17 octobre 2008

Prix Wikibéral 2008

> atomique, historique, philosophique, ubique — Copeau à 12:03

Nous avons le plaisir de vous présenter les Mélanges en l’honneur des Racines de la liberté, le débat français oublié, 1689-1789, paru chez Perrin l’an dernier et lauréat du prix Wikibéral 2008.

L’auteur de l’ouvrage primé est Jacques de Saint Victor, docteur en histoire du droit et avocat. Il devient par la suite chroniqueur au Figaro Économie à partir de 1995, puis critique littéraire au Figaro Littéraire depuis 2005. Il est également historien des idées et maître de conférences à l’Université Paris VIII.

Il est aussi membre du comité de rédaction de la revue Cités et auteur de plusieurs essais sur l’histoire des idées politiques, les systèmes de droit et la pensée libérale.

Dans Les Racines de la liberté, Saint Victor explore les origines du discours de la liberté en France avant la Révolution française de 1789. La dérive absolutiste du régime monarchique français nourrit des critiques et des solutions alternatives, en particulier parmi la noblesse d’épée, mise à l’écart du pouvoir par les monarques. Ces critiques se nourrissent non à une source mais à deux sources différentes, que l’auteur résume ainsi : « À côté de l’héritage individualiste qui part des droits de l’individu à l’état de nature (Locke) et conduit à l’État libéral du XIXe siècle », on trouve une « tradition divergente, inspirée de l’humanisme civique de la Renaissance (Machiavel, Guichardin, [..] qui se réclame de l’idéal néoromain et surtout du civisme de certaines cités italiennes du Moyen Âge, reposant sur l’autonomie des citoyens par la participation politique à la vie de la cité ».

Cette critique qui cherche à associer la noblesse à l’exercice du pouvoir s’inspire bien souvent des « libertés germaniques » du Haut Moyen-Âge : Un souverain élu par les guerriers, conforté dans son pouvoir régulièrement et assisté d’assemblées (les champs de mars et de mai).

Nous vous invitons à lire ce modeste recueil et vous souhaitons par avance une bonne lecture.

Voir ici

7 octobre 2008

Sur la crise des subprimes (2)

> économique — Copeau à 21:05

Nous vous proposons un dossier consacré à la crise des subprimes, qui s’est muée en crise financière majeure.

Crise du libéralisme ou crise de l’interventionnisme ?

Les causes immobilières et foncières de la crise du subprime

Les racines de la finance exubérante

Finances : la crise révélatrice

Un peu d’histoire…

Crise financière : Entre réglementation et liberté d’entreprendre

Liens intéressants

3 octobre 2008

Sur la crise des subprimes

> économique — Copeau à 12:49

Le Community Reinvestment Act ou CRA est une loi fédérale américaine de 1977, qui oblige les banques à accorder des prêts à l’ensemble de la population et non uniquement à leurs clients les plus fortunés. Elle a donc concrètement comme effet, voulu, d’obliger les banques à accorder des prêts aux ménages les plus pauvres et donc très probablement insolvables.

Sans exonérer les établissements financiers de leur responsabilité dans l’inflation des crédits américains, cette loi en est l’une des principales causes. L’état américain a continué à faire enfler de façon exagérée les montants des emprunts, par les organismes quasi publics Freddie Mac et Fannie Mae ou par une politique monétaire laxiste sous l’ère Greenspan. Freddie et Fannie ont été ainsi les principaux promoteurs des crédits subprimes aux États-Unis prenant des risques exagérés car se sachant protégés par l’État fédéral.

Une autre cause réside dans les lacunes du système fédéral de contrôle des banques, associé bien évidemment aux mêmes lacunes dans le système interne de celles-ci.

9 septembre 2008

Politique de l’offre

> atomique, économique — Copeau à 14:36

Lu dans le Monde de ce jour :

Le premier secrétaire (du parti socialiste, François Hollande) a évoqué « les trois mutations que doit amorcer la gauche ». Partisan d’une large réforme fiscale, il juge nécessaire de « faire prévaloir une politique de l’offre » en encourageant l’investissement des entreprises plutôt qu’une relance de la demande. Il souhaite « transformer l’Etat-providence pour en faire un instrument de préparation » et pas seulement « de réparation ». Enfin, il a plaidé en faveur du désendettement de l’Etat.

et bé…

26 août 2008

histoire et droit naturel

> philosophique — Copeau à 7:42

La querelle qui oppose les tenants du droit naturel, à ceux qui soutiennent que seul le positivisme juridique doit primer, dure depuis longtemps. Rien n’est simple sur un tel sujet ; ni la notion de droit naturel, car Leo Strauss a montré que le droit naturel des Anciens n’est pas celui des Modernes ; ni la notion de positivisme, qui peut être abstrait et rationaliste, comme chez Kant, historiciste, comme chez Savigny, ou encore républicaniste, comme le suggère Jacques de Saint-Victor dans son ouvrage que nous venons de primer.

Essayons de démêler un peu l’écheveau.

Depuis l’école des Annales on sait que l’histoire est un processus collectif, qui se produit de manière inconsciente. Le droit est donc le fruit d’une élaboration collective mais aussi inconsciente. Il est d’évidence que le droit est bien historique. Le contenu du droit est changeant, il porte la trace des mutations sociales, donc de l’histoire. C’est bien normal.

Savigny va plus loin. Comme ses collègues économistes (Schmoller en particulier), il considère même que le droit est une création spontanée de l’esprit des peuples (le peuple allemand en particulier, bien sûr), qu’il a sa source dans la coutume. De la conception historique du droit, Savigny apporte un premier dévoiement : l’historicisme.

En simplifiant, à cette historicité du droit, s’oppose deux écoles. Celle des jusnaturalistes, et celle des rationalistes.

Les jusnaturalistes prétendent que le droit, par essence « naturel », est un droit qui dérive de la nature d’une chose. Ainsi, les droits naturels de l’homme sont des droits qui viennent du fait que l’être est un humain, indépendamment de sa position sociale, de l’ethnie ou de toute autre considération. Dans la théorie classique, on parle de droits innés et inaliénables. Non seulement chaque individu les possède par naissance et nature, sans avoir besoin de les tenir d’un acte ni pouvoir les aliéner, mais les gouvernants sont tenus de les respecter et de les faire respecter.

Au sens large, le droit naturel désigne toute recherche objective de normes de droit en fonction des seules caractéristiques propres à l’être humain, indépendamment des conceptions du droit déjà en vigueur dans les sociétés humaines, et des perpétuelles distorsions du droit qui sont le fait de l’État (les fameux « faux droits »).

Dans un sens plus restreint, ce terme désigne la conception individualiste et rationnelle du droit (propre notamment aux libertariens) qui propose un minimum de droits « non négociables » à partir desquels est ouverte la possibilité de résoudre les conflits (ce qui n’est autre que l’objet de la justice). La plupart des théories libérales reposent également sur le droit naturel.

De leur côté, les rationalistes critiquent l’historicité du droit au motif que, pour eux et les principaux tenants des Lumières, le droit est profondément anhistorique. Rousseau pense qu’il est possible d’édicter par la raison des règles universelles du droit ; la raison serait capable de se donner à elle-même des lois non déterminées par la tradition, le passé, ou les contingences du moment. Les axiomes rationnels de Kant n’ont pas d’autre but.

On pourrait avoir l’impression un peu rapide selon laquelle dire que le droit est historique, et est donc le produit de l’histoire, devrait conduire à l’arbitraire. Il faut au contraire, avec Montesquieu, reconnaître que c’est plutôt la thèse inverse, celle selon laquelle le droit est le produit de la raison et de la décision éclairée de l’homme, qui y conduit. En effet, si le droit n’est que le produit de la nature ou de la raison et du consentement des hommes, alors il n’est que le fruit des conventions passées entre les hommes, et par conséquent, il correspondra inévitablement aux différents caprices ou intérêts des divers groupes humains à l’intérieur d’une société donnée ou des différentes sociétés. Montesquieu cherche ainsi dans l’Esprit des lois la raison pour laquelle il y a des différences entre les règles de droit des divers peuples ; pour lui, ces différences ne sont pas dues au hasard, ni aux fantaisies des législateurs, mais elles répondent à la nature des choses. Du reste, ce que Montesquieu nomme « esprit des lois », c’est « le rapport que les lois doivent avoir avec la constitution de chaque gouvernement, les mœurs, le climat, la religion, le commerce, etc. ». On est donc bien loin ici du rationalisme juridique : la thèse de Montesquieu est bien que le droit ne peut être qu’un produit complexe de l’histoire, et qu’il est profondément lié à l’histoire d’une nation particulière. Le droit ne peut être le produit de l’élaboration théorique des savants, il est changeant, produit par de multiples causes.

La balle est dans le camp des jusnaturalistes et des rationalistes. Ceux-ci, qui sont un peu des frères ennemis, objectent que si le droit n’est rien d’autre que l’ensemble des régulations tendant spontanément à s’imposer dans un organisme collectif (par darwinisme institutionnel, ajoutera Hayek), s’il n’est donc rien que le produit de l’histoire, alors rien ne nous permet plus de fonder le droit, qui n’est plus alors que l’expression de la force, de ce qui réussit à s’imposer à travers l’histoire.

Et en effet, il faut suivre ces critiques lorsqu’elles affirment que dire que le temps sanctifie les injustices, revient à reconnaître qu’il y a des lois injustes, bref que « être légal » n’équivaut pas à « être légitime ». Comme le dit Hegel, les historicistes ont confondu une origine et un fondement. Ils ont cru que mettre à jour l’origine d’un droit, pouvait permettre de le justifier. La justification par les circonstances n’est pas une vraie légitimation, car, par ce genre de méthode, tout peut se justifier, même les pires crimes. On ne peut qu’y perdre le droit. Le droit n’est en effet pas que le droit positif. Pascal, Rousseau, ont bien montré que réduire le droit au droit positif issu de l’histoire revient à nier le droit. Hayek, lui, distinguera le droit spontanément issu des coutumes et pratiques, celui de la Common Law en particulier, et la loi, produit positiviste des assemblées élues. Patrick Simon, dans un livre récent(1), fait même du positivisme juridique la matrice intellectuelle des totalitarismes du XXe siècle.

Nous pourrions ajouter une autre distinction, entre deux types d’histoires. Celle dont font usage les historicistes, qui n’est rien d’autre qu’une succession empirique insignifiante ; celle qui marque la venue progressive de la raison à travers l’histoire, pour parler comme Hegel. C’est une histoire qui se lit comme étant celle de la raison et de la liberté se faisant. Cette histoire porte en elle-même un sens. De la même manière, ce qui peut seul légitimer le droit, c’est qu’il soit fondé en raison, et référé à la liberté. Hegel au fondement du libéralisme, qui l’eût cru ?

Peut-on aller jusqu’à dire que le droit positif n’est que le produit du droit naturel ? C’est bien sûr la vision de Cicéron (« la loi morale est supérieure aux lois instituées »), de Hobbes, de Grotius et de la plupart des penseurs des lumières. Mais souvenons-nous aussi de la leçon de Marx : nous croyons que les valeurs ne sont pas changeantes, et que la raison est capable de découvrir des principes éternels, mais les principes que nous vénérons (propriété chez Marx) ne sont que des légitimations a posteriori de concepts historiques, dont rien ne dit qu’ils sont justes ou légitimes. Cette critique de l’arbitraire du droit naturel vénéré, nous la partageons.

Une autre critique est celle de Leo Strauss. Pour lui, c’est au sein même de la théorie du droit naturel qu’il faut faire le ménage. C’est le droit naturel moderne qui, par sa volonté d’égalitarisme subjectif, fait le lit du nihilisme. Il critique ce droit naturel libéral, qui repose sur une notion exclusive de l’individu. A la différence, donc, du droit naturel des Anciens, Socrate, Platon et Aristote, pour lesquels « le propre de l’homme, sa nature, consiste à vivre intelligemment, à comprendre » : la vie conforme à la nature humaine c’est celle qui vise l’excellence, non le plaisir pour le plaisir. « La socialité de l’homme ne procède pas, selon Strauss, d’un calcul de plaisir qu’il escompte de la fréquentation d’autrui. L’amour, l’affection, l’amitié, la pitié lui sont aussi naturels que le souci et le calcul de son propre bien »(2). Dans cette conception classique, les hommes ne sont pas égalitaires. Ils ne sont pas tous également doués. Les auteurs classiques tenaient pour parfaitement injuste de donner les mêmes droits à tous.

Faut-il en revenir à Aristote ? La nature dans laquelle il faut puiser la source du droit, n’est pas la nature telle qu’elle apparaît au XVIIe siècle, une nature régie par des lois invariables. La nature que prend pour modèle Aristote est plutôt celle des botanistes. De plus, elle inclut les groupes sociaux, les familles, les cités. Bref, c’est une nature caractérisée par le changement. Si on en croit l’Ethique à Nicomaque, le juste légal adapte le juste naturel à la réalité concrète ; il le caractérise ou le détermine. Aristote concilie le légal et le légitime, en reconnaissant que le droit positif est fondé sur une exigence de justice - et que, pour cela même, le droit doit essentiellement être historique. Nous ne pouvons que rejoindre le Stagirite sur ce point.

Jacques de Saint-Victor, dans Les Racines de la liberté (2007), consacre de longs développements à la critique du droit naturel par les tenants de la thèse historique, qu’il fait manifestement sienne. Plus précisément, et se référant à de nombreux travaux contemporains(3), il cherche à revenir aux origines historiques du républicanisme pour y puiser les éléments de réflexion lui permettant de concevoir un nouveau républicanisme social et démocratique fondé sur une conception de la liberté comme « non domination ». Les sources de ce républicanisme classique sont connues et délimitées : filiation aristotélicienne, expérience politique des cités italiennes, œuvre de Machiavel, réflexions des penseurs anglais. Ses caractéristiques le sont également : apologie de la liberté politique positive contre les formes de la liberté négative, refus du luxe et du commerce corrupteur, réflexion autour de la constitution romaine pensée comme le modèle de la constitution mixte, mise en valeur de la Common Law, …

Dans cette historiographie républicaine classique, il n’y a en effet aucune place pour le jusnaturalisme. Est-ce à dire, comme Saint-Victor le prétend, que le droit naturel ne fait pas du tout partie de la filiation républicaine contemporaine ? Les travaux de Martin van Gelderen et de Quentin Skinner ont montré, exemples à l’appui, qu’il n’en était rien. Dans sa version française, développée en particulier sous la plume de Rousseau, le républicanisme défend le principe de souveraineté populaire et de participation populaire. Au XVIIIe siècle, il s’oppose à la souveraineté absolue, puis, après la trahison et la fuite de Louis XVI, il s’oppose directement à la monarchie. Il perdra de la vitesse au début du XIXe siècle avec l’entrée dans l’industrialisation où on estimera que les contraintes « éthiques » du républicanisme ne sont plus d’actualité avec la recherche accrue du profit. Cependant, au milieu du XXe siècle, il intègre une perspective individualiste, c’est-à-dire qu’il assume que les individus recherchent leur bonheur plutôt que la participation politique pour elle-même, et se renouvelle de façon à trouver pleinement sa place dans la pensée politique moderne et contemporaine, au nom d’un jusnaturalisme renouvelé.

Par conséquent, outre les penseurs historiques reconnus comme appartenant au républicanisme : Machiavel (Discours de Tite Live), Harrington (Commonwealth of Oceana) ou les penseurs de la Révolution française, actuellement l’Irlandais Philip Pettit, l’Anglais Quentin Skinner, les italiens Maurizio Viroli, Sauro Mattarelli ou le Français Jean-Fabien Spitz appartiennent à ce courant. Le républicanisme contemporain peut prendre des voies relativement diverses. Ces diverses voies sont incarnées par Hannah Arendt, Michael Sandel, Charles Taylor, Iseult Honohan, Philip Pettit, John Maynor, entre autres.

Par ailleurs, Florence Gauthier ou Raymonde Monnier ont posé la question des synthèses républicaines des Lumières, pour montrer l’influence et la complexité d’un auteur pivot comme Mably, que Saint-Victor apprécie particulièrement. Regardons donc de plus près la pensée de cet auteur.

Issu d’une famille de noblesse parlementaire, L’abbé Mably était le frère de l’illustre Condillac, vers lequel, nous ne le cachons pas, va notre préférence familiale. Introduit dans l’élite de la société, il travailla auprès du cardinal de Tencin, secrétaire d’État aux Affaires étrangères. Ses fonctions l’amenèrent à négocier, en 1743, avec l’ambassadeur de Prusse, un accord contre l’Autriche. En 1746, Mably rompit avec le cardinal et se consacra à ses travaux. Il développa un système de pensée proche de celui de Jean-Jacques Rousseau. Il est connu avant tout comme un adversaire des physiocrates. Son ouvrage intitulé Doutes proposés aux philosophes économistes sur l’ordre naturel et essentiel des sociétés politiques, et paru en 1768, est une réponse à L’Ordre naturel et essentiel des sociétés politiques, publié par Mercier de La Rivière un an plus tôt. L’auteur s’y attache à réfuter la thèse physiocratique faisant de la propriété privée, et particulièrement de la propriété du sol, l’expression de l’ordre naturel. Il dénonce la propriété privée comme une cause de désordre, d’injustice et d’oisiveté. Il s’attaque aussi à la thèse de l’intérêt personnel comme fondement de l’activité économique et principe d’organisation politique et social.

Mably dénonça aussi le « despotisme légal »(4). Il critiqua également le système politique anglais, pour sa corruption, et il subordonnait le pouvoir législatif au pouvoir exécutif.

Il a été présenté comme un précurseur du socialisme utopique. Il fait une critique moralisante de la société d’Ancien Régime, où il dénonce l’inégalité des conditions et la propriété privée comme cause des maux de la société. Il voit dans la propriété commune et l’égalité, moins un moyen d’atteindre le bonheur qu’un moyen d’atteindre la vertu(5). Il admire les sociétés antiques, modèle de frugalité et de vertu, telle Sparte et choisit le vertueux et ascète Phocion comme modèle de sa société vertueuse(6). Il nous semble donc difficile de faire de cet auteur important un héraut de la pensée libérale, classique comme moderne.

Ce n’est pas un hasard si Mably, peut-être plus encore que Rousseau, est à la fois au fondement du républicanisme et du socialisme modernes. La question de la République et du républicanisme à l’époque moderne est au centre de nombreux travaux depuis une trentaine d’années. Les interrogations actuelles sur ce qu’il est convenu d’appeler la « crise de la démocratie » ne sont sans doute pas étrangères à cet intérêt renouvelé.

La République et le républicanisme ne sont pas au XVIIIe siècle seulement des « traditions » issues de la philosophie antique ou de celle de l’Italie de la Renaissance. Il existe en Europe un certain nombre d’États républicains dont l’expérience pratique contribue à former la pensée politique des Lumières. Parmi ceux-ci, la Pologne est l’enjeu d’un débat important sur la question de la modernité du républicanisme. Les deux plus importantes contributions à ce débat ont été celles de Jean-Jacques Rousseau et de Gabriel Bonnot de Mably, tous deux sollicités par les envoyés des « patriotes » polonais en France afin de donner leur avis sur les réformes nécessaires pour sauver la république polonaise.

En règle générale, dans les débats de philosophie politique contemporaine, on peut dire que le républicanisme s’oppose, parfois frontalement, parfois dans un rapport plus correctif, au libéralisme politique. En effet, le libéralisme politique défend une philosophie du sujet rationnel, « désengagé » de ses appartenances héritées, et demande que ce sujet soit libre, c’est-à-dire, pour le libéralisme, qu’il ne subisse pas d’interférence quand il use de sa raison pour faire des choix engageant son mode de vie.

Le républicanisme pour sa part comprend le sujet et sa liberté différemment. Il fait une place le plus souvent aux caractéristiques réelles des individus (Charles Taylor, Philip Pettit, John Maynor), comme son statut professionnel, son genre, sa culture - mais pas toujours (Hannah Arendt). Puis il pose la non-domination comme définition du principe de liberté. Pour lui, il faut jouir d’un statut social qui assure au citoyen une indépendance à l’égard d’autrui : « Pour faire un républicain, il faut prendre l’être humain si petit et si humble qu’il soit, un enfant, un adolescent, une jeune fille ; il faut prendre l’homme le plus inculte, le travailleur le plus accablé par l’excès de travail, et lui donner l’idée qu’il faut penser par lui-même, qu’il ne doit ni foi ni obéissance à personne »(7).

Le républicanisme reconnaît un rôle essentiel à l’État comme garant de la non-domination. Il pose, en effet, qu’une règle sociale (loi) peut être génératrice de liberté (liberté de réunion et liberté de la presse acquises grâce à la loi de 1881). En ce sens, il distingue entre les interférences, ce que le libéralisme ne fait pas : il y a des interférences légitimes (comme celles de la loi, lorsque celle-ci vise à assurer la non-domination), et des interférences arbitraires, qui doivent être combattues parce qu’elles sont arbitraires, et non parce qu’elles interfèrent. Il définit un Etat contrôlé par ses citoyens et où la loi émane d’eux, à travers leurs représentants. L’électeur a pour « devoir » d’essayer de sélectionner les candidats aux élections en fonction, non pas de son intérêt personnel, mais en fonction de leurs aptitudes à défendre le bien commun. Les gouvernants, quant à eux, dans cette philosophie, doivent prendre des décisions visant le bien commun, l’intérêt général. S’il y a divergence sur ce bien commun, il faut alors en débattre. Ce courant est donc empreint d’exigences éthiques.

Dans le débat politique contemporain, le philosophe Rawls, qui est un penseur majeur du libéralisme politique (c’est le titre de son deuxième opus magistral), s’est rapproché d’une certaine voie républicaine, qu’il appelle le « républicanisme politique », et qui insiste moins sur les valeurs politiques communes pour préférer constituer la non-domination comme la seule chose publique (res publica), le seul « bien commun » (chez Pettit en particulier). Sa théorie de la justice se rapproche des valeurs républicaines. Les auteurs varient cependant sur des points tels que la laïcité, le fédéralisme, ou la forme de la République.

Bien évidemment, nous savons depuis Hayek que celui-ci résume le libéralisme à l’absence de coercition(8). Mais c’est bien là le seul point qui lie véritablement le libéralisme et le républicanisme, tant les conséquences de chaque philosophie se distingue nettement l’une de l’autre. On ne peut reprocher à un auteur, Jacques de Saint Victor en l’espèce, de préférer le républicanisme au libéralisme. Mais on peut aussi ne pas le suivre sur cette voie.

Notes

1 : Patrick Simon, Le droit naturel, ses amis et ses ennemis, éd. François-Xavier de Guibert, 2006.

2 : Leo Strauss, Droit naturel et histoire, p. 122

3 : Caroline Robbins, The Eighteenth Century Commonwealth Men, 1958 ; Zera Fink, The Classical Republicans, 1962 ; John G. A. Pocock, The Machiavelian Moment. Florentine Political Thought and the Atlantic Republican Tradition, 1975 ; Quentin Skinner, The Foundations of Modern Political Thought, 1978, trad. française 2001.

4 : Doutes proposés aux philosophes et aux économistes sur l’ordre naturel et essentiel des sociétés politiques, 1768

5 : Observations sur l’histoire de France, 1765 ; De la législation ou Principe des lois, 1776

6 : Entretiens de Phocion sur le rapport de la morale et de la politique, 1763

7 : Ferdinand Buisson, 1887.

8 : « La coercition a lieu lorsqu’on amène les actions d’un homme à servir la volonté d’un autre, non pour servir ses projets à lui, mais ceux de l’autre », Hayek, la Constitution de la liberté, 1960 ; voir aussi la critique de Rothbard, « Hayek et le concept de coercition », disponible sur le site Catallaxia.org.

11 août 2008

Carl Menger, entre Aristote et Hayek

> philosophique, économique — Copeau à 12:42

A peine plus d’un an après la sortie de Seuls les extrémistes sont cohérents… Murray Rothbard et l’école austro-américaine dans la querelle de l’herméneutique(1), Gilles Campagnolo, chercheur au CNRS en philosophie des sciences sociales et économiques, signe la biographie intellectuelle du fondateur de l’école autrichienne, lequel est l’un des trois initiateurs de la pensée marginaliste (« découverte » qu’il partage avec l’anglais William Stanley Jevons et le franco-suisse Léon Walras). Assez étrangement, Carl Menger (1840-1921), qui fut pourtant l’un des économistes qui bouleversa le plus l’épistémologie économique, est aussi l’un des moins lus, appelé parfois Charles Menger (2),  parfois Karl (3), et toujours confondu avec les autres tenants de la « révolution marginaliste », dont il ne se distingue pas dans les manuels d’économie. Il mérite pourtant mieux.

Vienne 1900

L’Autriche-Hongrie des Habsbourg n’avait pas encore disparu, et Vienne 1900 fut à l’apogée de son prestige, que seul Paris lui disputa, lorsque Carl Menger connut son apogée. La défaite irréparable contre la Prusse à Sadowa en 1866 avait marqué l’émergence de la Prusse des Hohenzollern, conduite par Bismarck, contre l’Empire finissant. Vienne en fut bouleversée, le décorum des parades militaires abandonné, dans un esprit « fin de siècle » marqué par un bouillonnement intellectuel unique (Wittgenstein, Freud, et tant d’autres). Ce contexte si particulier était propice à l’émergence d’idées nouvelles.

Né en 1840 à Neu-Sandez, dans la province de Galicie occidentale, Carl Menger fut un haut fonctionnaire impérial reconnu et respecté, quoique sa célébrité fût concurrencée par celle de ses deux frères, eux aussi parfaitement insérés dans l’ordre bureaucratique impérial. Max Menger, l’aîné, fut un entrepreneur et longtemps député libéral-national en vue au Parlement de l’Empire. Anton Menger, le cadet, fut un juriste de renom international, le plus connu du vivant de la fratrie, et il lutta sa vie durant avec ferveur pour les droits des couches populaires, lesquelles devaient selon lui bénéficier du « droit au produit intégral du travail ». Anton Menger proposait une voie légaliste vers le socialisme : le produit du travail devait exclure le profit octroyé au capitaliste, et seulement rémunérer intégralement les travailleurs (4).

Carl, quant à lui, suivit une formation au Gymnasium puis étudia le Droit à l’université de Prague et de Vienne. Il obtint plus tard un Doctorat de Droit (jurisprudence) à l’Université de Cracovie, université qu’il quitta dans les années 1860 pour devenir journaliste économique, d’abord au Lemberger Zeitung, puis au Wiener Zeitung. Durant son travail, notant une différence entre ce que les sciences économiques classiques lui avaient enseignées concernant la détermination des prix et ce que croyaient les vrais acteurs du marché mondial, il entreprit, en 1867, une étude d’économie politique, qui fut publiée en 1871 sous le nom de Principes d’économie politique (Grundsätze der Volkswirthschaftslehre). Texte fondateur de l’école autrichienne d’économie, les Principes sont restés cependant largement méconnus, bien qu’ils fussent plus tard perçus comme une contribution majeure à la révolution néoclassique.

En 1872, Carl Menger rejoignit la faculté de droit de l’Université de Vienne. Il fut admis à l’enseignement supérieur (habilitation) par Lorenz von Stein. Il passa plusieurs années à enseigner la finance et l’économie politique à un nombre croissant d’étudiants. En 1873 il devint titulaire de la Chaire de théorie économique, alors qu’il n’avait que 33 ans. En 1876 il commença à enseigner l’économie et les statistiques à l’archiduc Rodolphe de Habsbourg, le prince héritier de la Couronne d’Autriche. Il accompagna le prince dans ses voyages pendant deux ans, d’abord en Europe puis en Grande-Bretagne. Il est probable, par ailleurs, qu’il aida le Prince dans la rédaction d’une brochure anonyme de 1878, qui critiquait violemment la haute aristocratie autrichienne. Il resta près du Prince, jusqu’au suicide de ce dernier en 1889 (lors de l’affaire de Mayerling).

En 1878 l’Empereur (le père du prince Rodolphe) le nomma à la Chaire d’économie politique de Vienne. Le titre de Hofrat lui fut décerné.

A la fin des années 1880, Carl Menger fut nommé à la tête de la commission chargée de reformer le système monétaire autrichien. Durant la décennie suivante, il écrivit une pléthore d’articles qui ont révolutionné la théorie monétaire, notamment sa Theory of Capital (1888) et Money (1892). Le 22 décembre 1894, reconnaissance internationale, il fut élu correspondant de la section d’économie politique à l’Académie française des sciences morales et politiques, en remplacement de Wilhelm Roscher, décédé le 4 juin 1894, et il fut même nommé au Herrenhaus autrichien en 1900. Mais, en grande partie en raison de son pessimisme au sujet de l’état de la bourse allemande, Carl Menger démissionna de son professorat en 1903 pour se concentrer sur ses études. Il mourut en 1921 à Vienne.

Selon Gilles Campagnolo, Menger fut influencé par la philosophie aristotélicienne, à la vue des annotations approfondies dont celui-ci a émaillé son exemplaire de l’Ethique à Nicomaque. Il produisit aussi une savante réplique philologique, fondée sur la Politique, aux détracteurs historicistes de sa pensée. Il est incontestable que Menger fit usage de catégories puisées chez Aristote (réalisme, « échelle des biens », triptyque « survivre – vivre (zein) – bien vivre (euzein) »). En faire un descendant direct du Stagirite serait en revanche exagéré. Max Alter, l’un des meilleurs exégètes de Menger (5), dégage quant à lui de manière plus convaincante l’arrière-plan historico-intellectuel dans lequel baignait Menger, qu’il caractérise comme marqué au coin du romantisme allemand de type hégélien (6). Nous partageons cette interprétation.

Carl Menger construisit une théorie économique neuve par rapport aux paradigmes classique, historiciste, socialiste, mais il posa aussi ses bases méthodologiques dans le cadre général des sciences sociales, et particulièrement en économie. A la naïveté ontologique de l’universalité supposée de l’homo oeconomicus, le monde germanique répondit par l’insistance mise sur la réalisation de cet agent économique dans le cadre du développement historique du marché mondial. Menger, depuis Vienne, ébranla la théorie économique, puis défendit, au cours d’une véhémente polémique, une philosophie de la connaissance devant prévenir de telles erreurs. Cette théorie, il l’exposa dès 1871 dans ses Principes. Il en approfondit la méthode durant les années ultérieures, et ne se consacra qu’en dernier lieu aux applications concrètes à des cas de politique économique (Menger joua un rôle majeur dans l’orientation de la politique monétaire de son pays, en conseillant directeur l’Empereur). Cela étant, théorie et méthode doivent être lues ensemble chez lui ; les idées théoriques de Menger en économie peuvent recevoir un éclairage profitable si elles sont appréciées à la lumière de ses arguments épistémologiques et méthodologiques. Réciproquement, la doctrine philosophique que Menger développe dans ses investigations épistémologico-méthodologiques, lorsque lue en liaison systématique avec l’exposé que Menger fait des principes fondamentaux de la théorie économique, fait mieux apercevoir ce qui caractérise en propre l’approche théorique de Menger en économie et montre sa fertilité réelle.

Tout le sens de la révolution copernicienne que Menger initia, qui balaya l’économie classique et le rôle pivot de la valeur-travail, se résume en un nouveau sens donné à la science économique. Son objet unique doit être la compréhension du rôle de l’échange. Marx n’était encore qu’un classique, peut-être le dernier, qui mettait les concepts de la science de son temps au service de la révolution. Menger, lui, devait révolutionner la science. Les Grundsätze réorientèrent la compréhension que l’on pouvait avoir des rapports dans lesquels les hommes entrent par l’intermédiaire de l’échange de biens matériels. Il forgea ainsi des concepts nouveaux et inédits, tels que la « satisfaction des besoins » (Bedürfnisbefriedigung), de « disponibilité des biens » (Verfügbarkeit), de « moyen » (Mittel) pour la « réalisation » (Verwirklichung) des « objectifs » de l’individu, qui est l’unité élémentaire de l’analyse économique, car c’est lui l’agent décisif sans lequel il n’y a pas d’échange. Tout comme Descartes pour la douleur, Menger se fonda sur le fait que le sujet est nécessairement seul à connaître pour lui-même ce qui crée son besoin ; l’économiste ne peut ni ne doit décider si les individus sont fous ou rationnels, moraux ou non, quand ils choisissent ce qu’ils choisissent dans le monde qui les environne. L’économiste doit se borner à constater que celui qui agit recherche des biens dont il sait (ou dont il est convaincu savoir) qu’ils satisferont le(s) besoin(s) qu’il ressent. Ainsi un autre penseur germanophone, qui s’est ouvertement inspiré de Menger, écrivait-il dans Economie et société, suivant en cela la même logique que le fondateur Autrichien :

«  (…) comprendre par interprétation l’activité sociale et par là (…) expliquer causalement son déroulement et ses effet. Nous entendons par “activité” un comportement humain (…) quand et pour autant que l’agent ou les agents lui communiquent un sens subjectif. Et par activité “sociale”, l’activité qui, d’après son sens visé par l’agent ou les agents se rapporte au comportement d’autrui, par rapport auquel, s’oriente son déroulement. (7)»

Les biens n’ont aucune valeur intrinsèque ; l’analyse économique se déploie à partir de la relation entre l’individu et les choses. Une chose ne devient un bien qu’en vertu de la relation qu’un individu entretient avec elle, du fait qu’il la juge apte à satisfaire son besoin. La notion même de « prix » des choses est absurde, si l’on entend par là la quantité de peine prise à les produire, et ne peut rien signifier d’autre que ce que l’individu est prêt à céder pour les acquérir s’il pense qu’elles satisferont son besoin.

L’explication causaliste que Menger proposa impliquait de prendre position quant à une cause réelle, motrice et première de l’échange. Il la trouva dans le besoin, ou l’utilité, défini subjectivement par l’individu, et qui n’est pas mesurable. La valeur n’est donc qu’une relation, pas une quantité.

C’est ainsi que naquit le célèbre raisonnement dit « à la marge ». Menger mit en évidence la différence d’intensité attribuée par l’agent aux divers biens particuliers qu’il veut se procurer. Pour chaque besoin, il existe une deuxième unité d’un bien dont l’importance est aux yeux de l’agent équivalente à la première unité d’un autre bien, et il sera devant un choix possible. Ces deux options représentent pour lui la même utilité, qu’il est seul à pouvoir connaître. L’utilité de la dernière unité acquise d’un bien, l’utilité « marginale », détermine donc la valeur de ce bien aux yeux de l’agent.

Il serait inexact de dire que Menger a, seul, découvert le raisonnement à la marge. Outre Walras et Jevons, ses « co-découvreurs » selon le mot de Merton, c’est du côté d’un mathématicien obscur, qui, dans un ouvrage publié à compte d’auteur et resté inconnu un demi-siècle après sa parution, qu’il faut se tourner. Hermann Heinrich Gossen (1810-1858) (8) put en effet faire figure de prédécesseur. Toutefois, outre que Menger n’avait pas lu cet ouvrage au moment de la sortie de ses Grundsätze, comme Campagnolo le démontre à la lecture de ses archives, il n’en partagea pas les substrats hédonistes. La morale du carpe diem permanent, qui irrigue l’ouvrage de Gossen, déplut fort au haut fonctionnaire austère Menger. Si l’individu gossénien cherche son bien sous l’unique forme de la plus grande sommation de jouissances terrestres, la jouissance matérielle étant toujours positive et constituant une sorte de salut, Menger défendit au contraire l’absence de tout jugement de moralité sur l’action individuelle. Du reste, la valeur-travail était fondamentale dans le raisonnement de Gossen. Ce qui dénotait, selon les annotations rédigées par Menger sur son propre exemplaire de l’ouvrage, une incapacité à progresser au-delà du raisonnement théorique classique.

Si Carl Menger, Léon Walras et William Stanley Jevons énoncèrent le raisonnement marginal de manière simultanée (et non coordonnée) (9), il faut cesser de regarder celui-ci comme uniforme. Le raisonnement de fond fut longtemps confondu en raison de la fascination pour la révolution scientifique qu’apporta le marginalisme, balayant le classicisme et la vieille valeur-travail simultanément dans les mondes germanique, anglo-saxon et français. Au-delà des analogies possibles, comment en effet imaginer rendre compatibles entre elles une théorie de l’équilibre général statique et mathématique (Walras), une théorie des équilibres partiels calqués sur les systèmes mécaniques et fortement imprégnée de l’utilitarisme benthamien (Jevons), et l’analyse dynamique de l’action humaine des agents économiques (Menger) ?

Du reste, alors que Walras et Jevons forgeaient des outils qu’Alfred Marshall devait plus tard combiner avec les débris du classicisme britannique pour donner la célèbre « synthèse néo-classique », les spécificités « autrichiennes » devaient se révéler incompatibles par principe avec tout renouveau de l’économie classique. Pour Menger, la relation que l’économie étudie ne peut jamais déboucher sur la représentation d’un marché un et uniforme d’agents représentatifs identiques. Car sinon, pourquoi même échangeraient-ils ? La double vision de la concurrence pure et parfaite, et de l’homo œconomicus, illustre l’idée d’homogénéité des besoins, dont la variété est au contraire aux yeux de Menger responsable de l’entrée de l’agent dans le processus d’échange.

Par ailleurs, chez Walras, et plus encore chez Jevons, une caractérisation psychologique a minima de l’individu est requise. Chez Menger, au contraire, l’instrument d’analyse par excellence est la variation de ce qu’il nommait Realtypen, méthode que Max Weber allait rendre célèbre quelques années plus tard. Le mécanisme de l’action individuelle n’opère pas du fait du seul ajustement prix-quantités conçu comme « automatique », mais prend en compte les coûts associés (au temps passé à chercher des biens, par exemple), les limitations cognitives de l’acteur, ou encore les avantages éventuels à manipuler l’information (10).

Sur le plan de la méthode, Menger eut pour ambition de faire de l’économie politique une science moderne, au même titre que les sciences de la nature, véritablement théorique, pouvant prétendre à une portée et une validité générales par des relations typiques qu’elle rend manifestes entre les phénomènes. Cette volonté de réforme de la pensée économique fut le véritable enjeu de la célèbre et virulente « Querelle des méthodes », qui opposa Menger à l’école historicisme allemande, Schmoller en particulier (11). Menger n’est pas entré spontanément dans cette querelle, il s’en serait même passé pour approfondir son œuvre théorique. Toutefois, il défendait la légitimité et la possibilité d’étudier en toute tranquillité et intégrité les phénomènes économique et sociaux sans chercher à orienter des politiques favorables à telle ou telle partie de la société. L’économie en tant que science exacte avait à se détacher aussi bien de la théorie de la valeur-travail que de la défense des « causes » de toutes les « meilleures intentions morales », cette prise de partie n’étant pas de son ressort. Ses travaux ne furent pas dirigés d’emblée contre la science historique, mais contre le projet des historicistes allemands qui tendaient à exclure l’orientation théorique de la science en vue d’évincer le paradigme classique. En rejetant la théorie, les historicistes ne contestaient finalement plus tant le contenu conceptuel de la valeur-travail classique, qu’ils ne souhaitaient pallier les conséquences jugées funestes du libre-échangisme qu’ils refusaient. Par l’établissement de monographies historiques, de parallèles, et de « conseils au Prince », selon la pure tradition caméraliste, l’historicisme voulait forger l’économie de la nation allemande unifiée, au-delà des frontières d’un Sonderweg prussien, autour de concepts collectifs de Volk et de Nation. Ces errements empirico-réaliste excluaient de facto selon Menger la théorie du savoir économique, en niant la pertinence de l’analyse fondée sur le raisonnement.

La raison d’être de l’empirisme méthodologique

La méthode de recherche que Menger préconisait était considérée par lui comme étant universellement acceptée dans les sciences naturelles, et non pas, comme on aurait peut-être pu s’y attendre, parce qu’elle serait adéquate pour saisir ce qui fait la nature spécifique et irréductible des phénomènes économiques par comparaison avec les phénomènes de la nature. Par conséquent, si l’on insistait exclusivement sur ce qui fait la particularité (voire l’irréductibilité) de l’économie à la science physique, on se méprendrait sur la thèse de Menger. Mais l’on se tromperait tout autant si l’on se contentait d’affirmer que, suivant Menger, sciences sociales et sciences naturelles sont méthodologiquement assimilables les unes aux autres. En effet, dire que deux domaines de recherche sont épistémologiquement analogues parce que chacun applique à sa façon une même méthode, ce n’est pas dire qu’ils sont en tous points identiques. De même, dire que deux sortes de sciences se ressemblent entre elles précisément parce qu’elles procèdent en appliquant chacune à sa façon une même approche de la réalité, ce n’est pas dire qu’elles sont en tous points identiques. C’est, bien au contraire, prendre d’infinies précautions pour dire à la fois que ces disciplines scientifiques sont comparables sans être assimilables, et aussi qu’elles sont distinctes sans être de nature différente. Toute autre interprétation du texte de Menger lui ferait inutilement violence.

Il ne faudra donc pas comprendre l’apriorisme de Menger, comme signifiant que les lois découvertes par le travail du théoricien sont à ce point certaines qu’il n’est pas utile de chercher à voir dans le monde réel si elles s’appliquent exactement comme nous les concevons. La thèse aprioriste se présente chez Menger comme une stratégie épistémologique destinée à assumer le succès de l’entreprise de l’économie théorique conçue comme science exacte. Cet apriorisme reste hermétique à notre entendement, dans la mesure où l’empirisme est à ce point dominant aujourd’hui qu’on a peine à comprendre le sens, la portée et la valeur philosophiques d’une telle thèse. Car, loin que cette thèse serve d’aucune façon, chez Menger du moins, à immuniser la science théorique contre les assauts de l’expérience ou encore à justifier dogmatiquement un parti-pris libéraliste en matière de politique socio-économique, cette thèse est destinée par Menger à faire valoir les droits de la théorie pure dans un champ de connaissances qui, à l’époque où il se situait, ne lui en reconnaissait à peu près aucun. Le non-réalisme et l’apriorisme proposés par Carl Menger n’ont de sens que compris dans cette perspective.

Sans l’identification de relations typiques entre événements sociaux eux-mêmes typiques, il nous serait radicalement impossible d’agrandir et d’approfondir notre connaissance du monde social réel, et, partant, il nous serait impossible aussi bien de chercher à prédire le cours futur de certains phénomènes que de chercher à contrôler l’incidence de certains facteurs sur notre existence sociale. Du point de vue où Menger se plaçait ici, la toute première erreur capitale commise par l’École Historique Allemande fut précisément de ne pas saisir la différence entre ces deux entreprises scientifiques radicalement distinctes, mais tout également légitimes l’une que l’autre. Car une théorie doit donner accès à une compréhension véritable ou à une explication du phénomène par l’identification de sa raison d’être : elle doit donc pouvoir rendre compte aussi bien du fait que ce phénomène existe que de la manière effective dont il existe.

L’empirisme n’a aucune valeur objective

Cette distinction entre deux sortes de tâches épistémiques en sciences sociales, rejoint tout à fait le combat mené par Karl Popper dans Misère de l’historicisme (12). Elle a également, dans le contexte polémique où s’était délibérément installé Menger, une tout autre fonction : elle servit à fonder une analyse méthodologique dont l’effet critique nous paraît beaucoup plus dévastateur. Menger put désormais s’employer, en effet, à couper l’herbe sous le pied de tous ceux qui, comme Gustav Schmoller, voudront prétendre que, dans son souci de généralisation, non seulement l’histoire économique peut servir à élaborer la théorie dont l’économie a besoin, mais encore qu’elle est la seule à permettre de le faire en toute légitimité méthodologique. Car, même si l’on devait apprendre à se passer de lois exactes en sciences sociales, et même s’il fallait se contenter ici de lois moins universelles et moins absolues, il n’en resterait pas moins qu’en cherchant à formuler de telles lois empiriques, c’est de la théorie que nous ferions et non de l’histoire. Entre lois empiriques et lois exactes, il y a, suivant Menger, non pas une différence de principe, mais seulement une différence de degré. Les lois empiriques basées sur un nombre fini d’observations, que l’on observe des rapports de coexistence ou des rapports de succession entre phénomènes, n’ont, à strictement parler, aucune validité projective. Une tout autre orientation est possible en recherche théorique, à savoir l’orientation « exacte ». Nous la pensons comme exacte parce que nous la concevons selon une procédure logique qui lui impose le sceau de la nécessité. Pour y parvenir, Menger exposa deux principes. Le principe de causalité d’une part, le principe de pertinence d’autre part. Le principe de causalité signifie que des phénomènes strictement typiques d’une espèce définie doivent toujours être suivis par des phénomènes strictement typiques d’un type tout aussi défini mais différent, les mêmes causes produisant toujours les mêmes effets. Menger est d’avis qu’un tel principe ne peut jamais être contredit par l’expérience, voire qu’une exception à ce principe est inconcevable. Le principe de pertinence signifie que, s’il est vrai que la présence d’un certain facteur ne trouble pas une relation de causalité ne serait-ce qu’au cours d’une seule observation, alors, sous exactement les mêmes conditions, ce même facteur restera toujours négligeable.

Roscher, le précurseur de l’historicisme, pensait que la science devait, à l’instar du récit historique, se nourrir des faits livrés par l’enquête sur le passé. Il était souvent prêt à reconnaître la supériorité théorique des classiques, à condition que ces résultats soient « adaptés » à la réalité (historique) du peuple allemand. Ses successeurs allèrent encore plus loin. Pour Schmoller et les siens, l’objet de la recherche n’était en réalité plus d’identifier les limites des théorèmes libéraux de l’échange entre les agents, en établissant des parallèles dans l’histoire nationale. Il s’agissait plutôt d’identifier des différences par comparaison entre les cas précis singuliers dans l’histoire allemande et de gérer les rapports entre l’Etat à la société civile en vue d’éviter tant les « périls » de l’industrialisation (chômage, paupérisation), que la révolution. Schmoller revendiqua même un véritable rejet de la dimension théorique, jugée arrogante et, au terme de l’analyse, souvent insignifiante.

Menger, lui, pensait que ce qui appartient par définition au passé ne permet pas de déduire ce qui est valide dans le savoir économique, mais seulement ce qui a été fréquent. Leur valeur est heuristique, pas démonstrative. Inversement, en aval de la théorie, le fait pratique des politiques économiques n’apparaît que comme application de l’analyse générale, spécifiée sur des cas particuliers du présent.

Si Max Weber reformula le projet historiciste pour lui donner son dernier éclat, il ne le put qu’en prenant en compte les critiques véhémentes, mais judicieuses, de Menger. Il écrivit à son collègue Liefmann, que « la sociologie, elle aussi, ne peut se pratiquer qu’en partant de l’agir d’un, de plusieurs ou d’un grand nombre d’individus, par conséquent de manière strictement ‘’individualiste’’ quant à la méthode » (13).

Menger n’a pas renié les sujets pratiques. Il a écrit, conseillé le prince, sur nombre de sujets économiques de l’actualité de son temps. Le rôle qu’il assignait à la monnaie est à cet égard typique : il ne déduisit rien de l’histoire, mais put établir que la monnaie réalise historiquement les caractéristiques d’une essence qui est de rendre les biens « écoulables ». Gilles Campagnolo souligne ainsi, et à juste titre, l’écart qui sépare le père fondateur des laudateurs de la vulgate autrichienne contemporaine : pour Menger, « un Etat, ou un groupe d’Etats, peuvent décider de la quotité de numéraire à distribuer ». La politique monétaire menée par l’Etat est favorable à la mesure des variations de prix des biens et de la monnaie, et par là même une condition souhaitable de leur stabilité. L’Etat peut jouer un rôle de stabilisateur éminemment utile pour le niveau des prix. Il ne le peut qu’avec le monopole de l’émission de la monnaie introduite sur le marché. La divergence – sinon la trahison – est ici patente avec les « Autrichiens » qui devaient plus tard refuser tout rôle à l’Etat et ne voir en lui qu’un tiers bloquant le fonctionnement « normal » de l’économie (14).

L’ « école autrichienne », entre exégèse et trahison

Contrairement à nombre de ses descendants contemporains, Menger ne fut partisan d’aucune cause – il voulait plutôt toutes les écarter au profit de la seule recherche scientifique. Il voulait délivrer la science de ceux qu’il nommait les Advokaten nombreux qui l’encombraient.

Alors que le courant principal de l’économie moderne, dans sa synthèse néo-classique comme dans sa critique keynésienne, a fait évoluer la découverte marginaliste vers différentes versions de l’équilibre général formalisé, de Walras à Debreu et Arrow dans les années 1950, puis Samuelson jusqu’à nous, une « école autrichienne » s’est inscrite en faux contre ces concepts. A partir d’un noyau de postures communes (la théorie subjective de la valeur, à la fois individuelle, amorale et « neutre en jugements de valeur » ; le concept d’une substitution entre biens désirés par l’agent ; le raisonnement « à la marge » ; le rejet de la mathématisation et de la psychologisation de la science du comportement de l’agent économique ; une vision réaliste et causaliste stricte) chacun d’eux apporta néanmoins sa propre contribution, visant à refondre toute la théorie pour son propre compte plutôt que de la répéter et l’approfondir. La première génération de disciples fut la plus modérée. Böhm-Bawerk, l’un des créateurs de l’imposition sur le revenu, von Wieser, partisan d’une économie mixte dirigée, Philippovich, « Fabien autrichien », montrent tous trois ce qui sépare ces premiers économistes de leurs épigones ultérieurs. Karl Menger, le fils de Carl, donna le premier la démonstration formelle exacte de l’équilibre général walrassien, et le positivisme logique et hypothético-déductif s’y substituait à ce que Carl Menger avait retenu comme la méthode exacte en économie, un réalisme causaliste. L’idée, présente aussi bien chez Karl Menger, que chez Ludwig von Mises, selon laquelle il est loisible de poser n’importe quel axiome au départ de la science, ou encore le privilège donné à la formulation de lois contre l’affirmation des causes réelles, étaient incompatibles avec la position affirmée en 1871 par Menger. Certes, les historicistes que Menger avait combattus s’étaient trompés : leurs études empiriques ne pouvaient engendrer une théorie. Les thèses du positivisme logique viennois ou plutôt celles révisées dans leur version américaine (Friedman), établissant des lois par déduction sans autre fondement que la liberté axiomatique de « poser » les termes initiaux, étaient étrangères à Menger.

Après leur exil américain, les Autrichiens (Hayek, Mises, Machlup, Schumpeter, …) se heurtèrent au courant dominant des Chicago Boys, et en particulier à Friedman, Buchanan, North, Stigler ou Becker. Campagnolo soutient que l’objet de la querelle épistémologique entre ces deux courants a été accru du fait du manque de reconnaissance académique et intellectuel dont souffraient des émigrés placés ça ou là dans l’université américaine, et souvent relégués au rang d’illustres inconnus au milieu de leurs confrères américains (15). Du reste, le renouveau de l’école autrichienne, devenue austro-américaine, se fit bien plus sous la houlette de l’apriorisme misésien que sous le patronage de Menger. Israël Kirzner tenta de synthétiser la pensée autrichienne avec le néo-classicisme. Il fut un théoricien de la tendance à l’équilibre dans la ligne droite de Friedrich von Hayek. Ludwig Lachmann incarna un deuxième courant austro-américain. Proche de Max Weber, un prôna un subjectivisme intégral. Enfin, Murray Rothbard anima le troisième courant austro-américain, le plus radical, louant, défendant et illustrant la vérité révélée de l’action humaine dont la science véritable et la liberté absolue du marché se déduisent logiquement. Le slogan « il est interdit d’interdire » n’a jamais trouvé de défenseur plus zélé que Rothbard. Prônant de privatiser toutes les tâches régaliennes de l’Etat, critiquant au nom de son idéal de pureté jusqu’à son maître Mises, Rothbard fut extrême, et il est vrai que ce qui est extrême fascine (16).

Le héraut de la science exacte

Ce qui fait l’originalité de Menger, c’est d’avoir soutenu que, loin que l’irréalisme des hypothèses cause quelque préjudice à l’entreprise théorique, il faut plutôt convenir que c’est à ce prix que celle-ci atteint à l’exactitude, et donc que la théorie peut prétendre accéder au royaume des vérités nécessaires. Carl Menger s’inscrit en faux contre deux erreurs, celle qui viserait à considérer que son approche théoriques et l’approche historiciste sont « complémentaires », alors qu’elles sont selon lui incompatibles (17). La deuxième erreur à éviter serait de considérer que le critère de vérité pour les lois empiriques et pour les lois exactes est le même, à savoir la plus ou moins grande conformité de la formule énoncée avec les données d’observation. C’est ici que prend place un argument crucial de Menger. Cette conception touche, selon lui, le point le plus sensible de l’orientation exacte en économie. En fait, à bien y regarder, elle implique la négation de la valeur propre de la recherche exacte. Le risque est très grand de se méprendre complètement sur la nature de la recherche exacte et sur la relation que cette recherche fondamentale entretient avec la recherche empirique. Il est épistémologiquement illégitime, si l’on en croit Menger, d’appliquer à la recherche exacte ou théorique des contraintes que l’on a raison d’adopter uniquement en recherche empirique. Menger est le premier à reconnaître que, lorsqu’ils sont mesurés à l’aune du réalisme, les résultats théoriques de la recherche exacte doivent inévitablement apparaître comme insuffisants, voire comme non empiriques. Mais il ne saurait en être autrement, et pas davantage en économie qu’en toute autre science, puisque les lois dites exactes ne sont vraies que relativement à un corpus de suppositions qui, comme telles, ne sont jamais réalisées en pratique ou encore ne s’appliquent pas toujours exactement comme telles dans la réalité. Il doit donc être absolument clair que vouloir chercher à tester la théorie économique exacte à l’aide de la méthode empirique envisagée dans la totalité de ses exigences constitue rien de moins qu’une absurdité méthodologique. Cela équivaut, dit Menger, à vouloir corriger les principes de la géométrie par la mesure des objets physiques réels.

Or les grandeurs auxquelles en appelle la géométrie, et Menger a raison d’y insister, sont en fait des idéalités et ne sont pas, comme telles, des grandeurs observables, et encore moins sont-elles des grandeurs réellement observées. De plus, eu égard aux idéalités géométriques, il convient de reconnaître que toute mesure concrète, par exemple en arpentage ou en astronomie, fait place à certaines inexactitudes liées aux estimations, aux extrapolations, aux approximations, aux simplifications et aux réductions qu’il est nécessaire d’opérer en pratique. Il est parfaitement juste, cependant, de considérer que les résultats de la recherche empirico-réaliste doivent être appréciés suivant leur degré de conformité plus ou moins grand avec les phénomènes observés. Mais cela veut dire justement qu’ « une loi empirique n’a pas de garantie de validité a priori absolue, et cela en vertu même de ses présupposés méthodologiques propres ». Alors qu’il n’y a aucune nécessité absolue des lois empiriques qui affirment l’existence de certaines régularités dans la succession et la coexistence de phénomènes donnés, c’est à cette validité a priori, nécessaire et absolue, que tente d’atteindre la recherche exacte. Et bien qu’il soit le premier à reconnaître qu’il serait extrêmement désirable que la science exacte s’accorde en tous points avec la réalité empirique, tout comme il peut paraître désirable que la science empirique offre les mêmes avantages épistémologiques que la connaissance exacte, Menger pense néanmoins que cet idéal est condamné à rester à jamais inaccessible. L’économie théorique ne peut pas et ne doit pas avoir moins de validité qu’une science naturelle, dont les modèles paradigmatiques sont déjà bien établis, qu’il s’agisse de physiologie (Helmholtz), de chimie (Lavoisier) ou de physique (Newton).

Comme l’écrit Robert Nadeau (18), « L’apriorisme de Menger n’a, par contre, rien à voir avec l’idée que les suppositions ou les axiomes fondamentaux de la théorie économique seraient nécessairement vrais parce qu’évidents par eux-mêmes ou parce qu’établis par voie d’introspection. L’anti-réalisme de Menger n’a rien à voir non plus avec l’idée que la théorie économique pourrait se satisfaire d’hypothèses ou de suppositions fausses. Par contre, l’anti-empirisme de Menger en matière de théorie économique a tout à voir avec l’impossibilité de recourir à l’induction pour fonder la théorie, une thèse que Popper contribuera plus que quiconque à rendre célèbre. Que Menger ait pu l’influencer à ce sujet est tout à fait plausible.

Cela étant, l’argumentation de Menger a-t-elle eu pour effet de débouter l’histoire économique de ses prétentions à être la seule science économique légitime ? Schumpeter est d’avis, quant à lui, que le débat méthodologique en question n’eut aucun impact réel si ce n’est en Allemagne (…). Mais c’est, me semble-t-il, une façon de reconnaître que la querelle des méthodes eut précisément, pour l’essentiel, l’effet immédiat que Menger recherchait ouvertement : débouter les chercheurs allemands partisans de l’historisme en sciences sociales, et tout particulièrement en science économique, de leurs prétentions épistémologiques et méthodologiques. Pour ma part, bénéficiant d’un recul historique dont ne bénéficièrent évidemment pas ses contemporains, je ne doute pas le moins du monde que Menger ait, sur l’essentiel, gagné le Methodenstreit. »

Notes

[1] Lyon, ENS-éditions, 2006.

[2] C’est le prénom qui lui a été attribué dans la Revue d’économie politique, dans un article rédigé par l’auteur en français et encore aujourd’hui méconnu de ses hagiographes, germanophones ou anglophones, en 1892, et intitulé « La monnaie mesure de valeur », n°6, p. 159-175.

[3] Dans les premières pages de l’ouvrage qu’il consacre au néo-libéralisme et au colloque Walter Lippmann, Serge Audier confond Carl Menger, le père, avec Karl, son fils, mathématicien de renom. Voir Serge Audier, Le Colloque Lippmann, Aux origines du néo-libéralisme, Le Bord de l’eau, 2008

[4] Pareto étudia longuement le système proposé par Anton Menger dans son analyse des Systèmes socialistes.

[5] Max Alter, Carl Menger and the Origins of Austrian Economics, 1990, Boulder, Co. : Westview Press.

[6] On peut se demander, à la suite de Robert Nadeau, si la lecture aristotélisante de la méthodologie de Menger à laquelle se livrent tant Alter que Campagnolo n’est pas exagérée, et si ces auteurs n’accordent pas trop d’importance à l’image du romantisme et de l’idéalisme allemands, dominée par la figure magistrale et charismatique de Hegel et certes caractérisé également par une redécouverte de la pensée d’Aristote. Voir Robert Nadeau, Carl Menger et le conflit des méthodes, Université du Québec à Montréal, 2004.

[7] Max Weber, Économie et société, Plon, 1971, p. 4.

[8] Hermann Heinrich Gossen, Entwicklung der Gesetze des menschlichen Verkehrs und der daraus fließenden Regeln für menschliches Handeln, Braunschweig, 1854.

[9] Les dates de parution de leurs ouvrages en font foi : Grundsätze de Menger en 1871, Theory of Political Economy de Jevons la même année, Principes d’économie politique pure de Walras en 1874. Pour Menger, c’était son premier ouvrage, et la popularité ne devait lui venir qu’avec sa polémique contre l’école historique allemande. Les deux autres économistes commençaient, eux, à avoir déjà une réputation – qui valut notamment à Walras, car elle était sulfureuse – de ne pas pouvoir enseigner en France et de devoir prendre un poste à Lausanne. Il est connu que Menger et Walras correspondirent, mais ultérieurement, alors que « leur » découverte devait être défendue.

[10] Hayek devait d’ailleurs développer plus tard ses propres conceptions à partir de ces divers points.

[11] Le contexte historique de cette querelle est bien connu maintenant pour avoir fait l’objet d’études minutieuses et approfondies, voir notamment les travaux de Raimondo Cubeddu, de Barry Smith, d’Erich Streissler et de Karen Vaughn.

[12] Karl Raimund Popper, Misère de l’historicisme, Presses Pocket, Agora, 1988. Voir aussi du même auteur La Connaissance objective, Champs Flammarion, 1999.

[13] Lettre adressée par Max Weber, traduite et publiée dans la Revue française de sociologie, numéro « lire Weber », oct.-déc. 2005, trad. de J.P. Grossein.

[14] Voir l’article fondateur de Friedrich A. Hayek, « La dénationalisation de la monnaie », 1978, The Institute of Economic Affairs (Hobart Paper Special 70) ; Cyriac Poupinel de Valencé, Théorie de la banque libre, thèse, 2006, à lire sur le site contrepoints.org ; Mathieu Laine, « La monnaie privée », Revue trimestrielle du droit commercial, avril-juin 2004. Hayek, selon Campagnolo, a été le principal artisan de cette radicalisation de la pensée de Menger, l’instrumentalisant au service d’une cause politique, et outrepassant en cela largement l’interdiction méthodologique de Menger, dans sa réédition de ses ouvrages opérée entre 1934 et 1936.

[15] C’est particulièrement vrai de Ludwig von Mises, qui était passé de son célèbre Privatseminar, étape obligée à Vienne des personnalités du monde économique, de l’université et de la haute administration, au quasi anonymat d’un « professeur invité » de la New York University. Voir Jörg Guido Hülsmann, Mises : The Last Knight of Liberalism, Mises Institute, Auburn, 2007.

[16] Voir Gilles Campagnolo, Seuls les extrémistes sont cohérents… Murray Rothbard et l’école austro-américaine dans la querelle de l’herméneutique, op. cit. , et les commentaires de Copeau sur le site Contrepoints.org.

[17] Nonobstant les travaux de Böhm-Bawerk qui, justement, à chercher à les concilier.

[18] Robert Nadeau, Carl Menger et le conflit des méthodes, op. cit.

8 août 2008

Mardi, on me fusille

> historique — Copeau à 7:48

On oublie souvent que la Russie soviétique ne fut pas le premier pays, à tout le moins pas le seul au début du 20e siècle, qui établit la persécution religieuse comme mode de gouvernement socialiste et totalitaire.

En 1917, à la fin de la longue guerre civile qui déchira le Mexique au début du 20e siècle, après la victoire de Carranza et Obregón, est promulguée une nouvelle constitution qui établit une politique d’intolérance religieuse et qui priva l’Église de toute personnalité juridique. Parmi les dispositions les plus dures : interdiction de vote des religieux, interdiction pour l’Église de posséder des biens fonciers, interdiction du culte public hors des dépendances ecclésiastiques, mainmise de l’État qui devait décider du nombre d’églises et de membres du clergé, interdiction pour la presse catholique de traiter des affaires publiques, interdiction aux corporations religieuses et aux ministres du culte d’établir ou de diriger des écoles primaires. Les catholiques n’opposèrent aucune violence quand cette constitution liberticide entra en vigueur, optant pour une lutte pacifique afin de modifier les aspects qui les affectaient directement. Ainsi des groupes de catholiques décidèrent de constituer en 1924 la Ligue Nationale pour la Défense de la Liberté Religieuse (LNDLR) afin de récupérer la liberté religieuse via les moyens légaux.

Durant le gouvernement du général Álvaro Obregón (1920-1924), les relations entre l’Église et le nouvel État révolutionnaire furent marquées par une tension croissante et l’impossibilité d’arriver à un accord qui aurait satisfait les deux parties. Les affrontements entre les membres de la Confédération Régionale Ouvrière Mexicaine (CROM) et ceux de l’Action Catholique de la Jeunesse Mexicaine (ACJM) occupèrent les premiers titres des journaux. Jusqu’au mois de janvier 1923, lorsque le légat apostolique du Vatican, monseigneur Ernesto Philipi, bénit un monument dédié au Christ-roi à Cilao, dans l’État de Guanajuato. Le gouvernement du général Obregón interpréta cet acte comme un défi à l’autorité et une attaque à la constitution et expulsa le légat en application de l’article 33 de la constitution.

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6 août 2008

Merci Harald

> ubique — Copeau à 23:39

Puisque Harald m’y invite, je me dois de m’exécuter. Je réponds donc ici à ce questionnaire, en espérant ne décevoir personne, autour du thème de la lecture si j’ai bien compris.

1) Quel(s) souvenir(s) avez-vous de votre apprentissage de la lecture ?
Je n’en ai aucun. J’ai été peu familier de la lecture des romans et autres  bibliothèques verte et rose durant ma tendre jeunesse, leur préférant et de loin Strange, Marvel et quelques autres publications pour bovidés postmodernes, qualité que j’ai bien sûr conservée.

2) Vos lectures préférées lorsque vous étiez enfant ?
Jules Verne et HG Wells, et loin derrière Stendhal (que j’ai lu tôt)

3) Aimez-vous la lecture à haute voix ?
Pas énormément, cela étant je m’y emploie pour le compte de l’association livres-audios, en mettant à la disposition des malvoyants (ou  de ceux qui veulent plus prosaïquement écouter des lectures audios dans le métro) des ouvrages. J’ai commencé avec Georges Palante, j’en ai plusieurs autres en préparation.

4) Votre conte préféré ?
Le chien et le loup, de la Fontaine. Pas très original. Et les Mille et une nuits, aussi.

5) La meilleure adaptation d’un roman ou d’une pièce de théâtre ?
Le Seigneur des Anneaux, mais je ne sais pas vraiment ce qu’il faut entendre par “adaptation”.

6) Apprenez-vous par coeur certains poèmes, répliques de théâtre, passages de roman ?
Absoluement jamais, d’autant que j’ai une piètre mémoire et qu’il me faut donc la concentrer sur ce qui m’est plus utile, notamment d’un point de vue professionnel.

7) Avez-vous des livres ou des magazines dans vos toilettes ?
Un ou deux magazines de voyages.

8 ) Avez-vous plusieurs lectures en chantier ? Combien ? Lesquelles ?
Un grand nombre. Je cite, sans chercher l’exhaustivité : Cours Camarade, de Serge Lesbre ; Histoire de Venise, de Alvise Zorzi ; la biographie de Guizot par Laurent Theis ; Herbert Spencer, deYvan Blot ; Caligula, l’impudent, de Pierre Renucci ; L’Etat global, de Judith Butler et Gayatri Chakravorty, …

9) Le poète que vous ne cesserez jamais de relire / de vous réciter ?
Baudelaire.

10) Le livre que vous avez lu le plus rapidement ? Le plus lentement ?
Probablement le tome 2 de Dune. Quant à celui que j’ai lu le plus lentement, je n’ai que l’embarras du choix. Si je laisse les bouquins que je n’ai jamais fini, car ce ne sont pas ceux-là qui sont visés par la question, je dirai : Droit, législation et liberté de Hayek. J’ai dû m’y reprendre à plusieurs fois avant de finir les trois volumes, ayant bien du mal, bizarrement, à franchir le seuil du volume 2, et me limitant donc au premier.

12) Le(s) livre(s) que vous ne rangez jamais dans votre bibliothèque et qui traîne(nt) toujours ?
Aucun, je suis maniaque.

13) Quel est votre rapport physique à la lecture ? Debout ? Assis ? Couché ?
Couché. Assis, mais plus rarement.

14) Vos lectures sont-elles commentées crayon en main ?
Non seulement j’annote quasiment tous les bouquins que je lis (hormis les romans et les beaux livres), mais je vais même parfois jusqu’à instituer plusieurs niveaux de lecture / relecture (en ajoutant des symboles, des surlignages, etc).

15) Offrez-vous des livres ?
Oui, mais c’est plutôt rare.

16) La plus belle dédicace, que ce soit de l’auteur ou de la personne qui vous l’offrit ?
Je dirai Onanisme d’Olivier Denans.

17) Quel est votre rapport sensuel au livre ? (Odeur, texture, etc.)
Un beau livre est un tout. Le choix du papier, de la fonte, l’illustrateur, la qualité de la reliure, concourent au plaisir du lecteur (réponse d’Harald, que je fais mienne).

18 ) Quels sont les auteurs dont vous avez lu les œuvres intégrales ?
Aucun, hormis Maupassant. En revanche, j’ai lu toutes les traductions françaises de certains penseurs, Hayek bien sûr, mais un grand nombre d’autres également.

19) Un livre qui vous a particulièrement fait rire ?
Rien ne me vient à l’esprit présentement.

20) Un livre qui vous a particulièrement ému ?
La Mort est mon métier, de Robert Merle.

21) Le Livre qui vous a terrifié ?
Aucun.

22) Le livre qui vous a fait pleurer ?
Une Vie, de Maupassant (j’étais jeune…)

23) L’avertissement / l’introduction qui vous a le plus marqué ?
La Route de la Servitude, de Hayek.

24) Le titre le plus marquant, original, décalé, astucieux ?
La Douane de Mer, de d’Ormesson. 

25) Décrivez votre bibliothèque.
Trois bibliothèques Ikéa de vingt ans d’âge, et qui résistent incroyablement au temps et à l’Encylopaedia Universalis. Pourquoi en changerais-je ?

26) Les livres dont vous vous êtes finalement débarrassé ?
Aucun.

27) L’endroit le plus insolite où vous lisez ?
Je lis partout. Où que j’aille, j’emporte toujours un livre.

28 ) Il ne vous reste que trois jours à vivre : que souhaitez-vous lire ou relire ?
Tout comme Harald, Le Seigneur des Anneaux, mais je sais bien que je ne le lirai pas en trois jours (je lis lentement).

29) Votre livre d’art préféré ?
Close to the Eyes: The Portraits of Xiao Hui Wang

30) La bibliothèque idéale ?
Aucune idée.

31) L’incipit qui vous a le plus marqué ?
idem.

32 ) La clausule qui vous a le plus marqué ?
idem.

Je passe le questionnaire au Patron et à Jono.

Keynes chez les Soviets

> philosophique, économique — Copeau à 22:53

Il existe une opinion généralisée dans le milieu académique qui tendrait à laisser croire que John Maynard Keynes a été un exemple modèle de libéral classique dans la tradition de Locke, Jefferson et Tocqueville. On soutient que, comme ces hommes, Keynes fut un sincère et même exemplaire partisan de la société libre. S’il s’éloigna des libéraux classiques sur certains points évidents et importants, ce fut simplement dû au fait qu’il tenta d’actualiser le libéralisme, pour l’adapter aux conditions économiques des temps nouveaux.

Cependant, si Keynes était un défenseur modèle de la société libre, comment peut-on expliquer ses particuliers commentaires, en 1933, appuyant, même si avec quelques réserves, les « expériences » sociales qui étaient menées alors en Italie, en Allemagne et en Russie ? Et que dire de son étrange introduction à l’édition allemande de sa Théorie Générale, dans laquelle il écrit que ses propositions de politique économique cadraient mieux dans un état totalitaire comme celui que dirigeaient les nazis que, par exemple, en Angleterre ?

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4 août 2008

Drop the Pressure

> musique — Copeau à 22:05

15 juillet 2008

Les instits, les profs et la grève

> juridique, politique — Copeau à 15:48

A lire dans Le Monde daté de demain, une excellente tribune de Bertrand Le Gendre, dont je partage largement le point de vue, et dont je reproduis ici la substantifique moëlle :

La grève est un quasi-réflexe chez les enseignants. A eux seuls, les profs et les chercheurs totalisent 70 % des arrêts de travail des fonctionnaires de l’Etat, alors qu’ils ne représentent que 52 % de la corporation. (…) Lorsque le pourcentage de grévistes grimpe à 70 %, cela s’est vu, le nombre d’enfants sans « instit » atteint alors 4 millions.

Cette culture de la grève heurtait moins l’opinion dans le passé, lorsque les femmes ne travaillaient pas. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. (…)

Qui gardera les enfants ? La question tarabuste les parents chaque fois que les « instits » se mettent en grève. La solution est toute trouvée lorsque l’un des parents ne travaille pas (un tiers des familles), quand le grand-père ou la grand-mère ne sont pas loin et quand les revenus du couple permettent de faire appel à une baby-sitter. Les autres sont obligés de s’arranger, en prenant un jour de congé ou de RTT s’ils le peuvent (c’est plus facile dans une grande entreprise que dans une PME), en laissant les enfants seuls à la maison ou en les confiant à des voisins.

Les enseignants grévistes n’ignorent rien de ces tracasseries. Mais ils ont tendance à les minimiser. De bonne foi, ils jugent prioritaire la défense du « service public de l’éducation », dont ils se sont érigés
en seuls garants. Persuadés de leur bon droit, ils estiment que leur magistère les met à l’abri des critiques. Et découvrent avec étonnement que les usagers ont des exigences, eux aussi : le respect du droit au travail.

Cette exigence bouscule les syndicats mais aussi la gauche. Elle les place devant le même dilemme qu’il y a dix ans lorsque les socialistes ont reconsidéré leur point de vue sur la délinquance, après s’être rendu compte que l’insécurité nuisait surtout aux plus défavorisés – aux habitants des« quartiers ». Ils privilégiaient jusque-là la prévention et condamnaient le « tout-répressif ».

Pour les enseignants, l’alternative est la même. Ils ont le choix entre perpétuer le rituel de la grève ou admettre que ce sont les familles les plus vulnérables qui en souffrent, celles qui ne bénéficient ni de la sécurité de l’emploi ni d’autant de vacances qu’eux, et qui font inévitablement la comparaison.

14 juillet 2008

Néo-libéralismes

> historique, philosophique — Copeau à 12:59

Analyse de Serge Audier, Le Colloque Lippmann, Aux origines du néo-libéralisme, Le Bord de l’eau, 2008.Souvent mentionné, le colloque Lippmann, qui a eu lieu en août 1938, est pourtant très mal connu, y compris parmi les spécialistes de l’histoire du libéralisme, et même du néo-libéralisme. Le terme même de néo-libéralisme a pris, depuis les années soixante-dix, un sens nettement différent de celui qu’il avait du temps de ce colloque. L’Institute of Economic Affairs, créé à Londres en 1955 par Arthur Seldon et Anthony Fischer, sur les bons conseils de Friedrich Hayek, suite à la création de la société du Mont-Pèlerin en avril 1947, serait la quintessence de l’entreprise idéologique néo-libérale. Or, les mots n’avaient pas le même sens avant le second conflit mondial.

Selon Bourdieu, le néo-libéralisme serait un projet politique d’autant plus redoutable qu’il ne s’énonce pas comme tel et que les choix concrets qu’il préconise se présentent comme une description neutre des lois de l’économie(1). Le postulat de Bourdieu et d’une cohorte d’autres auteurs est que la contre-révolution néo-libérale a été planifiée de très longue date par une sorte de « commando » intellectuel qui, avec préscience, n’attendait que l’occasion de passer à l’attaque.
Si Serge Audier ne cache pas que, pour lui, « la connaissance informée du néo-libéralisme n’est pas antinomique avec la possibilité de le combattre politiquement » (ce qui est vrai), il veut même souligner les graves tensions et contradictions « pour en percer les faiblesses et pour dénoncer l’impasse historique de ce qui devait finalement s’imposer comme l’idéologie « néo-libérale » ».

Keith Dixon(2) clame, quant à lui, que les cibles des conférenciers du colloque Lippmann étaient bien Keynes et le keynésianisme(3). Or il semble clair que la cible était plutôt le planisme, le corporatisme, et du reste il est absolument faux d’affirmer, comme le fait pourtant Dixon, que l’ensemble des membres du colloque s’accordaient à voir dans le keynésianisme l’ennemi à abattre.
Serge Halimi, dans Le Grand bond en arrière, ne s’embarrasse pas de plus de détails. Peu importe, pour Dixon comme pour lui, qu’Aron se définissait alors « socialiste ».

Certes, dit Serge Audier, parmi les participants du colloque, il y avait bien un certain nombre d’auteurs importants qui, dans les années 1930-1940, ont assumé des positions qui les opposent nettement à Keynes (Rueff, Mantoux, Mises, Hayek, Röpke). Mais cette position est loin d’être alors entièrement partagée. Même Lippmann évoque, dans la Cité libre(4), Keynes sans le dénigrer. Bien au contraire, le livre de Lippmann constitue une critique radicale des « illusions du laisser-faire »(5) et un bilan des plus sévères de la « débâcle du libéralisme ». Michaël Polanyi, disait, lui, qu’ « une politique keynésienne correcte pourrait régénérer le marché libre et refonder le capitalisme sur de nouvelles bases »(6).

C’est oublier un peu vite que bon nombre des participants du colloque Lippmann n’étaient pas économistes de formation, et que l’aile la plus favorable au marché, celle de la « première » école de Chicago, n’était pas présente à Paris en 1938. A dire vrai, le contexte de l’ère des totalitarismes et de la montée de la guerre pèse alors infiniment plus lourd que la critique de la Théorie générale de Keynes.
François Denord a apporté de nombreux éléments de documentation sur le colloque(7), en soulignant notamment l’importance d’X-crise, le cercle de réflexion de polytechniciens très actif avant et après guerre. Mais on ne peut considérer qu’expliquer les réseaux intellectuels et patronaux suffise à savoir ce qu’il faut penser des thèses de tous ces auteurs.

Audier, s’il offre une bonne présentation du colloque, de ses particularités, liées à la forte présence des Européens au détriment des Américains, peu présents non seulement pour des raisons de fond mais aussi et tout simplement à cause du contexte géopolitique de l’époque, alourdit trop les arguments en faveur de sa thèse. Laquelle consiste à faire de ce colloque fondateur l’un des fondements de la pensée sociale-libérale, sinon social-démocrate, contemporaine. Ce faisant, il mésestime assez nettement l’influence et le magistère unique de Mises, qui n’avait pas à proprement parler de concurrent en termes d’aura parmi les membres du colloque. Même les deux tenants de l’ordo-libéralisme, Röpke et Rustow, ne sauraient sérieusement se comparer au Mises de la fin des années trente.

Par ailleurs, soutenir que les membres du colloque Lippmann étaient favorables à l’interventionnisme économique le plus orthodoxe, à la manière du New Deal Rooseveltien, ne me semble pas du tout correspondre à la réalité, peut-être à l’exception d’un Raymond Aron qui, encore à l’époque, se disait socialiste. D’une façon plus générale, prétendre que le néo-libéralisme serait assimilable au keynésianisme, comme le fait Audier, ne correspond pas à la réalité. Il n’est qu’à lire les textes de l’époque, et ceux parus un peu plus tard sous la plume de ces auteurs, pour se rendre compte de l’erreur d’une telle appréciation. Walter Lippmann lui-même, dans la Cité libre, tient des propos extrêmement éloignés de ceux qu’Audier rapporte dans son livre. A toutes fins utiles et afin que chacun se fasse son propre jugement, je reproduis du reste en ce moment sur Librairal l’intégralité du texte de la Cité libre.

S’il ressort du colloque de 1938 un penchant social prononcé, qu’on ne retrouvera effectivement pas après-guerre, au moment de la création de la Société du Mont-Pèlerin, et qu’aucun des auteurs présents en 1938 ne portera de manière prégnante sur la place publique (à l’exception de Röpke, quoiqu’on puisse en débattre, et bien qu’il ait été lui aussi président de la Société du Mont-Pèlerin), il ne faudrait pas pour autant caricaturer. L’aile libérale la plus orthodoxe, autrichienne ou américaine, reste une voie présente aussi bien dans les débats que dans le rapport final. A aucun moment, les néo-libéraux n’ont pris le pas sur les orthodoxes, pour dire les choses autrement.
Enfin et plus grave, Audier n’a pas du tout saisi la teneur des différents courants qu’il appelle « orthodoxes », terme que je reprends ici comme il m’y invite. Il mélange allègrement les Autrichiens classsiques, qui, à la manière de Mises et plus tard Hayek, reprennent la méthode scientifique professée par Carl Menger(8), il évoque les futurs Austro-Américains, qui ont pourtant développé une voie particulière vers le libéralisme, et plus encore les tenants de l’école de Chicago, sans saisir le moins du monde les oppositions épistémologiques et pratiques extrêmement fortes qui émaillaient déjà, avant-guerre, cette dernière école aux deux premières. Faire des libéraux orthodoxes un tout pour mieux tirer à soi la couverture du libéralisme social est une chose, mais la réalité a été tout autre.
Je passe enfin sur certaines imprécisions(9) qui m’incite à vous dire que cet ouvrage peut constituer une bonne entrée en matière pour saisir les tenants et les aboutissants de cet événement en effet fondateur de la pensée libérale contemporaine. Mais en vous précisant que, si vous souhaitez véritablement approfondir le sens de ce cheminement tortueux, mieux vaut s’orienter vers d’autres ouvrages, à commencer par le Libéralisme américain d’Alain Laurent(10), qui évoque assez longuement le colloque, en des termes nettement plus objectifs.

—-
1 : Pierre Bourdieu, « le néo-libéralisme, utopie (en voie de réalisation) d’une exploitation sans limites », Contre-feux, Paris, 1998, pp. 108-119.
2 : Keith Dixon, Les Evangélistes du marché. Les intellectuels britanniques et le néo-libéralisme, Paris, Seuil, 1998.
3 : Qu’est-ce que le keynésianisme en 1938 ? On aurait aimé savoir.
4 : W. Lippmann, La Cité libre, trad. G. Blumberg, Paris, Librairie de Médicis, 1946.
5 : Serge Audier n’a pas saisi la différence entre le « laisser faire » et le « laissez-faire », et seul le second concept est revendiqué par les libéraux. Voir  ici en particulier.
6 : M. Polanyi, Full Employement and Free Trade, Cambridge, University Press, 1948, p. XII. Le terme “correcte” n’est peut-être pas le moins important dans la phrase de Polanyi.
7 : F. Denord, Néo-libéralisme, version française. Histoire d’une idéologie politique, Paris, Demopolis, 2007.
8 : Il y a même eu des Autrichiens classiques partisans de l’interventionnisme, ce qui n’est pas en soi incompatible, par exemple von Wieser. A propos de Carl Menger, lire la biographie que je traiterai plus tard de Gilles Campagnolo, Carl Menger, entre Aristote et Hayek, CNRS, 2008. Du même auteur, lire aussi mes commentaires sur Seuls les extrémistes sont cohérents… Rothbard et l’école austro-américaine dans la Querelle de l’herméneutique, ENS Lyon, 2007.
9 : Audier fait de Karl Menger le fondateur de l’école autrichienne (p. 8), alors qu’il s’agit de Carl Menger. Il a confondu le père et le fils, qui, lui est un mathématicien de renom. Il croit qu’un certain Ludwig van Mises, auteur néerlandais je présume, a participé au colloque Lippmann.
10 : Alain Laurent, Le libéralisme américain, Histoire d’un détournement, les Belles Lettres, 2006.  J’ai, sur mon ancien blog, résumé l’ensemble de cet ouvrage, je vous invite donc à vous y référer. Voir en particulier le chapitre 4.

12 juillet 2008

Retrouver la foi en la liberté

> historique, philosophique — Copeau à 20:16

Il y a une différence essentielle entre la foi que notre génération a embrassée et celle qu’elle a abjurée. On la découvre en considérant à quel point notre génération croit les hommes capables de diriger la destinée de leurs semblables. La doctrine essentielle de notre âge est qu’il n’y a pas de limite à la capacité de l’homme à gouverner ses semblables ; et que par conséquent il ne doit pas y avoir de limites au pouvoir du gouvernement. La foi ancienne, née de longs siècles de souffrance dans la domination de l’homme par l’homme, proclamait que l’exercice d’un pouvoir illimité par des hommes dont les esprits sont limités et les préjugés égoïstes mène rapidement à la tyrannie, à la réaction et à la corruption. Elle enseignait que la condition même du progrès est de maintenir le pouvoir dans les limites de la capacité et de la vertu des gouvernants.

Cette sagesse éprouvée est aujourd’hui submergée sous un mouvement universel qui, sur tous les points décisifs, est soutenu par les intérêts établis et par le courant des espérances populaires. Mais s’il est vrai que l’homme ne peut rien de plus que ce qu’il peut, le gouvernement ne peut rien de plus que ce que peuvent les gouvernants. Tous les souhaits du monde, toutes les promesses basées sur la supposition qu’il existe des autocrates omniscients et philantropes, ne feront pas naître des hommes capables de dresser le plan d’un avenir qu’ils sont incapables d’imaginer, d’administrer une civilisation qu’ils sont incapables de comprendre.

Le fait que toute notre génération règle sa conduite sur de tels espoirs ne signifie pas que la philosophie libérale soit morte, comme le prétendent les collectivistes et les autoritaires. Au contraire, ce sont peut-être eux qui ont enseigné une hérésie et condamné cette génération à la réaction. Les hommes devront peut-être passer par des terribles souffrances pour retrouver les vérités essentielles qu’ils ont oubliées. Mais ils les retrouveront, comme ils les ont si souvent retrouvées à d’autres époques de réaction, si l’on sait se dresser contre les idées qui les ont égarés et leur résister.

Walter Lippmann, la Cité libre, 1937