Patrimoine, rente et libéralisme
Puisqu’à l’heure où j’écris ces lignes (elles seront mises en ligne un peu plus tardivement), la fête de la musique bat son plein, et puisque par ailleurs, au plus fort des dernières campagnes électorales, je me suis penché sur des sujets fort éloignés de ce genre de préoccupations, en évoquant souvent des sujets musicaux d’ailleurs, Queensrÿche et Helloween en particulier, je poursuis ma stratégie anti-blogging en évoquant ce soir un sujet politique. J’aime cet esprit de contradiction, qui me fait penser à Shriyû dans les Chevaliers du Zodiaque, où, aux ordres de son mentor chinois, le héros doit, de la seule force de ses poings, retourner le sens d’un torrent glacial. Permettez-moi de m’inspirer de cet illustre modèle.
J’ai écouté ce soir Europe 1, émission dans laquelle étaient invités, entre autres, Jacques Généreux et Pascal Salin. Bien sûr, les lecteurs réguliers de ce blog connaissent sans doute Pascal, l’un des plus illustres penseurs libertariens contemporains, et Français qui plus est, ce qui en soi est source du plus grand désappointement chez le vulgus gallius. Jacques Généreux, lui, ne joue clairement pas dans la même catégorie, car s’il est sympathique et déterminé, il n’en reste pas moins un prof d’économie de première année, au cours intéressant, présentant avec pédagogie la micro et la macroéconomie (notamment le fameux diagramme IS-LM qu’il adore et dont il s’est fait une spécialité), mais qui n’a strictement rien de comparable avec la qualité de l’œuvre du talentueux Pascal, œuvre reconnue internationalement. Les deux, au-delà de leur corpus professionnel initial, ont en revanche choisi de s’engager dans la voie du combat politique, non en tant qu’acteurs, mais en tant qu’essayistes. Là encore, toutefois, l’honnêteté la plus élémentaire m’oblige à dire que rien n’est comparable entre le lumineux Salin et le dogmatique quoique enfonceur de portes ouvertes, Généreux.
Ceci étant dit, venons-en au fond du débat, très bref au demeurant, qui a bien évidemment opposé Pascal et Jacques. Ce dernier a dit en substance la chose suivante : loin de mettre en branle une « rupture » comme annoncée, le « gouvernement Sarkozy » (si je puis me permettre ce raccourci) a choisi de louvoyer, ne se lançant ni dans une politique de relance de la demande (on se demande bien pourquoi il l’aurait fait, je crains que Jacquouille n’ait pas saisit que les électeurs n’ont pas eu envie de prendre ses désirs pour des réalités), ni dans une politique de l’offre (baisse des charges des entreprises, allègement du coût du travail, soutien aux investissements, etc). Pascal, lui répondant, n’a certes pas pris le même angle d’attaque, mais, s’il a souligné l’impérieuse nécessité de mettre en œuvre une véritable politique de l’offre, c’est pour mieux appuyer le fait que, comme Généreux le disait, le gouvernement ne se lance pas du tout dans une politique suffisamment ambitieuse en l’espèce.
Rien que de très classique.
Ce qui l’est moins, c’est ce que lui a rétorqué Généreux. En substance, il a dit qu’un libéral comme Pascal devrait s’opposer à la politique gouvernementale (chose qu’il fait, au passage) parce que le gouvernement Fillon défend une économie des rentiers, et pas du tout une économie du travail. C’est notamment le cas en exonérant presque entièrement les donations et les droits de succession. Généreux a raison : l’abattement principal, aujourd’hui fixé à 76 000 €, est cumulable avec celui dédié aux enfants (à concurrence de 50 000 € par enfant). Comme la succession moyenne est de 100 000 €, le dispositif actuel exclut déjà près de 90% des transmissions entre époux et 80% des transmissions en ligne directe de toute imposition. En portant ce taux à 95%, Fillon et Sarko cherchent donc à favoriser plus encore l’héritage et la rente.
A cette objection, on peut répondre deux choses, que je vais volontairement écarter. D’une part, que l’héritage découle naturellement du droit de propriété, lui-même un droit naturel, et peut-être le plus sacré. N’étant pas jusnaturaliste, cet argument me laisse de marbre. D’autre part, que critiquer l’économie de rentiers est faire preuve de convoitise envers les plus riches, comme Sade l’écrivait avec son immense talent il y a deux siècles.
Je considère que, malgré le plus ou moins bien-fondé de ces deux objections, la question reste entière : une économie de rentiers, ou le fait de favoriser la transmission du patrimoine au sein de la famille, est-ce économiquement productif ou néfaste ?
Il me semble que ce dont nous manquons et avons besoin, c’est de gens qui prennent des risques, il n’y a qu’à comparer le palmarès des entreprises US et françaises pour s’en convaincre. Ce dont nous manquons aussi, c’est de flexibilité, non seulement au niveau de l’emploi, mais aussi au niveau des salaires. Le gouvernement travailliste néo-zélandais a supprimé avec un succès manifeste le salaire minimum, parce qu’il a offert du travail à ceux qui en étaient structurellement privés. Les pays qui ont le taux de chômage le plus bas ont aussi le moins de restrictions aux licenciements, c’est mécanique.
Dans ce contexte, je ne suis pas sûr que le fait de favoriser les rentiers soit un signe de dynamisme économique.
Je ne dis pas, bien évidemment, qu’il faut spolier les conjoints et enfants de ceux qui ont bossé toute leur vie pour se constituer un capital, en instituant des prélèvements faramineux. Je dis simplement que je préférerais, et de loin, que l’on incite les Français aisés à investir, par des crédits d’impôts, des exonérations, des avantages divers, plutôt que de favoriser aveuglément des descendants qui, si les parents étaient des gens riches, n’ont jamais eu et n’auront jamais le moindre goût de l’effort. Ce qui n’est pas la meilleure des incitations à prendre des risques.

