14 janvier 2008

Pour voir la Géorgie avec un peu d’objectivité

> politique — Copeau à 17:46

…Je vous conseille la lecture de ce plaidoyer de Piotr Smolar en faveur du président Saakachvili, auquel on peut certes reprocher pas mal de choses, mais un peu moins tout de même que ce que l’on entend ici ou là, notamment dans les médias.

L‘état de grâce de Mikheïl Saakachvili a duré deux heures. Vainqueur de l’élection présidentielle géorgienne, le 5 janvier, avec 53,3 % des voix, il a célébré cette performance devant ses partisans, avant que ses adversaires lancent l’offensive contre les fraudes électorales. Le 13 janvier, une grande manifestation était destinée à donner la parole à la rue contre les urnes. Le confort politique a disparu de la vie du président, élu pour son premier mandat, en 2004, avec un score étourdissant (96 %).

En quelques mois, l’incarnation de la “révolution des roses” a vu monter l’opposition intérieure et fondre une partie de son crédit à l’étranger. Pourtant, le procès fait à M. Saakachvili, qui comporte des pièces à charge réelles, inspire des doutes sur la crédibilité de ses accusateurs publics. Une ambiguïté traverse la coalition des partis d’opposition, nourrie par le flou de leurs projets : revendiquent-ils la révolution de 2003, en considérant que M. Saakachvili l’a dévoyée, ou bien s’inscrivent-ils dans une sorte de contre-révolution cachée ?

Beaucoup de reproches peuvent être adressés à M. Saakachvili : sur son mode de gouvernement brutal ; sur sa découverte tardive des traumatismes subis par une partie de la population au gré de réformes extraordinairement ambitieuses, menées au pas de charge et sans consultation ; sur sa stratégie de la tension vis-à-vis de la Russie, qui le conduit à exploiter ou à exagérer le moindre incident entre les deux pays en Abkhazie et en Ossétie-du-Sud, les deux régions séparatistes.

Mais les procureurs les plus sévères doivent admettre que la transformation de la Géorgie est visible à l’oeil nu. Il faut entendre les habitants de la capitale, Tbilissi, évoquer ces temps récents où l’insécurité les empêchait de sortir le soir, où l’électricité manquait dans de nombreuses rues du centre, où les routes étaient toutes défoncées. Aujourd’hui, la croissance semble forte, malgré l’inflation ; la Banque mondiale vient de classer le pays parmi les 25 les plus favorables au monde pour les investisseurs ; l’épuration dans les administrations et la lutte contre la corruption ont constitué des épreuves douloureuses, mais indispensables, jamais entamées en Russie.

Il est curieux de voir comment l’image de M. Saakachvili a basculé à l’étranger. En 2003, la révolution pacifique l’avait consacré pionnier de la démocratie dans l’ex-URSS. Pendant trois ans, il fut loué pour sa modernité et ses réformes libérales, soutenu sans conditions. On pardonnait tout à David parce qu’il sentait le souffle du Goliath russe sur sa nuque fragile. L’automne 2007 a plongé la plupart des observateurs dans un excès inverse. Le pouvoir a été accusé d’usage démesuré de la force, de répression contre les médias et d’autoritarisme.

Le 7 novembre, le recours aux balles en caoutchouc et au gaz lacrymogène contre les manifestants, l’instauration de l’état d’urgence et le raid contre la chaîne privée Imedi ont constitué le point d’orgue d’une escalade dommageable pour le pouvoir. Dès lors, le président géorgien a décidé d’abréger son mandat de seize mois pour se présenter de nouveau devant les électeurs. Un fait unique dans la zone.

Existe-t-il des doubles standards à l’égard de la Géorgie ? Oublie-t-on à quelles pesanteurs soviétiques - mentales et structurelles - le pays continue de s’arracher ? On reproche à M. Saakachvili d’avoir fait un coup politique en décidant d’organiser des élections anticipées. Mais la stratégie est autorisée en démocratie et on connaît des exemples où elle tourne mal, lorsqu’on dissout l’Assemblée nationale pour disposer d’une majorité plus confortable. M. Saakachvili a refusé de débattre avec l’opposition avant le premier tour ? Là encore, l’exemple de l’élection présidentielle françaises montre que ce cas n’est pas unique. On le dit narcissique ; on en connaît d’autres. On fustige sa communication à l’américaine, formatée pour la télévision ; quel candidat majeur, dans les pays démocratiques de la planète, se passe-t-il de ces recettes ?

UNE DÉMOCRATIE FAITE D’ARGILE

Argument plus sérieux, l’opposition s’est plainte d’une campagne électorale inéquitable et de falsifications, qui l’auraient privée de plus de 100 000 voix. La mobilisation des ressources administratives et la fermeture pendant un mois de la chaîne Imedi ont été soulignées par les observateurs. Le déséquilibre était clair. On est tout de même loin du contexte russe : les candidats d’opposition passaient quotidiennement à la télévision, sans parler de la diffusion de leurs clips sur toutes les chaînes. En outre, leurs représentants ont scrupuleusement surveillé les bureaux de vote, ce qui explique le nombre de contestations. Il y eut des irrégularités - volontaires ou causées par l’amateurisme des autorités locales -, qu’a soulignées l’OSCE en termes embarrassés : un mauvais usage de l’encre marquant chaque électeur sur le pouce ; une présence policière exagérée près des bureaux ; des transmissions de protocoles suspectes.

Difficile de savoir si l’opposition a été ainsi privée d’un second tour. Mais celle-ci a conquis Tbilissi, la capitale, malgré une absence de programme et un candidat médiocre. Le seul projet de Levan Gatchetchiladze consistait à démissionner en cas de victoire, pour supprimer le régime présidentiel. Si les tricheries étaient massives, comment aurait-il obtenu ce succès symbolique ?

Autre point soulevé par l’opposition : elle s’est dite dépourvue de financements d’entrepreneurs privés. Or le plus riche d’entre eux, Badri Patarkatsichvili, lui-même candidat, se disait prêt au début de la campagne à financer les partis opposés à M. Saakachvili, démobilisant les contributeurs moins célèbres. La coalition prétend ne rien avoir touché. Toutefois, sa crédibilité a été entamée par la tentation du recours au milliardaire.

L’ambition de M. Patarkatsichvili et sa détestation pour le président étaient telles qu’il avait bâti un scénario de coup d’Etat, prévoyant dès le 5 janvier des manifestations pour dénoncer les fraudes électorales et la neutralisation du ministre de l’intérieur, pour contrôler la police. Ce plan a été déjoué par la révélation, à dix jours du vote, d’une vidéo hallucinante où il converse avec un haut responsable du ministère de l’intérieur. Aujourd’hui poursuivi pour “complot terroriste” et “conspiration contre l’Etat”, M. Patarkatsichvili croyait acheter ses faveurs avec 100 millions de dollars ; le fonctionnaire, lui, enregistrait tout grâce à un micro dissimulé dans une chaussure. Des méthodes dignes de la Russie des années 1990 où sifflaient comme des balles les documents compromettants. Des méthodes qui témoignent d’une évidence : la démocratie géorgienne est faite d’argile, et pas encore de l’airain de ses modèles.

 

Piotr Smolar

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