29 mai 2007

Les Diamond sont éternels

> philosophique, écologique, économique — Copeau à 7:38

Il y a au moins – à mon sens – deux ouvrages qui ont indéniablement modifié notre perception de l’histoire économique et qui sont deux véritables mines de contradiction à moult évidences bien-pensantes. Il s’agit de l’inusable Mythes et paradoxes de l’histoire économique, du Suisse Paul Bairoch, paru aux éditions de La Découverte, et Guns, Germs and Steel (exécrablement traduit en français sous le titre : De l’inégalité parmi les sociétés. Essai sur l’homme et l’environnement dans l’histoire, paru chez Gallimard) du biologiste américain Jared Diamond.

Du premier, on peut évoquer sa charge contre les antimondialisation ; Bairoch démontre facilement que la conquête de l’Amérique au XVIe siècle, les deux vagues de colonisation (XVIIe puis XIXe siècles), les comptoirs anglais du XIXe, étaient certes d’une nature un peu différente, mais surtout d’une envergure sans commune mesure avec la mondialisation actuelle, qui n’est vraie qu’entre les pays occidentaux, et certainement pas à l’échelle de la planète. Nous reviendrons un autre jour sur ce point.

Du second, toujours au sujet de la mondialisation, je crois qu’il est intéressant de reprendre l’interrogation fondamentale, qui mine les marxistes depuis l’échange inégal d’Arrighi Emmanuel, les socialistes, les maoïstes, aujourd’hui les altermachinchose. Il peut être résumé comme ceci : pourquoi, au fil des siècles, la richesse et la puissance ont-elles été distribuées au bénéfice de l’Asie mineure, de l’Empire chinois, puis de l’Occident européo-américain, et pourquoi, a contrario, des continents entiers ont toujours été à la traîne ? Pourquoi l’Afrique a-t-elle toujours été miséreuse ? Pourquoi les civilisations andines n’ont-elles pas fait le poids face aux conquistadores ? Pourquoi l’Inde a-t-il toujours été un pays pauvre ? Pourquoi, de nos jours encore, la Nouvelle-Guinée est-elle encore bien loin de toute forme de civilisation moderne ?

Prenons le cas de l’Espagne de Pizarro : il est à la tête, en 1532, de 168 hommes. Face à lui, l’empereur inca Atahualpa. Pizarro vaincra facilement, capturera Atahualpa et le mettra à mort. Les Mystérieuses cités d’or (jamais diffusées en Espagne, ni même traduites, allez savoir pourquoi) étaient en-dessous de la réalité). Pourquoi ? Il y a au moins trois raisons, et j’insisterai plus particulièrement sur la dernière.

Tout d’abord, Pizarro est équipé d’armures, d’épées d’acier, de fusils, tandis que les Incas n’ont que des gourdins de pierre, de bronze ou de bois. Ensuite, l’Espagne disposait de l’écriture, pas les Incas. Pizarro sait, lorsqu’il débarque au Pérou, comment les Aztèques sont tombés 17 ans plus tôt ; il connaît l’organisation centralisée des Incas et leurs faiblesses. Enfin, les Incas ne peuvent s’appuyer sur aucun animal dans les combats, tandis que les hommes de Pizarro sont à cheval. Au-delà de l’avantage matériel, et c’est là l’apport majeur du biologiste, cette carence des Incas est révélatrice d’une faiblesse pire encore que l’absence de monture : l’absence de résistance aux maladies infectieuses. En effet, la quasi-totalité des virus qui ont véritablement décimé l’humanité sont issus des animaux (variole, grippe, choléra, paludisme, peste, etc.). Ce qui distingue, par conséquent, les peuples européens du XVIe des peuples sud-américains, était d’ordre biologique, ou, j’ose dire, d’ordre bactériologique.

Poussons la recherche un peu plus loin.

Voici la thèse principale de Diamond : si des peuples se sont enrichis, se sont développés, tandis que d’autres ont périclité, ce n’est pas grâce à de simples considérations climatiques ou génétiques. Si c’était seulement une question de climat, la Suède ou la Finlande devraient être des pays plus riches que l’Italie ou la France, or ce n’est pas le cas. Mieux : la civilisation doit plus à Babylone et à la Grèce qu’aux peuplades nordiques. Si c’était une question génétique, la même objection devrait s’appliquer.

Les écarts entre les continents sont dus à la présence d’animaux capables d’être domestiqués, à l’existence de plantes qui puissent être cultivées. Certaines communautés humaines ont vécu dans des régions où l’agriculture était possible, et d’autres pas.

Prenons le cas de l’agriculture : contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, l’essentiel de la biomasse (à peu près 90%) est impropre à la culture, et a fortiori à la consommation humaine. Une douzaine d’espèces représente plus de 80% du tonnage annuel des cultures (blé, maïs, soja, etc.).

Prenons le cas des animaux : cinq espèces seulement se sont répandues à travers le monde (vache, mouton, chèvre, cochon et cheval). Contrairement, là encore, à une idée reçue, le cheval vient des steppes de l’Oural et de l’Ukraine, et sa propagation à toute l’Europe (modulo le pays Basque) est à l’origine de la substitution des langues indo-européennes aux langues ouest-européennes, et pas du tout du continent américain.

L’agriculture a débuté au cÅ“ur du croissant fertile, pas très loin de l’Iran. Les céréales cultivées se sont rapidement propagées sur l’ensemble de l’Eurasie. C’est aussi dans cette région que sont nées les autres inventions majeures du genre humain : la roue, l’écriture, la métallurgie, les arbres fruitiers, la bière et le vin (surtout la bière et le vin). On pourrait citer l’Egypte, la Grèce, l’Irak, la Syrie, et j’en passe.

Ce qui différencie un certain nombre de civilisations (celles du croissant fertile) des autres, c’est l’existence d’un axe Est-Ouest (depuis l’Irlande jusqu’au Japon). Ces régions partagent donc les mêmes variations saisonnières ; les inventions touchant à l’agriculture s’y propagent donc beaucoup plus rapidement.

Prenez a contrario le continent africain : l’axe n’est plus Est-Ouest mais Nord-Sud. Le Sahara coupe le Nord, au climat méditerranéen aride, du Sud, au climat méditerranéen plus tempéré. Alors que les cultures proche-orientales auraient parfaitement pu voir le jour en Afrique du Sud, elles ont été stoppées net par le Sahara. Le bétail n’a pas plus franchi cette barrière.

Prenez aussi le continent américain : les plaines chaudes de l’Amérique centrale ont, elles aussi, coupé en deux dans le sens Nord-Sud ce continent, et les plateaux du Mexique auraient pu accueillir la pomme de terre, cette fois-ci venant du Sud, mais ce n’a pas été le cas.

Enfin, je voudrais revenir un instant sur l’argument bactériologique développé par Diamond. On sait que les conquistadores ne se sont pas gênés pour offrir en cadeau aux peuples indigènes d’Amérique des présents infestés par la variole, et en connaissance de cause. Mais si ces derniers se sont fait décimer, c’est à mon sens moins au cause de ce crime ignoble que pour des raisons plus structurelles. On sait – nouveau paradoxe – qu’au moment des grandes expéditions du XVIe siècle, les pays les plus grands sont aussi les plus denses. Les plus vastes, les moins peuplés. Il y a de nombreuses raisons à cela, le climat, l’agriculture, les infrastructures, les externalités, et j’en passe. Mais il y a aussi une raison bactériologique. La densité des sociétés « en avance » leur permet de développer les anticorps aux virus qu’elles ont elles-mêmes créés, et de décimer les autres. C’est ce qui s’est passé en Amérique, c’est aussi la raison pour laquelle le Maghreb, avec la disparition du moustique vecteur du paludisme, gazé par les colons français, a vu sa population exploser et ne parvient pas à décoller.

Je soumets toutes ces remarques à votre sagacité.