A propos des blocages de la société française
Tocqueville écrivait : « Le gouvernement ayant ainsi pris la place de la Providence, il est naturel que chacun l’invoque dans ses nécessités particulières ».
Son jugement, issu de l’Ancien Régime et la Révolution, évoquait au milieu du XIXe siècle une situation du début du XVIIe, et qui… reste encore parfaitement vraie aujourd’hui. Il y a chez le commun des mortels français, un amour intact pour la vie de fonctionnaire, malgré les récentes polémiques au sujet de l’ENA. Fonctionnaires du reste victimes d’une surqualification massive dans leurs fonctions, d’où il résulte pour eux une amertume sans borne.
C’est d’autant plus frappant que dans bien des pays, au contraire, l’Etat peine à recruter.
C’est l’incertitude que les Français veulent éviter (souvenez-vous de la crise du CPE), tout comme du temps de l’Ancien régime, lorsque la société était structurée et prévisible.
Alors que le mouvement du monde exige de plus en plus d’interdépendance et de coopération.
On pourrait ainsi citer de nombreux exemples de mauvaise adéquation des moyens aux besoins, et cette liste est tout sauf exhaustive :
- il est presque impossible d’obtenir l’envoi des professeurs les plus expérimentés dans les classes les plus difficiles
- la géographie de l’implantation de la police et de la gendarmerie est restée inchangée de 1942 à 2002, année où elle commence à être réformée
- en 2000, DSK a perdu son portefeuille de ministre des Finances pour avoir voulu fusionner deux directions de son ministère afin d’abaisser le coût et de faciliter la collecte de l’impôt, pourtant une des plus onéreuses d’Europe
- il y a huit fois plus de centres des impôts par million d’habitants en France qu’en Angleterre ou en Allemagne, et un tiers ont moins de 4 agents
Ce conservatisme se retrouve chez les cadres d’entreprise : ils ont le sentiment que leur situation se dégrade, leur taux de syndicalisation est ainsi plus élevé que celui des ouvriers !
Il y a une particularité française, bien soulevée par Philippe Delmas dans Il n’y a pas de malheur français (Grasset, 2007) : la relation avec l’Etat est plus ancienne et plus profonde qu’avec la démocratie. Bien avant la démocratie, l’Etat moderne a instauré certaines formes d’égalité. Les Français ont continué aujourd’hui à attendre de l’Etat qu’il garantisse l’égalité et organise les inégalités acceptables. (Elles le sont quand elles résultent d’une règle, d’une codification connue, donc d’un statut ; ce qui signifie que tout groupe se percevant dans une situation d’inégalité s’estime fondé à demander réparation de ce préjudice à l’Etat ; car il y a bien sûr un effet pervers évident : ce n’est pas l’égalité qui conduit ce mouvement mais l’envie).
On arrive ainsi à une « société de statuts », or cette rigide conception de l’égalité est à rebours de la compétition entre les individus que la démocratie suscite spontanément. Et cette deuxième tendance l’emporte inexorablement sur la première en raison de la prévalence des intérêts personnels de chacun.
Je crois qu’il y a là, n’en déplaise à Philippe, une des principales racines du mal français.

