Libéralisme et révolution conservatrice
J’approuve dans ses grandes lignes ce billet de l’ami Guy. Hormis ses termes, car la révolution conservatrice US est une formulation bien impropre, sauf à considérer que le reaganisme est l’essence même du libéralisme, ce qui est franchement discutable. De plus, Guy omet de rappeler que ce puissant mouvement de fond, qui naquit dans les années quatre-vingts, a depuis été asséché jusqu’à disparaître sous les coups de butoirs du communautarisme d’abord (grosso modo, les années 1990-1998) puis du néoconservatisme (grosso modo là encore, 1995 à nos jours). Et que, par conséquent, opposer naïvement le libéralisme des années quatre-vingts au socialisme étatique me semble un peu daté, et plus correspondre à la campagne législative du Chirac cuvée 16 mars 1986, plutôt qu’aux débats contemporains.
Ce billet ouvre néanmoins des perspectives intéressantes, je vous le livre donc (je me permets de le reprendre in extenso, non pour faire du tapissage pas cher du présent blog, mais par peur de disparition, un jour, du texte en question).
On ne gagne jamais seul, ni par hasard. La personnalité compte, le projet aussi, l’organisation, bien entendu. Mais importe plus encore le souffle de l’histoire, le grand vent des idées dominantes : Nicolas Sarkozy emporte la conviction populaire car, en même temps, une vague le soulève. Celle-ci vient de loin, du début des années 1980.
À cette époque, le marxisme, enfin, est à bout de souffle : Soljenitsyne en annonce l’effondrement moral. Le social étatisme, dans sa version occidentale, ne se portait pas mieux : les économies d’Europe et des Etats-Unis versaient dans l’inflation et le chômage. Plus les Etats intervenaient, plus le marasme gagnait. Le champ éthique aussi était en lambeaux : l’Eglise ne digérait pas Vatican II tandis que Mai 68, chant libertaire à l’origine, dégénérait en un relativisme désespéré. D’affreuses maladies nouvelles s‘en mêlèrent, comme pour souligner que tout n’était pas permis.
Au seuil de ces abîmes, l’Occident tout entier s’est ressaisi : ce sursaut, selon les traditions locales, dans les années 1980, s’est appelé Révolution conservatrice ou Révolution libérale ou néo-libérale. L’étatisme qui jusque-là, semblait la solution, fut soudain dénoncé comme étant le problème. De cette révolution dans la pensée dominante, ont surgi de nouvelles politiques : moins d’Etat, plus de marché, plus d’ordre aussi, la tolérance-zéro face aux crimes. Cette pensée nouvelle qui a ses philosophes (Bertrand de Jouvenel, Friedrich Hayek), ses héros politiques (Ronald Reagan, Margaret Thatcher, José Maria Aznar, Helmut Kohl) et spirituels (Jean-Paul II), a gagné toutes les nations d’Occident, de l’Est - l’URSS s’effondre – et du Sud – la Chine et l’Inde se rallient à l’ordre économique libéral. L’autoritarisme ancien cède aussi devant la technique : Internet, plus qu’un mode de communication, impose des normes et comportements franchement libéraux, individualistes et mondialistes simultanément.
Mais un Etat, un seul, résiste : la France évidemment. Partout la dépense publique recule, ici elle progresse. Partout, la loi et l’ordre contiennent l’insécurité ; chez nous, on tolère, on analyse, on se repend. En Europe, tous les Partis socialistes rejettent le marxisme, tous devinent dans la croissance économique le vrai chemin vers l’équité. Pas de ça en France : nos marxistes sont immuables. François Furet avait expliqué cela : les marxistes sauvent leur peau en se faisant passer pour les continuateurs de la Révolution de 1989. Impensable de se défaire de pareil héritage : nos écoliers en sont gavés. Plus trivialement, vingt pour cent des Français qui travaillent dans le secteur public craignent que le libéralisme ne détruise leur cocon : un libéralisme non pas expliqué mais diabolisé, avec le concours efficace des apparatchiks de l’enseignement.
Notre Droite resta tout aussi congelée, hormis l’intermède libéral de 1986-88 .La mémoire du Gaullisme sans doute, et l’emprise de l’Enarchie sur les partis, ont interdit la mutation libérale au moment même où elle était possible et nécessaire : dans les années 1980, le monde a privatisé, la France a nationalisé. Nous en prendrons pour vingt-cinq ans, de blocage, de myopie, assorti d’un substantiel retard de notre niveau de vie et de nos espérances : la France, homme malade de l’Occident.
Jusqu’à ce que les Français se rendent à l’évidence : le monde ayant changé, il convient maintenant de le rattraper. Dans notre Histoire, cette démarche n’est pas neuve : nous aimons cultiver notre singularité, nous inscrire à contre-courant, prétendre que jamais nous n’agirons comme les autres. Et surtout pas comme des anglo-saxons. Avant de faire comme tous les autres mais avec un certain décalage.
Ainsi de Gaulle vint et décolonisa parce qu’avant lui, nul n’osa. Giscard d’Estaing ? Parce qu’il était jeune, il comprit son époque et il aligna la loi sur les mœurs. Et Nicolas Sarkozy ? Il lui appartiendra de rendre l’Etat efficace car il n’est pas de société libre sans un Etat qui marche. Il permettra aux entrepreneurs d’entreprendre car l’économie libre est aussi simple que cela. Ce projet étant désormais celui du Président de tous les Français, il aura besoin d’une sorte d’acquiescement de la gauche. C’est possible : à l’honneur de Ségolène Royal, malgré son Parti et ses alliances, elle aussi aura esquissé une révolution conservatrice. Mais Nicolas Sarkozy a mieux compris et mieux interprété l’instant : la France était arrêtée à l’heure de son clocher, il la remet à l’heure du temps.
Guy Sorman


pas super d’accord avec ce billet (c’est bien normal) mais surtout surpris de te voir en accord avec.
Lecteur atentif de l’excellent “le meilleur des mondes” je peux souscrire à une volontée de faire le meilleur dans le monde avec les valeurs de liberté mais d’autre part je trouve que la politique reaganienne (mais il est vrai que tu le souligne) n’est pas libérale dans le sens où elle juge l’indivudu sur son mode de vie et ses valeurs.
Sur “l’interméde 86-88″:Fut-il libéral ou fut-il plutot un emballage pour filer à ses copains de bons morceaux comme TF1 et Bouygues????
Quand au PS français bien entendu il rejette (de fait) le marxisme.