce dont nous manquons, c’est d’une Utopie libérale, un véritable libéralisme radical qui n’épargne pas les susceptibilités des puissants (syndicats compris), qui ne soit pas trop sèchement pratique, et qui ne se confine pas à ce qui semble politiquement possible aujourd’hui.

5 avril 2008

La querelle de l’herméneutique et l’école austro-américaine

> philosophique, économique — Copeau à 2:45

Voici un petit résumé de l’ouvrage de Gilles Campagnolo, Seuls les extrémistes sont cohérents… Rothbard et l’école austro-américaine dans la querelle de l’herméneutique, ENS Editions, 2007, 174 pages. Ce billet est une première version d’un article prochainement publié, qui sera complété de nombreuses annotations et d’un commentaire.

Cet ouvrage vise à expliciter, depuis le texte d’une conférence prononcée par Murray Rothbard à Cracovie en 1987, le sens de la querelle qui a opposé durant quelques années, parfois entre eux, des représentants de l’école autrichienne aux Etats-Unis, au sujet de l’herméneutique en économie.

Mises relu par Rothbard : l’apriorisme extrême

Pour Rothbard, toute tierce partie entre les partenaires d’un échange (et l’Etat en tout premier lieu) profite indûment d’une intrusion illégitime. Toute intervention gouvernementale est un péril auquel il faut empêcher de nuire. Il considère que l’axiome de l’action humaine, qu’il est pour le moins difficile de contester, et les déductions logiques conduites jusqu’aux résultats ultimes, mènent à LA vérité, une et inébranlable. En effet, toute conséquence déduite logiquement d’axiomes tenus pour vrais aura la même valeur de vérité qu’eux. Rothbard voit ainsi dans l’ « extrémisme », qu’il revendique comme une preuve de cohérence, le gage véritable du sérieux d’une pensée.
Pour Rothbard, l’empirisme visant à tester des hypothèses théoriques n’a pas de sens. En effet, pour lui, la science économique est dérivée de la science de l’action humaine. La conception positiviste réduit la théorie au statut d’un simple outil dont la validité se mesure à la conformité des prédictions qu’il permet avec une réalité observée a posteriori. Or, les faits ne sont ni vrais ni faux. Ce n’est donc pas parce qu’on obtient une concordance des résultats numériques prédits sur telle ou telle variable avec ceux mesurés à partir du terrain d’observation qu’il est pour autant justifié de partir de n’importe quelle hypothèse (irréaliste, voire farfelue).
La théorie autrichienne nie précisément que la mesure de l’utilité soit possible. D’une part, son caractère subjectif ne permet pas de ranger les préférences ordinalement ; d’autre part, l’outil de mesure ne peut être forgé sans recourir à une théorie elle-même employée pour la prédiction.
L’apriorisme extrême de Rothbard se veut l’accomplissement de la pensée de Mises. Il faut prendre en considération l’agent économique réel, pour qui la valeur de toute chose ne peut être que subjective. L’axiome pose que l’homme est libre, et la praxéologie entend rendre compte des causes de l’action humaine. Ensuite, la praxéologie énonce des principes a priori, qui ainsi sont immédiatement exacts. L’axiome fondamental est l’existence de l’action humaine : toute affirmation ou négation est déjà action, tout dire étant en effet déjà un agir. Ce faisant, la science n’a besoin d’aucun test empirique, qui la praxéologie établit entre l’être qui agit et la pensée qui le connaît la relation de vérité. Du reste, les théorèmes déduits de l’axiome fondamental et des postulats ne pourraient pas être testés, même si cela était désirable .
La conséquence qui découle naturellement de cet a priori extrême est que les individus sont libres lorsqu’ils sont seuls responsables de leurs décisions, qu’ils sont d’ailleurs seuls capables de prendre pour eux-mêmes.

Un « Autrichien » américain

On ne peut pas comprendre la pensée de Rothbard si on ne s’inscrit pas dans le contexte d’opposition méthodologique sinon idéologique qui oppose depuis cent cinquante ans deux camps parmi les économistes libéraux. Il y a d’une part le camp positiviste, néo-classique puis scientiste fondé sur le calcul économétrique, incarné depuis un demi siècle par l’école de Chicago, et qui porte haut les couleurs du capitalisme laissez-fairiste, tout particulièrement via une ribambelle de prix Nobel d’Economie, couronnés de manière quasi consécutive depuis le début des années soixante-dix. Et il y a d’autre part l’école autrichienne, fondée sur les traces de l’ouvrage majeur - quoique largement inconnu en France - de Carl Menger Principes d’économie politique, paru en 1871. Mises, qui systématise la science de l’action humaine, la praxéologie, conçoit cette science interdisciplinaire comme un prolongement direct des fondements posés par Menger.
Cette opposition trouve ses prolongements jusqu’à nos jours, il n’est qu’à lire les critiques acerbes que les « Autrichiens » écrivent à l’encontre des économistes obsédés des équations complexes, et pour autant incapables de décrire une quelconque réalité tangible.
C’est en faisant sienne la méthode autrichienne que le jeune Rothbard se fit connaître, au milieu des années soixante. Contre la lecture keynésienne de l’histoire économique, il montra que le krach de 1929 n’était pas dû aux défaillances inhérentes au marché, à l’inaction de présidents laissez-fairistes, pas plus que le salut ne vint du New Deal Rooseveltien. Au contraire, Rothbard démontra que Hoover avait déjà lancé les programmes de dépenses publiques et de grands travaux ; l’étatisme ne suivait donc pas le krach, mais le préparait et l’accompagnait .
Contre l’école de Chicago ensuite, en critiquant la méthode positiviste, incarnée tout particulièrement par le déjà célèbre Milton Friedman. Il jugea ainsi que la FED avait aggravé un mécanisme par ailleurs déjà engagé par le marché lors du krach, par manque d’indépendance, en alourdissant ainsi le poids néfaste de l’emprise déjà existante du gouvernement sur une grande partie de l’économie. Ce faisant, il remettait en cause toute la lecture monétariste de cet événement majeur. Rothbard a des mots très durs à l’encontre de « l’instance complaisante sur l’importance vitale des tests empiriques des déductions faites à partir des hypothèses […], théorie fondée sur des suppositions qu’on reconnaissait pour fausses et extrêmement irréalistes » .
Rothbard ne cherche pas à prouver la théorie au moyen d’exemples tirés de l’histoire, mais il espère montrer le bénéfice à tirer de ses concepts par leur illustration - laquelle enrichit les théorèmes démontrés par ailleurs dans la théorie. La différence est de taille.

Les trois courants de l’école austro-américaine

S’il fallait écrire en quelques mots la généalogie de l’école autrichienne, il faudrait peut-être remonter à Say . Rothbard montre les hypothèses méthodologiques qui avaient conduit le courant autrichien, dès sa fondation par Menger, à s’écarter des autres positions des marginalistes (Jevons, Walras), qui avaient ensuite permis la synthèse néoclassique et l’avènement du mainstream. Les austro-américains, eux, sont certes tous fidèles à la théorie subjective de la valeur, défendent un raisonnement marginal dynamique aux antipodes de l’équilibre général, mais ils poussent aussi beaucoup plus loin que Menger la logique praxéologique, en énonçant des postulats, en se basant exclusivement sur l’apriorisme misésien, en s’appuyant sur une méthode strictement causale, qui fait de l’école austro-américaine un dérivé parfois lointain du fondateur Menger.
Il faut souligner que l’exil dû à la guerre, en Angleterre puis aux Etats-Unis, des Autrichiens, réputés, célèbres, honorés dans leur pays, a été vécu comme un isolement doublé parfois d’une certaine humiliation. Mises a été tenu en marge de la profession économique nord-américaine, réduit à minuscule séminaire de la médiocre New York University. Même Hayek, pourtant plus connu , ne put être accepté qu’à l’université de Chicago, au Département de sciences sociales, et encore, après avoir essuyé un refus de la part du Département de sciences économiques. Il est peu contestable que tous les auteurs Autrichiens exilés, et leurs disciples avec eux, ont souffert d’un manque de reconnaissance, tant au plan institutionnel qu’intellectuel. Ceci a rendu encore plus tendue la querelle en héritage (sinon en légitimité) à laquelle se sont livrés les trois meilleurs disciples de Mises.
Israël Kirzner est celui qui a le plus pris une direction compatible avec le mainstream des économistes, moyennant un relâchement (voire un abandon) de l’apriorisme méthodologique. Il a fourni d’incontestables avancées à la science économique (rôle du temps dans les processus et les cycles, ignorance partielle des agents , échange comme « faiseur de prix »), en réhabilitant le calcul économétrique au sein de la praxéologie, mais au prix d’un tel éloignement de l’orthodoxie misésienne qu’il est à la marge de l’école autrichienne.
Ludwig Lachmann incarne un deuxième type d’héritage. Il a l’ambition d’élaborer une science générale en sciences sociales. Pour y parvenir, il a recours à des catégories extérieures au seul dogme misésien, par exemple la sociologie économique de Max Weber. En ce sens, Lachmann a fondé une doctrine subjectiviste systématique, plus systématique encore que celle de Menger. Le fait de considérer que l’homme recherche les moyens de survivre avant le loisir ou le plaisir relève d’une approche qui n’est pas authentiquement subjectiviste, et il se peut que cet ordre-là soit plus culturel que naturel.
Enfin, Rothbard incarne le dernier type d’héritage de Ludwig von Mises. Il entend être le gardien de l’orthodoxie. Très peu reconnu dans le milieu universitaire américain , Rothbard est extrême, et donc fascine et impressionne. Rothbard mettait stratégiquement ses rivaux austro-américains en demeure de l’affronter et plaçait son propre courant au centre des rivalités internes du mouvement autrichien. Rothbard ne s’embarrasse pas de nuances : il faut que des agences d’audit définissent et garantissent des normes (de sécurité ou autres), il faut supprimer tout droit public au profit des seuls contrats privés, supprimer les Etats, abolir toute législation allant au-delà de la simple garantie de la liberté d’action de chacun. Son extrémisme consiste à laisser l’entendement s’exercer librement et sans frein .

Les deux sources de l’herméneutique

Durant les années soixante-dix, une méthode venue des lettres, l’herméneutique, et un courant de pensée inspiré des humanités, le post-modernisme, pénètrent le champ des sciences sociales. Ce sont les philosophes de l’interprétation qui ont importé l’herméneutique aux Etats-Unis. Depuis Columbia et Yale, des philosophes européens de réputation internationale gagnent l’ensemble des universités américaines, et « contaminent » la science économique.

La source américaine

En 1981, Hillary Putnam s’interroge sur la manière d’affronter l’insatisfaction née de la vulgate positiviste. Cette réflexion, ainsi que l’arrivée massive et rapprochée de plusieurs décennies de pensée européenne aux Etats-Unis, se trouvent vite réunies contre le positivisme scientiste régnant depuis les années 1950. Deux courants principaux peuvent ainsi être distingués : un courant pragmatiste d’une part (Dewey, Rorty), qui unit de nombreuses approches philosophiques à la mode contre le scientisme, à partir des notions d’action collective, de débat démocratique, de solidarité supra-individuelle ; le courant institutionnaliste d’autre part (Veblen, Commons).

La source européenne

Pêle-mêle, l’herméneutique provient de la phénoménologie (Husserl et Heidegger en particulier), du mouvement structuraliste (Barthes, Deleuze, Foucault, Althusser), des courants néo-marxistes, et enfin du déconstructionnisme (Derrida). La « conversation » herméneutique propose de renouveler sans fin la compréhension des textes selon la méthode du cercle herméneutique. Surgiront ainsi les positions au travers desquelles la vérité est censée se faire jour sans qu’aucune ne puisse la réclamer exclusivement - le sens unique niant la notion même d’interprétation.

La trahison subjectivo-herméneute

Rothbard souligne que l’accueil favorable réservé à l’herméneutique n’a été possible en économie que parce que le scientisme ambiant des positivistes (friedmaniens) avait déjà dévoyé la science. Pour Lachmann, les motifs des agents dans les actes d’échange ne sauraient être négligés. Et ces motifs ne peuvent être appréhendés par la simple mesure de l’utilité en termes de plaisir, à la mode utilitariste (Bentham, Mill), fût-elle une utilité subjective, comme le propose Jevons. Lachmann propose donc, pour explorer les motifs véritables des agents dans l’échange, d’ « ouvrir » d’autres champs d’analyse, comme l’herméneutique. Lachmann propose ainsi de s’inspirer des travaux de Max Weber, lequel conjuguait une explication tirée de l’économie mengérienne et l’explication « compréhensive » des agents. Lachmann invite les économistes à reconnaître que les agents sont porteurs de projets ; les effets des actions, tant volontaires qu’involontaires, imposent alors de chercher l’intention qui a présidé au choix d’agir, et si le projet est mené à bien selon cette intention, de déterminer si ce succès est marqué a priori par une grande part d’effets attendus.
Or, qui dit volonté d’un agent à l’œuvre dit aussi compréhension de cette volonté par l’observateur qui analyse son comportement. C’est à ce moment que l’herméneutique s’introduit dans la science sociale. Les choix formés par l’agent sur la base de croyances et soumis à des révisions, des changements de croyances, etc., présentent toujours matière à interprétation. Lachmann voit là pour la position autrichienne une pertinence supplémentaire.
L’herméneutique est un processus de dévoilement de ses propres fondements, là où la praxéologie est une dogmatique apriorique qui s’assume comme telle.
Puisque l’herméneutique est une interprétation des symboles et des textes, la question se pose d’imaginer comment celle-ci peut devenir une science de la révélation des intentions subjectives des agents. La George Mason University, bastion autrichien, est au cœur de cette initiative, en la personne du disciple de Lachmann, Don Lavoie. Le « tournant interprétatif » a contribué à forger un langage interdisciplinaire, auquel l’économie est restée à l’écart.

Les enjeux d’un discours

Aujourd’hui, selon Rothbard, les herméneutes austro-américains travestissent le subjectivisme en un tissu de motivations qu’ils ne finiront jamais de démêler, puisqu’ils sont privés de l’a priori fondamental révélé par Mises. En faisant preuve de naïveté dans la méthode, et en refusant de voir « la vérité de l’apriorisme extrême », ils provoquaient en quelque sorte la suspicion qui devait fatalement naître à leur encontre. L’erreur relativiste, ancienne, revêt l’herméneutique comme un masque neuf. Puisque la solution praxéologique est la seule vraie, le philosophe qui ne l’épouse pas ne peut le faire que par ignorance, ou mauvaise foi.
Le germe de l’impérialisme scientiste des Reaganomics de Chicago a produit un retour de bâton prévisible. Il a pris la forme de l’épidémie constructiviste et relativiste pour finir par les aberrations du tournant interprétatif et de la conversation herméneutique .

Une nouvelle théorie de l’action remplacera-t-elle la praxéologie ?

L’herméneutique de la « conversation » investit de facto la théorie qui est au centre de la praxéologie, celle de l’action. Elle propose une vision alternative à la dogmatique axiomatique déductiviste en proposant la construction collective de la vérité de cette « action ». L’herméneutique, selon Rothbard, fournit une théorie, ou plutôt plusieurs, voire autant qu’on en veut ; elle est principe de création de principes, alors que la conception misésienne du monde, au contraire, prétend réduire au minimum ces derniers en vue de laisser s’imposer d’eux-mêmes à tous et sans discussion.
Pour les herméneutes, s’il n’y a pas d’action sans agent, il n’y a donc pas non plus de volonté manifestée par l’action sans signification. L’interprétation de cette volonté et le sens de cette action sont les objets de la méthode herméneutique. Les herméneutes ne se limitent donc pas à comprendre, mais expliquent des phénomènes dont ils comprennent les causes, c’est-à-dire les motivations des comportements manifestés. Pour Lachmann, les conséquences volontaires des actions sont aussi importantes que les conséquences involontaires et c’est en les rapportant aux agents, qui prennent en compte leurs échecs comme leurs succès, que leur signification se comprend. Les agents révisent alors leurs croyances et leurs jugements en vue de nouvelles actions et rien ne saurait endiguer ni figer ce mouvement permanent .
L’interprétation herméneutique contraint les économistes à se pencher sur la signification de l’action par le fait même qu’ils traitent une question d’économie - qui n’est jamais simplement donnée ; les économistes doivent prendre en compte leur propre position d’observateur et leur manière de poser les questions.

Le sens des imprécations de Rothbard

Depuis la Seconde Guerre mondiale, la version austro-américaine de l’école autrichienne la domine. Le Mises Instistue s’en veut le quartier général. L’enjeu peut ainsi être exprimé de la manière suivante : si la méthodologie positiviste en économie doit s’écrouler, et Friedman et les siens finir aux oubliettes, ce qui serait une bonne chose aux yeux de Rothbard, encore faut-il savoir de quel côté « tombera » la science, celui des apprentis herméneutes gauchistes, ou celui des dogmatiques misésiens. Rothbard pense que les orientations positivistes et herméneutes ont formé une alliance objective : leurs lacunes réciproques ont pu conduire à passer de l’une à l’autre sans difficulté.
Rothbard incarne sans rougir une vision paranoïde d’un complot généralisé, fomenté par tous les ennemis du vrai libéralisme : les erreurs néo-keynésiennes ont laissé la place à un « faux » libéralisme économique incarné par les Chicago boys, qui trahissent le marché tout en se réclamant de lui ; les universités jusque-là sanctuaires de l’économie libérale (George Mason en particulier), les agences gouvernementales, la presse, tout est le fruit d’un complot gauchiste généralisé. Pour Rothbard, tous sont de mèche : le relativisme le plus éculé, le plus erroné, le plus pernicieux, se cache sous l’approche neuve de l’herméneutique, approche à laquelle ont conduit les erreurs fondamentales des positivistes en économie et des pragmatistes en philosophie.
Rothbard entend aussi renverser la charge de la preuve de la légitimité et de l’efficacité de toute organisation socio-économique autre que le marché parfaitement libre et concurrentiel.
Comme presque toujours chez Rothbard, sa rhétorique fonctionne sur les modes de l’appel à l’indignation, de la raillerie contre les adversaires de l’attaque ad personam, mais aussi de l’humour. Il cherche ainsi à tourner en ridicule les concepts herméneutiques, il crie au totalitarisme, et il juxtapose systématiquement des penseurs très divers, créant ainsi des généalogies et des parentés sinon toujours fictives, du moins très rapides et souvent douteuses.
Rothbard n’oublie jamais que l’école austro-américaine extrême qu’il incarne pourrait trouver un jour un environnement favorable ; la rhétorique qu’il emploie prépare ainsi le terrain non seulement d’un rejet des concepts herméneutiques, mais de l’avènement de l’alternative praxéologique.

Le relativisme subjectiviste des herméneutes n’est pas l’étude de la subjectivité de l’agent, que défend l’école autrichienne. Il s’agit de la subjectivité du scientifique, qui analyse des « textes » en fonction de sa seule appréciation personnelle. Se trouve ainsi interdit tout accès à un savoir véritable, qui devient impossible par définition.
A contrario, l’exactitude de concepts définis a priori est fondamentale. La praxéologie offre la perspective claire d’une déductibilité totale du monde : l’extrémisme de la position n’est autre que sa cohérence même, et Rothbard nierait qu’elle fût naïve si l’on considérait que l’entendement seul doit servir de guide à la science.

24 mars 2008

Condillac et l’échange volontaire

> philosophique, économique — Copeau à 13:49
Une chose n’a pas une valeur, parce qu’elle coûte, comme on le suppose ; mais elle coûte, parce qu’elle a une valeur. Je dis donc que, même sur les bords d’un fleuve, l’eau a une valeur, mais la plus petite possible, parce qu’elle y est infiniment surabondante à nos besoins. Dans un lieu aride, au contraire, elle a une grande valeur ; et on l’estime en raison de l’éloignement et de la difficulté de s’en procurer. En pareil cas un voyageur altéré donnerait cent louis d’un verre d’eau, et ce verre d’eau vaudrait cent louis. Car la valeur est moins dans la chose que dans l’estime que nous en faisons, et cette estime est relative à notre besoin : elle croît et diminue comme notre besoin croît et diminue lui-même(1).
Etienne Bonnot de Condillac

Le commerce a de tous temps eu mauvaise presse. Les présocratiques, a quelques exceptions près(2), ont condamné l’amoralisme de l’échange de biens, et plus encore la vile attitude de ceux qui s’adonnaient à un vice à peine moindre que celui de la luxure. Aristote a même théorisé le concept du « commerce stérile », qui se contente d’organiser le transfert d’un bien de main en main, de lieu en lieu, de bourse en bourse, sans apporter la moindre valeur ajoutée, et, surtout, sans rien créer. Si, pour le distingué Stagirite, le loisir, otium, était une activité à la fois enrichissante et noble, le neg-otimum, le négoce, ne pouvait être que méprisé, tout particulièrement pour sa vulgarité.
Au fil des siècles, ce discours est resté à peu près invariable. Montaigne(3), pourtant mieux inspiré sur d’autres thèmes, Saint Jérôme(4), Giovanni Botero(5), sont quelques-uns des grands noms qui se sont répandus sur le « commerce stérile », laissant à la postérité des citations célèbres.

Serge Schweitzer a eu, à maintes reprises, l’occasion d’intervenir sur ce sujet et de démontrer la fausseté du jugement proféré par ces auteurs classiques, relayés durant la seconde moitié du XXe siècle par les tenants de « l’échange inégal », et de nos jours par les altermondialistes et autres partisans d’un contrôle étatique des échanges.
Pour l’illustrer, inspirons-nous un instant des formulations de Frédéric Bastiat. L’échange ne produit rien de tangible, c’est ce qu’on voit, pourtant, loin d’être un jeu à somme nulle, il produit de la valeur subjective, c’est ce qu’on ne voit pas.

Serge Schweitzer, lors d’une conférence consacrée au devenir de la pensée libérale(6), part du sens commun (pour reprendre la formule de Paine) selon lequel les biens faisant l’objet d’un échange sont effectivement échangés parce qu’ils ont une valeur égale. Si j’échange un stylo contre une gomme, c’est, selon les novices en économie, parce que la valeur du stylo est égale à celle de la gomme.
Mais, qu’est-ce qui m’empêche d’échanger ma montre contre une gomme ? C’est peut-être ridicule et stupide pour la plupart des gens, mais il se peut que, pour moi, cette gomme représente une valeur telle que ma montre en a une moindre. Peut-être parce qu’il faut que j’efface une information compromettante, ou peut-être encore parce que j’ai de nombreuses autres montres à ma disposition. Ou pour toute autre raison.
Nous touchons là le point fondamental, cœur de la mécompréhension des phénomènes de marché et d’échange chez la plupart des individus : et cette découverte revient à un abbé obscur(7), illustre inconnu de nos jours, Etienne Bonnot de Condillac (1715-1780). Celui-ci a, le premier, détruit le sens commun en affirmant qu’il « est faux que dans l’échange on donne une valeur égale pour une valeur égale. Au contraire, chacune des parties toujours abandonne une moins grande valeur pour une plus grande valeur ».

La valeur d’un bien est subjective(8), est n’est pas le fruit du travail qu’on y consacre, ni même de l’utilité que ce bien nous procure ; elle est le fruit de notre échelle axiologique, de l’intérêt, du plaisir, de l’envie, des penchants propres à la nature humaine qui nous font bâtir, chacun, des échelles de préférence irréductibles à celles d’autrui. L’échange, de ce fait, ne peut avoir lieu que s’il y a inégalité des valeurs, inégalité dans l’esprit de chacune des parties prenantes à l’échange.
Serge Schweitzer nous invite à raisonner par l’absurde, suivons-le un instant : si l’échange était un jeu à somme nulle, pourquoi diable échangerions-nous ? Pour passer le temps ? Pour enrichir, par magnanimité, des intermédiaires qui seraient, de fait, de plus en plus nombreux à tirer profit de ce moyen rapide et peu fatigant l’enrichissement ? Les choses sont claires, et c’est ce qu’on ne voit malheureusement pas : si l’échange n’était pas profitable aux deux partenaires, et bien ils n’échangeraient tout simplement pas. Il ne faut jamais oublier que l’échange n’existe que parce que les hommes qui échangent sont différents. Loin de la religion contemporaine de l’économie régulée, qui anthropomorphise à l’extrême l’Etat et les nations, il ne faut jamais oublier que la France, le Pérou ou le Sénégal n’échangent rien. Ce sont les hommes et les femmes qui composent ces pays qui échangent. Et toutes et tous ont des goûts différents, des projets différents, des coûts et des avantages différents, et c’est cette différence axiologique qui incite et pousse à l’échange.

Condillac n’oublie jamais que la nature humaine est fondée sur l’efficience économique, et certainement pas sur la morale ou sur la religion, ce qui est un trait notable et à mettre au crédit de celui qui fut pourtant un homme d’église. En ce sens, il rappelle que l’échange profite aux parties à la condition qu’il soit libre. Et la moindre contrainte, visant à obstruer le conduit fragile de l’échange de biens et de services, aboutit toujours à un bien-être moindre. Condillac défend donc la restauration de la liberté du commerce et des prix, de manière prémonitoire, car son absence a été l’une des causes principales de la chute de la monarchie des Bourbon(9), peu de temps après.

De nos jours, les théoriciens marxistes d’une part, et leur resucée contemporaine, les altermondialistes, d’autre part, refusent encore de reconnaître cette base de la théorie économique qu’est l’échange mutuellement bénéfique. Base incontestée, pourtant, depuis plus de deux siècles. La théorie de « l’échange inégal(10) » n’est autre que la traduction, appliquée au commerce international, de la théorie de l’exploitation (entendez : des plus pauvres par les plus riches). Or, comme l’écrit François Guillaumat, « adhérer (à cette thèse marxiste), c’est prétendre qu’un contrat qui est accepté de part et d’autre est malgré tout injuste, qu’il est malgré tout le signe d’une « exploitation ». C’est là récuser toute logique, puisque, dans ce sens, il ne peut y avoir d’exploitation sans violence ou fraude. C’est aussi nier toute responsabilité personnelle, puisque l’on suppose implicitement que les agents ne sont pas autonomes. ».

Comme le souligne, là encore, avec acuité Serge Schweitzer, cette thèse aboutit à deux conclusions parfaitement opposées à toute réalité observable.

D’une part, il s’agit d’un sophisme, d’une distinction arbitraire et sans fondement, qui ne vise qu’à illustrer dans un champ lexicographique éloigné du corpus doctrinal initial du marxisme, une déclinaison plus supposée qu’avérée de celui-ci. Qu’est ce qui distingue l’échange « inégal » de l’échange « normal » ? Tout échange est-il inégal ? Quels arguments viennent étayer ces assertions, alors que ce sont les pays les plus pauvres qui réclament, à corps et à cri, devant l’OMC et son organe de règlement des différends, l’ouverture des marchés occidentaux, et l’arrêt du soutien abusif des prix auxquels ceux-ci se livrent pour favoriser leurs producteurs intérieurs, au détriment de leurs consommateurs ?

D’autre part, soutenir que l’échange pourrait être inégal revient à sous-entendre que la victime dudit échange est de facto un irresponsable qu’il faut à tout prix assister, choyer, protéger(11), et même, plus encore, protéger contre elle-même. C’est partir du principe loufoque qu’il faut nous empêcher de procéder de notre plein gré à un échange, car, en manifestant le moindre désir d’entrer en contrat, nous risquons, malgré nous, de nous « faire exploiter ». Ceci n’est pas éloigné des critiques que les libéraux formulent à l’encontre du principe de précaution, qui, poussé dans ses extrêmes, aboutit à donner aux mains de l’administration un pouvoir exorbitant à l’encontre de la liberté d’action des individus, et qui ignore les risques et effets pervers induits par l’interdiction proférée.

1 : Condillac, Le Commerce et le gouvernement, 1776.
2 : En particulier Xénophon.
3 : « Nul ne gagne ce qu’un autre ne perde », Montaigne, Essais, 1572-1580.
4 : « Toutes les richesses viennent de l’iniquité, et à moins que l’un n’ait perdu, un autre ne peut gagner », Saint Jérôme (347-420)
5 : « Le moyen très commun de s’enrichir aux frais d’autrui, c’est le commerce », Giovanni Botero (1543-1617)
6 : Conférence organisée par Liberté Chérie Lyon le 27 octobre 2006, sur le thème « la mondialisation rend heureux », aux mêmes dates et dans la même ville que le forum antimondialiste intitulé « pour une mondialisation responsable »
7 : Cf Philippe Simonnot, « l’échange », in 39 leçons d’économie contemporaine, Folio, Seuil, 2000.
8  : Cette idée, initiée par Condillac, a été popularisée par deux auteurs français dont la renommée, au XIXe siècle, a été considérable, à un point tel que nous avons, aujourd’hui, du mal à l’imaginer : Jean-Baptiste Say tout d’abord, dans son Traité d’économie politique ou Simple Exposé de la manière dont se forment, se distribuent et se consomment les richesses, en 1803, puis ensuite Frédéric Bastiat, dans ses Harmonies économiques, en 1850. Au surplus, un auteur italien, Francesco Ferrara, dans Esame storico - critico di economisti e dottrine economiche, 2 vol., (1889-1891), un Suisse, Léon Walras, un Autrichien, Carl Menger, et un Britannique, William Stanley Jevons, ont popularisé ce thème au-delà de nos frontières.
Murray Rothbard, « New Light on the Prehistory of the Austrian School », in The Foundations of Modern Austrian Economics, 1976, a toutefois rappelé que des grands scolastiques (Henri de Gand, Pierre de Jean Olivi), et surtout l’école de Salamanque (Francisco de Vitoria, Domingo de Soto, Francisco Suárez) avaient déjà posé les bases de la subjectivité de la valeur.
9 : Florin Aftalion, L’Economie de la Révolution française, Hachette, 1987, coll. “Pluriel” (rééd. PUF, 1996, coll. “Quadrige”)
10 : Il faudrait que les partisans de la liberté des échanges n’abandonnent pas ce terme d’ « échange inégal », car, en un sens tout différent de celui des marxistes, il est parfaitement exact de dire que l’échange est inégal, puisqu’on échange des inégalités de valeurs subjectives.
11 : Mathieu Laine parle de « l’Etat-nounou », dans La Grande nurserie : en finir avec l’infantilisation des Français, JC Lattès, 2006.

15 mars 2008

Sur l’euthanasie

> philosophique — Copeau à 11:09

L’euthanasie, vous le savez, est en ce moment un sujet de la plus brûlante (et même tragique) actualité. Plutôt que de présenter des solutions toutes faites, je vous propose de relire ce que Lysander Spooner écrivait sur la question, dans Les Vices ne sont pas des crimes, publié il y a plus de cent trente ans. Et toujours aussi vrai.

Ce n’est même pas un crime d’aider une personne à se suicider, à condition qu’elle soit en possession de toute sa raison.

L’idée est plutôt répandue que le suicide est, par lui-même, une preuve irréfutable de folie. Mais, bien que d’ordinaire cela puisse être une preuve solide de folie, ce n’est d’aucune manière, en aucun cas, une preuve irréfutable. De nombreuses personnes ayant indubitablement pleine possession de leurs facultés mentales se sont suicidées, pour échapper à la honte de voir leur crime révélé au public, ou pour éviter une quelconque autre terrible calamité. Le suicide, dans ces cas-là, n’a peut-être pas été d’une sagesse extraordinaire, mais n’a certainement pas été non plus la preuve d’un manque de discernement raisonnable[2]. Et, pour rester dans les limites du discernement raisonnable, il n’y a pas eu de crime de la part des personnes qui y ont aidé, qu’elles en aient fourni l’instrument ou qu’elles y aient contribué autrement. Et si, dans des cas pareils, aider un suicide n’est pas un crime, comment peut-on prétendre qu’aider quelqu’un à commettre cet acte qui lui procure du plaisir, et qu’une large proportion de l’humanité a cru utile, en soit un ?

2: Caton d’Utique s’est suicidé pour ne pas tomber dans les mains de César. Qui l’a jamais suspecté de folie ? Brutus a fait de même. Colt s’est suicidé une heure avant d’être pendu. Il l’a fait pour éviter à son nom et à sa famille la honte d’une pendaison. Ceci, qu’il s’agisse d’un acte vraiment sage ou non, était un acte raisonnable marqué d’un discernement raisonnable. Existe-t-il quelqu’un pour supposer que la personne lui ayant fourni l’instrument nécessaire était un criminel ?

14 mars 2008

La Sensibilité individualiste

> philosophique — Copeau à 17:13



La Sensibilité individualiste, de Georges Palante.

1 mars 2008

Le culte du pouvoir

> philosophique — Copeau à 21:32

Je suis toujours surpris de voir la fascination qu’exerce pour la plupart de nos semblables le pouvoir. Comme les mouches autour du vinaigre, on ne compte plus les individus, parfois minables, mais parfois aussi brillants, fondre sous le charme des sirènes du pouvoir. Ils déploient mille idées, mille talents d’ingéniosité, concentrent toutes leurs forces autour d’un but unique, l’appropriation du pouvoir, en faisant de celle-ci une fin en soi, quitte à oublier totalement toute autre perspective.

Il y a de cette manière de nombreuses personnes qui courent et qui mobilisent la totalité de leur énergie pour rattraper le train du pouvoir. Qui sont prêts à toutes les vilénies, toutes les magouilles, tous les complots, pour atteindre le pouvoir. C’est le mal préféré de John Milton, probablement pas par hasard.

Il y a bien sûr des collectivistes avides de pouvoir, on ne peut pas véritablement le leur reprocher, puisque pour eux l’individu n’a strictement aucune importance. Il y a aussi des magouilleurs, prêts à défendre n’importe quelle thèse, pourvu qu’une part de marché électoral existe et soit bonne à prendre. Pour parler de ce que je connais, Edouard Fillias est de cette trempe. Mais il y a aussi, et c’est plus surprenant de prime abord, d’authentiques individualistes qui, loin de se réfugier dans une tour d’ivoire et de là critiquer le monde, puisent en eux une force apte à vouloir faire changer le monde. Julien Sorel, le cardinal de Retz, Vigny, Benjamin Constant, sont de cette catégorie.

Je fais mienne la maxime de lord Acton, “le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument”, pour marquer mon désarroi et mon désappointement face à ce type d’individus. Alors que pour ma part je fuis le pouvoir comme Camus fuyait la peste à Oran, je ne parviens pas à comprendre le fondement de l’attitude de ces derniers. Je ne la comprends pas, car l’histoire nous donne mille exemples servitudes abattues, qui toutes ont été remplacées par d’autres. Nous savons tous très bien qu’une minorité victorieuse se transforme toujours en majorité tyrannique. Comme le dit Tocqueville :

Qu’est-ce donc une majorité prise collectivement sinon un individu qui a des opinions et le plus souvent des intérêts contraire à un autre individu qu’on nomme la minorité ? Or, si vous admettez qu’un homme revêtu de la toute-puissance peut en abuser contre ses adversaires, pourquoi n’admettez-vous pas la même chose pour une majorité ? Les hommes, en se réunissant, ont-ils changé de caractère? Sont-ils devenus plus patients dans les obstacles en devenant plus forts ?

13 février 2008

Les libéraux ont-ils un cerveau ?

> philosophique, ubique — Copeau à 11:35

Derrière ce titre qui peut sembler provocateur, d’autant que les libéraux sont perçus en nos vertes contrées (devrais-je plutôt dire “rose” ?) comme des fanatiques extrémistes mangeurs d’enfants, incapables de ressentir la moindre émotion face à la misère, face au clodo qui dort dans ses cartons, face à l’enfant malnutri, face aux travailleurs pauvres, face aux sans-papiers qui vivent dans une misère noire.

Outre le fait que - malgré tout et comme d’autres - je revendique l’appellation de “libéral”, il est intéressant de sortir des sentiers battus comme le montre l’exemple de Thierry dans un billet consacré au sujet interdit en France de la génétique sociale. Il y a de nombreux aspects intéressants dans ce texte, que je me permets par conséquent de reproduire ici.

Je vois déjà les sociologues et les politologues français s’esclaffer. Dès que les sciences dures font une incursion dans leur univers, ils montent sur leur perchoir d’intellectuels. Les anglo-saxons, souvent adeptes de la sociobiologie de Wilson, sont moins sectaires. Pour preuve, NewsScientist vient de publier un article intitulé : Les penchants politiques sont-ils définis par les gênes ? (PDF). Point de départ de réflexion : les vrais jumeaux tendent à être plutôt du même bord politique que les faux jumeaux (donc impossible d’invoquer des causes sociologiques).

Pourquoi pas après tout ? Nous savons que la génétique ne définit qu’une partie de ce que nous sommes, mais une partie tout de même. Elle doit avoir tout autant que notre éducation ou notre milieu social une influence sur nos goûts politiques.

L’existentialiste qui sommeille en chacun de nous ne peut pas être d’accord mais nous devons parfois, même souvent, reconnaître que notre libre arbitre n’est pas tout puissant. Comme je le dis souvent, les gâteaux dans les vitrines des pâtisseries brisent ma volonté avec une facilité déconcertante et me démontrent sans cesse que je n’ai pas l’âme d’un Gandhi.

Nous sommes tous en partie conservateur, en partie progressiste. Ceux chez qui le côté progressiste serait le plus fort seraient plus à même de réagir dans des situations nouvelles. D’une certaine façon, leur cerveau serait plus apte à gérer le changement. Dans l’article de NewsScientist, les progressistes sont appelés libéraux, appellation mal comprise en France même si je la revendique.

Un libéral est quelqu’un qui avant tout se libère des habitudes et préfère le changement à la stagnation. Un libéral est anticonformiste. Un libéral veut que les gens qui l’entourent le surprennent et diffèrent de lui. Un libéral est pour le progrès, entendu au sens biologique d’évolution. Pour obtenir mieux que ce qu’il a déjà, Il accepte le risque d’avoir moins bien. Pour autant il n’est pas inconséquent, il peut très bien pratiquer un super principe de précaution, un tel principe étant libéral puisqu’il suppose que la prudence ultime revient à nous responsabiliser individuellement.

Si l’hypothèse génétique se confirme, il y aurait donc toujours deux grandes factions politiques. L’une à tendance conservatrice, l’autre à tendance libérale. Bug ! Qui sont les libéraux en France ? Qui représente les forces de progrès ? L’UMP qui nous voit tous en industriels plan-plan à la mode au XXe siècle ? Les socialistes qui eux agitent encore les idéologies du XIXe siècle ?

Je suis perdu. Plutôt, je crois que nos politiciens sont perdus. Ils continuent à nous faire des promesses intenables, les gens continuent à voter pour eux puis à les honnir. Et si après tout le camp de libéraux était celui de ceux qui ne votent pas. N’ont-ils pas compris que voter revenait systématiquement à choisir entre des conservateurs à tout crin ?

8 janvier 2008

Dans le dernier Commentaire

> atomique, philosophique, politique — Copeau à 21:20

Voici bien longtemps que je n’ai écrit ici, j’en suis fortement désolé, mais diverses raisons légitimes m’ont tenu éloigné ces derniers temps d’internet en général et de ce blog en particulier.

Loin de moi le désir de me faire pardonner, car je suis bien incapable de renverser la vapeur et de vous offrir sans discontinuer une série longue et fructueuse de billets d’actualité, d’humeur, ou de que sais-je.

Je voudrais toutefois dire quelques mots sur le dernier numéro de la revue Commentaire, que je dois être le seul avec La Lime à évoquer dans mon blog.

Je présenterai les articles à mon sens intéressants par ordre de ceux-ci dans le sommaire.

Tout d’abord, Denis Bachelot nous offre un article intitulé “Islam et Occident. “Choc des civilisations” ou “guerre sexuelle ?”". Il expose qu’en Asie non musulmane, les représentations sexuelles circulent librement, tandis qu’elles sont bannies et détestées dans les pays musulmans. Cette représentation de la différence sexuelle serait ainsi la véritable matrice de l’opposition entre le monde musulman et l’Occident. Alors que la Chine ou le Japon ne cherchent pas, au nom de valeurs supérieures, à détruire les production culturelles occidentales, mais à donner à leurs propres créations la part de marché la plus large possible, il y aurait une absolue singularité du monde musulman en ce que celui-ci, exclut totalement de la compétition mondiale pour la production / consommation, est le seul à poser un discours de rejet fondé sur des valeurs transcendentales. Ce sont ces représentations sexuelles qui sont condamnées, et non pas les valeurs de la liberté et de la démocratie, que seuls les plus extrémistes des musulmans rejettent. La “rue” musulmane s’enflamme beaucoup plus facilement pour des principes et symboles que pour les violences réelles qui touchent telle ou telle communauté musulmane de par le monde. En un mot, pour les Musulmans, nous ne sommes pas à leurs yeux un modèle humain à imiter ou à s’approprier.

Ensuite, Joseph Joffe, dans “L’état de guerre au XXIe siècle”, revient sur la guerre en Irak. C’est pour lui une “guerre asymétrique”. Elle oppose des armes primitives et bon marché à de la high-tech, elle s’appuie sur la surprise tactique de David face à Goliath, elle s’ancre dans une idéologie magnétisante. Alors que la guerre asymétrique était jadis du côté occidental  (bataille d’Omdurman au Soudan en 1898, conquête de l’Algérie par les Français en 1830), ce n’est plus du tout le cas à présent. Alors qu’ils avaient conquis l’Algérie avec 30 000 hommes au milieu du XIXe siècle, les Français ne purent pas tenir le pays avec 600 000 hommes un siècle plus tard. Par ailleurs, alors que la sacro-sainte disctinction entre combattants et non-combattants est aujourd’hui profondément ancrée dans l’esprit occidental, le Hezbollah, le Hamas, les terroristes sunnites ou les escadrons de la mort chiites n’ont au contraire absolument aucun scrupule à tuer des civils (cela fait partie de leur stratégie). Enfin, la vocation “impériale” de la civilisation occidentale aurait disparu.

Par ailleurs, Armand Laferrère, patron d’Areva Canada, revient sur les paradoxes liés à l’engouement médiatico-politique autour du réchauffement climatique, ce que La Lime appelle de manière éclairante le “réchauffisme”. Il rappelle que l’origine humaine du réchauffement n’est pas du tout prouvée scientifiquement (les Romains faisaient pousser de la vigne en Angleterre ; à l’inverse du XIVe au XIXe siècle des armées entières sont passées de Suède au Danemark à pied sur une mer gelée ; la planète Mars se réchauffe). Ce qu’on observe en réalité, c’est une politisation de la science, alors même que 59% des savants considèrent que l’activité humaine joue un rôle déterminant - 59% “seulement”, et non pas la totalité comme le GIEC voudrait le faire croire. Laferrère présente la manière dont le romancier Michael Crichton théorise le mouvement contemporain : nous serions en train de vivre une chute de l’état de grâce à l’état de pollution, parce que nous avons mangé à l’arbre de la connaissance. Nous sommes tous des pécheurs énergétiques, et nous allons tous mourir, à moins que nous ne trouvions le salut sous la forme d’une gestion soutenable des ressources. La gestion soutenable est le salut de l’Eglise écologique, et les aliments organiques sont sa communion.

Les bonnes feuilles du dernier ouvrage d’Olivier Beaud, Théorie de la Fédération (PUF), sont reproduites sous le titre “Penser le fédéralisme”. Sa thèse : la doctrine juridique assimile depuis un siècle la fédération à l’Etat fédéral ; et elle considère qu’opposer la fédération à la confédération d’Etats suffit à épuiser la question. Beaud nous explique ainsi que toute la doctrine classique est fondée autour de l’idée de la souveraineté (à la Jean Bodin, si vous voulez). En effet, une confédération serait composée d’entités restant maîtres de leur destin, tandis que la fédération ne serait composée que d’entités ayant perdu leur souveraineté. Si cette explication éclaire les cas les plus connus (Allemagne, USA, Suisse), elle ne rend pas compte de tous les droits positifs. Lorsque les USA ou l’Allemagne étaient des confédérations, des actes normatifs restreignant la souveraineté de leurs Etats-membres ont été promulgués (Congrès continental américain, Diète fédérale suisse, les lois du Conseil d’Etat et du capitaine général Leicester, …). A l’inverse, le droit de sécession n’a pas toujours été reconnu dans une confédération (Beaud cite ainsi le cas des sept cantons du Sonderbund en 1847, que la Confédération a qualifié de “rébellion” et a maté en conséquence). Cette erreur doctrinale a trois conséquences : 1) elle sous-tend un jugement de valeur, selon lequel la confédération serait nécessairement un état transitoire, vers une solution stable qui serait la fédération, alors que rien ne permet de le prouver ; 2) elle ne rend pas compte du cas américain, mi-fédéral mi-confédéral ; 3) elle gomme l’utilité intrinsèque du fédéralisme, qui, en réalité, groupe des entités ayant chacune une face externe et une face interne, relevant tantôt du droit public interne, tantôt du droit international.

Laurent Wauquiez, l’actuel porte-parole du gouvernement Sarkozy Fillon, évoque les problématiques nouvelles de la communication politique dans un article intitulé “Nouvelle politique, nouvelle communication ?”. Alors que le secret était vénéré par Machiavel, Richelieu, la montée en puissance de la démocratie au XIXe siècle suscite la montée des débats démocratiques par voie de presse. Malgré cela, la raison d’Etat se portait encore bien sous Clemenceau. L’avènement des médias audiovisuels (des causeries au coin du feu de Roosevelt à l’ORTF de de Gaulle) n’a pas fondamentalement changé la donne : l’information reste asymétrique et verticale, on écoute le Général qui parle. A présent, nous serions entrés dans l’ère de la transparence, avec internet, la pluralité des médias (ce qui est un faux argument, il y avait d’innombrables journaux il y a un siècle), et surtout l’émergence du besoin participatif. C’en est fini du secret. Puisque plus personne ne peut être assuré que sa parole privée restera bien privée, il n’y a plus de secret possible. C’est une présentation caricaturale que je ne partage pas.

Enfin, Pierre Gras évoque la mémoire du cinéaste allemand bien connu, célébré à Beaubourg l’an dernier, Werner Fassbinder, et plus précisément sa série télé, Berlin Alexanderplatz. Il a refusé l’activisme politique béta, adopté un point de vue médiatisé (en écartant le cinéma “objectif” pour s’incarner dans le point de vue des personnages), tout en ayant le souci de s’adresser à des publics variés. En cela, Berlin Alexanderplatz c’est un peu le Twin Peaks de Fassbinder.

13 novembre 2007

Le libéralisme est de gauche

> philosophique, politique, économique — Copeau à 20:41

Je ne suis pas un fan outre mesure de Zaki Laïdi, pour autant je dois bien reconnaître de grandes qualités à la revue en ligne qu’il a fondée, Telos. On y trouve souvent des textes intéressants, essentiellement consacrés à l’Europe ou à la globalisation. Et parfois d’autres, se situant sur un spectre plus large, comme l’article écrit par Francesco Giavazzi, professeur à l’université Bocconi de Milan et Alberto Alesina, professeur à Harvard, qui fait suite à leur ouvrage Il liberismo è di sinistra (”le libéralisme économique est de gauche”). Plutôt qu’un long discours, je crois que le mieux est encore de citer in extenso les auteurs. Bonne lecture.

 L’Europe continentale est engagée dans un débat passionné sur la poursuite de réformes favorables à l’économie de marché et à un plus grand libéralisme économique. Chacun sait ce que cela signifie :  compétition, flexibilité du marché du travail, libéralisation des services, baisse des impôts, privatisations. Le débat traditionnel est le suivant : ces réformes sont des réformes de droite, elles peuvent aboutir à plus d’efficacité – et peut-être même à plus de croissance économique – mais elles ont aussi tendance à augmenter les inégalités et à se faire au détriment des plus pauvres. Donc, et ici se fait jour l’argument classique des Européens « socialement compatissants », on ne peut avancer que très prudemment dans cette direction : les gouvernements doivent procéder soigneusement et se tenir prêts à faire marche arrière à n’importe quel point. Or, une bonne partie de ce raisonnement est fondamentalement fausse.

La flexibilité du marché du travail, la déréglementation du secteur tertiaire, les réformes des retraites, une plus grande concurrence dans les subventions aux universités (qui transférerait le financement des contribuables aux utilisateurs), tout cela élimine des rentes, augmente la productivité et récompense le mérite au lieu de favoriser les inclus, offrant ainsi plus d’opportunités aux jeunes travailleurs.

Les réformes pro-marché n’impliquent pas d’échanger plus d’efficacité contre moins de justice sociale. Bien au contraire, et c’est en ce sens qu’elles sont de gauche, elles réduisent les privilèges. Tel était le message d’un livre publié en 2006 (The Future of Europe, MIT Press), et que nous approfondissons dans un livre paru récemment, Il liberismo è di sinistra (liberismo en italien ne désigne le seul libéralisme économique, et non le libéralisme politique au sens large, ndt). Ce nouvel ouvrage a été écrit à partir de l’exemple italien, mais la plupart de nos commentaires s’appliquent aussi aux autres pays européens qui ont du mal à se réformer, en particulier la France.

Notre argument est que ce sont les objectifs traditionnellement chers aux partis de gauche européens – comme la protection des plus faibles ou le refus de trop grandes inégalités et des privilèges – qui doivent les amener à adopter des politiques pro-marché. Ce qui a souvent été la norme depuis les années 1960, comme une forte réglementation, la protection des statuts, un secteur public très développé qui ne bénéficie pas aux plus pauvres mais aux plus connectés et impose de lourds prélèvements, des universités qui produisent la médiocrité au nom du principe d’égalitarisme (alors que les très riches se débrouillent d’une manière ou d’une autre pour obtenir une bonne éducation), tout cela n’est pas seulement inefficace, mais socialement injuste.

Un bon exemple peut être trouvé dans le marché du travail. En Italie, en Espagne et en France, ce marché est fractionné. Les jeunes sont embauchés avec des contrats à durée déterminée (CDD) qui n’offrent guère de protections et peu de perspectives. Quand le contrat expire, ou en France au terme du deuxième CDD, l’employeur refuse bien souvent de le renouveler, pour ne pas risquer d’avoir à convertir des embauches temporaires en emplois permanents, avec des salariés devenant d’un seul coup très difficiles à licencier. Les réformes qui élimineraient cette dualité en donnant plus de flexibilité à l’ensemble du marché, tout en conjuguant cette flexibilité avec une protection sociale appropriée, non seulement réduiraient le chômage, mais surtout bénéficieraient à ceux qui sont vraiment pauvres et aux jeunes entrant sur le marché. Voilà typiquement l’exemple d’une politique pro-marché qui favorise les plus pauvres.

On peut aussi prendre l’exemple des dépenses publiques, en s’appuyant là encore sur le cas italien. L’État italien fait peu de choses pour protéger les familles du risque de tomber en-dessous de la ligne de pauvreté. Pourquoi ? Parce que l’Italie dépense trop sur les retraites et trop peu sur les autres programmes de l’État-providence. Et qui s’oppose le plus vigoureusement à une baisse du coût des pensions qui passerait notamment par une élévation de l’âge de la retraite ? Les syndicats, soutenus par une bonne partie de la gauche ! Cette position défend non pas les autres travailleurs, notamment précaires, mais leurs propres membres, travailleurs vieillissants de secteurs fortement syndiqués et retraités de ces mêmes secteurs. Cet été, la menace d’une grève « générale » – qui auraient vu ces salariés protégés cesser le travail, mais certainement pas les jeunes avec des contrats de travail temporaires et aucune sécurité sociale – a suffi à convaincre le gouvernement de gauche d’abaisser l’âge de retraite de 60 à 58 ans. Ce qui va encore accroître le fardeau supporté par les jeunes d’aujourd’hui. Comment peut-on affirmer que ces syndicats et leurs alliés politiques de gauche représentent toujours les jeunes et les pauvres ?

S’il est établi que ces réformes n’opposent pas efficacité et justice sociale, pourquoi ont-elles tant de mal à se mettre en place dans des pays comme l’Italie et la France ? A quoi tient cette confusion de l’électeur européen « compatissant » ? La réponse de la science économique est celle-ci : les mécanismes politiques peuvent varier d’un pays à l’autre, mais le fond de l’histoire est que les « insiders » - protégés ou initiés – bloquent les réformes.

Bien entendu, ils ne peuvent justifier leur opposition aux réformes simplement parce qu’elles nuisent à leurs intérêts. Ils ont besoin de la rhétorique de la défense des plus pauvres et des plus faibles, ou en France de la « grève par procuration ».

Prenons encore un exemple, la compagnie nationale Alitalia. Voilà plus de dix ans qu’elle perd de l’argent, coûtant une fortune aux contribuables. Les pilotes sont payés autant qu’ailleurs, mais ne volent que la moitié des heures de leurs collègues des autres grandes compagnies mondiales. Les syndicats de la compagnie se battent pour continuer à recevoir des aides d’État, et après tout on peut le comprendre. Mais pourquoi la gauche au gouvernement devrait-elle s’aligner sur leurs revendications, et taxer l’ensemble des contribuables pour payer les équipages d’Alitalia ? En maintenant la compagnie en vie, elle empêche le processus de destruction créative dans le secteur de l’aviation, qui créerait plus d’emplois et non moins.

Les réformistes d’Europe doivent refuser de se laisser enfermer dans l’équation « Plus de marché égale plus d’injustice ». C’est exactement le contraire. Accepter cette équation, ou tenter de lui trouver des excuses, n’est certainement pas la bonne façon de mener la bataille des réformes. Ce n’est qu’en se ralliant à la concurrence, aux réformes et à un système fondé sur une vraie méritocratie que les parti de gauche pourront dire qu’il se battent pour les membres moins favorisés de nos sociétés européennes.

22 octobre 2007

Contre Môquet

> philosophique, politique — Copeau à 13:35
J’aimerais bien savoir pourquoi, en France, on considère ce Guy Môquet comme ayant été un résistant au nazisme. Tout ce que ce gamin a fait, ce ne fut jamais que de l’agit-prop communiste concoctée dans le cadre du pacte germano-soviétique, et il fut arrêté non pas pour avoir résisté aux Allemands, mais suite à la législation Daladier de 1939 qui poursuivait les communistes accusés de défaitisme et de collaboration avec l’ennemi.
Alors ce n’est pas d’instrumentation qu’il faut parler, mais d’arnaque. Considérer Môquet comme un résistant, c’est insulter les dizaines de milliers de résistants français qui, eux, luttèrent réellement contre les occupants allemands.

Tout est dit.

26 juin 2007

Proportionnelle et convoitise

> philosophique, politique — Copeau à 6:56

Depuis l’entrée en service du quinquennat, voulu quoique incompris par Chirac, le rapport au temps politique a changé. En quelque sorte, à présent, l’élection présidentielle se déroule en quatre tours, les deux premiers constituent l’élection présidentielle au sens strict du terme, les deux derniers les élections législatives. Evidemment, l’électeur ne peut qu’être victime d’une certaine lassitude devant une telle mitraillette électorale, et si la participation culmine au soir du second tour des présidentielle, c’est pour mieux retomber ensuite.

La conséquence fondamentale de cet état de fait, c’est la quasi disparition du premier ministre. Vous me direz certes que Villepin et Raffarin avaient tout de même un authentique pouvoir, et vous aurez raison. Mais la logique présidentialiste du régime quinquennal ne pouvait que prendre le dessus ; c’est le cas aujourd’hui avec Sarko, ça l’aurait sans doute tout autant été avec Ségo. Dorénavant, et pour longtemps, tous les premiers ministres se lèveront le matin avec la tête dans le Fillon, c’est inévitable.

Il faudrait donc aller jusqu’au bout de la logique, et supprimer pour de bon le premier ministre. Ce serait une excellente réforme.

Mais il faudrait aussi que la France se dote de contre-pouvoirs, qui n’existent pas aujourd’hui ailleurs que dans la rue. Le parlement ne contrôle rien du tout, il n’a même pas l’initiative des lois. C’est une double chambre d’enregistrement, aux ordres du gouvernement et au garde-à-vous devant un président de la République tout puissant. Ce n’est pas une porte ouverte que j’enfonce, car si j’étais président, je mettrais en œuvre un scrutin proportionnel à coloration majoritaire, comme pour les municipales et les européennes : ces scrutins « mixtes »  permettent à la fois de constituer une majorité solide et de représenter les petits courants, au plus grand détriment de la liste arrivée en seconde position. Ce faisant, j’aurais la certitude de disposer d’une majorité stable et fidèle, tout en réduisant le parlement à néant, car, un peu à l’image des régions, on sait bien qu’il ne sort jamais rien d’une assemblée élue à la proportionnelle.

En ce sens, les partisans de la proportionnelle sont ou bien de sympathiques comiques, car la proportionnelle intégrale rend toute institut