25 mai 2007

Reproduction sociale

> philosophique, politique — Copeau à 10:30

Je sais bien que les libéraux ne portent pas dans leur coeur la sociologie de Pierre Bourdieu, et l’homme qui l’a incarnée encore moins. Du reste, ce dernier, mort en même temps que Robert Nozick, n’était à côté de ce dernier qu’un obscur tâcheron de banlieue, c’est évident. Pour autant, je trouve que le courroux dont il fait l’objet n’est pas justifié. Bien sûr, le personnage, et tout particlièrement l’engagement du crépuscule de sa vie, peut au mieux prêter à rire, au pire vouer à une haine viscérale. Mais ses écrits restent. Et tous ne sont pas à négliger, loin de là.

Son ouvrage intitulé Les Héritiers, écrit en 1964 avec Jean-Claude Passeron, et La Reproduction, écrit en 1970 avec le même, restent d’une cuisante actualité. Je crois volontiers que si l’école aime à proclamer sa fonction d’instrument démocratique de la mobilité sociale, elle a aussi pour fonction de légitimer - et donc, dans une certaine mesure, de perpétuer - les inégalités de chances devant la culture en transmuant, par les critères de jugement qu’elle emploie, les privilèges socialement conditionnés en mérites ou en “dons” personnels. L’Ecole produit des illusions dont les effets sont loin d’être illusoires : ainsi, l’illusion de l’indépendance et de la neutralité scolaires est au principe de la contribution la plus spécifique que l’Ecole apporte à la reproduction de l’ordre établi.

Un exemple, lié à l’actualité, la formation du nouveau gouvernement. Je ne vais parler que de ce que je connais, les gens issus de l’ENA (il y en a quelques-uns, si je ne m’abuse). Pendant la scolarité à l’ENA, il y a deux épreuves discriminantes qui détermineront le classement de sortie, deux, pas une de plus. Il s’agit du stage long effectué en ministère, et de l’anglais. Lorsqu’on décortique les effectifs d’une promotion, on peut laisser de côté les élèves issus du concours interne (déjà fonctionnaires précédemment) et du” troisième concours” (qui travaillaient dans le privé précédemment) ; ils n’occuperont jamais des postes prestigieux à leur sortie. L’élite, ce sont les jeunes diplômés de Sciences-po Paris, âgés d’environ 25 ans. Et parmi cette élite, il y a une vingtaine de personnes qui trusteront les postes des grands corps (Conseil d’Etat, IGF, Cour des comptes, et quelques autres).

Regardons un peu le profil sociologique de ces vingt personnes, et vous comprendrez pourquoi j’évoque la formation du nouveau gouvernement. Vous ne trouverez que des enfants de hauts fonctionnaires, habitant exclusivement dans le VIIe arrondissement. En effet, ces personnes, issues de familles extrêmement aisées, passent fréquemment leurs vacances à l’étranger, et parlent ainsi un anglais sans accent. Ils excellent donc dans l’une des deux épreuves discriminantes. Par ailleurs, fils ou fille de haut fonctionnaire, sous-directeur ou directeur d’un ministère, ils réalisent en général leur stage dans une autre sous-direction. Et, comme par hasard, ils obtiennent toujours une excellente note. Il est bien normal qu’on ne se tire pas dans les pattes entre collègues.

Ces personnes, donc, forment l’élite de la nation (tant il est vrai que la démarche est identique pour Polytechnique, dont on parle insuffisamment).

Ces personnes, par ailleurs, ont suivi toute leur scolarité à Louis-le-Grand ou Henri-IV, avant d’intégrer Sciences-po ou HEC.

Prenez Valérie Pécresse, que je connais directement : née à Neuilly, fille du président de Bolloré, elle a intégré HEC puis l’ENA. L’ayant connu par ailleurs, je n’ai jamais été époustouflé par cette maître des requêtes au Conseil d’Etat, qui n’a mis les pieds (plus de quelques heures ou en villégiature) que dans trois départements français : le 75, le 78 et le 92.

Prenez Xavier Darcos, fils de trésorier-payeur général (le plus haut fonctionnaire d’un département après le préfet).

Prenez MAM, fille de député-maire. Bachelot, de même.

Prenez les innombrables enfants d’enseignants (Hortefeux, Lagarde, etc.) , de médecins (Albanel), et j’en passe.

La vérité est dure à dire : une Rachida Dati ne parviendra pas, à elle seule, à cacher la forêt. Bien sûr, ce gouvernement n’est qu’un exemple, il pourrait être multiplié à l’infini.