23 juin 2008

Jess Franco

> cinématique — Copeau à 15:00

Le Monde consacre un article à l’excellent Jess Franco, j’en reproduis une partie ci-dessous.

En faisant découvrir, jusqu’au 31 juillet, les films de l’Espagnol Jess Franco, la Cinémathèque française - et son programmateur, notre collaborateur Jean-François Rauger - illustre sa nouvelle vocation à ne plus être uniquement le temple d’une cinéphilie élitiste, mais à accueillir aussi des auteurs populaires ayant oeuvré dans le cinéma de genre.

Car celui que l’on découvrit en France au défunt Midi-Minuit, salle de quartier des Grands Boulevards parisiens que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître, s’est spécialisé dans la série B. Jess Franco est l’orchestrateur malin (mi-bricoleur, mi-satanique) de films aux budgets étriqués dont il offrait plusieurs versions, habillées ou déshabillées, avec ou sans pilosité, différemment synchronisées, dotées ou non de scènes à libido, scénarisées au gré des interdits du pays qui l’exploitait. Il lui arriva d’utiliser des séquences tournées six ans plus tôt pour refaire un film qu’il agrémentait de nouvelles scènes (Exorcismes et messes noires devint Le Sadique de Notre-Dame), ou de sortir sous des titres différents des films dont le canevas était le même, mais dotés de scènes ou de personnages inédits ; ainsi les versions hispaniques, axées sur l’horreur, de Dracula contre Frankenstein et de La Malédiction de Frankenstein devenaient Dracula prisonnier de Frankenstein (1971) et Les Expériences érotiques de Frankenstein en sortant hors de la péninsule Ibérique, dotées d’ingrédients sexuels.

(…)

Franco eut en effet ses préférences. Il idéalisa Soledad Miranda, égérie de l’érotisation fétichiste, de la sublimation hypnotique. Puis, après la mort accidentelle de celle-ci à 26 ans, ce fut au tour de Lina Romay (de son vrai nom Rosa Maria Almirail), vouée à l’exhibitionnisme et aux pulsions incontrôlables, qui, par ailleurs, réalisa elle-même quelques pornos et se rebaptisa Lina Castel, Lulu Laverne, Gina Morgan…

Ces dames réincarnent Fu Manchu, les créatures de Tod Browning ou de Luis Buñuel, La Vénus à la fourrure de Sacher-Masoch (Venus in Furs), le Dorian Gray d’Oscar Wilde (Doriana Gray), l’Alphaville de Jean-Luc Godard (Cartes sur table), posent et s’alanguissent en Comtesse aux seins nus (1984). Jess Franco les épie dans des lieux clos, couvents, asiles ou prisons : il est adepte des WIP Films (Women in prison), comme en témoignent Femmes en cage, Pénitencier des femmes perverses, Les Flagellées de la cellule 69

L’univers kitsch de ce Franco-là a captivé Orson Welles, qui lui confia la direction de la seconde équipe de Falstaff (1965), et Fritz Lang, qui, sortant de Necronomicon (1967), confia que c’était le premier film réellement érotique qu’il voyait.

Nul ne pourra nier la qualité de ce réalisateur, qui fait pâlir les Mario Bava et autres Joe d’Amato. Si vous avez la possibilité de vous rendre à la Cinémathèque, n’hésitez pas.

6 février 2008

Malevil

> cinématique — Copeau à 15:55

J’avais déjà évoqué, lors de la mort du très grand Villeret, ce film cristallin qu’est Malevil (1981), réalisé par Christian de Chalonge. C’est bien sûr l’adaptation du roman éponyme de Robert Merle, l’auteur de la Planète des singes Mort est mon métier. A ceci près que, si l’histoire est la même, les personnages aussi, le film s’écarte progressivement du roman au point de finir de manière radicalement différente. Merle refusera même de voir son nom apparaître sur le générique du film pour le motif qu’il a considéré que cette adaptation tenait plus du travestissement.

L’histoire, en résumé, la voici : à la suite d’une guerre nucléaire, qui a selon toute vraisemblance ravagé la Terre entière, Emmanuel Comte et ses six compagnons (La Menou, Momo, Peyssou, Meysonnier, Colin et Thomas) font du château de Malevil, dont la profonde cave leur a permis de survivre, la base de départ de leurs efforts de reconstruction de la civilisation, qui passera également par l’affrontement avec d’autres groupes de survivants, que ce soient des bandes errantes ou des groupes structurés nomades ou sédentaires.

Je n’entrerai pas dans le débat de fond qui oppose ceux qui pensent que Chalonge a trahi Merle aux autres, sinon pour rappeler que les rets du roman (notamment la place des femmes, ou plutôt de la femme convoitée) ne sont pas présents dans le film, qui, a contrario, contient d’autres considérations, d’ordre plus politique. Sans aller aussi loin que l’auteur de la note dans le Guide des films de Jean Tulard, qui considère que le réalisateur oppose une société socialiste (je suppose les survivants autour de Serrault) à une société fasciste (les survivants terrorisés par Trintignant), pour finir dans le totalitarisme (les hélicos de la scène finale ?), je dirai que ce film laisse un arrière-goût amer. Outre la première moitié du film, excellente, et notamment la scène de la bombe nucléaire, vécue dans l’espace clos, sinon claustrophobique, d’une cave à vin, le reste du tournage reste un peu particulier.

La mise en scène de la survie d’un groupe abasourdi est très réaliste, et le jeu des grands acteurs que sont Serrault, Villeret, Dutronc, y est pour beaucoup. Une bonne part de la première moitié du film se passe ainsi sans aucun dialogue. Outre le fait que les compagnons redoutent que l’environnement leur soit devenu hostile (on se souvient de la scène sur la pluie qui n’est pas, Dieu merci !, radioactive), ils tentent de reconstruire une société fondée non sur le collectivisme comme le sous-entendent des esprits mal intentionnés, mais au contraire sur l’appropriation de la terre par ceux qui la travaillent, ce qui est la base même du libertarianisme. Par ailleurs, le petit groupe devra affronter, parfois les armes à la main, les pillards et autres gredins, et par conséquent à défendre leur propriété privée originelle, celle issue de leur travail. C’est ce même esprit de liberté qui les amènera à délivrer les survivants placés sous le joug de l’infâme Trintignant.

Mais toutes ces considérations politiciennes ne sont que des reconstructions (un comble pour ce film !) a posteriori. Elles me permettent simplement de répondre aux commentaires débiles du Guide des films. Ce qui compte, surtout, c’est la scène finale, antonyme parfait de tout happy end. Le sauveteur est plus inquiétant que h16 avec son masque à gaz, et s’éloigne de beaucoup de ce à quoi on s’attendrait. On ignore si les survivants seront bel et bien sauvés ou au contraire immolés. Quelques-uns, sans doute plus sagaces, fileront même à l’anglaise sur un radeau improvisé. Cette fin parfaitement inquiétante est selon moi la principale force de ce film, qui n’en manque pourtant pas, depuis les décors très réalistes jusqu’à l’excellente distribution.

Si vous avez l’occasion de vous procurer ce film, n’hésitez pas.

20 janvier 2008

Lust, Caution

> cinématique — Copeau à 10:22

Film sino-américain (2008), réalisé par Ang Lee. Avec Tony Leung Chiu Wai, Tang Wei, Joan Chen

Dans les années 1940, alors que le Japon occupe une partie de la Chine, la jeune étudiante Wong est chargée d’approcher et de séduire Mr Yee, un des chefs de la collaboration avec les Japonais, homme redoutable et méfiant que la Résistance veut supprimer. Très vite, la relation entre Wong et Mr Yee devient bien plus complexe que ne l’avait imaginé la jeune femme.

Lion d’Or à Venise, ce nouveau film de Lee me permet de renouer quelque peu avec mes billets consacrés au septième art, qui se sont fait bien rares en 2007. Lust, Caution fait suite aux célèbres et excellents Tigre et dragon, film onirique et envoûtant, où déjà on voit le goût immodéré qu’à Lee pour le flash-back comme pivot narratif du film, et le Secret de Brokeback Mountain, ces deux films ayant été récompensés chacun d’un Oscar fort mérité.

Bref, Lee, c’est un gros poisson, pas un menuisier de quartier.

Dans Lust, Caution,  nous sommes plongés dans l’univers ô combien réaliste de l’occupation. Pas la nôtre, mais celle des Japonais en Chine. J’écris “pas la nôtre”, mais à de très nombreux points de vue, cette occupation ne fut pas très différente de celle des Allemands en France, aux mêmes périodes. Et si nous avions déjà un lourd passif avec les Allemands, depuis 1871 jusqu’à la Première guerre, les Chinois en avaient tout autant un avec les envahisseurs de la Mandchourie.

L’histoire de cette Mata-Hari d’opérette et d’extrême-Orient aurait tout aussi bien pu s’envisager à Saint-Germain-des-Pres.

D’opérette, car  Wang Jiazhi, jeunette étudiant le théâtre à Hong-Kong, ville dans laquelle on se la coule douce en cette saison trouble, devient actrice, avec ses amis de l’université, d’un complot visant l’un des collabos les plus inatteignables de l’Etat. Elle jouera tellement bien son rôle qu’elle en oubliera le coeur de sa mission, et se laissera dévorer - ce n’est pas moins qui le lui reprocherait - par son appétit de luxure. Les scènes de luxure, justement, sont de grande qualité, relevant une sensualité et une lascivité comme seul le cinéma asiatique sait nous les procurer. Je me suis remémoré à cette occasion les scènes brûlantissimes d’Une femme coréenne, et me dis une fois de plus que j’ai vraiment un gros faible pour les Asiatiques. Enfin bref, je ne suis pas le seul.

En conclusion de cette brève note, je citerai ces commentaires d’un internaute, qui me semblent bien résumer l’état d’esprit de la plupart de ceux qui sont allé voir ce film, et qui n’ont pas été déçus. Je vous le conseille donc.

Les images de Shanghai occupée par l’armée japonaise sont saisissantes : des centaines de malheureux font la queue pour obtenir un bol de riz, des blessés sont évacués, rappelant douloureusement que le vieux continent n’était pas le seul à subir une armée d’occupation. Ces scènes sont aussi fortes que celles du “Pianiste” de Roman Polanski. On a peu d’images de cette guerre d’occupation. Les seules qui me viennent en mémoire sont celles de Tintin et le Lotus Bleu de Hergé, mais ici, les images sont moins colorées, moins exotiques et on est au coeur de ces chinois qui souffrent. Dans cette Chine occupée, un petit noyau d’étudiants résiste et c’est la jolie Tang Wei, jeune actrice inconnue ici, qui donne les traits à cette Mata Hari moderne. Elle est fabuleuse, elle irradie le film, c’est une véritable révélation. Tony Leung Chiu Wai donne les traits à l’inquiétant M. Yee. Il est remarquable de froideur et de cynisme, à mille lieues de ses compositions d’amant romantique dans les films de Wong Kar Waï. L’année 2008 commence en beauté avec ce superbe mélodrame. Magnifique !

23 décembre 2007

Je suis une légende (bis)

> cinématique, romantique — Copeau à 23:01

Puisque vient de sortir en salles le film avec Will Smith, je me permets de vous renvoyer vers l’article - l’un des tous premiers billets du blog de Copeau, pour ainsi dire ! - que j’avais à l’époque rédigé au sujet du désormais célèbre (à vrai dire, il l’était déjà un peu avant) bouquin de Matheson.

Bonne lecture - et surtout bon film.

15 octobre 2007

Les Aventures d’Hercule

> cinématique — Copeau à 9:49

Tout semble paisible au royaume des Dieux. Zeus, satisfait du travail effectué par son fils, coule aujourd’hui des jours heureux… Bien entendu, cela ne dure pas et quatre Divinités lui volent ses sept éclairs magiques, rompant ainsi l’équilibre de l’univers. Zeus tire en effet toute sa puissance de ces fameux éclairs (au chocolat), et ne peut que se sentir outragé par la méchanceté de ces vilains Dieux renégats. C’est blessé par une telle félonie, que Zeus décide d’avoir recours une nouvelle fois à Hercule pour retrouver les précieuses reliques, rétablir l’ordre et repousser le mal. Les muscles saillants, toujours aussi bien huilés, Hercule va réciter son texte sans se tromper, tout en sachant à chaque fois quelle grimace adapter à chaque ligne de ses puissants dialogues. Parallèlement à cela (deux intrigues pour le prix d’une), Urania et Glaucia partent à la recherche d’un héros capable de stopper le sacrifice des vierges malheureusement très à la mode ces derniers temps. Leur chemin croisera bien entendu celui du musculeux Hercule qui se fera une joie de terrasser les tueurs de pucelles et autres gredins ou assimilés. Comble du hasard, chacun de ces odieux individus libérera, une fois éliminé, l’un des fameux éclairs… C’est Zeus qui sera content.

Je voudrais vous parler d’un des films les plus foutraques de l’histoire du cinéma, l’un des plus évocateurs sinon caractéristiques du n’importe quoi des années 80. Ce film est un mélange de Star Wars, de trukisherie, de mythologie grécoïde, d’aventures palpitantes à la Derrick, de scénario rédigé en service psychiatrie, et de fin psychédélique qui ridiculise aussi bien Boney M que S-Express. On s’attend presque à voir Lou et sa copine aux seins qui pointent se lancer dans un Give me a man after midnight sur le dancefloor. Une hagiographie s’impose, et il faut pour cela remonter un peu l’histoire de ce second opus. En 1983 sort Hercule, incarné par l’inénarrable Lou Ferrigno, l’un des plus mauvais acteurs de l’histoire du cinéma (et du reste des séries télé, voire des pubs pour le maïs complet Géant Vert). Réalisé par Luigi Cozzi, Hercule marque les esprits (je veux dire, ceux de la Cannon, la société de production transalpine du chef d’œuvre susnommé). Tant et si bien qu’icelle décide de remettre le couvert et de réactiver le duo à rendre blême Terence Hill et Bud Spencer, je veux parler bien sûr du duo Cozzi-Ferrigno (y’en a deux qui suivent). Le couvert prendra la forme de Sinbad (le troisième marin le plus célèbre, après Haddock et Cousteau). Sauf que les finances manquent, et la Cannon ne parvient pas à convaincre les investisseurs potentiels parmi les plus âpres au gain (ont-ils contacté Marc Dorcel ? nul ne le saura jamais).

Au pied d’un tel suspense ébouriffant, qui vous tient en haleine j’imagine, que s’est-il donc passé ? hein ? Je laisse la parole à Devildead :

Reste qu’en attendant, cette même Cannon a dans ses cartons un incroyable navet, un film infâme qu’elle n’ose montrer à personne. Ce film, c’est bien entendu Les 7 Gladiateurs, réalisé par l’infernal tandem que forment Bruno Mattei et Claudio Fragasso. En attendant donc que le projet Sinbad se débloque, la société de production de Golan et Globus demande à Cozzi de voir ce qu’il peut faire pour sauver Les 7 Gladiateurs. L’idée est alors de demander à Lou Ferrigno de tourner durant deux semaines quelques séquences supplémentaires et alternatives. Cozzi pourra ainsi remplacer quarante minutes d’abjections par quarante nouvelles minutes fraîchement tournées et peut être, enfin, rendre le film acceptable. Cozzi charcute donc le métrage d’origine et n’en conserve que la moitié. L’autre moitié, il la tourne avec un Lou Ferrigno de retour pour l’occasion…

Mais alors que le projet semble prendre une forme définitive, la Cannon change son fusil d’épaule et suggère de profiter de Ferrigno deux semaines de plus pour ainsi avoir un métrage complet ! La totalité des images des 7 Gladiateurs passe donc à la trappe et il en sera de même pour la trame réécrite par Cozzi. Malheureusement, les délais accordés restent insuffisants pour réaliser un film complet et Lou Ferrigno ne sera pas payé puisqu’il n’était supposé tourner que des séquences additionnelles ! Le culturiste tire donc sa révérence pour rejoindre le navire de Sinbad qui vient d’échouer entres les mains de Enzo G. Castellari. Luigi Cozzi a donc en sa possession une série de scènes n’ayant pas de véritable lien entres elles et surtout, il n’a pas de fin pour son film ! L’homme devra donc réaliser un incroyable travail de montage et user de tout son système « D » pour donner naissance au film Les Aventures d’Hercule. Plus qu’une suite, ce nouvel opus des péripéties d’Hercule est donc un magnifique exemple de ce que l’industrie du cinéma peut être amenée à produire pour rentrer dans ses frais… Nous noterons toutefois que cette regrettable expérience sonnera le glas de la branche Italienne de la Cannon, judicieusement nommée «Cannon Italia Srl».

Si vous pensiez y trouver des allusions plus ou moins fidèles à la mythologie, passez votre chemin ! Vous friserez sinon l’apoplexie ! Aux côtés des Aventures d’Hercule, le Choc des Titans semble avoir été adapté par Ovide en personne (non, je n’ai pas écrit Ovidie) ! Ici, c’est le choc de l’espace interstellaire, X-Or rencontrant Superman, le tout mâtiné de deux bonnes tranches de Retour vers le futur, de Godzilla et de… tout ce que vous voulez, en fait. Le film n’a aucune structure narrative, à une exception près : si pendant une heure environ les scènes (avec ou sans Lou) se succèdent sans lien apparent entre elles (et je passe sur la lumière, la photo, que ne coïncident jamais, les raccords, les plans qu’on revoit toutes les dix minutes), on sombre dans le plus grand n’importe quoi après. Je passe aussi sur la présence à l’écran de Lou, à peu près équivalente à celle d’une laitue un peu fanée (quoique légèrement stéroïdée). Je passe aussi sur la Gorgone, sur le vilain Poséidon, sur Minos ressuscité, etc. Tout ou presque relève du grand-guignol dans ce film mémorable.

Nanarland ajoute :

Tout cela n’est qu’un prétexte à une succession d’effets spéciaux qu’on pourrait qualifier d’artisanaux si l’on ne craignait d’offenser les artisans, de combats chorégraphiés par un troisième assistant stagiaire démotivé et d’affrontements avec des créatures en plastique qui feraient mourir de honte Ray Harryhausen. En guise de péplum post-moderne, nous avons droit à une pelletée de scènes du type “3 figurants”, “mêmes lieux mais sous un autre angle”, “forêt, carrière & usine désaffectée”. Vous pourrez notamment y admirer Lou Ferrigno se battant avec des hommes de boue mal maquillés, ou se transformant en spermatozoïde marin après avoir avalé une frite magique (oui, je sais… mais il faut voir la scène pour comprendre !).

J’ai apprécié la présence d’un monstre dévoreur de vierges, je le souligne au passage, bien qu’il s’agisse ni plus ni moins que de la créature de la Planète interdite redessinée ! on n’arrête pas un Cozzi en pleine séance de recyclage, plus développement durable que lui tu meurs !

La fin du film, disais-je, revenons-en si vous le voulez bien. Outres les transitions, qui rappellent assez agréablement celles de Star Wars, il y a à la fin du film un combat entre Hercule et Minos, qui commence comme un combat entre chevaliers Jedi, se poursuit en séance disco façon Tron pour in fine céder la place à l’incroyable, à l’impossible, à l’inimaginable. Là encore, citons Devildead :

une chose à laquelle le spectateur n’était bien évidement pas préparé et qui le sortira fort brutalement de sa torpeur. Définitivement privé de son culturiste Herculéen, Cozzi décide tout simplement de poursuivre le duel spatial sous la forme d’un dessin animé expérimental d’une incroyable laideur ! Mais le plus fou reste à venir car, libérés de leur enveloppe physique, nos combattants peuvent maintenant épouser différentes formes. C’est ainsi que Minos opte pour une apparence de tyrannosaure puis de serpent géant et que Hercule, pour sa part, devient un gorille !

A ce propos, Cozzi répond :

Je devais notamment trouver une façon d’avoir Ferrigno pour la fin, sans tourner avec Ferrigno (rires) ! C’est devenu alors cette espèce de dessin animé expérimental. Les Aventures d’Hercule est un film dingue.

Luigi, qui a toute ma sympathie, est néanmoins, je dois bien le dire, un peu gonflé sur ce point. Cette scène finale, où l’on voit King-Kong se battre contre un tyrannosaure est tiré du VRAI King-Kong de 1933 et rotoscopé à partir de l’original. Toute la séquence est celle du combat de la version de 1933. Développement durable, là encore.

Qu’ajouter sur ce film ? l’histoire est inexistante, la trame scénaristique est celle d’un puzzle maintes fois recomposé, et c’est sans conteste l’un des films les plus fous et les plus bordéliques du cinéma italien, qui pourtant n’en manque pas. Un film d’une si grande nullité que même Audrey Tautou aurait pu y jouer ! Associer des images à la laideur insupportable, aux couleurs plus criardes qu’une robe d’Yvette Horner, à des acteurs aussi époustouflants de cabotinage que Lou, à des vierges aux tenues à peine affriolantes (un mauvais point ici, le cinéma de genre italien nous a réservé bien mieux), ne passe pas inaperçu. Cozzi ne suit aucunement le récit traditionnel, si ce n’est au énième degré, ni d’ailleurs quelque récit que ce soit, et nous sert au contraire un mauvais gloubiboulga d’heroïc-fantasy, assaisonné de couleurs kitsch (on se croirait parfois dans un vieux clip disco !) et d’effets spéciaux dignes de Bioman. Affublés de tenues de Mardi-gras aux couleurs pimpantes et de maquillages pailletés ou multicolores, les comédiens semblent davantage sortis d’un nouveau « Rocky Horror Picture Show » que d’une mythologie grecque, même revisitée (dixit Nanarland, que je plussoie).

Godznanar contre KingKercule !Un must vous dis-je, dont vous découvrirez le trailer ici ! A découvrir ou à redécouvrir en famille pour une bonne tranche de rire copeauesque !

8 septembre 2007

Le futur aux trousses

> cinématique, politique — Copeau à 21:24

Film français (1974) de Dolorès Grassian. Avec Andréa Ferréol dans un rôle complètement dingue, Bernard Fresson, Claude Rich, Michel Aumont, Guy Tréjean.

Dans une époque future qui se veut pourtant très proche, Sermeuze, le directeur d’une importante holding spécialisé dans les loisirs, qui occupent désormais quatre jours de la semaine, n’a plus rien à vendre. Au siège central, les informations concernant la situation internationale ne sont pas rassurantes et le bilan est même très pessimiste: la crise économique frappe partout, les meilleures organisations sont touchées comme les autres. Toutes les études de marché sont formelles : chômage, récession, pollution, surpopulation, famine et bien pire encore. La situation est grave. Les Français ne croient plus en rien. Quel sera l’avenir ? Que veulent vraiment les gens ? Que veulent-ils devenir ? Qui veulent-ils être ? Quelqu’un d’autre, alors il faut leur vendre une autre identité.

Un futurologue (irrésistiblement interprété par un Claude Rich chevelu) lui propose d’utiliser les refoulements de chacun, les fantasmes et vices cachés (du trans au maso, en passant par le psychotique, l’incestueux et le pervers, l’éventail est large) comme la richesse de demain. Au conseil d’administration, les pleins pouvoirs sont donc confiés au futurologue Borel qui prétend tenir un plan de relance unique au monde.

Sermeuze décide alors de mettre en place une nouvelle forme inédite et révolutionnaire de distraction : la possibilité de se payer une double identité afin de permettre a tout un chacun de vivre ses fantasmes et ses refoulements. Il pense qu’un nouveau marché va naître : l’imaginaire !

Le calcul est simple : double identité, double consommation, et 1=2. Ce sera alors la prospérité pour tous et le bonheur. Puisque les temps à venir s’annoncent difficiles, il faut vendre de l’imaginaire pour satisfaire les souhaits et faciliter le plein épanouissement; il faut vendre la double identité, car tout le monde aspire à être un autre et, plus encore, posséder le rêve des gens, c’est posséder les gens.

Certains trouvent ce film excellent, acerbe et joyeux ; d’autres n’ont pas de mot assez dur, je cite par exemple ceci :

L’éternel problème des bonnes intentions. Et celle-ci ont une pâleur cadavérique à la vue de cet intordable navet. Décousu, sans idée précise, un semi-reportage foireux, pompeux et franchouillard. Et ceci sans évoquer la froideur du cadre, la petitesse du scénario, la lenteur de ce machin peu digeste. En prime une critique sociale qui arrive après la pluie. Entre ridicule et raté, triste et soporifique.

Je ne partage pas ce point de vue. Ou du moins, pas entièrement. Certes, ce film est réalisé à la truelle, et Dolorès ferait passer l’ami Joe d’Amato pour un digne esthète florentin. Je ne peux le nier. Par ailleurs, si l’idée d’incruster dans le fim plusieurs vrai-faux reportages est sans conteste une bonne idée, assez originale je crois pour l’époque, la réalisation poussive et digne d’un habitué de YouTube parvient à rendre presque pénible ces moments, hormis peut-être l’aspect anthropologique qui consiste à se replonger dans le Paris de l’immédiat après-soixante-huit.

C’est du reste selon moi la principale qualité de ce film pourtant indéniablement à voir. Il concentre jusqu’à la caricature la quintessence d’une époque définitivement révolue. Si aujourd’hui Pan est mort, bien vivace il était en 1974. La double identité (le slogan entêtant présent sur toutes les affiches de Fresson) est propice à tous les excès, toutes les déviances. Le sexe explose, l’échangisme, le transformisme, le n’importe quoi font leur loi. C’est sans doute ce que j’ai adoré dans ce film : l’atmosphère si décalée pour nous qui s’en dégage, si joyeuse, si débridée, celle d’une époque où l’on pensait encore qu’un nouveau monde fut possible, celui où l’ordre moral serait enfin abattu. Cet esprit joyeux irrigue tous les rets des seventies : je pourrais citer sans difficulté nombre d’exemples culturels, musicaux, cinématographiques, y compris dans le monde de l’avant-classement X, qui confirment cette observation. C’est en cela que ce film est grandiose, grinçant malgré tous ses défauts, et au final plus politique qu’il n’y paraît de prime abord (de prime abord, de toutes façons, les choses sont simples : un film de SF français, il y a de quoi se méfier ; des années soixante-dix qui plus est, il y a même de quoi s’inquiéter). Revenons un instant sur ce que j’entends pas l’aspect politique du film.

Malgré le prix de la double identité, en effet, chacun se fait un devoir d’appartenir à la nouvelle société, créée pour l’occasion. Sermeuze récolte le fruit économique de l’événement, mais le Gouvernement (représenté par un ministre de l’Intérieur qui rappelle ouvertement Poniatowski et qui préfigure aussi Peyreffite)  s’octroie le fichier de l’imaginaire en l’extorquant au businessman par la menace.

C’est alors que Borel comprend son erreur. Médiocres et égoïstes, les hommes ne s’identifient qu’à leurs semblables. Un nouveau monde est impossible. Les exactions se multiplient. Chacun veut commander ou imposer. La population prend peur et manifeste violemment. Le Gouvernement se réunit alors en séance extraordinaire et, à l’issue de celle-ci, un gardien d’immeuble, devenu dictateur grâce à la double identité, est autorisé à rétablir l’ordre à sa façon… Tout devra être répertorié, planifié et classé, chacun portera dorénavant un numéro et devra obéir sans broncher à l’Etat. Faute de quoi la peine de mort sera immédiate.

A noter enfin la présence d’Andrea Ferreol, à une époque exactement intermédiaire entre La Grande Bouffe et les Galettes de Pont-Aven.  Deux autres empreintes définitivement immarescibles d’une époque à jamais révolue.

10 mars 2007

Les Morsures de l’aube

> cinématique — Copeau à 8:19

Film français d’Antoine de Caunes (2001), avec Guillaume Canet, Asia Argento et Gérard Lanvin.

Tiens, je ne l’avais pas forcément remarqué, mais cela fait un bon moment que je n’ai pas chroniqué de film. Alors faute avouée à demi réparée. Je voudrais vous entretenir des Morsures de l’aube, le premier film réalisé par Antoine de Caunes.

A 29 ans, Antoine, night-clubber invétéré, dort le jour et vit la nuit, errant dans les rues de Paris et forçant les entrées des lieux les plus prisés. C’est grâce au mystérieux Jordan qu’il accède aux nuits branchées. Mais le pique-assiettes se fait prendre à son propre piège et un homme, menaces à l’appui, l’engage à retrouver le fameux Jordan avec qui il a un compte à régler. Ne sachant que faire, Antoine, épaulé par son ami Etienne, se lance à sa recherche et rencontre sa soeur ténébreuse, Violaine, dangereux oiseau de nuit.

Rien ne résume mieux ce film que ce dialogue :

Violaine : tu n’as pas peur de moi, Antoine ?

Antoine : non, pourquoi j’aurai peur de toi ?

Violaine : Parce que dans Violaine, il y a viol et haine…

Autant vous dire que j’adore ce film, pour deux raisons. La première est l’aspect cross-over choisi volontairement par Antoine : ce mélange de comique, de film noir et de gothique presque fantastique. C’est un jeu dangereux, qui jamais ou presque n’a réussi. Presque car, finalement, les gialli du père d’Asia, Dario, mélangeaient bien l’érotique soft et l’horreur gore sans sourciller. Antoine actualise quelque peu le concept, et c’est un quasi sans faute. Je ne lui reprocherait que l’absence d’érotisme, justement, au moins à la mode italienne, tant Asia explose l’écran de sa lascivité naturelle.

C’est précisément ma seconde raison d’aimer ce film : Asia Argento. Vous savez bien mon appétence pour les filles goths/SM/fetish, et je ne saurai donner meilleur exemple de l’archétype de ce style qu’avec Angelina Jolie (fort présente sur ce blog, comme vous l’avez noté) et Asia Argento. Leur beauté morbide me fascine, m’hypnotise, me fait fondre. Je trouve Asia particulièrement sensuelle ici, bien plus que dans Scarlet Diva, film pourtant tourné au même moment.

Pour le reste, le film - qui est un premier film - est de facture relativement classique, avec une fin qui laisse sur sa faim. C’est l’adaptation d’un roman de Tonino Benaquista, et on peut reprocher à Antoine de ne pas avoir retranscrit avec grande originalité le monde de la nuit ; tout y est assez plat et répétitif. Même musique, mêmes têtes, même champagne, mêmes looks (sauf la scène en club échangiste - fétichiste, avec un José Garcia hilarant). Du coup, il y a quelques longueurs, que les péripéties de Guillaume Canet ne parviennent pas à masquer complètement.

Je retiens tout de même un film extrêmement original pour le cinéma français, qui, malgré ses imperfections et défauts de jeunesse, parvient tout de même à nous faire passer un excellent moment. Et merci Antoine du casting, qui fait pour beaucoup dans le plaisir qu’on éprouve à le regarder (j’aurais pu parler aussi de Gérard Lanvin, parfait, comme toujours).

12 février 2007

Inland En Pire

> cinématique — Copeau à 21:22

Inland Empire, film (2007) de David Lynch avec Laura Dern, Jeremy Irons, Justin Theroux

Difficile, très difficile même, de débuter un billet consacré à ce film, où plutôt à cet OVNI cinématographique. Je citerai donc le sage dr. Orlof, pour lequel, en effet

Même si vous n’avez lu aucun papier sur ce film, ce n’est déjà plus un mystère : Inland empire est le film le plus tordu de Lynch (c’est peu dire !), son film le moins narratif et le plus abstrait (pour les esthètes), le plus « disjoncté » (pour les branchés) et le plus incompréhensible (pour les rationalistes). Un « film-monstre » où il faut accepter de perdre tous ses repères pendant près de trois heures et se laisser porter par les infinies ramifications d’une œuvre directement sortie d’un inconscient torturé ou de nos songes les plus obscurs.

Ne sachant, donc, comment évoquer ce film, je crois bien qu’une fois encore je vais me référer à ce que d’autres ont écrit, pour peut-être m’inscrire en reflet, plus ou moins déformant, plus ou moins fidèle, de ce qu’ils ont éprouvé et de ce que, à rebours, j’ai éprouvé à mon tour.

Avant cela, je voudrais dire les choses carrément, quitte à ce que ceux qui ne partagent pas mon point de vue, qui le contestent, ou qui en seront énervés, passent leur chemin. Je n’ai pas aimé ce film. Détesté, non, évidemment, mais je ne l’ai pas aimé. Entrer dans un film de Lynch, surtout lorsque le mode cursif est poussé aussi loin, nécessite de trouver d’ores et déjà la porte d’entrée, la passerelle entre le monde humain et relativement rationnel qui nous anime et le monde monstrueusement étrange, abscons et hermétique du cinéaste le plus étonnant de sa génération. Or, je n’ai pas trouvé cette porte d’entrée. Ce film m’est resté, trois heures durant, parfaitement clos, parfaitement étranger, et je n’ai pu m’empêcher, au bout d’une heure de projection environ, de regarder ma montre et de marquer des signes physiques d’impatience.

Je n’ai pas honte de l’écrire, alors même que j’ai adoré l’ensemble de la cinématographie du maître, et surtout le génial Mulholland Drive, qui restera sans doute longtemps dans ma mémoire comme l’un des quatre ou cinq plus grands films qu’il m’a été donné l’occasion de voir dans toute ma vie, un peu comme Le Voyage au bout de la nuit est pour moi l’un des quatre ou cinq meilleurs romans de tous les temps.

Bref, disais-je, je n’ai pas aimé. Exactement pour la raison qu’évoque le Dr., quoiqu’en creux.

La première fois, on encaisse le choc en sortant de la salle vaguement hébété, pas totalement conscient de tout ce qui s’est déroulé sous nos yeux. C’est d’ailleurs peut-être la seule limite du « système-Lynch » et la raison pour laquelle j’ai un peu moins adhéré à Inland empire qu’à Twin Peaks, Lost highway ou Mulholland drive. Dans ces films, le surréalisme obscur et les zones d’ombre mystérieuses chers au cinéaste se déployaient autour de colonnes vertébrales assez fortes même si ces charpentes défiaient déjà la narration classique et notre rationalité. Ici, il n’y a plus de colonne vertébrale ou si elle subsiste encore, elle se trouve éclatée en mille morceaux épars et bien malin celui qui pourra reconstituer les pièces du puzzle.

J’ai adoré Mulholland Drive parce que, précisément, la narration s’y déployait de manière certes immensément tortueuse, mais encore cognitive pour qui veut se donner la peine d’y réfléchir, de revoir trois ou quatre fois ce chef-d’œuvre absolu du septième art. Or, il n’y a plus cette backbone dans Inland Empire ; le film n’est qu’une immense zone d’ombre, un immense trou noir incompréhensible.

Vous me direz (et le Dr. avec vous) qu’on ne va pas voir un film de Lynch pour le comprendre ; que le réalisateur se fout éperdument des explications que vous pourrez échafauder ; qu’il faut défendre le dessein de l’artiste onirique et abstrait. Certes. Ce n’est pas moi qui dirait le contraire. Pourtant, ce film me laisse comme un goût d’incompréhension et d’inachevé, sinon d’inabouti, qui me laisse un peu indifférent.

Disons le fond de ma pensée : il est impossible à un esprit humain de ne pas chercher à comprendre le déroulé narratif d’une situation et de personnages donnés. Le génie de Lynch consiste à laisser de nombreuses portes ouvertes, afin que chacun puisse habilement se faire sa propre interprétation.

Cela étant, la pirouette était déjà exécutée avec brio dans ses précédents films, et je doute que ceux qui vont au cinéma voir le dernier Lynch n’en soient à leur coup d’essai. Il poursuit le même schéma que dans ses précédents films, à ceci près qu’il pousse la logique encore plus loin. Un peu comme dans une fuite en avant, Lynch masque son absence de renouvellement derrière un rideau de fumée onirique et abstrait, n’apporte rien de neuf, sinon qu’il pousse encore un peu plus loin le bouchon de l’hermétisme.

Et c’est le fait qu’il tourne nettement en rond qui me gêne et me déçoit dans ce film.

Ce faisant, je n’ai pas trop le loisir ni l’envie de vous parler de l’histoire de ce film, qui, pour le coup, me semble bien être l’élément le plus inutile qui soit. A titre d’illustration, je vous renvoie à ce qu’en écrivent d’illustres bloggeurs. Par exemple :

Nikki (Laura Dern) est une actrice à qui l’on vient de proposer un nouveau rôle. Elle a pour partenaire le beau Devon (Justin Theroux, qui incarnait le cinéaste intransigeant de Mulholland drive), réputé pour sa manière de séduire ses partenaires. Sauf que dans le cas présent, Nikki est marié à un homme très jaloux bien décidé à faire respecter les sacro-saints liens du mariage. Or, il se trouve que nos deux comédiens jouent dans un film dont le script semble suivre exactement l’évolution de leurs propres sentiments (Sue trompe son mari avec le beau Billy qui a également des enfants). A moins que ce ne soit l’inverse (Sue serait l’actrice et Nikki le personnage) et c’est là que les choses se compliquent.

A partir de ce moment, Lynch renoue avec ses expérimentations sur les personnages qui se dédoublent, les situations qui se répondent en miroir en complexifiant la structure à l’extrême pour n’en faire qu’un immense jeu de reflets.

Brouillage du temps, brouillage des lieux, brouillage des personnages (un peu à la manière, là encore, de Mulholland Drive, on pourrait supposer que l’épouse brune de Devon dans la « vraie » vie n’est que la blonde Nikki dans son univers psychotique, ou l’inverse d’ailleurs). Voici une belle resucée, quoique portée à l’extrême, de ce que Lynch a déjà produit jadis.

Un point très positif toutefois, l’usage de la vidéo, d’une caméra DV, plutôt que le techicolor. Il rend l’ensemble inquiétant, oppressif, dérangeant, absurde. Les champs / contrechamps en très gros plan, les écrans (qui repassent une scène précédente du film, à la manière d’un Ubik filmé) sur lesquels se reflètent des personnages étranges, l’une des premières scènes (où une vieille voisine de Laura lui tient des propos inquiétants, le tout avec un accent est-européen à couper au couteau), tout est inquiétant ici, et laisse une sensation désagréable, râpeuse, au fond de la gorge. Pareil pour les scènes hallucinatoires où des lapins en costume tiennent des propos incohérents. Pareil, enfin, pour certains lieux dans lesquels l’action (ou son absence) se déroule, notamment l’appartement glauque dans lequel Laura rencontre quelques (superbes) prostituées, polonaises, californiennes ? nul ne le sait.

Évidemment, il y a d’excellents moments, par exemple autour de la mise en abîme, procédé dont Lynch est friand, qui revient de manière fréquente et réussit à créer une confusion artificielle en brouillant la frontière ténue entre le cinéma et la vie réelle (les deux acteurs ne doivent pas tomber amoureux l’un de l’autre) et dont la manifestation la plus probante reste la salle de cinéma dans laquelle le film est projeté (d’ailleurs, le film démarre sur l’image d’un projecteur qui diffuse le film sur un écran) et d’où le personnage de Laura Dern regarde sans doute le film – ou le rôle – de sa vie.

Comme il est écrit par ailleurs, on retrouve ici toutes ses obsessions qu’elles soient noires, endolories ou érotiques: les univers parallèles, les doubles énigmatiques, le baiser saphique, les ambiances torves, la prédilection pour les codes secrets, les combinaisons de chiffres sibyllins, l’angoisse sourde, le don d’ubiquité, la schizophrénie ou l’impression paranoïaque d’être épié. Et c’est précisément ce que je reproche à ce film, qui finalement repasse les plats une fois de trop.

Je sais bien qu’il y a comme une mode bobo à adorer Lynch et le cinéma intello sinon conceptuel qui s’en inspire. Pour avoir adoré certains opus du maître, je ne me résigne pas à courber l’échine devant la mode et l’esprit ambiant. S’il faut tuer le père, faisons-le.

Certains le trouvent méandreux ; je le trouve filandreux.