13 février 2008

Les libéraux ont-ils un cerveau ?

> philosophique, ubique — Copeau à 11:35

Derrière ce titre qui peut sembler provocateur, d’autant que les libéraux sont perçus en nos vertes contrées (devrais-je plutôt dire “rose” ?) comme des fanatiques extrémistes mangeurs d’enfants, incapables de ressentir la moindre émotion face à la misère, face au clodo qui dort dans ses cartons, face à l’enfant malnutri, face aux travailleurs pauvres, face aux sans-papiers qui vivent dans une misère noire.

Outre le fait que - malgré tout et comme d’autres - je revendique l’appellation de “libéral”, il est intéressant de sortir des sentiers battus comme le montre l’exemple de Thierry dans un billet consacré au sujet interdit en France de la génétique sociale. Il y a de nombreux aspects intéressants dans ce texte, que je me permets par conséquent de reproduire ici.

Je vois déjà les sociologues et les politologues français s’esclaffer. Dès que les sciences dures font une incursion dans leur univers, ils montent sur leur perchoir d’intellectuels. Les anglo-saxons, souvent adeptes de la sociobiologie de Wilson, sont moins sectaires. Pour preuve, NewsScientist vient de publier un article intitulé : Les penchants politiques sont-ils définis par les gênes ? (PDF). Point de départ de réflexion : les vrais jumeaux tendent à être plutôt du même bord politique que les faux jumeaux (donc impossible d’invoquer des causes sociologiques).

Pourquoi pas après tout ? Nous savons que la génétique ne définit qu’une partie de ce que nous sommes, mais une partie tout de même. Elle doit avoir tout autant que notre éducation ou notre milieu social une influence sur nos goûts politiques.

L’existentialiste qui sommeille en chacun de nous ne peut pas être d’accord mais nous devons parfois, même souvent, reconnaître que notre libre arbitre n’est pas tout puissant. Comme je le dis souvent, les gâteaux dans les vitrines des pâtisseries brisent ma volonté avec une facilité déconcertante et me démontrent sans cesse que je n’ai pas l’âme d’un Gandhi.

Nous sommes tous en partie conservateur, en partie progressiste. Ceux chez qui le côté progressiste serait le plus fort seraient plus à même de réagir dans des situations nouvelles. D’une certaine façon, leur cerveau serait plus apte à gérer le changement. Dans l’article de NewsScientist, les progressistes sont appelés libéraux, appellation mal comprise en France même si je la revendique.

Un libéral est quelqu’un qui avant tout se libère des habitudes et préfère le changement à la stagnation. Un libéral est anticonformiste. Un libéral veut que les gens qui l’entourent le surprennent et diffèrent de lui. Un libéral est pour le progrès, entendu au sens biologique d’évolution. Pour obtenir mieux que ce qu’il a déjà, Il accepte le risque d’avoir moins bien. Pour autant il n’est pas inconséquent, il peut très bien pratiquer un super principe de précaution, un tel principe étant libéral puisqu’il suppose que la prudence ultime revient à nous responsabiliser individuellement.

Si l’hypothèse génétique se confirme, il y aurait donc toujours deux grandes factions politiques. L’une à tendance conservatrice, l’autre à tendance libérale. Bug ! Qui sont les libéraux en France ? Qui représente les forces de progrès ? L’UMP qui nous voit tous en industriels plan-plan à la mode au XXe siècle ? Les socialistes qui eux agitent encore les idéologies du XIXe siècle ?

Je suis perdu. Plutôt, je crois que nos politiciens sont perdus. Ils continuent à nous faire des promesses intenables, les gens continuent à voter pour eux puis à les honnir. Et si après tout le camp de libéraux était celui de ceux qui ne votent pas. N’ont-ils pas compris que voter revenait systématiquement à choisir entre des conservateurs à tout crin ?

11 février 2008

La Fayette

> historique — Copeau à 22:29

Gonzague est un fin écrivain. Ses qualités littéraires sont absolument incontestables. Il a vécu dans la demeure de Léonard de Vinci, et, bien qu’autodidacte, il est l’auteur d’une quarantaine de romans et biographies. Du reste, on ne sait pas bien où se trouve, chez lui, la frontière entre le roman et la biographie, tant ces dernières ont soit trait à des écrivains célèbres (Balzac, Flaubert, Dumas, Vigny), soit à des personnages historiques traités sur le mode romanesque. C’est précisément le cas de sa biographie de La Fayette, vendue à 100 000 exemplaires, et qui a offert à Gonzague un prix de littérature (là encore, ce n’est pas un prix d’histoire) de la part de l’Université Kennedy de Californie. Etat que jamais La Fayette n’a connu, et pour cause, il n’existait pas encore à l’époque.

Gonzague signe un plaidoyer pro domo en faveur du grand major-général auvergnat. Il brosse de lui le portait d’un héros de la guerre d’indépendance américaine. Le 20 avril 1777, le marquis de Lafayette, âgé d’à peine 20 ans, embarque en semi-clandestinité, dans le port espagnol de Pasajes, sur La Victoria pour soutenir la Guerre d’Indépendance des Etats-Unis contre l’ennemi commun : l’Angleterre, et venir en aide aux insurgés. Gagné à la cause de la jeune nation américaine par son ami Benjamin Franklin, Lafayette s’était pris d’une affection quasi filiale pour le général Washington et il devient membre de son état-major. Il est en effet peu contestable que La Fayette, alors âgé de 24 ans, a été l’un des vainqueurs de Yorktown, et à ce titre l’un des héros de l’indépendance américaine. Du reste, outre Franklin et Washington, La Fayette entretiendra toute sa vie durant des liens étroits avec d’autres Pères fondateurs, Jefferson, Adams, et plus tard Madison.

De retour en France, La Fayette vit la période vaste de la vie versaillaise, poudrée, libertine, échangiste, Sofiacoppolesque. Malgré ses idées relativement avancées, il ne verra pas venir la Révolution,  ce qui n’empêchera pas cet esprit tempêtueux de jouer un rôle de grande importance, en prenant la tête de la Garde nationale. Militant pour un régime modéré, une monarchie constitutionnelle sinon la République, La Fayette aurait connu le sort des Feuillants, des Girondins, des Jacobins, s’il n’avait été fait prisonnier par les Autrichiens. La Fayette restera sept ans à l’écart. Tant mieux pour lui.

Opposant mou sous Napoléon, mou mais constant, il sera de même aux premières loges de la contestation sous la Restauration, et même sous la monarchie de Juillet, que pourtant, à l’instar de Benjamin Constant, il contribua fortement à mettre en place.  Louis-Philippe fut en effet, en quelque sorte, adoubé par La Fayette lors du fameux baiser républicain donné par le vieux marquis sur le balcon de l’Hôtel de ville, qui enveloppa le nouveau monarque dans le drapeau tricolore.

Bref, outre cette vie mouvementée, on peut tout de même s’étonner du plaidoyer monochrome de Gonzague. On aurait aimé un peu plus de nuance, un peu moins de parti pris, le tout au service d’une plume flamboyante, mais dont on ne sent pas très bien la robustesse historique. Ce n’est sans doute pas un hasard si, à plusieurs reprises, Gonzague fait référence à Stephan Sweig, auteur d’une biographie de Marie-Antoinette, car l’un comme l’autre enveloppent le récit historique dans les draps de satin de l’épopée romanesque. C’est très agréable à lire, mais à trop se croire dans un roman d’Alexandre Dumas, on en vient à oublier l’essentiel.

L’essentiel, c’est que les détracteurs du marquis ont sans doute raison de penser qu’il fut un grand bêta. Animé d’un indiscutable idéalisme en faveur de la liberté, il fut doté d’un sens politique, et même d’une intelligence de la situation, proche de zéro. Il a, à un moment ou à un autre, effectivement trahi tous les gouvernements et les chefs d’Etat, cela étant je partage l’avis de Gonzague, quant au fait qu’il n’a jamais varié sur son idéal. Plus qu’un personnage historique, La Fayette est une icône, ou devrait l’être chez nous, à tout le moins. Son engagement maçonnique, son combat pour la liberté, son idéalisme sont à saluer. De là à passer sous silence le fait qu’il n’a jamais vraiment su s’il était partisan d’une monarchie constitutionnelle ou d’une république, c’est aller un peu vite en besogne.

Gonzague Saint Bris, La Fayette, 528 pages, Folio, 2007. 

6 février 2008

Malevil

> cinématique — Copeau à 15:55

J’avais déjà évoqué, lors de la mort du très grand Villeret, ce film cristallin qu’est Malevil (1981), réalisé par Christian de Chalonge. C’est bien sûr l’adaptation du roman éponyme de Robert Merle, l’auteur de la Planète des singes Mort est mon métier. A ceci près que, si l’histoire est la même, les personnages aussi, le film s’écarte progressivement du roman au point de finir de manière radicalement différente. Merle refusera même de voir son nom apparaître sur le générique du film pour le motif qu’il a considéré que cette adaptation tenait plus du travestissement.

L’histoire, en résumé, la voici : à la suite d’une guerre nucléaire, qui a selon toute vraisemblance ravagé la Terre entière, Emmanuel Comte et ses six compagnons (La Menou, Momo, Peyssou, Meysonnier, Colin et Thomas) font du château de Malevil, dont la profonde cave leur a permis de survivre, la base de départ de leurs efforts de reconstruction de la civilisation, qui passera également par l’affrontement avec d’autres groupes de survivants, que ce soient des bandes errantes ou des groupes structurés nomades ou sédentaires.

Je n’entrerai pas dans le débat de fond qui oppose ceux qui pensent que Chalonge a trahi Merle aux autres, sinon pour rappeler que les rets du roman (notamment la place des femmes, ou plutôt de la femme convoitée) ne sont pas présents dans le film, qui, a contrario, contient d’autres considérations, d’ordre plus politique. Sans aller aussi loin que l’auteur de la note dans le Guide des films de Jean Tulard, qui considère que le réalisateur oppose une société socialiste (je suppose les survivants autour de Serrault) à une société fasciste (les survivants terrorisés par Trintignant), pour finir dans le totalitarisme (les hélicos de la scène finale ?), je dirai que ce film laisse un arrière-goût amer. Outre la première moitié du film, excellente, et notamment la scène de la bombe nucléaire, vécue dans l’espace clos, sinon claustrophobique, d’une cave à vin, le reste du tournage reste un peu particulier.

La mise en scène de la survie d’un groupe abasourdi est très réaliste, et le jeu des grands acteurs que sont Serrault, Villeret, Dutronc, y est pour beaucoup. Une bonne part de la première moitié du film se passe ainsi sans aucun dialogue. Outre le fait que les compagnons redoutent que l’environnement leur soit devenu hostile (on se souvient de la scène sur la pluie qui n’est pas, Dieu merci !, radioactive), ils tentent de reconstruire une société fondée non sur le collectivisme comme le sous-entendent des esprits mal intentionnés, mais au contraire sur l’appropriation de la terre par ceux qui la travaillent, ce qui est la base même du libertarianisme. Par ailleurs, le petit groupe devra affronter, parfois les armes à la main, les pillards et autres gredins, et par conséquent à défendre leur propriété privée originelle, celle issue de leur travail. C’est ce même esprit de liberté qui les amènera à délivrer les survivants placés sous le joug de l’infâme Trintignant.

Mais toutes ces considérations politiciennes ne sont que des reconstructions (un comble pour ce film !) a posteriori. Elles me permettent simplement de répondre aux commentaires débiles du Guide des films. Ce qui compte, surtout, c’est la scène finale, antonyme parfait de tout happy end. Le sauveteur est plus inquiétant que h16 avec son masque à gaz, et s’éloigne de beaucoup de ce à quoi on s’attendrait. On ignore si les survivants seront bel et bien sauvés ou au contraire immolés. Quelques-uns, sans doute plus sagaces, fileront même à l’anglaise sur un radeau improvisé. Cette fin parfaitement inquiétante est selon moi la principale force de ce film, qui n’en manque pourtant pas, depuis les décors très réalistes jusqu’à l’excellente distribution.

Si vous avez l’occasion de vous procurer ce film, n’hésitez pas.